Revenons à la femme de Le Cogneux le jeune: elle eut huit jours du

plus beau temps du monde, car le mari eut huit jours de complaisance.

Il a l'esprit agréable quand il lui plaît; elle étoit aussi contente

qu'on se le peut imaginer; mais, au bout de ce temps-là, on dit qu'en

une compagnie il dit, pensant dire une plaisante chose: «Je vais

revoir ma vieille;» qu'elle le sut, et qu'elle en pensa enrager, car,

outre qu'elle a toujours été jalouse, et qu'elle a bien donné de

l'exercice à son mari sur cet article, elle a quelque chose de fort

bourgeois, et elle s'est toujours prise pour une autre. Quand Le Camus

l'aîné, son frère, voulut épouser la fille de De Vouges,

l'apothicaire, elle, qui se voyoit dans l'opulence, car son mari avoit

déjà fait fortune, comme si le fils d'un notaire, à qui on assuroit

cent mille livres après la mort du père, eût été bien gâté de prendre

la fille d'un apothicaire avec vingt-cinq mille écus et assez jolie,

lui qui n'étoit qu'un idiot (il l'a bien fait voir, car il s'est ruiné

depuis), elle s'y opposa, fit fermer la porte du jardin qui alloit

chez son père, et fut un an sans vouloir voir ni le père ni le fils.

M. de Maisons le père la voulut épouser, et aussi le procureur-général

Fouquet. Elle ne voulut point être belle-mère. Feu Noailles, Cossé et

M. de Schomberg y pensèrent; elle disoit que les gens de la cour la

mépriseroient. Son beau-frère Galand lui dit toute l'humeur de Le

Cogneux, et ajouta: «Je sais bien que vous ne manquerez pas de le lui

redire; mais je veux acquitter ma conscience.» Elle n'y manqua pas. Le

Cogneux dit à Galand: «Vous ne me connoissez pas mal; mais si votre

belle-soeur veut être tant soit peu complaisante, je vivrai fort bien

avec elle.»

Le grand vacarme arriva du temps de Pontoise[109], où Le Cogneux

étoit, pour un paquet que Le Camus apporta au secrétaire de Le

Cogneux. Ce secrétaire avoit été tout petit à elle; il y avoit dedans

une lettre par laquelle il ordonnoit à cet homme d'aller trouver je ne

sais quelle femme, et de lui donner de l'argent pour faire aller

madame de Boudarnault à Mantes[110]. Ce secrétaire qu'elle fit venir

lui dit: «Madame, si vous me croyez vous dissimulerez; un autre

recevra la commission qu'on me donne, et n'aura pas pour vous toutes

les considérations que j'aurai; laissez-moi faire, vous vous en

trouverez bien avec le temps.» Elle ne le veut point croire, et écrit

à son mari une lettre où il y avoit quelque chose d'assez plaisant, et

quelque chose aussi de fort offensant, et elle appeloit ces femmes en

trois endroits, _vos putains_; il y avoit que ce seroit une belle

chose que de voir arriver tout cet attirail dans une petite ville, où

rien ne se peut cacher, et Le Cogneux, piqué de cette lettre, ordonne

quelque temps après à ce secrétaire de fermer la porte du jardin dont

nous avons déjà parlé, car il logeoit chez sa femme, sous prétexte

qu'encore qu'en allant à Pontoise on eût ôté tout le meilleur de la

maison, on pouvoit pourtant soustraire beaucoup de choses dont il

étoit chargé par le contrat de mariage; il voulut faire retirer en

même temps les papiers; mais une dame, chez qui on les avoit mis, dit

que comme elle les avoit reçus du mari et de la femme tout ensemble,

elle ne pouvoit les rendre que par l'ordre de l'un et de l'autre.

Madame Le Cogneux prend cela pour un grand outrage, comme si le mari

n'étoit pas le maître de la communauté, et s'il n'avoit pas les

papiers en sa puissance. Le secrétaire, ayant reçu l'ordre de faire

fermer la porte du jardin, dit à madame Le Cogneux qu'il en étoit au

désespoir; elle lui dit qu'il la fît boucher; mais à peine cette porte

étoit-elle à demi bouchée qu'elle fait l'enragée, veut battre les

maçons, et la porte demeura ainsi jusqu'au retour du président, qui la

fit boucher tout-à-fait.

[109] En 1652, qu'une partie du Parlement y alla. (T.)

[110] Madame de Boudarnault étoit fort décriée. (T.)

Madame Pilou, qui, après, se mêla de les accommoder, dit que madame Le

Cogneux mettoit en fait que ce mauvais traitement venoit de ce qu'elle

n'avoit pas voulu donner tout son bien à Bachaumont, qui l'eût redonné

à son frère. Le président répondoit à cela qu'il ne le voudroit pas

quand sa femme le voudroit; qu'après tout Bachaumont en seroit le

maître, et que n'ayant que deux ans moins que sa femme, il ne vivroit

apparemment guère plus qu'elle. Elle disoit aussi qu'il ne lui donnoit

que six pistoles par mois pour ses menus plaisirs. Le secrétaire a

fait voir à madame Pilou les comptes qu'elle arrête elle-même, puis le

mari les signe. Elle a pris dix pistoles par mois pour son jeu; mais

il n'a tenu qu'à elle d'en prendre davantage. Par malice elle avoit

fait mettre sur ce compte:

«_A madame la présidente_, pour faire ses dévotions le premier

dimanche du mois, 3 liv..........

Trois sottes femmes, sa soeur, femme de Galand, cadet du mari de

madame Le Cogneux, car ils avoient épousé les deux soeurs, madame

Garnier[111] et madame Le Camus, qui sont deux de Vouges, soeurs, ont

mis de l'huile dans le feu, mais surtout la Galand. C'étoit une assez

belle femme, mais un peu colosse, et toujours parée comme la foire

Saint-Germain, qui faisoit la jolie quoiqu'elle eût l'air furieusement

bourgeois, et l'esprit encore plus. Son mari n'en étoit pas trop le

maître, et ne lui a jamais montré les dents que quand, averti du

scandale que causoit un nommé Mazel, espèce de violon qui étoit son

galant, il le chassa de chez lui, et donna quelque horion à la

donzelle. On n'a jamais parlé que de celui-là.

[111] Cette Garnier est celle qui a fait le mariage. (T.)

On dit que cette acariâtre a tenu garnison quelquefois des quinze

jours entiers dans la chambre de sa soeur, et n'alloit pas seulement à

la messe de peur que le mari ne lui fît fermer la porte, et il lui est

arrivé d'y faire mettre le pot-au-feu.

Durant ce divorce, Le Cogneux et quelques-uns de ses amis entendirent

par la cheminée que la Galand disoit: «Otez-moi ma robe, je lui veux

aller donner des coups de bâton.» Lui, sans s'émouvoir autrement, fit

apporter des verges. «Si elle vient, leur dit-il, vous verrez beau

jeu.»

Quand Camus fut mis en prison pour vingt-deux mille livres, la

présidente pesta terriblement: «Le beau-frère d'un président au

mortier, le laisser mener en prison comme cela!» disoit-elle. Le

Cogneux répondoit à ceux qui lui en parloient: «On ne l'a fait qu'à

cause que cet homme vit mal avec moi; mais que ma femme m'en prie, et

je le ferai sortir dans deux heures.» Elle ne voulut pas lui en avoir

l'obligation: Galand paya pour Camus[112].

[112] Il s'étoit ruiné à faire le beau, et à se fourrer parmi les

gens de cour. (T.)

Ces sottes femmes, en parlant d'elles, disent: _Des femmes de notre

condition_, et ces femmes de condition ont laissé mourir quasi sur un

fumier leur cadet, le petit Camus; à peine eut-il une bière. Ce fut

mademoiselle de Bussy, dont il avoit été un peu épris, qui lui fit

administrer les sacrements à ses dépens.

Enfin, l'année de Pontoise ne finit point que madame la présidente ne

se mît dans un couvent; ce fut aux filles de Saint-Thomas, près la

porte de Richelieu: elle y entra par surprise, car l'archevêque crut

que c'étoit pour quelque retraite de dévotion, et lui accorda cela

comme à la belle-soeur de madame de Toré[113], qu'il connoissoit fort

à cause de Saint-Cloud. Le Cogneux y fut promptement; elle lui dit

qu'elle ne s'étoit pas mise dans un couvent pour en sortir, et lui

tourna le dos. Lui, fit faire aux religieuses toutes les

significations nécessaires. L'archevêque la voulut faire sortir; il ne

voulut pas, car il la pouvoit tirer de là quand il eût voulu. Elle et

sa soeur dirent cent sottises à la grille à madame Pilou, qui y fut

pour mettre les holà. Elle parloit pourtant de son mari avec respect,

et s'en remit à M. de Mesmes et à M. de Novion, et prétend sur toutes

choses que le secrétaire sorte. Lui, ne la voulut recevoir que comme

il lui plaisoit, sans conditions, car il vouloit mettre des gens

affidés auprès d'elle pour empêcher ses parents de la voir: il fallut

en passer par là.

[113] Madame de Toré étoit soeur du président Le Cogneux. (T.)

L'été suivant, comme il eut acheté la terre de Morfontaine, vers

Senlis, ils eurent dispute sur les meubles qu'il y vouloit faire

porter; cela alla à rupture, et il s'aperçut quelques jours après

qu'elle enlevoit tantôt dans son carrosse, tantôt dans les carrosses

de ses amies, ce qu'elle avoit de meilleur. Il s'y opposa, disant

qu'il en étoit chargé; ils s'échauffèrent; elle demanda à se séparer,

et nomma pour arbitres le président de Novion et le président

Bailleul, et lui le président de Champlâtreux et un autre. La chose

fut réglée à quinze mille livres de pension[114]. Le Cogneux, depuis

cela, a payé pour plus de trois cent mille livres de taxes; il en

rapporte les quittances: mais il n'en a rien payé; le Roi lui en fit

don. Voilà déjà sur treize cent mille livres qu'elle avoit trois cent

mille livres et plus d'escroquées. Elle lui a donné l'habitation de sa

maison par contrat de mariage. Elle a mis deux cent cinquante mille

livres dans la communauté; elle est morte depuis, en 1659, chez sa

soeur, où on la fit venir pour être plus en liberté. Là, M. Joly, le

curé, fit que Le Cogneux l'alla voir comme elle étoit malade de la

maladie dont elle mourut. Elle y fit un testament où il y a bien des

legs pieux; ils montent jusqu'à deux cent cinquante mille livres.

[114] On est surpris que deux écrivains du temps, Tallemant et

Conrart, aient pris la peine de nous transmettre des querelles de

ménage du président Le Cogneux. Ils ne se sont cependant pas

entendus entre eux, car on a vu plus haut, dans l'article sur

Conrart, que Tallemant s'étoit brouillé avec le premier

secrétaire perpétuel de l'Académie françoise. Les lecteurs

pourront rapprocher cette partie des Mémoires de Tallemant de

ceux de Conrart insérés au tome 48 de la deuxième série de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, pages

192 et suivantes.

On ne dispute point ce qui est des taxes payées dont Le Cogneux

rapporte les quittances; on n'a garde d'accepter la communauté, car il

est assez homme de bien pour faire pour un million de fausses dettes;

de sorte qu'il gagne, en comptant son préciput, six cent mille livres,

sans l'habitation d'une maison de cinq mille livres de loyer. Elle

donne deux cent mille livres aux deux aînés de sa soeur, à condition

d'en faire dix mille livres de rente à leur oncle, Le Camus, homme

ruiné, mais qui n'a que quarante-huit ans, et se porte aussi bien

qu'eux; de sorte que quand cet homme sera mort et le président Le

Cogneux, la succession d'une femme si opulente pourra valoir quatre

cent mille livres tout au plus; mais c'est du pain bien long.

Au bout de six semaines, il se remaria avec la fille du feu marquis de

Rochefort, beau-frère de la maréchale d'Estrées; elle étoit veuve du

comte de Carces[115].

[115] Jean de Pontevez, comte de Carces, grand-sénéchal, et

lieutenant du roi en Provence. Marie d'Aloigny-Rochefort, sa

veuve, remariée au président Le Cogneux, mourut le 13 mai 1675,

et le président prit une dernière alliance avec une nièce du

maréchal de Navailles, qui lui a survécu. (Voyez _l'Histoire

généalogique de la maison de France_, t. 7, p. 617.)

M. D'EMERY.

M. d'Emery s'appeloit Particelli, fils d'un banquier de Lyon, italien,

ou du moins originaire d'Italie, qui fit une célèbre banqueroute. Il

trouva moyen de devenir trésorier de l'argenterie chez le Roi. M. de

Rambouillet[116] m'a dit que cet homme lui disoit sans cesse:

«Monsieur, si vous vouliez, nous ferions bien nos affaires tous deux;

mais ce M. de Souvray[117] est le plus pauvre homme du monde.» MM. de

Rambouillet et de Souvray étoient tous les deux maîtres de la

garde-robe.

[116] _Voyez_ plus haut l'article du marquis de Rambouillet, tome

2, page 207.

[117] Gilles, maréchal de Souvray, ou Souvré, grand-maître de la

garde-robe, mort en 1626.

Il prenoit ce M. de Souvray, mais sottement, et le troisième maître de

la garde-robe étoit encore un idiot. Or, après les fournitures des

noces de la reine d'Angleterre[118], toutes les friponneries de

Particelli se découvrirent. Il vint trouver M. de Rambouillet, comme

le Roi étoit à Lyon[119], et lui dit: «Monsieur, je suis perdu si

vous ne me sauvez; M. de Souvray a tout avoué et demandé pardon au

Roi. M. de Marillac, garde des sceaux, a décerné une commission à un

maître des requêtes, son parent, pour informer contre moi.» M. de

Rambouillet va trouver ce maître des requêtes, à qui il dit qu'on

avoit tort d'entreprendre sur sa charge, et il fit si bien que le

maître des requêtes et lui en vinrent aux grosses paroles, et il le

menaça exprès de lui donner des coups de bâton. «Je vais dépêcher un

courrier à la cour, dit le maître des requêtes.--Et moi aussi, dit le

marquis; nous verrons qui aura raison.» Particelli fournit un homme

qui courut si bien qu'il devança l'autre d'un jour. Particelli, qui

avoit de l'esprit, écrivit un galimatias à M. de Luynes[120], où il

inséroit qu'il étoit important pour son service qu'on révoquât la

commission décernée contre Particelli, et que, quand la cour seroit de

retour, il lui en diroit les raisons. M. de Luynes fit révoquer la

commission, et la chose s'évanouit tout doucement.

[118] Henriette de France, soeur de Louis XIII, épousa Charles

Ier, roi d'Angleterre, le 11 mai 1625.

[119] Ce devoit être en 1629. Louis XIII passa à Lyon vers le

milieu de février pour se rendre à l'armée de Savoie. (_Voyez_

l'Itinéraire des rois de France dans les _Pièces fugitives du

marquis d'Aubais_, tome 1, pag. 123.)

[120] Tallemant tombe ici dans une erreur. Le connétable de

Luynes étoit mort le 15 décembre 1621, après la levée du siége de

Montauban. C'étoit le cardinal de Richelieu qui avoit la

direction des affaires, au moment qui vient d'être indiqué.

Après, il voulut être maître des comptes; mais, à cause de ses

friponneries, on ne le voulut pas recevoir: il devint secrétaire du

conseil. M. d'Effiat ne l'aimoit point; mais, dans une rencontre,

ayant fait une partition d'une grande somme sans encre ni papier, il

en fit cas, et vit bien que cet homme avoit l'esprit vif. Bullion le

trouvoit trop habile.

Quand le cardinal le voulut faire intendant des finances, il en dit au

Roi mille biens; le Roi lui dit: «Hé bien! mettez-y ce M. d'Emery. On

m'avoit dit que ce coquin de Particelli y prétendoit.» Il y en a qui

ajoutent que le cardinal dit: «Ah! Sire, Particelli a été pendu!» mais

je n'y vois pas d'apparence.

Etant intendant, il fut envoyé aux États, en Languedoc, et y fit

révoquer la pension de cent mille livres qu'ils donnoient au

gouverneur. Cela et autres choses qu'il fit à M. de Montmorency

désespérèrent ce seigneur, et le portèrent à faire ce qu'il fit après.

Aussi, madame la princesse de Condé, sans considérer que d'Emery avoit

ordre de harceler ainsi son frère, le haïssoit terriblement.

S'en allant faire un voyage, pour n'avoir pas la peine d'écrire à sa

femme par les chemins, il laissa plusieurs lettres à Darsy, un de ses

commis, pour les donner selon leur ordre à madame d'Emery. Darsy, qui

étoit un mauvais agent, ne considéra pas que cette femme étoit tombée

malade, et que les lettres du mari ne pouvoient plus servir; il lui

donna une lettre où il y avoit: «Je suis ravi d'apprendre que vous

êtes toujours en bonne santé.» Cela fit un bruit du diable.

Il n'étoit point libéral, et Marion[121] ne subsistoit que des

affaires qu'il lui faisoit faire.

[121] Marion de l'Orme, célèbre courtisane, dont on verra plus

bas l'article.

Ses amourettes se trouveront par-ci par-là dans les historiettes des

femmes qu'il a aimées; son exil et son retour, dans les Mémoires de la

régence: mais il faut parler de son fils. Ce garçon devint amoureux de

la fille du président Le Cogneux, qui étoit ici chez une madame Du

Boulay, pendant que son père étoit en Angleterre, avec la feue

Reine-mère. M. d'Emery ne voulut jamais souffrir qu'il l'épousât; et

pour lui faire oublier cette maîtresse, il le fit venir à Turin, où il

étoit ambassadeur auprès de Madame[122], un peu après la mort du duc

de Savoie. Ce fut là que Toré, car il portoit le nom d'une terre de la

maison de Montmorency, fit sa première folie. Il devint amoureux de

Madame, et se cacha dans sa chambre pour tenter la fortune après que

tout le monde seroit sorti. A peine Madame fut-elle seule, qu'il se

jette sur le lit; elle le reconnut, car il y a toujours de la lumière

dans la chambre des princesses comme elle[123]; elle cria; on le mit

dehors. Son père, dès la même nuit, le fit passer en France. Lui, pour

s'excuser, disoit tantôt qu'il avoit la fièvre chaude, tantôt qu'il

étoit amoureux d'une des filles de Madame, et qu'il avoit pris une

chambre pour l'autre; la vérité est qu'il étoit fou, mais qu'il ne

l'étoit pas toujours.

[122] Christine de France, fille de Henri IV, duchesse de Savoie.

[123] On appelle ce flambeau-là le mortier. (T.)--On appelle,

chez le roi, _mortier de veille_, un petit vaisseau d'argent ou

de cuivre, qui a de la ressemblance au mortier à piler; il est

rempli d'eau où surnage un morceau de cire jaune, ayant un petit

lumignon au milieu, et ce morceau de cire, s'appelle aussi

_mortier_. On l'allume quand le roi est couché, et il brille

toute la nuit dans un coin de sa chambre, conjointement avec une

bougie, qu'on allume dans le même temps dans un flambeau d'argent

au milieu d'un bassin d'argent qui est aussi à terre.»

(_Dictionnaire de Trévoux._)

Il a fait quelques éclipses, et, en celle de 1644, on dit qu'il étoit

amoureux d'une épingle jaune; qu'il l'avoit fait dorer, et qu'il lui

rendoit tous les devoirs qu'on peut rendre à une maîtresse. Je crois

que cela est vrai, parce que je ne sache personne qui le pût

inventer[124]. Sa mère est presque innocente; c'est une dévote. J'ai

vu à Rome un Particelli dans l'hôpital des fous, et il étoit devenu

fou par amour. Pour Toré, M. d'Emery avoit résolu de s'en défaire de

quelque façon que ce fût; et comme ce garçon étoit malade à la maison

de Petit, son _factotum_, au faubourg Saint-Antoine, il manda à Petit:

«Faites enterrer une bûche au lieu de mon fils, et l'envoyez dans

quelque couvent bien loin.» Petit n'en voulut rien faire, et dit qu'il

espéroit le faire revenir en son bon sens. Depuis, Toré a voulu faire

un procès à Petit, sans considérer le service qu'il lui avoit rendu.

[124] On a dit d'un M. d'Esche, frère de madame de Villarceaux,

dont le mari a fait tant de fracas avec les femmes, que lorsque

le curé qui l'épousa lui demanda s'il n'avoit point donné sa foi

à une autre, qu'il répondit qu'il ne l'avoit jamais donnée qu'à

une épingle jaune. Ainsi Toré ne seroit que le second. Ce d'Esche

voulut une fois faire un haras de mulets. (T.)

Il étoit déjà président aux enquêtes quand il fut prié par hasard à

une collation à Meudon, où il vit sa première maîtresse, mademoiselle

Le Cogneux, qui étoit mariée à un gentilhomme de Champagne nommé

Sémur[125]. J'ai dit ailleurs comment ce mariage avoit été fait[126].

Sémur, en ce temps-là, étoit à l'armée. Toré se renflamme, la traite,

et devient assez familier avec elle. Elle est jolie, spirituelle, elle

a bien du feu; alors elle n'étoit pas si _espritée_. On croit qu'il

auroit réussi, car elle étoit gueuse; mais la mort du mari l'exempta

de cette peine. Elle fut remariée six semaines après; et, comme on

disoit au président Le Cogneux: «Pourquoi avez-vous remarié votre

fille sitôt?--Ne savez-vous pas bien, répondit-il, que je ne fais pas

les choses comme les autres?»

[125] Elle dit qu'ayant à prétendre quelque récompense de la feue

Reine, comme M. d'Emery régloit les prétentions des créanciers,

elle s'adressa à M. de Toré qui s'éprit tout de nouveau. (T.)

[126] _Voyez_ plus haut l'article sur le président Le Cogneux et

sur son fils.

Le bonhomme Le Camus[127], le riche, alla voir M. Le Cogneux; il étoit

père de madame d'Emery. C'étoit un homme d'assez basse naissance qui

étoit venu dans le bon temps aux affaires; il étoit de Rheims, et vint

à Paris avec vingt livres. Il l'a conté cent fois lui-même, car il

n'étoit point glorieux. Il dit au président deux choses assez

extraordinaires: qu'il avoit quatre-vingts ans, et que depuis l'âge de

vingt ans il n'avoit pas eu la moindre petite incommodité; et l'autre,

qu'il venoit de partager neuf millions à ses enfants, après s'être

gardé quarante mille livres de rente. «Pour vos neuf millions, je ne

vous les envie pas; mais pour vos soixante ans de santé, j'avoue qu'il

n'est rien que je ne donnasse pour cela.» Ce bonhomme, à quatre-vingts

ans, alloit encore voir les mignonnes; il ne leur donnoit autrefois

qu'un écu-quart; mais quand les quarts-d'écus valurent vingt sous, il

leur donna quatre livres. De ces enfants, dont il a parlé, il y en

avoit qui, ne sachant que faire, se mettoient quelquefois au lit

après dîner.

[127] Nicolas Le Camus, secrétaire du Roi en 1617, conseiller

d'État en 1620, mort à l'âge de quatre-vingts ans en 1688,

laissant de Marie Colbert, sa femme, morte en 1642, six fils et

quatre filles. Marie Le Camus, l'une d'elles, avoit épousé Michel

Particelli, seigneur d'Emery. Le cardinal Le Camus, évêque de

Grenoble, et le lieutenant-civil au Châtelet de Paris, du même

nom, étoient leurs petits-fils.

Madame de Toré fut visitée de tout le monde; quelques-uns y furent

pour se moquer de sa tapisserie de velours cramoisi à crépines d'or.

On a su d'une parente de M. de La Vrillière, que madame de Toré, soit

qu'elle ne sût pas le monde, ou qu'elle ignorât que M. d'Angoulême, le

bonhomme, s'étoit remarié, demanda à madame d'Angoulême où elle

logeoit et qui étoit son père, et le tout de si mauvaise grâce que la

dame d'honneur de madame d'Angoulême lui demanda: «Et vous, madame,

étiez-vous jamais venue à Paris?»

Toré, le lendemain de ses noces, dit «qu'il pensoit trouver........;

mais qu'il n'avoit rien trouvé de tout cela.» En effet, elle étoit

plus maigre encore qu'elle n'est à cette heure: elle s'est bien

engraissée chez M. d'Emery. A deux jours de là, Toré avoua que c'est

une sotte chose que de se marier, et qu'il étoit déjà bien las de sa

femme.

Il contoit familièrement qu'il donnoit à sa femme, avant que de

l'épouser, quasi toutes ses hardes, et que quand son mari mourut, il

étoit tout près d'en avoir les dernières faveurs; qu'il ne craignoit

rien d'elle, parce qu'il connoissoit tous ses galants. Cependant, au

bout de quelque temps, il lui ôta tout ce qu'elle avoit de domestiques

avant qu'elle fût mariée.

Pour le père, il faisoit tant de civilités à cette belle-fille, que

Toré disoit que s'il avoit à être jaloux, ce seroit plutôt de son père

que de personne. Il le fut bien pourtant de l'abbé Pellot, frère d'un

beau-frère de madame d'Emery. Ce garçon, qui étoit fort jeune,

s'étoit couché sans pourpoint sur des chaises durant les chaleurs,

dans la chambre de madame de Toré. La dame vint, et lui, en riant, lui

alla sauter au cou: le mari arriva en ce moment-là, et se mit à coups

de poing sur l'abbé, qui se sauva comme il put. M. d'Emery disoit:

«Elle sera si sotte, qu'elle ne se divertira pas, et pourtant le fera

croire à tout le monde.»

Durant la maladie dont mourut son père, il fit lever, à minuit, la

serrure de la chambre de sa femme, pour voir s'il n'y avoit personne

avec elle: le père le pensa enrager, et cela augmenta son mal. Toré

fut si sot que de dire après la mort de son père: «C'est le plus damné

des hommes: il a été deux fois surintendant, et laisse pour deux cent

mille écus de dettes.» Il est vrai que depuis M. d'Effiat, c'étoit le

surintendant qui, à proportion, laissoit le moins de bien; mais il ne

vouloit pas se tourmenter pour madame de La Vrillière, une bonne

commère, et pour ce fou de fils. Il n'avoit rien épargné pour en faire

quelque chose; il avoit fait venir Blondel, le ministre, pour

l'instruire; cela n'avoit servi de rien.

La Rivière, aujourd'hui M. de Langres, dînant une fois chez M.

d'Emery, comme on fut venu à parler de musique, dit, prenant Toré pour

Berthod _le châtré_: «Vraiment, il nous sied bien de parler de cela

devant M. Berthod[128].» Toré ressemble à un gros châtré, et il n'a

point d'enfants.

[128] Tallemant parle ailleurs du musicien Berthod ou Bertaut.

Durant les fronderies, madame de Toré disoit: «Mon Dieu, M. de Toré ne

fera-t-il rien pour se faire chasser? car je me trompe fort si je le

suivrois.» Elle lui disoit une fois: «Voyez-vous, si vous faites du

bruit, tout cela retombera sur vous; laissez-moi vivre à ma fantaisie,

et ne vous faites point connoître par votre femme.»

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 7 / 28 段