On trouve, dans ce qu'il a fait depuis l'_Apologie_, bien des

grotesques; cependant il plaît toujours: il n'y eut jamais une plus

belle imagination. Il a l'oreille fine; il ne manque jamais à mettre

les choses en grâce; mais on pouvoit mieux savoir le fin de la langue

qu'il ne le savoit. Ses derniers ouvrages ne sont pas si exactement

écrits, pour le langage même, que les premiers, et il prend

quelquefois la liberté de mettre un etc., tout comme feroit un

notaire.

Le _Barbon_ a fait voir bien clairement que le bonhomme avoit de la

peine à lier les choses, car ce livret est plein de lacunes. Il nous a

fait accroire que c'étoit les ruines de son cabinet, et, au lieu de

les réparer, il nous donne lui-même ses fragments. Sur la fin il n'ose

plus faire de lettres; il les déguise en _Entretiens_, et souvent il

fait semblant de vuider ses tablettes et parle de lui-même fort

avantageusement en tierce personne en plusieurs endroits de ce livre.

Pour reprendre où nous en étions, Ogier, surnommé _le Danois_, frère

du prédicateur, étant en Danemark avec feu M. d'Avaux, s'avisa, pour

se divertir, d'écrire à Balzac que la cour du roi de Danemark, où il y

avoit beaucoup de gens de qualité qui savoient le français, s'étant

partagée pour Balzac et pour le père Goulu, le Roi, dans une assemblée

célèbre de tous ceux qui étudioient notre langue, avoit jugé en faveur

de Balzac. Notre homme prit cela pour argent comptant, et dans ses

_Entretiens_ il en parle de cette sorte: «Nous recevons, dit-il, des

lettres dorées datées de Constantinople; on nous estime en Grèce et en

Orient, aux dernières parties du septentrion, sur le rivage de la mer

Baltique. Pour répondre en un mot à tant de choses, je souffre où je

suis, on m'estime où je ne suis pas. Peut-être que j'avois la fièvre

le jour que le Roi de Danemark jugea en ma faveur la cause qui fut

plaidée devant lui à Copenhague; comme au contraire il se peut faire

que j'étois à l'ombre et prenois le frais le jour que le marquis

d'Ayetonne brûla mon livre[166] dans un conseil qui fut tenu à

Bruxelles.»

[166] _Le Prince._ (T.)

Ce livre fut aussi brûlé en Angleterre. On m'a dit qu'il y eut des

Anglais assez zélés pour la mémoire de la reine Elisabeth, pour avoir

eu la pensée de venir en France donner des coups de bâton à Balzac.

Le cardinal de Richelieu fut choqué de ce qu'il louoit trop de gens;

il disoit que c'étoit _l'élogiste général_. Le cardinal de Richelieu

ne fit rien pour lui, et en cela il eut tort, car cet homme n'avoit

péché que pour avoir trop envie de plaire, et le cardinal se fût fait

honneur en lui donnant un évêché. Cela fut cause que Balzac se retira

à Balzac, où il demeura presque toujours.

Le cardinal ne fut pas plus tôt mort, que, sans considérer qu'il lui

avoit donné tant de louanges, il fit une grande pièce à la Reine où il

disoit bien des choses contre lui. C'est une des moindres pièces qu'il

ait faites. Maynard, qui est son ami Ménandre, à qui il adresse tant

d'Entretiens, en fit tout de même en vers; car le cardinal n'avoit

rien fait pour lui, il le trouvoit trop cagnard[167]. Sans doute le

cardinal de Richelieu eut tort de ne donner à Balzac qu'une misérable

pension qui finit avec lui. Je ne pense pas qu'il crût ce dont

Théophile l'accuse dans une lettre; je ne dis pas seulement l'amour

des garçons, mais même le larcin qu'il lui reproche d'avoir fait au

gendre du docteur Baudius, en Hollande. On ne peut pas dire que Balzac

n'ait vécu moralement bien; mais, outre ce que j'ai marqué, le

cardinal, comme nous avons dit ailleurs, n'estimoit guère la prose.

[167] _Cagnards_, gens aimant leurs foyers. _Hauteroche_, cité

dans le Dictionnaire comique de Le Roux.

Au commencement de la régence, après ses discours, dont quelques-uns

sont dédiés à madame de Rambouillet, à qui il parle comme à une

personne familière, et il ne l'a jamais vue; depuis, il l'a connue par

lettres seulement, il fit imprimer deux volumes de _Lettres choisies_,

où il a mis une préface qu'il feint être de M. Girard, théologal

d'Angoulême, son ami: il a fait cette feinte pour se louer tout à son

aise, sous le nom d'autrui. Cette préface est fort bien écrite, car

quand il écrit sous le nom d'autrui, il ne cherche pas midi à quatorze

heures, comme il fait quelquefois lorsqu'il ne se déguise point. Ces

lettres choisies n'étoient pas autrement _choisies_, je crois, que,

hors les lettres à M. Chapelain, qu'il appeloit _ad Atticum_[168], et

qui ont été données après sa mort, il ne lui en restait pas une après

ces deux derniers tomes. Pour faire tout valoir, il feint d'avoir

écrit des lettres qu'il n'a jamais écrites: tel qui n'en a jamais reçu

qu'une de lui en trouve trois ou quatre qui lui sont adressées. Il y

en a une quantité à je ne sais combien de révérends Pères dont on n'a

jamais ouï parler. Pérapède, Du Bure et un tas de sots y sont loués,

et il écrit, dit-il, à tous ces gens-là le coeur sur le papier.

[168] Il y a tant d'étoiles, qu'un goguenard disoit que c'étoit

le firmament. Ce n'est pas grand'chose. (T.)

Les louanges lui étoient bonnes de quelque part qu'elles vinssent, et

jamais il n'étoit assez _paranymphé_[169] à sa fantaisie. Voiture,

Conrart et d'autres montoient sur des échasses pour le louer; vous

diriez qu'ils se vont rompre le cou à tout bout de champ, tant ils

font de rudes cascades.

[169] _Paranymphé_, loué. Cette expression étoit empruntée du

_paranymphe_, ou discours solennel qui se prononçoit à la fin de

chaque licence dans les facultés de théologie et de médecine,

dans lequel le licencié adressoit des compliments, ou le plus

souvent des épigrammes aux autres licenciés. (Voyez _le Dict. de

Trévoux_.)

Dans une de ses lettres, il y a une plaisante vanité, car si jamais il

y eût un _animal gloriæ_[170], c'est celui-ci: «Quand vous me

donneriez, dit-il, autant de terre que la comtesse Alix[171] en donna

à mon quarantième aïeul, etc.»

[170] La gloire personnifiée en bête brute.

[171] Je pense que c'était une comtesse de Toulouse. (T.)

Il imprima ensuite le _Socrate chrétien_; il y mit un avant-propos, où

il parle à un homme qu'il appelle _Monseigneur_, sans queue. Il

prétendoit que M. Servien devineroit que c'étoit lui; et dans ce même

volume, où il y a plusieurs autres pièces, il y a un traité de ce mot

_Monseigneur_, où il en blâme l'abus, et ne met que _monsieur mon

cousin_ à M. le président de Nesmond. A cette dissertation sur les

sonnets de Job et d'Uranie, il ne vouloit mettre pour titre que

_Dissertation sur les deux sonnets_, disant qu'on savoit assez qui ils

étoient. Il y a de pauvres choses dans cette dissertation.

Voici encore une chose qui ne s'accorde guère avec le _Socrate

chrétien_. Un avocat d'Angoulême, en plaidant contre lui, avoit dit

quelque chose d'un peu fort. Balzac le rencontre par la ville et lui

donne un coup de houssine; sans les grands seigneurs du pays qui s'en

mêlèrent, et qui prirent le parti de Balzac, il n'en eût pas été bon

marchand.

En récompense, le Roi, la Reine et le cardinal Mazarin lui firent, à

ce qu'il dit, bien des honneurs quand on alla à Bordeaux en 1650, au

mois d'août.

Depuis sa mort, on a publié l'_Aristippe_, qui est un fragment du

_Prince_, qu'il a fait pour donner sur les doigts aux rois fainéans et

à leurs minisires, pour ne pas dire à leurs maires du palais. Il a

cru, le bonhomme, qu'il y avoit en lui de quoi faire un Socrate et un

Aristippe tout ensemble; cependant cet homme qui est si sage, cet

homme qui a tant de vertus, s'avise de faire une lâcheté, où personne

ne l'a imité, non pas même Costar: il signe en écrivant au cardinal

Mazarin: «De Votre Eminence le très-humble, très-obéissant et

très-obligé serviteur et _pensionnaire_.»

Lionne, ami de Chapelain, avoit fait donner à Balzac une pension de

cinq cents écus, dont il fut fort mal payé à la fin. Il faut bien

manquer de coeur pour faire une bassesse comme celle-là, lui qui avoit

de quoi vivre, et qui a tant de soin de faire savoir dans ses lettres

familières qu'il avoit quatre chevaux de carrosse. Avec tout ce

raffinement de lâcheté, il ne put pourtant avoir pour sa soeur de

campagne la récompense de la lieutenance aux gardes de son neveu, qui

fut tué à Lens avec le maréchal de Gassion. La solitude, où l'on n'a

que soi pour objet, où l'on ne se compare avec personne, avoit gâté

cet esprit, qui déjà n'étoit que trop plein de lui-même.

Les juste-au-corps lui ayant semblé commodes, il en avoit de toutes

façons, de treillis[172], de tabis[173], de bleus et d'incarnats.

[172] _Treillis_, toile fine d'Allemagne, lustrée et satinée,

dont en petit deuil on faisoit le dessus du pourpoint. (_Dict. de

Trévoux._)

[173] _Tabis_, gros taffetas ondulé par l'application d'un

cylindre sur lequel des ondes étoient gravées. (_Dict. de

Trévoux._)

Il a des visions jusques aux moindres petites choses: il demanda de

l'aigre de cèdre[174] à M. Conrart, qui étoit devenu son

commissionnaire après M. Chapelain; car il y eut je ne sais quoi entre

M. Chapelain et lui, et il ne pouvoit s'empêcher de dire à tout bout

de champ qu'il ne faisoit rien de naturel, qu'il n'avoit point de

génie. Il lui faisoit entendre, sans faire semblant de rien, que si

les pots dans lesquels il lui enverroit cet aigre de cèdre étoient

bleus et blancs, ils lui plairoient davantage.

[174] _Aigre de cèdre_, liqueur composée de jus de citron, de

limon et de cédrat, qui, mêlée avec de l'eau et du sucre, fait

une boisson très-agréable. (_Dict. de Trévoux_.)

Il écrivit jusqu'à huit lettres pendant qu'on imprimoit ses vers

latins, pour faire qu'un placard de deux petits anges qui se baisoient

pût se rencontrer à la fin. Il a eu aussi une bonne fantaisie de faire

imprimer ces vers-là en petit, croyant que le monde souhaitoit cela

avec passion. M. Conrart lui manda que Courbé étoit disposé à le

satisfaire; mais qu'il étoit obligé de lui mander que ses vers ne se

vendroient point in-quarto, et qu'on n'en avoit vendu qu'un seul

exemplaire. Balzac répondit en ces mots: «Si j'étois aussi amoureux de

la gloire que je l'ai été autrefois, votre lettre me seroit une grande

mortification.» Il fallut pourtant faire cette impression en petit; il

se consola en voyant _Editio seconda_. Il a fait mettre au

commencement que le libraire l'a voulu absolument. Il vouloit obliger

Ménage à dire plus de choses à sa louange dans l'épître qu'il fit à la

reine de Suède, en lui dédiant les vers latins de Balzac. Il y a au

bout de ce livre ce qu'il appelle _liber adoptivus_, sans expliquer

que ce sont diverses pièces d'auteurs, ou qu'il ne connoît point, ou

dont il dissimule le nom. Il n'a pourtant pas mal fait, car il n'y a

guère que cela de bon dans son livre.

Il eut une plaisante curiosité dans l'impression de ses discours; il

n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un mot entier; il n'y a

jamais de mot coupé en deux.

La reine de Suède dit à Chanut, notre résident, qu'elle le prioit de

s'informer quels auteurs il falloit lire pour bien savoir notre

langue, et que Balzac ne la contentoit point, qu'il n'étoit point

naturel, qu'il étoit toujours guindé, et toujours dans la fleurette.

Il le sut, et elle lui écrivit que ce qu'on avoit dit étoit faux. Cela

est cause qu'il n'a pas changé dans l'_Aristippe_ les louanges qu'il

lui donnoit. Voici une lettre qu'il écrivit à M. Conrart sur le séjour

de la cour à Bordeaux, sous le nom du même M. Girard[175] dont nous

avons déjà parlé. Ce que je mettrai à côté est ce que m'a dit M. le

marquis de Montausier, témoin oculaire.

[175] Guillaume Girard, archidiacre d'Angoulême, avoit été

secrétaire du duc d'Epernon. Il a laissé une vie de son maître,

imprimée à Paris en 1655 en un volume in-folio, et en 1663 en

trois volumes in-douze. Elle est, comme elle devoit être, toute

favorable au duc d'Epernon.

«MONSIEUR,

«A moins que d'avoir à vous donner des nouvelles de M. de

Balzac, je n'aurois pas rompu mon silence ni violé le respect

que je vous dois. Ce n'est pas que je ne sache combien il y a

d'honneur à recevoir de vos lettres, et combien les honnêtes

gens se glorifient d'en être favorisés; mais j'ai encore plus de

considération pour vous que je n'en ai pour moi-même, et quoique

je ne sois pas insensible à mon propre bien, j'aurois mieux aimé

m'en priver que de vous être importun, en exigeant de vous pour

une mauvaise lettre quelqu'une de vos belles réponses. Voilà,

monsieur, comme j'en eusse usé, si la discrétion de votre ami

n'eût fait violence à la mienne: elle m'oblige à vous dire de

lui ce qu'il a omis, sans doute, dans la dernière lettre qu'il

vous a écrite.

«Vous savez, monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de

jours en cette ville. Lorsque la Reine[176] en approcha de deux

journées, elle commanda expressément qu'on ne donnât aucun

logement aux troupes qui accompagnoient Leurs Majestés dans les

terres de M. de Balzac[177]. Sa faveur ne fut point bornée à ces

petits soins, elle ordonna[178] à M. de Saintot, maître des

cérémonies (il faisoit aussi la charge de

grand-maréchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de

Balzac[179]. Ce commandement fut si exprès qu'il ne se put

exécuter sans quelque désordre: les logis étoient déjà faits à

l'arrivée de M. de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la Reine;

le Roi étoit dans une maison contiguë; les autres logemens

étoient marqués et déjà occupés; mais il fallut tout changer

pour satisfaire au désir de la Reine et honorer M. de Balzac

absent.

«A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. Sa

Majesté ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit à

sa retraite[180]. Enfin, comme il n'y eut plus d'espérance de

le voir, elle n'eut presque plus d'entretien qu'avec ses

proches, qui furent jugés très-dignes de son alliance[181]. M.

le cardinal ne s'en arrêta pas là; après s'être long-temps

informé s'il ne pourroit point satisfaire au désir qu'il avoit

de long-temps de connoître le visage d'une personne si

généralement estimée, il se résolut enfin de l'envoyer visiter

par un gentilhomme des siens, nommé le chevalier de Terlon. Ce

gentilhomme alla à la maison de M. de Balzac, à trois lieues de

la ville, et lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit

commandé de le venir assurer de son service très-humble; qu'il

avoit une forte passion de le voir et de l'entretenir à

Angoulême, où il avoit appris son indisposition; qu'il seroit

venu lui-même s'en assurer en sa maison, s'il n'eût appréhendé

de l'incommoder; mais qu'il seroit fâché qu'on lui reprochât

d'avoir passé si près du plus grand homme de notre siècle sans

avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité[182].

«M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas moins connue

que le mérite, ne pouvoit attribuer un si grand excès de

civilité qu'à la courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute,

ces faveurs lui eussent été suspectes, si M. le cardinal n'en

eût dit autant, et aux mêmes termes, à M. de Roussines, frère de

M. de Balzac. J'étois présent, et plusieurs honnêtes gens de la

cour furent témoins lorsque Son Eminence lui redit les mêmes

paroles que M. de Terlon avoit avancées, faisant ainsi de sa

bouche à une personne non suspecte des compliments qui ne

pouvoient plus être suspects.

«M. Servien enchérit beaucoup au-delà chez M. le marquis de

Montausier[183]; mais M. de Lionne ne fut pas plus tôt arrivé

qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui

témoigner le désir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y

avoit vingt ans que ce désir faisoit une de ses plus violentes

passions; qu'il avoit fait le voyage de Guyenne, avec plaisir,

quelque juste indignation qu'il eût d'ailleurs contre le voyage,

pour voir le plus grand homme du monde, etc.; qu'il le prioit de

lui mander positivement (ce furent les termes de son envoyé)

s'il lui feroit déplaisir de l'aller visiter en sa maison, parce

qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui pût l'en empêcher. M.

de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, le supplia de

n'en point prendre la peine[184]; et cette excuse, qui eût

peut-être déplu à un moins honnête homme que n'est M. de Lionne,

lui donna matière d'une lettre, en laquelle, parmi quelques

douces plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il

l'assuroit de tous les respects, de toute la vénération et de

tout ce qui est au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont

les termes obligeants d'une fort longue et fort belle lettre.

«Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque de Rodez,

de ceux de M. de La Motte Le Vayer ni de toutes les autres

personnes de mérite qui sont auprès de Leurs Majestés. Ma

gazette seroit trop longue, monsieur; ce que j'y ajoute du mien,

c'est la joie que j'ai sentie de voir toute la cour faire la

cour à notre ermite, et de voir ce généreux ermite au-dessus de

toutes les faveurs et de toutes les recherches de la cour. Il

n'en a pas pour cela quitté une seule de ses calottes; il n'en a

pas eu plus de complaisance pour lui-même. J'ai passé depuis ce

temps-là plusieurs jours en sa compagnie; mais je ne me suis pas

aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs avoient été

rendus, et si je n'en eusse été le témoin, je serois en danger

d'ignorer long-temps une chose si glorieuse à mon ami et si

avantageuse à tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas même que je

vous écris toutes ces circonstances; et quoique je lui aie dit

que je voulois vous mander cette partie de son histoire, je

n'oserois lui faire voir cette partie de ma relation, tant il a

de peine à souffrir les choses qui le favorisent. Il ne veut pas

même que j'attribue à sa modestie l'indifférence qu'il a eue

pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dégoût ne

méritent point, à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux

que nous l'appellions insensible que de consentir aux

témoignages que nous devons à sa vertu. Ajouterai-je encore à

ceci les compliments extraordinaires qu'il reçut, il n'y a pas

long-temps, du comte de Pigneranda? Cet ambassadeur, fameux par

la rupture de la paix de l'Europe, ayant passé à Angoulême,

s'enquéroit, à l'ordinaire des étrangers, de ce qu'il y avoit de

plus remarquable dans le pays. On lui proposa incontinent M. de

Balzac comme la chose la plus rare: il repartit qu'il avoit

appris ce nom-là en Espagne, long-temps avant que d'en partir;

qu'il ne l'avoit pas trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où il

venoit, et lui envoya incontinent un Minime walon, homme de

lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire qu'il

souffroit, avec plus de peine qu'il n'en avoit eu pendant tout

son voyage, la défense de faire des visites; que s'il lui eût

été libre d'en faire, il fût venu de bon coeur en sa chambre

pour voir une personne si célèbre dans tous les lieux où les

grandes vertus sont en estime. Ce compliment ne fut pas borné à

ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire d'emprunter de la

bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui a peine

d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chères? Il se

contente de leur amitié comme de la vôtre, monsieur, de celle de

M. Chapelain, et de peu d'autres.

«Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation à M.

Chapelain? Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en

est aimé aussi; je sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du

bien. Permettez-moi, je vous supplie, de l'assurer de mon

très-humble service, et croyez, s'il vous plaît, que je serai

toute ma vie, etc.[185].»

[176] Elle qui ne sait pas lire, et ne les connoît point.

(T.)--Cela veut dire apparemment que la Reine, étant espagnole,

lisoit peu les livres françois.

[177] Ne diriez-vous pas qu'il en a autant dans ce pays-là que M.

de La Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse,

est à Roussines son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières,

Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui

est, je pense, à sa soeur. La seigneurie est au Chapitre

d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine,

en fit déloger les gens de guerre. (T.)

[178] Cela est faux. (T.)

[179] La maison étoit alors à son père, et est présentement à

l'aîné; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à

l'Evêché; mais le logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la

première fois que la cour a occupé cette maison. (T.)

[180] Elle ne songea pas à lui. (T.)

[181] A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des

principaux de la ville. (T.)

[182] M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la

vérité est que Lionne, pour faire plaisir à Chapelain, son ami,

fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la

civilité vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais

de termes si obligeants pour les princes du sang même. «Si le

cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de

tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» Il est bien vrai

que le cardinal dit quelque chose d'élégant, mais tout cela

venoit de Lionne. (T.)

[183] En parlant à Roussines. (T.)

[184] Véritablement, voilà bien répondu. M. de Montausier dit

qu'il n'a jamais écrit en ces termes-là à personne. (T.)

[185] Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et

toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût

perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre à M.

Conrart. Après ces cinq copies il en envoya encore une, disant

que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que

deux syllabes de changées (T.)--Cette lettre, monument de

l'orgueil le plus extraordinaire, ne paroit pas avoir été

imprimée: au moins n'en trouve-t-on aucune trace dans les

_OEuvres_ de Balzac. On sera peut-être parvenu à lui en faire

sentir tout le ridicule.

Quand le chevalier de Méré mena le maréchal de Clairambault voir

Balzac à la campagne, cet auteur étoit dans le jardin; le maréchal le

trouva si extravagamment habillé qu'il le prit pour un fou, et il ne

vouloit pas avancer; le chevalier l'encouragea: il en fut après

très-satisfait, et dit qu'il n'avoit jamais vu un homme de si agréable

conversation.

Il fit, un peu après le voyage de Bordeaux, un poème latin de dévotion

qu'il envoya à M. de Montausier, à Paris, et le pria de supplier M. de

Grasse de le mettre en vers françois. Trois jours après, il écrivit au

secrétaire de M. de Montausier qu'il le prioit de lui renvoyer cette

lettre, qu'il y vouloit changer quelque chose; après, il en envoya une

autre où il ne parloit plus de M. de Grasse, et cela exprès, afin que

cette lettre ne demeurât point, et qu'on crût que M. de Grasse avoit

traduit ce poème de son propre mouvement, parce qu'il en avoit été

charmé. Cette seconde lettre eut le loisir de venir avant que M. de

Montausier eût écrit à M. de Grasse; lui qui ne trouvoit pas la

requête trop civile, envoya pour excuse à M. de Grasse la lettre de

Balzac sans la relire, croyant que ce fut la même: cela fit un

terrible galimatias.

Depuis, quand M. le Prince fût mis en liberté, il lui envoya une

lettre latine imprimée, avec deux petites pièces de vers latins aussi

imprimées: l'une sur sa prison, l'autre sur la mort de madame la

princesse sa mère, où, à son ordinaire, il donnoit à dos à celui qui

avoit le dessous, et traitoit le cardinal Mazarin de _semi-vir_; et,

pour montrer à M. le Prince qu'il a fait ces vers-là durant sa prison,

il en prend M. l'évêque d'Angoulême à témoin. Dans ces vers, il

appelle le cardinal _imbelle caput_, comme si un cardinal devoit être

guerrier; et puis, celui-là a été à la guerre.

Sur la fin de ses jours il eut une grande mortification de voir le

grand applaudissement qu'avoient les lettres de Voiture; il ne put se

tenir de le témoigner. Ce fut ce qui produisit la dissertation latine

de Girac et la _Défense de Voiture_ que Costar lui adressa

malicieusement à lui-même, car il se moque de lui en cent endroits. Ce

fut une nouvelle recharge au pauvre homme, et cela avança ses jours de

quelque chose. Dans l'historiette de Costar, nous parlerons de cette

querelle plus amplement.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 10 / 28 段