Depuis, il fut connu du cardinal de Richelieu, qui le mena au voyage

de Nantes, durant lequel il coucha toujours dans sa garde-robe, et le

cardinal le goûta tellement qu'il lui donna le brevet de secrétaire

d'Etat; auparavant il avoit fait beaucoup de dépêches, et pour quelque

affaire qui survint, il eut l'ordre de prendre la poste pour se rendre

à Paris le plus tôt qu'il lui seroit possible. Il avoit déjà de l'âge;

il n'étoit point accoutumé à ce travail, la fièvre le prit à son

arrivée à Paris, et il en mourut au bout de huit jours avec un regret

extrême de ne pouvoir jouir de l'emploi avantageux qui lui étoit

destiné, et pour lequel il avoit pris tant de peine.

Sa femme demeura de la religion; mais ses enfants, un fils et une

fille, furent catholiques. Le fils, comme nous verrons ailleurs, ne

dura guère; la fille, devenue héritière, fut enlevée par un M.

d'Oradour de Limousin, qui avoit aussi été de la religion, et que M.

de La Meilleraye affectionnoit. Elle fit tant la diablesse qu'il fut

contraint de la rendre. Il se paroit pour tâcher à lui plaire; mais

elle lui déchiroit son collet, et le menaçoit de lui arracher les yeux

s'il en venoit à la violence.

Depuis, Tardieu, lieutenant-criminel, l'épousa, car on la lui avoit

promise s'il la tiroit des mains de d'Oradour, et il y servit; mais

cette réputation qu'elle s'étoit acquise par une si courageuse

résistance, ne dura pas long-temps, car elle devint bientôt la plus

ridicule personne du monde, et elle a bien fait voir que ç'a été

plutôt par acariâtreté qu'autrement qu'elle résista à d'Oradour.

Son père étoit un homme libéral auprès d'elle; elle a bien de qui

tenir, car sa mère n'est guère moins avare qu'elle, et le

lieutenant-criminel est un digne mari d'une telle femme. Elle étoit

bien faite; elle jouoit bien du luth; elle en joue encore; mais il n'y

a rien plus ridicule que de la voir avec une robe de velours pelé,

faite comme on les portoit il y a vingt ans, un collet de même âge,

des rubans couleur de feu repassés, et de vieilles mouches toutes

effilochées, jouer du luth, et, qui pis est, aller chez la Reine. Elle

n'a point d'enfants; cependant sa mère, son mari et elle n'ont pour

tous valets qu'un cocher: le carrosse est si méchant et les chevaux

aussi, qu'ils ne peuvent aller; la mère leur donne l'avoine elle-même;

ils ne mangent pas leur soûl.

Elles vont elles-mêmes à la porte. Une fois que quelqu'un leur étoit

allé faire visite, elles le prièrent de leur prêter son laquais pour

mener les chevaux à la rivière, car le cocher avoit pris congé. Pour

récompense, elles ont été un temps à ne vivre toutes deux que du lait

d'une chèvre. Le mari dit qu'il est fâché de cette mesquinerie. Dieu

le sait! Pour lui il dîne toujours au cabaret aux dépens de ceux qui

ont affaire de lui, et le soir il ne prend que deux oeufs. Il n'y a

guère de gens à Paris plus riches qu'eux. Il a mérité d'être pendu

deux ou trois mille fois. Il n'y a pas un plus grand voleur au monde.

Le lieutenant-criminel logeoit de petites demoiselles auprès de chez

lui, afin d'y aller manger; il leur faisoit ainsi payer la protection.

Sa femme le suivoit partout: elle coucha avec lui à Maubuisson; le

matin, comme ils partoient, les moutons alloient aux champs: «Ah! les

beaux agneaux! dit-elle.» Il lui en fallut mettre un dans le carrosse.

Elle demanda une fois à souper au valet-de-chambre d'un marquis qui

avoit une affaire contre un filou, qu'il vouloit faire pendre: il lui

refusa; elle alla avec son mari souper chez leur serrurier.

Le lieutenant dit à un rôtisseur qui avoit un procès contre un autre

rôtisseur: «Apporte-moi deux couples de poulets, cela rendra ton

affaire bonne.» Ce fat l'oublia; il dit à l'autre la même chose; ce

dernier les lui envoya avec un dindonneau. Le premier envoie ses

poulets après coup; il perdit, et pour raison; le bon juge lui dit:

«La cause de votre partie étoit meilleure de la valeur d'un dindon.»

M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de La Mothe, alla en

1659 pour parler au lieutenant-criminel; sa femme vint ouvrir, qui lui

dit que le lieutenant-criminel n'y étoit pas, mais que s'il vouloit

faire plaisir à madame, il la meneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne,

où elle vouloit aller voir l'_OEdipe_ de Corneille. Il n'osa refuser,

et, la prenant pour une servante, il lui dit: «Bien, allez donc

avertir madame.» Elle s'ajusta un peu, et puis revint. Lui, lui

disoit: «Mais madame ne veut-elle pas venir?» Enfin, elle fut

contrainte de lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en

enrageant. Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui

envoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la ramener[91].

[91] Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme, aussi avare que

lui, furent assassinés le 24 août 1665, dans leur maison du quai

des Orfèvres. Tout le monde connoît les beaux vers de la dixième

satire dans lesquels Despréaux peint ce hideux couple. Tallemant

fait connoître plusieurs traits de leur avarice qui avoient

échappé au satirique.

DU MOUSTIER[92].

Du Moustier étoit un peintre en crayon de diverses couleurs; ses

portraits n'étoient qu'à demi et plus petits que le naturel. Il savoit

de l'italien et de l'espagnol; je pense qu'il aimoit fort à lire, et

il avoit assez de livres. C'étoit un petit homme qui avoit presque

toujours une calotte à oreilles, naturellement enclin aux femmes, sale

en propos, mais bon homme et qui avoit de la vertu. Il étoit logé aux

galeries du Louvre comme un célèbre artisan[93]; mais sa manière de

vivre et de parler y attiroit plus les gens que ses ouvrages. Son

cabinet étoit pourtant assez curieux: il y avoit sur l'escalier une

grande paire de cornes, et au bas: «Regardez les vôtres;» et au bas de

ses livres: «Le diable emporte les emprunteurs de livres.»

[92] Daniel Du Moustier, célèbre peintre de portraits, né vers

1550, mort en 1631. Il excelloit pour le portrait au crayon en

trois couleurs. (Voyez _la Biographie universelle_ de Michaud.)

L'auteur de l'article ne paroît pas avoir connu une seule des

anecdotes racontées par Tallemant. On conserve à la Bibliothèque

Sainte-Geneviève deux volumes in-folio remplis de portraits

dessinés par Du Moustier. Il y en a beaucoup qui ne sont

qu'ébauchés; un grand nombre représentent malheureusement des

personnages inconnus. Le père de Du Moustier étoit peintre, et

dessinoit le portrait dans le même genre. Le Recueil de

Sainte-Geneviève contient beaucoup de portraits du temps de

Charles IX, qui sont nécessairement les ouvrages du père.

[93] Le mot _artisan_ exprimoit encore, sous la minorité de Louis

XIV, un excellent ouvrier dans les arts libéraux. _Artiste_, dans

le sens d'ouvrier, qui travaille avec esprit et avec art, se

trouve dans le Dictionnaire de Richelet; Genève, 1680.

Il y avoit une tablette où il avoit écrit: _Tablette des sots_: le

père Arnoul, confesseur du Roi, qui étoit un glorieux Jésuite, lui

demanda qui étoient ces sots. «Cherchez, cherchez, lui dit-il, vous

vous y trouverez.» Un autre Jésuite s'y trouva effectivement, et lui

ayant demandé pourquoi, sans se nommer, Du Moustier lui répondit en

grondant, car il n'aimoit point les Jésuites: «Parce qu'il a dit que

Henri IV avoit été nourri de biscuits d'acier.» A propos de livres, il

contoit lui-même une chose qu'il avoit faite à un libraire du

Pont-Neuf, qui étoit une franche escroquerie; mais il y a bien des

gens qui croient que voler des livres ce n'est pas voler, pourvu qu'on

ne les revende point après. Il épia le moment que ce libraire n'étoit

point à sa boutique, et lui prit un livre qu'il cherchoit il y avoit

long-temps. Je crois que la plupart de ceux qu'il avoit lui avoient

été donnés.

Il savoit par coeur plus de la moitié de deux volumes in-folio de deux

ministres, Aubertin et Le Faucheur, sur la matière de l'Eucharistie,

et il les avoit peints, et un autre aussi nommé Daillé. Du Moustier

n'étoit catholique qu'à gros grains.

Il avoit un petit cabinet séparé plein de postures de l'Arétin. Outre

cela il savoit toutes les sales épigrammes françoises. J'ai vu un de

ses cousins germains à Rome, du même métier, qui savoit aussi mille

vers comme cela.

Il n'aimoit pas plus les médecins que les Jésuites, et il les appeloit

_les magnifiques bourreaux de la nature_.

Le premier président de Verdun[94] désira de le voir; un de ses amis

le voulut mener. «Je ne suis ni aveugle ni enfant, j'irai bien tout

seul,» répondit-il. Il y va; le premier président donnoit audience à

beaucoup de monde; enfin, il dit: «J'ai mal à la tête.» On fit donc

sortir tout le monde; il n'y eut que Du Moustier qui dit qu'il vouloit

parler à monsieur le premier président qui avoit souhaité de le voir;

il vient et avoit fait dire que c'étoit Du Moustier. Le premier

président lui dit: «Vous, M. Du Moustier! Vous êtes un homme de

bonne mine pour être M. Du Moustier!» Lui regarde si personne ne

le pouvoit entendre, et, s'approchant de M. de Verdun, il lui dit:

«J'ai meilleure mine pour Du Moustier que vous pour premier

président[95].--Ah! cette fois-là, dit le président, je reconnois que

c'est vous.» Ils causèrent deux heures ensemble le plus familièrement

du monde.

[94] Nicolas de Verdun, premier président du Parlement de Paris

avoit succédé à Achille de Harlay. Il mourut le 16 mars 1627.

[95] Verdun avoit la bouche de côté.

Quand il peignoit les gens il leur laissait faire tout ce qu'ils

vouloient; quelquefois seulement il leur disoit: «Tournez-vous.» Il

les faisoit plus beaux qu'ils n'étoient, et disoit pour raison: «Ils

sont si sots qu'ils croient être comme je les fais, et m'en paient

mieux.»

Il avoit peint M. de Gordes, capitaine des gardes-du-corps, par le

commandement du feu Roi: «Autrement, disoit-il, je ne m'y fusse jamais

résolu, car il est trop laid.» Il l'appeloit _le cadet du diable_.

Une fois qu'il étoit chez M. d'Orléans, Du Pleix, l'historiographe, y

vint; M. d'Orléans lui fit des complimens sur son histoire[96]. «Il

n'y a, dit Du Pleix, que cet homme-là, montrant Du Moustier, qui soit

mon ennemi.--Votre ennemi! répondit Du Moustier; vous ne m'avez fait

ni bien ni mal. A la vérité, je ne saurois souffrir qu'étant créature

de la reine Marguerite, vous la déchiriez comme vous faites; puis,

elle est de la maison royale: si j'avois du crédit en France, je vous

ferois châtier. Et puis, vous allez dire qu'autrefois en France tous

les hommes étoient sodomistes, et ne se marioient qu'après s'être

lassés de garçons!»

[96] M. de Bassompierre, dans la Bastille y avoit fait des

remarques de bien des impertinences. (T.)

Il avoit mis sous le portrait de mademoiselle de Rohan: _La princesse

Gloriette_, et sous celui du comte de Harcourt: _Le parangon des

princes cadets_; au bas de celui d'une madame de la Grillière, il

avoit écrit: «Elle n'a oublié qu'à payer.»

Vaillant, peintre flamand, natif de Lille, qui peint au crayon comme

lui, à celles qui ne le payoient pas, il faisoit comme des barreaux

sur leurs portraits, et disoit qu'il les tenoit en prison jusqu'à ce

qu'elles eussent payé.

La plus belle aventure qui lui soit arrivée, c'est que le cardinal

Barberin, étant venu légat en France, durant le pontificat de son

oncle, eut la curiosité de voir le cabinet de Du Moustier et Du

Moustier même. Innocent X, alors monsignor Pamphilio, étoit en ce

temps-là dataire et le premier de la suite du légat; il l'accompagna

chez Du Moustier, et voyant sur la table l'Histoire du concile de

Trente, de la superbe impression de Londres, dit en lui-même:

«Vraiment c'est bien à un homme comme cela d'avoir un livre si rare!»

Il le prend et le met sous sa soutane, croyant qu'on ne l'avoit point

vu; mais le petit homme, qui avoit l'oeil au guet, vit bien ce

qu'avoit fait le dataire, et, tout furieux, dit au légat «qu'il lui

étoit extrêmement obligé de l'honneur que Son Eminence lui faisoit;

mais que c'étoit une honte qu'elle eût des larrons dans sa compagnie;»

et sur l'heure, prenant Pamphile par les épaules, il le jeta dehors en

l'appelant _bourgmestre de Sodome_, et lui ôta son livre.

Depuis, quand Pamphile fut créé pape, on dit à Du Moustier que le pape

l'excommunieroit et qu'il deviendroit noir comme charbon. «Il me fera

grand plaisir, répondit-il, car je ne suis que trop blanc.» Malherbe,

comme vous avez vu, dit quasi la même chose à M. de Bellegarde, et le

maréchal de Roquelaure avant eux eut la même pensée. Henri IV lui dit

un jour: «Mais d'où vient qu'à cette heure que je suis roi de France

paisible, et que j'ai tout à souhait, je n'ai point d'appétit, et

qu'en Béarn, où je n'avois point du pain à mettre sous les dents,

j'avois une faim enragée?--C'est, lui dit le maréchal, que vous étiez

excommunié; il n'y a rien qui donne tant d'appétit.--Mais si le pape

savoit cela, reprit le Roi, il vous excommunieroit.--Il me feroit

grand honneur, répondit l'autre, car je commence à être bien blanc, et

je deviendrais noir comme en ma jeunesse.»

A la mort de Du Moustier, le chancelier, par l'instigation des

Jésuites, fit acheter tous les livres qu'il avoit contre eux et les

fit brûler.

LE PRÉSIDENT LE COGNEUX[97].

Le père du président Le Cogneux étoit maître des comptes[98]; il y a

deux ans ou environ que son fils, reçu président au mortier comme

lui[99], en une audience de l'édit, menaça un avocat de l'envoyer en

bas. Les avocats, irrités de cela, recherchèrent sa naissance, et ils

trouvèrent que le père du maître des comptes étoit procureur et fils

d'un potier d'étain, qui fut surnommé _Le Cogneux_, à cause qu'il

cognoit sans cesse[100].

[97] Le véritable nom est le Coigneux. Tallemant l'écrit comme on

avoit l'habitude de le prononcer.

[98] Antoine Le Coigneux, maître des comptes, en 1572, père du

président.

[99] Le fils fut reçu président à mortier le 20 août 1652.

[100] Guillaume le Coigneux, marchand potier d'étain, mourut en

1505, et Sara Ral, sa femme, en 1517; on voyoit leur épitaphe au

charnier des Innocens. Gilles Le Coigneux, leur fils, a été

procureur au Parlement, et leur petit-fils est devenu conseiller.

Le feu président, comme j'ai dit ailleurs, eut sa charge pour rien.

Etant chancelier de Monsieur, et étant veuf pour la seconde fois, il

prétendoit être cardinal[101]. Puy-Laurens et lui, voyant qu'on se

moquoit d'eux, firent aller leur maître en Lorraine. Puy-Laurens,

amoureux de la princesse de Phalsbourg, croyoit l'épouser, et vouloit

être beau-frère de son maître. Le Cogneux, dit-on, s'opposa au mariage

de la princesse Marguerite, aujourd'hui madame d'Orléans, et ce fut

pour cela qu'on l'envoya à Bruxelles pour cabaler avec la Reine-mère

et l'infante; et après on lui manda qu'il y demeurât.

[101] On m'a dit que le cardinal de Richelieu dit une fois: «M.

Le Cogneux ne sauroit être d'église.» C'est que Le Cogneux avoit

épousé clandestinement la fille d'un sergent, si je ne me trompe,

qui étoit fort belle; elle s'appeloit Marie Droguet. On ajoute

qu'il s'en défit gaillardement afin de n'avoir plus cet obstacle

à sa fortune. (T.)

Ç'a été toujours un homme assez extraordinaire. Il lui prit envie à

Bruxelles, étant en colère contre ses gens, d'essayer si on ne pouvoit

vivre sans valets. Il donna congé à tous ses domestiques pendant trois

mois, se mit dans une chambre tout seul, faisoit son lit, alloit au

marché et mettoit son pot au feu; mais il en fut bientôt las.

Il avoit un peu la mine d'un arracheur de dents; cela n'empêcha pas

qu'avant d'aller en Lorraine, comme il étoit en crédit chez Monsieur,

il n'eût eu une belle galanterie avec une madame Guillon, femme d'un

conseiller au parlement, qu'on appeloit _le teston rogné du palais_,

parce qu'il n'avoit point de lettres. Cet homme l'avoit épousée pour

sa beauté, fut déshérité à cause de ce mariage; mais, après la mort du

père, son frère et lui s'accommodèrent. Elle étoit aussi belle que

personne de son temps; la Reine-mère[102] disoit: «_È bella sta

Guillon mi ressemble._»

[102] Marie de Médicis.

Le Cogneux, veuf de sa première femme, pour voir plus commodément

madame Guillon, acheta cette maison à Saint-Cloud qu'il a eue jusqu'à

sa mort, parce qu'elle étoit vis-à-vis de celle de Guillon. Au fort de

cette amourette il se marie avec une demoiselle de Ceriziers[103].

C'est la mère de Bachaumont, qui n'étoit guère moins belle que madame

Guillon. Au commencement cette femme ne bougeoit d'avec la maîtresse

de son mari, et la croyoit la plus honnête femme du monde; enfin,

l'imprudence des amants lui découvrit toute l'histoire. Le Cogneux

n'osoit plus aller chez ses amours qu'en cachette; mais madame

Guillon, pour faire dépit à cette femme, voulut qu'elle sût que Le

Cogneux la voyoit toujours; mais le mari ne vouloit point donner ce

déplaisir-là à sa femme.

[103] Marie Ceriziers, dont le père étoit maître des comptes.

(T.)

Au bout de quelque temps, Le Cogneux eut jalousie de ce qu'un avocat

nommé Des-Estangs, de leurs amis, et qui étoit de l'intrigue, avoit

couché à Saint-Cloud chez madame Guillon, et, de rage, il porte à sa

femme toutes les lettres de madame Guillon, et jure de ne la plus

voir: voilà cette femme au désespoir. Elle fit durant quelques années

toutes les choses imaginables pour lui parler, et elle étoit si

transportée que son confesseur fut obligé de lui permettre de parler à

cet homme, de peur qu'elle ne se désespérât; mais elle n'en put jamais

venir à bout. Enfin, le temps la guérit, et elle se mit dans la

dévotion: je pense qu'elle vit encore. Elle disoit à madame Pilou: «Ma

chère, quand je revins de ma folie, j'étais aux champs; ah! disois-je,

je pense que voilà de l'herbe; ce sont là des moutons: avant cela je

ne voyois pas ce que je voyois.»

Comme il étoit en Angleterre avec la Reine-mère, il lui vint fantaisie

de se marier, et il épousa sa troisième femme, qui étoit fille

d'honneur de la Reine-mère. Un gentilhomme, nommé Sémur, l'alloit

épouser; elle le pria de trouver bon qu'elle prît M. Le Cogneux,

puisque c'étoit son avantage. En revanche, le président donna sa fille

à Sémur.

Cette troisième femme a eu ensuite du bien par succession. Le

président revint après la mort du cardinal de Richelieu, et fut

rétabli dans tous ses biens.

Il s'avisa une fois de vouloir être dévot; quelques jours après il se

promenoit à grands pas dans sa salle, et tout rêveur: «Qu'avez-vous?

lui dit-on.--Ma foi! répondit-il, je n'y trouve pas mon compte, je n'y

suis pas propre: il faut aller son train ordinaire.»

Il appeloit sa femme _Présidentelle_, parce qu'elle est petite: c'est

une honnête femme et fort complaisante. Il l'amena de deux cents

lieues d'ici, ayant la petite-vérole: «Tu iras bien, on t'enveloppera

dans le carrosse.» Elle n'avoit apparemment que la petite-vérole

volante.

Il se mit une fois en tête de planter à Saint-Cloud, qu'il a fait

assez ajuster, sans considérer qu'il présidoit à l'édit[104]. Pour

cela il falloit coucher assez souvent à sa maison. Le matin il partoit

à quatre heures avec sa _Présidentelle_, alloit au Palais, et

retournoit dîner à Saint-Cloud; et elle, tandis qu'il étoit au Palais,

s'alloit habiller au logis. On ne sauroit trouver une plus généreuse

belle-mère; elle a fait faire aux enfants de son mari tous les

avantages qu'ils pouvoient souhaiter, encore qu'elle eût une fille et

un fils.

[104] La chambre de l'édit étoit mi-partie, et composée de

magistrats catholiques et réformés. Les causes des protestants

étoient portées à cette chambre. Ces chambres cessèrent d'exister

dès avant la révocation de l'édit de Nantes.

Il aimoit les fêtes comme un écolier, et étoit assez las de son métier

de président. Étant travaillé d'une courte haleine, il alla bâtir une

grande maison au bout du Pré-aux-Clercs pour avoir un grand jardin où

se promener, comme on lui avoit ordonné de respirer l'air tout à son

aise. A ce bâtiment on verra bien qu'il y avoit quelque chose qui

n'alloit pas bien dans sa tête. On disoit en riant: «N'a-t-il pas

raison? car il y a une si longue traite de Paris à Saint-Cloud, qu'il

faut bien se reposer en chemin.» Pour lui, il disoit: «Je n'ai affaire

qu'à deux sortes de gens, aux plaideurs, qui me viendront chercher en

quelque lieu que je sois: ne voilà-t-il pas une grande discrétion? et

à mes amis, qui iroient bien plus loin pour me voir.» Un jour que

Ruvigny dînoit chez lui, il le tire à la fenêtre et lui dit: «Vous ne

sauriez croire combien je suis sujet aux vertiges!»

Son fils aîné étant reçu en survivance, épousa la veuve d'un

secrétaire du conseil, nommé Galand, homme de fortune, et elle fille

d'un notaire[105]: elle pouvoit avoir deux ans plus que lui; mais,

hors qu'elle est trop grosse, elle n'étoit point mal faite et n'avoit

point eu d'enfants[106]. Il eut un rival, c'étoit Cossé, cadet de

Brissac, qui, faisant l'offensé, prit la campagne avec la résolution

de tuer Le Cogneux, s'il ne lui donnoit dix mille écus; il disoit que

ce n'étoit pas par avarice, et qu'il les donneroit aux pauvres, mais

seulement pour punir l'outrecuidance de ce bourgeois. Le Cogneux, d'un

autre côté, se mit dans la garde du parlement, et ne marchoit qu'avec

escorte. Tout le monde accuse le maréchal de La Meilleraye de cette

extravagance, car, comme nous verrons ailleurs, ce fut lui qui fit

bailler au Plessis-Chivray vingt mille écus par madame de La

Basinière; mais il y avoit bien de la différence, car il y avoit

quelque chose d'écrit, et ici celle que Cossé prétendoit étoit mariée.

Le père disoit que quand il auroit donné des coups de bâton au

maréchal, il ne seroit pas en si grand danger, que seroit le maréchal

s'il l'avoit touché du bout du doigt. Cette fois le maréchal avoit

trouvé des gens aussi fous que lui. On dit qu'en ce temps-là cinq ou

six officiers aux gardes, tous enfants de Paris, prirent la querelle

de Le Cogneux, mais que Cossé ne voulut pas leur faire l'honneur de

tirer l'épée avec eux. Ils en firent des railleries tout haut au

Palais-Royal, et se disoient l'un à l'autre, pour dire une chose

impossible: «Tu feras aussitôt cela que de faire que Cossé se batte.»

Cossé, voyant qu'on se moquoit de cette levée de bouclier, s'en alla

en Bretagne sans revenir à Paris, pour faire qu'on crût qu'il en étoit

sorti en ce dessein. Depuis, cela s'accommoda.

[105] Ce notaire s'appeloit Le Camus. (T.)

[106] Elle alla au conseil à M. le président de Nesmond, qui

aimoit son mari, pour savoir qui elle épouseroit de M. de

Maisons, ou de M. Le Cogneux. «Ne venez-vous point ici, lui

dit-il, madame, après avoir pris votre résolution?--Non,

monsieur.--Si cela est, reprit-il, M. de Maisons est bien mieux

votre fait.--Mais M. de Maisons a des enfants, dit-elle en

l'interrompant.--Oh! je vois bien que votre résolution est

prise.» Et n'en voulut plus parler. (T.)

La femme de Le Cogneux fut bientôt repentante de ce qu'elle avoit

fait, et elle a bien payé la gloire d'être présidente au mortier. Il

est coquet naturellement. J'ai entendu dire à un de ses amis que, dès

qu'il voyoit une eleveure[107], il se faisoit donner un lavement; si

est-il pourtant aussi noir qu'un autre, et la mine aussi brutale qu'on

la sauroit avoir, et sa mine ne trompe point. Il a de l'esprit quand

il veut; pour la conscience, vous en jugerez par ce que je vais

écrire, et ce que vous en verrez dans les autres Mémoires de la

Régence. Je dirai cependant que Bachaumont[108], son cadet, lui vola

quatre cents pistoles, et en un temps qu'il n'en avoit guère. Ce jeune

homme s'en confessa à un Jésuite, qui dit à Le Cogneux, qui avoit fait

mettre ses valets en prison, qu'il les en fît sortir, et qu'ils

n'étoient point coupables, mais son frère; Bachaumont soutenoit qu'il

n'avoit point pris cet argent. Les porteurs, qui avoient porté

Bachaumont après le vol, disoient que quand il retourna d'où il étoit

allé, il étoit beaucoup plus léger. Lui disoit: «C'est que je n'avois

pas été à la garde-robe, et que j'y fus dans cette maison.»

[107] _Éleveure_, ou bouton qui se lève à la peau.

[108] Boischaumont, on dit vulgairement Bachaumont

(T.)--Bachaumont a eu quelque part au _Voyage_ de Chapelle. Ce

joli ouvrage n'auroit pas dû porter les noms de deux auteurs.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 6 / 28 段