au cocher qui dételoit ses chevaux: «Cocher, d'où vient
madame?--Monsieur, répond le cocher, voilà le meilleur cheval que
j'aie jamais vu.--Je demande d'où vient madame?--Monsieur, il a
toujours été à courbettes, il n'y en eut jamais un de même.--Ce
n'est pas ce que je te demande.--Monsieur, il vaut cent écus.» Il
n'en put jamais tirer autre chose. Elle a gagné tous ses gens, et
ceux de son mari; aussi elle se divertit sourdement, car je ne sais
point de ses galanteries qui aient fait éclat. Elle est plaisante.
Rambouillet[129], l'ami de l'abbé Testu, est un garçon doucereux
qui tortille toujours, et qui fait cent façons pour approcher des
gens. «Eh! Monsieur, lui dit-elle, en le contrefaisant, avancez,
avancez, nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez pas peur de
vous tuer tout du premier coup.»
[129] Il s'est fourré à la cour et croit y réussir; mais bien des
gens s'en moquent. (T.)
Toré a fait cent extravagances à sa femme. Un jour que le comte Carle
Broglio, Gentri et quelques autres jouoient avec elle, il n'étoit que
sept heures du soir, ce maître-fou entre, jette l'argent par la place,
et ôte les flambeaux de dessus la table: elle n'en fit que rire, et
eux aussi. Ils se retirèrent pourtant, et envoyèrent le soir même
savoir s'il ne l'avoit point battue; ils trouvèrent qu'il n'avoit pas
dit un mot depuis, comme s'il n'étoit rien arrivé.
Il dort tous les soirs. L'année passée, à Tanlay, où il passe les
vacations, Jeannin[130] les fut voir. Jeannin est coquet. Toré y
prenoit un peu garde. Sa femme dit à Jeannin, en sa présence: «Encore
faut-il que nous vous remerciions d'une chose, c'est que M. le
président est sans comparaison plus éveillé depuis que vous êtes ici,
qu'il n'étoit auparavant.» A propos de dormir, un jour Bois-Robert lui
dit: «Monsieur le président, je vous viens de voir en votre lit de
justice.--Eh bien! dit le président.--En vérité, reprit l'abbé, vous
ne dormiez pas, non, vous ne dormiez pas.» Voilà toute la louange
qu'il lui donna.
[130] C'est vraisemblablement Jeannin de Castille, trésorier de
l'Epargne, du temps de Fouquet.
Toré se pique de belles-lettres. Il disoit au petit Boileau[131] que
la harangue de Patru à la reine de Suède ne valoit pas grand'chose:
«Mais je vous veux, ajouta-t-il, montrer un poème que j'ai fait pour
une histoire que je voulois faire; il n'y a rien de plus beau au
monde.» MM. Valois jugent encore plus mal de cette harangue, car ils
disent qu'elle n'est point bien écrite, parce que le verbe n'est
jamais à la fin.
[131] Gilles Boileau a fait preuve de mauvais goût dans cette
lettre, en rejetant les observations judicieuses de Conrart sur
un sonnet adressé au premier président Pomponne de Bellièvre, qui
commence par ce vers:
Quand je te vois assis au trône de tes pères, etc.
Quand Boileau eut fait la lettre contre Conrart, Toré lui dit:
«Envoyez-la-moi, et je vous la renverrai avec mes observations, et
si je n'y trouve rien à dire, faites-la imprimer hardiment.»
L'autre est encore à la lui envoyer[132].
[132] Voyez _les OEuvres posthumes de Gilles Boileau_, publiées
par Despréaux; Paris, Barbin, 1670, p. 126 et 161.
Toré a entrepris de grands procès contre M. de La Vrillière et contre
Petit, le plus ridiculement du monde; apparemment cela le fera
retomber tout-à-fait dans sa folie: qu'il y prenne garde! car si cela
lui arrive, ses héritiers ne l'épargneront pas. Sa jalousie
s'augmentant, il s'en alla cet été chez Montelon, l'avocat, où il y
avoit une noce, et dit tout haut: «Monsieur, je viens vous demander
conseil; je ne sais ce que je dois faire de ma femme que je trouvai
l'autre jour couchée avec son grand laquais.» Montelon lui fit des
réprimandes, et Le Cogneux, qui le sut, lui alla dire: «S'il n'y avoit
très-long-temps que vous passez pour fou, on vous feroit faire amende
honorable à votre femme; mais pourtant, contenez-vous, s'il vous
plaît, car vous savez bien comment on traite les fous.»
Au printemps de 1659, sa femme et lui eurent un grand démêlé pour le
bel appartement; il le vouloit avoir, et cela alla si loin qu'il la
chassa. Un jour que madame d'Emery étoit venue, de concert avec lui,
pour les raccommoder, il lui prit une nouvelle vision: il défendit à
son portier d'ouvrir à qui que ce soit qui demanderoit sa femme.
Bois-Robert, qu'elle avoit mandé, y va; le portier dit l'ordre de
monsieur; il s'arraisonne avec lui, et comme l'autre n'y songeoit
pas, il le pousse et entre. Or, le président avoit convié trois ou
quatre je ne sais qui à dîner; que firent Bois-Robert et la
présidente? ils se mirent au passage, et escroquèrent les meilleurs
plats.
Bois-Robert dit que Toré est si maladroit, que, voulant gourmer son
cocher, il se gourmoit lui-même.
Depuis, il se remit bien avec sa femme; puis il tomba en folie. Il
vouloit qu'un homme d'affaires, nommé Béchamel, son allié et son
voisin, coupât ses moustaches pour les lui donner, afin de les mettre
comme des cornes, et il vouloit qu'on lui fît un haut-de-chausses
rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint plus fou que jamais: elle
le tient à Tanlay, et par ordonnance des médecins, quatre valets, dès
qu'il entre en bon accès, le fouettent dos et ventre. Ce qu'il y a de
plus plaisant, c'est que ces mêmes valets, aussitôt qu'ils l'ont bien
étrillé et qu'il est revenu, sont auprès de lui dans le plus grand
respect du monde. Ses parents vouloient en être les maîtres; mais le
président Le Cogneux a maintenu sa soeur; aussi, elle se venge des
tourments qu'il lui a donnés. On dit qu'il a de longs intervalles, et
que cela ne lui prend que comme la fièvre quarte, mais sans manquer;
de sorte qu'on l'enferme de bonne heure.
Il commença par son bailli, qu'il prit pour M. de La Vrillière, avec
lequel il est en procès; il se jeta sur cet homme et le voulut
étrangler; l'autre, voyant qu'il n'avoit plus de raison à lui, se mit
à le battre de son côté, et, à force de coups, le fit rentrer en son
bon sens. Une fois il pensa tuer sa femme d'une assiette qu'il lui
jeta à la tête.
Bois-Robert y étant, il eut un accès de folie; il dit qu'il étoit
Bertaut: l'abbé le prit par un de ses _gemini_, et le fit bien crier:
«Pardieu, dit le fou, vous pouviez bien me faire sentir un peu plus
doucement que je n'étois point Bertaut[133].»
[133] Voyez plus haut, p. 124 de cet article.
Bois-Robert dit que d'abord il trouva que sa femme faisoit la dolente,
et qu'elle pleuroit. «Eh! lui dit-il, madame, ne jouez point la
comédie devant vos bons amis; ce qui me fâche, c'est que cet homme
déclaré fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien; au moins c'est
l'avis de M. Champion.--Je ne crois pas, répondit-elle brusquement,
qu'il en sache plus long que M. Pucelle, qui est de l'opinion
contraire.--Ah! lui dit alors Bois-Robert, voilà parlé comme il faut;
vous ne jouez plus la comédie à cette heure.» Il est vrai que, pour
une habile femme, elle ne s'est guère souvenue du précepte du
Grand-Duc, qui dit à la Reine-mère: _Fate figliuoli in ogni modo_.
A Paris, il est encore plus fou qu'à la campagne. L'autre jour, il
pensa attraper le petit Boileau, dont il a quelque jalousie. Il est
quasi toujours en fureur; il se lâcha un matin, et se déchira toute sa
chemise: car il étoit au lit, et tout nu, montrant toute sa vergogne,
il vouloit aller au Palais.
Plusieurs fois, il a jeté des assiettes à la tête de sa femme. On le
va enfermer. Madame de La Vrillière disoit: «Ce ne sont que des
vapeurs;» elle s'alla jouer à lui, et il la pensa dévisager.
Ces dernières vacations, il avoit prié Boileau d'aller avec eux à
Tanlay; quand il fallut monter en carrosse, et que la présidente
pensoit se mettre au fond auprès de lui, sa folie le prend; il lui dit
qu'il ne vouloit pas qu'elle y allât: «Mais, monsieur, répondit-elle,
vous m'avez fait envoyer toutes mes hardes, la maison de céans est
démeublée.--Je ne veux pas que vous y veniez;» et comme elle
descendoit de carrosse, il lui donna deux coups de pied au cul. Il dit
à Boileau: «Ne voulez-vous pas venir?--Dieu m'en garde, vous
m'assommeriez.» Aussitôt voilà une révolte générale du domestique:
cocher, postillon, laquais, tout l'abandonne. Elle, qui vouloit qu'il
s'en allât, fit si bien, car les gens disent tout haut que sans elle
ils ne demeureroient pas dans la maison, que le cocher se résolut à
mener le président. Un grand laquais servit de postillon, car le
postillon ne voulut jamais, et un autre laquais le suivit; il n'eut
que cela pour tout train. La présidente, voyant beaucoup de témoins de
dehors, car il y avoit assez de gens, rend sa plainte. Le président
écrivit de Juvisy à sa femme et à Boileau; et enfin, comme on le vit
bien repentant, tous deux allèrent le trouver à Tanlay.
On a su par cette aventure que la dame avoit eu plusieurs fois sur son
toquet; mais elle prend patience, parce qu'en effet elle est la
maîtresse; lui se plaint de la dépense qu'elle fait, et elle sait
qu'il dépense sans comparaison plus qu'elle, car il veut coucher avec
madame de Maintenon et autres, et il lui en coûte son bon argent[134].
[134] Tallemant a écrit ce passage en 1659, il est superflu de
faire observer que madame Scarron n'a fait l'acquisition de la
terre de Maintenon qu'en 1674.
Bois-Robert se rendit à Tanlay. Le président devint bientôt jaloux de
Boileau, dont la présidente se moque, sans doute; car c'est un petit
garçon, qui a tout l'air d'un écolier, et qui se prend pour un homme
galant.
Le succès de ce qu'il a fait contre Ménage lui a donné tant de vanité,
qu'il ne croit pas qu'il y ait au monde un si bel esprit que lui. A la
vérité, ce qu'il a fait est plaisant; mais la matière de soi étoit
fort plaisante. C'est pourtant une étrange introduction dans le monde
que d'y entrer par une médisance. Les gens n'ont pas été fâchés que
Ménage eût trouvé son _Ménage_. Il veut faire des vers, ce petit
monsieur, et il n'y est nullement né. Il a de l'esprit et du feu. Il
dit une fois une plaisante chose à un de ses amis qui avoit un fort
méchant chapeau, et qui s'excusoit en disant: «Mon chapelier m'a
trompé.--Mais, lui dit-il, il y a deux ans qu'il vous a trompé.» Une
autre fois, pour vous montrer qu'il n'est pas sûr de son bâton, il
écrivit une lettre où, pour dire qu'il étoit reclus dans son cabinet,
il disoit qu'il étoit un ermite du troisième étage, et qu'il voyoit
des montagnes vertes dans son désert: c'étoient des tables de livres
peintes de vert.
Madame de Vitry et madame de Maulny furent aussi quelque temps à
Tanlay; elles firent bien des caresses à Boileau; cela l'a achevé. Au
retour, il ne parloit que de grandes dames et que de la cour. Elles
s'en divertissent, et lui pense que c'est tout de bon. Il est constant
que M. de Maulny disoit à Boileau: «Voyez comme M. de Vitry est jaloux
de vous;» et que Vitry lui disoit: «Voyez ce pauvre M. de Maulny: vous
lui mettez bien martel en tête.»
Il seroit bien aise qu'on crût qu'il est fort bien dans l'esprit de la
présidente, et il semble qu'il veuille qu'on y entende du mal, car il
lit de ses lettres, et passe certains endroits.
Je ne doute point, quoique la présidente lui ait écrit des billets
assez obligeants, que ce ne soit purement par vanité ce qu'elle en a
fait: lui-même commence à se plaindre de ses inégalités. Des femmes
moins hupées qu'elle s'en sont moquées.
Au retour, Bois-Robert, qui y avoit été deux mois avec quatre chevaux
de carrosse, et Boileau, qui n'y avoit pas été moins, en faisoient des
contes.
Boileau, qui veut s'ériger en petit Bois-Robert, alloit par les
maisons pour jouer le président; il disoit que madame de Toré le
prenoit par-dessous la gorge, et lui disoit: «Que tu es pédant!»
Toré et sa femme font lit à part; cet homme lui envoya dire un soir
qu'il ne pouvoit dormir, qu'il avoit des visions d'esprit, qu'elle
vînt coucher avec lui. «Dites-lui, répondit-elle, que si j'y allois,
je trouverois un corps qui m'incommoderoit fort.» Il ajoutoit, sans
épargner Bois-Robert, avec lequel il faisoit profession d'amitié, que
lui et le président se disoient toujours leurs vérités. Toré disoit à
Bois-Robert: «Pour toi, tu ne te piques pas d'être honnête homme; si
tu l'étois, étant prêtre comme tu l'es, irois-tu faire le Trivelin
comme tu fais?»
Le petit Boileau alla un jour faire tous ces contes-là chez M. Laisné,
conseiller de la grand'chambre, qui tient bon ordinaire et est un
homme d'honneur. Ce bonhomme ne trouva cela nullement plaisant, et dit
au petit avocat la première fois qu'il le rencontra: «Monsieur,
prenez un autre train que celui-là; il n'y a rien de plus vilain.» Je
pense qu'enfin Boileau pourroit bien trouver son Boileau, comme Ménage
son _Ménage_.
Il se fait haïr dans sa famille, et a été faire des contes du
plaidoyer du fils de Dongois, son cousin-germain. Or, ce Dongois est
un greffier, fort homme d'honneur, à qui ils ont tous de
l'obligation[135]; car, quand le père Boileau mourut, ce fut un peu
avant le premier président, tout le monde dit: «Dongois, voilà qui
vous regarde.--Eh! messieurs, dit-il, M. Boileau le père, après
quarante ans de service, a bien peu mérité, s'il n'a mérité qu'on le
considérât dans la personne de son fils aîné.» Le premier président
acheva l'affaire. L'aîné Boileau jouoit en ce temps-là avec les grands
seigneurs et perdoit, il s'est retiré du jeu, mais non pas
tout-à-fait[136].
[135] Boileau Despréaux continua, lui, à être l'obligé de
Dongois; car il logea chez lui de 1679 à 1687. Il le consulta sur
les termes de pratique pour la rédaction de son _Arrêt
burlesque_.
[136] On n'a pas besoin de faire remarquer que dans tout le cours
de cet article il n'est question que de Gilles Boileau, le frère
aîné de Despréaux, membre de l'Académie françoise. Despréaux, son
jeune frère, ne s'étoit pas encore fait connoître. La première
édition de ses _Satires_ est de 1666.
DES BARREAUX.
Des Barreaux[137] se nomme Vallée, et est fils d'un M. Des Barreaux,
qui étoit intendant des finances du temps de Henri IV. En sa jeunesse
c'étoit un fort beau garçon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de
choses, et réussissoit à tout ce à quoi il se vouloit appliquer; mais
ayant perdu trop tôt son père, il se mit à fréquenter Théophile et
d'autres débauchés qui lui gâtèrent l'esprit, et lui firent faire
mille saletés. C'est à lui que Théophile écrit dans ses lettres
latines où il y a la suscription: _Theophilus Valloeo suo_. On ne
manqua pas de dire en ce temps-là que Théophile en étoit amoureux, et
le reste.
[137] Jacques Vallée, sieur Des Barreaux, né en 1602, mort le 9
mai 1673.
Quelque temps après la mort de ce poète, en une débauche où étoit le
feu comte Du Lude, Des Barreaux se mit à criailler, car ç'a toujours
été son défaut; le comte lui dit en riant: «Ouais, pour la veuve de
Théophile, il me semble que vous faites un peu bien du bruit.»
On l'avoit fait conseiller, mais ce métier ne lui plaisoit guère, et
il mit au feu l'unique procès qui lui fut distribué; car, comme il vit
qu'il y avoit tant de griffonnage à déchiffrer, il prit tous les sacs
et les brûla l'un après l'autre. Les parties étant venues pour savoir
s'il les expédieroit bientôt: «Cela est fait, leur dit-il; ne pouvant
lire votre procès, je l'ai brûlé.--Ah! nous sommes ruinées!
dirent-elles.--Ne vous affligez pas tant; il ne s'agissoit que de cent
écus, les voilà, et je crois en être quitte à bon marché.» Depuis, il
n'en vouloit plus ouïr parler, et disoit plaisamment que le Roi alloit
plus souvent au Palais que lui. Il ne garda pas sa charge long-temps,
car il fit tant de dettes qu'il la fallut vendre.
Ce fut lui qui mit Marion de l'Orme à mal. Il fut huit jours caché
chez elle dans un méchant cabinet où l'on mettoit du bois: là, elle
lui apportoit à manger, et la nuit il alloit coucher avec elle.
Depuis, comme elle eut plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une
maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort bien meubler,
et où il y avoit un grand jardin. Il appeloit ce lieu l'_Ile de
Chypre_. Elle devint grosse trois ou quatre fois; mais elle se faisoit
avorter. Une fois, elle s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle eût pris
assez de drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un gros garçon
qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit le plus fort.
Des Barreaux a toujours été impie ou libertin, car bien souvent ce
n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fit bien voir dans une
grande maladie qu'il eut, car il fit fort le sot, et baisa bien des
reliques. Quelques mois après, ayant ouï un sermon de l'abbé de
Bonzez, il lui fit dire par madame de Saintot qu'il vouloit faire
assaut de religion contre lui. «Je le veux bien, répondit l'abbé, à la
première maladie qu'il fera.»
Il étoit insolent et ivrogne. A Venise, il alla lever la couverture
d'une gondole, qui est un crime dans ce pays de liberté; aussi fut-il
bien battu. Il dit qu'il étoit conseiller de France, et ce fut à cette
rencontre-là, à ce qu'on dit, que pour la première fois on dit en
Italie: _O povera Francia, mal consigliata!_
Son ivrognerie lui a fait courir mille périls et recevoir mille
affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prêtre qui, portant
_corpus Dei_, avoit une calotte; il s'approcha de lui, et au lieu de
se mettre à genoux, il lui jeta sa calotte dans la boue, et lui dit
«qu'il étoit bien insolent de se couvrir en présence de son Créateur.»
Le peuple s'émut, et sans quelques personnes de considération qui le
firent sauver, on l'eût lapidé.
En une débauche, il dit quelque chose à Villequier, aujourd'hui le
maréchal d'Aumont, qui lui rompit une bouteille sur la tête, et lui
donna mille coups de pied. Des Barreaux le jour même pria Bardouville,
son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, mais libertin, de
faire un appel à Villequier. Bardouville[138], qui connoissoit le
pélerin, lui promit tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le
lendemain, il le va trouver; le galant homme dormoit le plus
tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu.
[138] Saint-Ibal dit, à la naissance du fils de Bardouville,
qu'il lui falloit mettre des entraves quand on le baptiseroit,
qu'autrement il regimberoit contre l'eau bénite. (T.)
Le gentilhomme dont parle Tallemant étoit Henri d'Escars de
Saint-Bonnet, seigneur de Saint-Ibal. Il a été fort mêlé dans les
troubles de France, du temps du cardinal de Richelieu et de la
régence d'Anne d'Autriche.
(1642) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fit partie avec un
nommé Picot, et d'autres qui leur ressembloient, d'aller écumer toutes
les délices de la France; c'est-à-dire de se rendre dans chaque lieu
dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils virent
en passant, appela Des Barreaux _le nouveau Bacchus_. Ils passèrent à
Montauban, et dans le temple de ceux de la religion ils se mirent, un
jour de prêche, à chanter des chansons à boire au lieu de psaumes. Ils
ne pouvoient pas être ivres, car c'étoit à huit heures du matin. Sans
un M. Daliez, galant homme de ce pays-là, on les alloit jeter par les
fenêtres. Il a continué ces sortes de voyages assez long-temps. A
un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu plus que
partout ailleurs. Il disoit auprès d'une dame tout ce qui lui venoit
dans l'esprit: il disoit d'une fort grande fille que c'étoit la
reine Esther, et qu'il l'avoit vue mille fois en des pièces de
tapisserie. Dans cette belle humeur, il alla ôter la perruque à un
valet-de-chambre qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit le
beau, se sentit si outragé de cet affront, qu'un quart-d'heure après,
ayant ouvert une porte, couverte de la tapisserie, qui étoit justement
derrière Des Barreaux, il lui donna cinq à six grands coups de bâton,
dont un le blessa à la tête, et puis se sauva, sans que personne le
pût attraper, car il tira la porte sur lui. Le coup fut dangereux, et
il pensa être trépané.
L'été suivant, il fut en grand danger d'être assommé par des paysans
en Touraine. Il étoit allé voir un de ses amis à la campagne, chez
lequel il vint coucher deux Cordeliers. Il dit au maître du logis
qu'il vouloit faire l'athée, pour rire de ces bons pères; il n'eut pas
grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux
déclarèrent qu'ils ne logeroient point sous le même toit que ce
diable-là, et s'en allèrent chercher gîte chez le curé. Les villageois
en eurent le vent, et par malheur pour Des Barreaux, les vignes ayant
été gelées, ils crurent que c'étoit ce méchant homme qui en étoit la
cause, et se mirent à l'assiéger dans la maison de leur seigneur même;
ils s'y opiniâtrèrent si bien qu'on eut de la peine à faire sauver le
galant homme, qu'ils poursuivirent assez long-temps.
Il y a plus de douze ans qu'il est si déchu, que la plupart du temps
il ne dit plus que du galimatias; il criaille, mais c'est tout, et
c'est rarement qu'il fait quelque impromptu supportable. Il joue, il
ivrogne, mange si salement qu'on l'a vu cracher dans un plat, afin
qu'on le lui laissât manger tout seul; il se fait vomir pour remanger
tout de nouveau, et est plus libertin que jamais. Il dit qu'il ne fit
le bigot à sa maladie, que pour ne pas perdre quatre mille livres de
rente qu'il espéroit de sa mère. Cette femme étant morte, les
beaux-frères de Des Barreaux furent contraints de retenir ce bien et
de lui donner seulement une pension, afin qu'il ne se pût ruiner
entièrement.
Il avoit un oncle paternel huguenot, nommé M. de Chenailles, qui
mourut garçon et fit beaucoup d'avantages à des neveux de la religion
qu'il avoit, de sorte que Des Barreaux et ses soeurs n'eurent pas
grand'chose. Il en fut fort en colère, et disoit à ses soeurs:
«Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de croire qu'il est
damné; mais moi, je ne le saurois croire.» De ce qu'il en eut
pourtant, il en acheta un bénéfice et ne s'en cachoit pas.
Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une chanson où il y a:
Et, par ma raison, je butte
A devenir bête brute.
Il prêche l'athéisme partout où il se trouve, et une fois il fut à
Saint-Cloud chez la Du Ryer passer la semaine sainte, avec Miton,
grand joueur, Potel[139], le conseiller au Châtelet, Raincys,
Moreau[140] et Picot, pour faire, disoit-il le carnaval.
[139] Il est revenu de cela. (T.)
[140] Il est mort trop tôt, pour nous avoir pu persuader qu'il en
fût bien revenu. C'étoient des jeunes gens qui vouloient faire
les bons compagnons. (T.)
Picot mourut à peu près comme il avoit vécu: il tomba malade dans un
village; il fit venir le curé et lui dit qu'il ne vouloit point qu'on
le tourmentât et qu'on lui criaillât aux oreilles, comme on faisoit à
la plupart des agonisans: le curé en usa bien, et il lui donna par son
testament trois cents livres; mais comme il vit que le curé, le
croyant expédié, ou peu s'en falloit, se mettoit à criailler comme on
a de coutume, il le tira par le bras, et lui dit: «Sachez, galant
homme, si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis, qu'il me reste
encore assez de vie pour révoquer la donation.» Cela rendit le curé
plus sage, et l'abbé expira assez en repos.
Pour Des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter la palinodie; il
a bien fait le fou en mourant comme il le faisoit quand il étoit
malade[141].
[141] Des Barreaux s'amenda dans sa dernière maladie, et il
composa ce beau sonnet si connu qu'il seroit superflu de le
citer.
CHENAILLES.
Chenailles étoit un président des trésoriers de France de Paris. Cet
homme faisoit le galant et le bel esprit; il écrivoit une fois à
madame Des Loges[142]: «Ah! qu'on est heureux quand on peut s'abreuver
des eaux qui s'écoulent de vous, madame!» Il avoit parlé devant de ses
torrents d'éloquence. Dans une déclaration d'amour, il disoit: «Ma
plume s'échappe de moi, madame, je ne la puis plus retenir; elle veut
vous écrire que, etc.»
[142] La même dont on a lu l'article, p. 22 de ce volume.
A l'âge de soixante-six ans, il menoit une jeune fille du carrosse au
temple à Charenton, et Galand l'aîné dit en voyant cela: «Il faut que
jeunesse se passe.»
Je fus une fois à Chenailles, où il recevoit assez bien les gens. Le
soir, il affectoit de faire la prière sur-le-champ. Il disoit
quelquefois les meilleurs galimatias du monde, et je ne riois jamais
tant qu'en priant Dieu.
Un jour de prêche, qu'il avoit cette fille dans son carrosse, il mena
Daillé le ministre. On chanta le seizième psaume, et à la fin, au lieu
de dire, _et en la main_, il dit, en lui mettant la main sur la gorge:
Et en ton sein est et sera sans cesse
Le comble vrai de joie et de liesse.
Le ministre le chapitra d'une terrible façon.
MARION DE L'ORME[143].
Marion de l'Orme étoit fille d'un homme qui avoit du bien, et si elle
eût voulu se marier, elle eût eu vingt-cinq mille écus en mariage;
mais elle ne le voulut pas. C'étoit une belle personne, et d'une
grande mine, et qui faisoit tout de bonne grâce; elle n'avoit pas
l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien du théorbe. Le
nez lui rougissoit quelquefois, et pour cela elle se tenoit des
matinées entières les pieds dans l'eau. Elle étoit magnifique,
dépensière et naturellement lascive.
[143] Marion de l'Orme naquit à Châlons en Champagne, vers 1611;
elle mourut au mois de juin 1650. (_Voyez_ plus bas la note
relative à sa mort, p. 143.)