Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept ou huit hommes et

non davantage: Des Barreaux fut le premier, Rouville après; il n'est

pas pourtant trop beau: ce fut pour elle qu'il se battit contre La

Ferté Senectère; Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie qui

lui prit de coucher avec lui; Arnauld, M. le Grand[144], M. de

Châtillon, et M. de Brissac.

[144] Cinq-Mars.

Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit donné une fois un

jonc de soixante pistoles qui venoit de madame d'Aiguillon. «Je

regardois cela, disoit-elle, comme un trophée.» Elle y fut, déguisée

en page. Elle étoit un peu jalouse de Ninon.

Le petit Quillet[145], qui étoit fort familier avec elle, dit que

c'étoit le plus beau corps qu'on pût voir.

[145] Claude Quillet, auteur du poème de _la Callipédie_.

Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte, cependant elle étoit

aussi belle que jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle a eues,

elle eût été belle jusqu'à soixante ans. Elle prit, un peu avant que

de tomber malade, une forte prise d'antimoine pour se faire avorter,

et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour plus de vingt mille écus

de hardes; jamais gants ne lui duroient plus de trois heures. Elle ne

prenoit point d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on

convenoit de tant de marcs de vaisselle d'argent.

Sa grande dépense et le désordre des affaires de sa famille

l'obligèrent à mettre en gage le collier que d'Emery lui avoit donné.

Elle disoit de ce gros homme qu'il étoit d'agréable entretien et qu'il

étoit propre. Il lui fit faire quelques affaires, et ce collier ne fut

pas donné tout franc; ce fut en quelque façon comme cela; mais il ne

fit rien pour ses frères.

Housset, trésorier des parties casuelles, aujourd'hui intendant des

finances, retira ce collier, puis il le retint; il étoit amoureux

d'elle, mais il n'osoit en faire la dépense.

Le premier président de la cour des aides, Amelot, étoit après à

traiter avec elle quand elle mourut. Un peu auparavant La Ferté

Senectère, se prévalant de la nécessité où elle étoit, pensa l'emmener

en Lorraine; mais on lui conseilla de s'en garder bien, car il l'eût

mise dans un sérail. Chevry[146] étoit toujours son pis-aller, quand

elle n'avoit personne.

[146] Le président de Chevry, de la chambre des comptes. (_Voyez_

plus haut son article, p. 261 du tome 1.)

Lorsqu'elle fut solliciter le feu président de Mesines de faire sortir

son frère Baye[147] de prison, où il avoit été mis pour dettes, il lui

dit: «Eh! mademoiselle, se peut-il que j'aie vécu jusqu'à cette heure

sans vous avoir vue?» Il la conduisit jusques à la porte de la rue, la

mit en carrosse, et fit son affaire dès le jour même. Regardez ce que

c'est: une autre, en faisant ce qu'elle faisoit, auroit déshonoré sa

famille; cependant comme on vivoit avec elle avec respect, dès qu'elle

a été morte, on a laissé là tous ses parens, et on en faisoit quelque

cas pour l'amour d'elle. Elle les défrayoit quasi tous.

[147] Nom d'une terre du père. (T.)

Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est morte,

quoiqu'elle n'ait été malade que deux ou trois jours: elle avoit

toujours quelque chose de nouveau à dire. On la vit morte durant

vingt-quatre heures, sur son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin,

le curé de Saint-Gervais dit que cela étoit ridicule[148].

[148] Ces détails, demeurés inconnus jusqu'à présent, confirment

la mention faite par Loret (_Muse historique_, no du 30 juin

1650), de la mort de Marion de l'Orme, en ces termes:

La pauvre Marion de l'Orme,

De si rare et plaisante forme,

A laissé ravir au tombeau

Son corps si charmant et si beau.

Ainsi se trouve détruit le ridicule roman qui prolonge l'existence

de Marion de l'Orme jusqu'à l'âge de cent trente-quatre ans, et la

fait mourir à Paris, sur la paroisse Saint-Paul en 1741; ainsi

disparoît l'assistance de Marion à son propre enterrement, ses

trois mariages, tant en Angleterre qu'en France; enfin toutes ces

bizarres aventures racontées dans une pièce facétieuse intitulée:

_Lettre de Marion de l'Orme aux auteurs du Journal de Paris_,

imprimée dans le _Recueil de pièces intéressantes pour servir à

l'histoire des règnes de Louis XIII et de Louis XIV_, publié en

1781, par Delaborde. Toutes les biographies ont répété ce roman à

l'appui duquel on n'a pu cependant citer le témoignage d'aucun

contemporain.

Elle avoit trois soeurs, toutes bien faites. La cadette étoit fille,

et le[149] sera toujours à la mode de sa soeur; elle est gâtée de

petite vérole; mais elle ne laisse pas que d'être _bonne robe_[150].

[149] On lit dans le manuscrit de Tallemant: «La cadette étoit

fille, et _la_ sera toujours à la mode de sa soeur.» Ainsi

Tallemant ne se soumettoit pas plus que madame de Sévigné à la

règle de grammaire nouvellement introduite.

[150] _Bonne robe_, expression italienne; _buona_ ou _bella roba_

se dit d'une femme, belle ou non, qui se conduit mal. (_Dict.

d'Alberti._)

Madame de la Montagne, qui étoit l'aînée, étoit si sotte que de dire

comme on dit proverbialement: «Si nous sommes pauvres, nous avons

l'honneur.» Cependant M. de Moret se pensa rompre une fois le cou en

montant avec une échelle de corde à une chambre, au troisième étage,

où elle lui avoit donné rendez-vous. Son autre aînée fut mariée à

Maugeron, qui a quelque charge à l'artillerie[151], et qui logeoit à

l'Arsenal. Le grand-maître, aujourd'hui M. le maréchal de La

Meilleraye, durant son veuvage, en devint amoureux. On dit que lui

ayant prêté des pendants d'oreille de diamants, le lendemain, comme

elle les lui vouloit rendre, il la pria de les garder, et après la

pressa de telle sorte que, n'en pouvant rien obtenir, il lui donna un

soufflet, en lui reprochant que son argent étoit aussi bon que celui

du duc de Retz[152]. On avoit médit de celui-ci. Le grand-maître ne se

contenta pas de cela; il chassa le mari de l'arsenal, et a nui à toute

la famille en toute chose.

[151] Il étoit trésorier de l'artillerie. (T.)

[152] Frère aîné du cardinal. (T.)

FEU M. DE PARIS.

Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris[153], étoit bien

fait, et avoit de l'esprit; mais il ne savoit rien: il disoit les

choses assez agréablement. Il a toujours vécu licencieusement pour ce

qui étoit des femmes.

[153] Oncle et prédécesseur du fameux cardinal de Retz; né en

1584, mort en 1654.

Il falloit qu'il eût quelque reconnoissance, car on a remarqué qu'il

envoyoit souvent un page pour savoir des nouvelles d'une personne peu

considérable avec qui il avoit eu autrefois commerce, et il en a

toujours eu du soin.

On dit qu'un jour qu'il étoit convenu avec madame de Bassompierre de

ce qu'il lui donneroit pour une nuit, il y fut bien; mais il se trouva

mal, et ne put rien faire: il voulut y retourner le lendemain, sans

financer de nouveau; mais elle lui manda, comme on fait aux auberges,

que son assiette avoit mangé pour lui[154].

[154] Le Plessis Guénégaud s'amusoit à payer cette grosse

tripière comme un tendron; c'est parce qu'elle étoit de qualité.

(T.)

M. de Paris avoit fait autrefois beaucoup de dépense: il avoit musique

et grand équipage; il en retrancha un peu, et rompit sa musique. On

dit que ses affaires nettoyées, il lui resta plus de cent mille livres

de rente; cependant il se traitoit si mal qu'il n'eût osé donner à

dîner à personne sans être averti. Il a toujours fort bien entretenu

ses maisons de plaisance: Noisy, vers Villepreux, que Bossuet,

secrétaire du conseil, a acheté, et le jardin de Saint-Cloud.

Nonobstant la fine v..... qui le rongeoit, il n'a pas laissé de vivre

assez long-temps. Depuis quelques années, le vice l'avoit quitté

absolument; il n'y avoit plus moyen de rire.

Si c'eût été un homme de bonne vie, il arriva une chose à Saint-Cloud

qui l'eût fait passer pour saint; on eût dit que c'était un miracle.

Un pauvre diable qu'on alloit pendre à Saint-Cloud voulut avoir la

bénédiction de M. l'archevêque; par hasard, il y étoit alors: on le

lui mène; il se jette à genoux, et lui demande la vie. «Je ne puis,

dit l'archevêque; mais je te donne ma bénédiction.» On jette le

galant, la potence se rompt, le peuple le sauve. Depuis on demanda à

ce pendu à quoi il avoit pensé quand on l'eut jeté. «Je croyois,

dit-il, assister à une _penderie_ en l'autre monde.»

On dit que ce fut à cet archevêque qu'un jésuite dit: «Pour vous,

monseigneur, vous êtes le plus grand falot de l'Église; les autres ne

sont que de petites lumières.» Mais on fait ce conte de bien des gens.

Passant par le bois de Boulogne, il vit un laquais de madame la

maréchale de Themines avec des garces; il le fit venir, et lui fit

réprimande. Ce laquais le laissa dire, et puis dit, en haussant les

épaules: _Patientia_. Après il reprit, et acheva la sentence:

_Patientia vincit omnia._ «Camarade, lui dirent à demi-haut les

laquais même de l'archevêque, ne lui en dis pas davantage, c'est temps

perdu, il n'entend pas le latin.»

Le cardinal de Richelieu eut envie d'avoir son archevêché, et proposa

de donner celui de Lyon à l'abbé de Retz, depuis son coadjuteur. Cela

fut en quelque façon traité; puis le cardinal ne s'en tourmenta pas

trop, car cet homme ne lui nuisoit en rien, et il étoit bien assuré,

en cas de vacance, ou qu'il l'auroit, ou qu'il le donneroit à qui il

lui plairoit.

A la Régence, il fit son neveu son coadjuteur; mais il s'en repentit

bientôt et eut une jalousie enragée contre lui. Un jour qu'en

descendant de carrosse il se fut laissé tomber voulant s'appuyer sur

Ménage: «Ah! dit-il, de quoi m'avisé-je de vouloir m'appuyer sur un

homme qui est à mon coadjuteur?»

LE FEU ARCHEVÊQUE DE ROUEN.

François de Harlay, archevêque de Rouen[155], étoit fils de ce M. de

Chanvallon, qui fut le plus célèbre galant de la reine Marguerite. Ce

M. de Chanvallon, persuadé du mérite du marquis de Bréval[156] et de

l'archevêque de Rouen, ses enfants, disoit en parlant de la cour: «Je

leur ai donné des hommes: que ne s'en servent-ils?»

[155] Né en 1585, mort en 1653.

[156] Achille de Harlai, marquis de Bréval, seigneur de

Chanvallon, mourut le 3 novembre 1657.

M. de Bréval s'est plus piqué de lettres que de guerre; il avoit

traduit Tacite; mais il eut bien de la peine à trouver qui le voulut

imprimer, car on savoit déjà que d'Ablancourt y travailloit; ce fut ce

qui le fit hâter: ce livre ne s'est point vendu.

Pour M. de Rouen, il n'y eut jamais un plus grand galimatias. On

écrivit sur un de ses livres: _Fiat lux, et lux facta non est_. Il

avoit envoyé un de ses livres manuscrits à quelqu'un pour lui en dire

son avis. Cet homme avoit mis en un endroit à la marge: «_Je n'entends

point ceci._» M. de Rouen ne se souvint pas d'effacer l'observation,

et l'imprimeur l'imprima. Cela faisoit rire les gens de voir qu'à la

marge d'un livre il y eût: _Je n'entends point ceci_, car il sembloit

que ce fût l'auteur lui-même qui l'eût dit.

Un jour qu'il avoit promis d'expliquer la Trinité le plus clairement

du monde en un sermon, il dit du grec, puis ajouta: «Voilà pour vous,

femmes.»

C'est le plus prolixe prédicateur, harangueur et compositeur de livres

qu'on ait jamais vu. A Gaillon, qu'il appelle _notre palais royal et

archiépiscopal de Gaillon_, il a une imprimerie qu'il appelle aussi

_notre imprimerie archiépiscopale_.

Il fit une fois je ne sais quel livre où il étoit peint avec sa barbe

longue et étroite; car, quoique jeune, il la portoit longue. On

l'appelle barbe de natte, car elle étoit d'un blond fort doré.[157] Le

pape Urbain, à qui il fit présenter ce livre, n'en dit autre chose,

sinon: _Bella barba_.--Mais, saint Père, lui dit-on, que vous semble

de ce livre?--_Veramente, bellissima barba._ L'archevêque, mal

satisfait de cela et de quelque autre chose encore, écrivit un livre

de la puissance des papes, où il les vouloit réduire au rang des

évêques. Le pape s'en plaignit, et le nonce eut charge de le citer à

Rome: ses amis accommodèrent la chose, et il fut conclu qu'en présence

de deux Jésuites il feroit satisfaction au Pape et écriroit une

rétractation. Cette rétractation fut imprimée; mais elle étoit si

obscure, qu'il ne savoit ce que c'étoit, et il eût pu se vanter, s'il

eût voulu, de ne s'être point rétracté. Le Pape, pourtant, s'en

contenta. Depuis, il s'avisa mal-à-propos de se mêler entre Balzac et

Du Moulin, qui s'écrivirent quelques lettres, et fit je ne sais quel

petit écrit intitulé: _Avis judicieux_. En ce temps-là, il lui vint

une vision de faire certaines conférences à Saint-Victor; il étoit là

comme un régent dans sa classe.

[157] Voici ce que fit M. d'Albi (d'Elbène), celui qui se sauva

en Catalogne du temps de M. de Montmorency.

_Épitaphe de M. de Rouen faite de son vivant._

Ci-gît un prélat honoré

Qui porta la barbe prolixe,

De couleur de vermeil doré,

Brillant comme une étoile fixe.

Prêchant sur un événement

Il sermona si longuement,

Qu'il en trépassa de détresse,

Non sans laisser un savoir mon

Laquelle des deux choses est-ce

Qui fut plus longue en son espèce,

De sa barbe, ou de son saint Vinon. (T.)

Une fois que Bois-Robert lui louoit fort la politique du cardinal

de Richelieu, il lui dit: «Vous connoissez de plus grands

politiques que lui; vous en voyez.» Bois-Robert eut la malice de

feindre toujours de ne pas entendre qu'il vouloit qu'on lui dît:

«Qui? vous?» Et, au lieu de cela, il lui dit: «Mais que

blâmez-vous à sa politique?--Baillez-le-moi mort, baillez-le-moi

mort, répondit-il, et je vous le dirai.»

Une autre fois il entreprit de prouver que Démosthènes, Cicéron,

et tous les plus grands orateurs de l'antiquité, n'avoient rien

entendu à l'éloquence en comparaison de saint Paul, et dit un

million de choses grotesques. Balzac, qui y étoit allé par

curiosité, ne put s'empêcher d'en faire des contes, et de là vint

la grande querelle. Il voulut faire passer Balzac pour un écolier,

et Balzac fit _le Barbon_, que depuis il a donné lorsque Ménage

persécuta tant Montmaur le grec: c'est pour cela qu'on y trouve si

peu de choses qui conviennent à ce pédant.

Madame Des Loges disoit de l'archevêque de Rouen que c'étoit une

bibliothèque renversée; mais il n'y a rien qui représente mieux

l'humeur de cet homme que le sonnet acrostiche de ce fou de

Dulot[158].

[158] Dulot, inventeur des bouts-rimés, n'est guère connu que par

le poème de Sarrasin, intitulé: _Dulot vaincu, ou la Défaite des

bouts-rimés_, badinage ingénieux d'un poète très-spirituel.

SONNET

_Où le poète royal et archiépiscopal Dulot fait bouffonner

monseigneur l'archevêque de Rouen dans toute l'étendue de son

acrostiche._

Franc de haine, d'amour, ris, pleurs, espoir et crainte,

Rentrons au cabinet et lisons saint Thomas.

Apporte-moi, laquais, de tout ce grand amas,

Nicolas de Lira, Pline et la Bible sainte.

Certes, le trait est bon, ma chandelle est éteinte.

Oh! oh! dedans si peu, vraiment trompé tu m'as.

Ici du feu, mes gens, ma robe de Damas.

Six heures ont sonné, disons prime en contrainte.

Dieu! que j'ai mal au coeur! qu'on m'apporte du vin.

Entre ce qu'aujourd'hui j'ai lu de plus divin,

Hilaire de Poitiers m'a ravi par sa plume.

Aristote est là faux: voyez, ce papillon

Rouanne à nos flambeaux comme c'est sa coutume.

Le trait est excellent! avalons ce bouillon.

Apprête les chevaux, cocher. Le beau volume!

Irénée est charmant, retournons à Gaillon.

Il y avoit pourtant du bon en ce _mirifique_ prélat; il étoit bon

homme, franc et sincère; mais jamais il n'eut un grain de cervelle.

Une fois qu'il fit quelque entrée à Dieppe, le ministre du lieu le

harangua et lui plut extrêmement. Quand cet homme eut achevé: «Voilà,

dit-il, en se tournant vers les ecclésiastiques qui le suivoient,

voilà haranguer cela;» et se mit à leur remarquer toutes les parties

de l'oraison: «voilà haranguer, cela, et non pas vous autres, qui

manquez en ceci, en cela, et qui ne parlez qu'à la bonne chère.» Il ne

la faisoit pourtant pas mauvaise, la chère, à Gaillon. Il avoit toutes

ses heures réglées pour ses occupations sérieuses et pour ses

divertissemens. Il recevoit des nouvelles de tous les endroits de

l'Europe. Il avoit musique, et n'étoit jamais sans quelques gens de

lettres.

Sur la fin, il se laissoit si fort gouverner à je ne sais quelle femme

qui étoit sa ménagère, qu'il commençoit à l'incommoder, et elle à

s'accommoder très-fort. Enfin, on le fit résoudre à donner son

archevêché à son neveu Chanvallon, qui étoit déjà son coadjuteur; il

le fit, et mourut bientôt après. Son successeur ne lui en doit guère

pour l'éloquence[159]. Patru, qui l'a entendu prêcher, dit qu'il n'a

admiré qu'une chose en lui, c'est comme il peut retenir par coeur tout

ce qu'il dit, car il n'y a ni pied ni tête à son discours, et il

récite tout cela avec une insolence qui n'est pas imaginable. Il avoit

écrit sur la porte de Gaillon: _Legem non observabo, sed adimplebo_.

[159] Harlay de Chanvallon, archevêque de Rouen, devint

archevêque de Paris en 1671. Il mourut en 1695.

BALZAC.

Balzac se nomme Jean Louis Guez[160]; il est fils d'un homme

d'Angoulême qui avoit du bien; mais M. de Montausier dit que cet homme

a été valet chez M. d'Espernon. Balzac est une terre. Ce M. Guez a

vécu plus de cent ans. Quelques années devant que de mourir, il

écrivit à M. Chapelain pour faire, disoit-il, amitié avec lui, au

moins par lettres, et qu'après avoir ouï dire tant de bien de lui à

son fils, il vouloit avoir cette satisfaction-là en mourant.

[160] Balzac, né à Angoulême en 1594, mourut dans la même ville

le 18 février 1655.

On connut Balzac par son premier volume de lettres; il étoit alors à

feu M. d'Espernon, à qui il ne put s'empêcher d'envier deux lettres

qu'il avoit écrites pour lui au Roi[161]. Il est certain que nous

n'avions rien vu d'approchant en France, et que tous ceux qui ont bien

écrit en prose depuis, et qui écriront bien à l'avenir en notre

langue, lui en auront l'obligation. Celles qu'il a faites depuis ne

sont pour l'ordinaire ni si gaies ni si naturelles, et il a eu tort

d'avoir eu pour ses ennemis la complaisance de n'écrire plus de la

même sorte.

[161] Elles sont placées à la fin du deuxième livre des lettres

de Balzac. (_OEuvres de Balzac_, in-folio, tom. 1, p. 63 et

suivantes.)

Le cardinal ne trouva nullement bon qu'il ne lui eût point dédié _Le

Prince_ ni ses lettres. «Se croit-il assez grand seigneur pour ne

point dédier ses livres?» Son humeur à louer trop de gens le choqua;

mais, ce qui le fâcha le plus, ce sont ces deux lettres qui sont au

bout du _Prince_, où il se mêle de parler de la Reine-mère et du

cardinal. Il y a un endroit où il dit: «Le Roi qui, à votre prière, a

pardonné à quarante mille coupables, n'a pu obtenir d'elle qu'elle

pardonnât à un innocent.--Votre ami, dit le cardinal à Bois-Robert,

est un étourdi: qui lui a dit que je suis mal avec la Reine-mère? Je

croyois qu'il eût du sens; mais ce n'est qu'un fat.»

Malherbe dit un jour à Gomberville, à propos des premières lettres de

Balzac: «Pardieu! pardieu! toutes ces badineries-là me sont venues à

l'esprit; mais je les ai rebutées.» Il fit imprimer les fragments du

_Prince_, qui étoient beaux pour fragments, avec une préface de Faret,

où il y avoit que dans le premier livre il feindroit qu'un Anglois

avec un bonnet blanc, etc. Depuis, il a dit que cette aventure étoit

véritable. Il disoit comme cela ce que contiendroit chaque livre; le

dernier devoit être _le Ministre_. Or, le cardinal de Richelieu, étant

mal satisfait de lui à cause de ces deux lettres qui sont au bout du

_Prince_, et aussi à cause qu'il ne le lui avoit pas dédié, ne se

soucia plus de lui; cela fut cause que ce _Ministre_ ne parut point.

Depuis, il le fit imprimer sous le nom d'_Aristippe_, mal satisfait du

cardinal Mazarin, dont il fait comme le portrait; on l'a vu depuis sa

mort.

Les moines furent tous contre lui à cause d'un endroit où il dit: «Que

les moines sont dans le monde ce qu'étoient les rats dans l'arche.» Le

père Goulu, général des Feuillants, qui cherchoit à faire claquer son

fouet, se mit à écrire contre lui, et je pense que c'est le meilleur.

Il lui dit en quelque lieu qu'il n'a guère de cervelle de s'attaquer à

un corps qui ne meurt jamais. Il donna belle prise aux gens sur ses

vanités. Sorel[162], qui n'avoit alors que dix-huit ans, a voulu, dans

le Francion, railler de lui en la personne de son pédant Hortensius.

Je pense qu'il s'en avisa devant le Feuillant.

[162] Auteur du _Berger extravagant_. (T.)

Il a été un temps que c'étoit la mode d'écrire contre Balzac. A

Bruxelles même, Saint-Germain ne l'épargna pas, à cause qu'il louoit

le Roi et le cardinal de Richelieu. Il y eut je ne sais quel

barbouilleur de papier, je ne sais quel bavard Saintongeois, qui se

mêla aussi de faire un méchant petit livre contre lui et contre le

père Goulu tout ensemble. Il le fit bâtonner dans sa propre chambre,

au saut du lit, par un gentilhomme de ses amis nommé Moulin Robert; et

après, car le cavalier n'avoit point déclaré de la part de qui il lui

faisoit ces caresses, il fit imprimer une espèce de nouvelle

intitulée: _La Défaite du paladin Javerzac[163], par les alliés et

confédérés du prince des Feuilles_. C'est une des plus jolies choses

qu'il ait faites.

[163] Nom de ce garçon. (T.)--_La Défaite du Paladin Javerzac_

est imprimée au tome second, pag. 172 du supplément aux OEuvres

de Balzac. On ne peut convenir avec Tallemant que cette pièce

soit _une jolie chose_; c'est une série de plaisanteries lourdes

et même grossières sur un sujet qui pouvoit ne pas déplaire à une

époque où les coups de bâton venoient quelquefois à l'appui de la

critique. On y voit que cette ridicule punition fut infligée à

Javerzac, le 11 août 1628. Balzac avoit conservé du regret de

cette action barbare; car au lit de mort il fit appeler Javerzac,

et le pria de lui rendre son amitié. (Voyez _la Relation de la

mort de M. de Balzac_, à la suite de ses OEuvres.)

Le père Goulu s'étoit nommé Philarque, voulant dire _général des

Feuillants_; et l'autre malicieusement traduisoit à la lettre _Prince

des Feuilles_. Enfin, cela alla si avant qu'Ogier le prédicateur, son

ami, entreprit de faire son apologie. Il y en avoit déjà cinq ou six

feuilles d'imprimées. Gomberville m'a dit qu'il les avoit, quand

Balzac, arrivant ici, ne trouva point cela à sa fantaisie: il défit

tout le discours, et ne se servit que de la matière. Cela n'avoit

garde de ne pas réussir, car Ogier est fort capable de choisir bien

ses matériaux, et Balzac de faire fort bien le discours; aussi est-ce

une des plus belles pièces que nous ayons. Ogier a voulu soutenir

qu'il avoit tout fait; mais il a été assez bon pour imprimer d'autres

ouvrages, et il ne faut que conférer; et puis, pour peu qu'on s'y

connoisse, on voit bien qu'autre que Balzac ne peut avoir fait cette

apologie. _Le Prince_ avoit grand besoin d'Ogier, car c'est le plus

pauvre dessein d'ouvrage qu'on ait jamais vu, et il n'est beau que par

endroits.

Depuis, il changea, comme j'ai dit, de façon d'écrire, pour montrer

qu'il n'étoit pas ignorant, comme on lui avoit reproché[164]; mais en

récompense, il est ferré en quelques endroits, et cette affectation

d'érudition n'est que trop souvent désagréable; cependant vous ne

sauriez ôter de la tête à la plupart des gens que Balzac n'étoit point

savant. Frémont m'a dit qu'un traiteur[165], chez qui il logea une

fois à Angoulême, lui dit que Balzac n'étoit point profond: il a eu

beau écrire bien des lettres latines, et faire un gros recueil de vers

latins dont il se seroit bien passé; il a eu beau écrire contre

Heinsius, tout cela n'a pas effacé la première impression que les

lettres de Goulu ont donnée de lui. Ce même homme ajoutait que

quelquefois ayant été à Balzac pour quelque festin, le valet de M. de

Balzac lui avoit fait voir son maître composant; mais c'était,

disoit-il, une plaisante chose à voir que ses grimaces.

[164] Dans tous les volumes qu'on a imprimés de lui, il y a

toujours quelque chose de ces accusations; cela lui tenoit

terriblement au coeur. (T.)

[165] On lit _traiteur_ au manuscrit. Il faut prendre ce mot dans

le sens de _traitant_.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 9 / 28 段