Cossé fut dépêché comme député à la cour. En partant, il fit dire par

La Piaillière, capitaine des gardes du maréchal, à un brave, nommé

Fontenailles, que Chabot avoit mené avec lui, que si M. de Rohan avoit

quelque mal au coeur de ce qui s'étoit passé, M. de Cossé s'en alloit

à Angers, et seroit six jours en chemin exprès, afin qu'on le pût

joindre facilement. Cela décria un peu M. de Rohan, car Cossé n'est

pas même en trop bonne réputation.

Le cardinal Mazarin, qui avoit dessein, peut-être dès ce temps-là, de

faire alliance avec le maréchal, se déclara pour lui, et demanda à

Cossé sa parole. Depuis, on voulut faire accroire à M. de Rohan qu'il

vouloit cabaler avec le parlement de Bretagne, parce qu'il étoit mal

satisfait des Etats; c'est que le parlement prétendoit qu'il lui

appartenoit de vérifier ce qu'on vouloit lever sur les fouages, outre

le don gratuit; mais parce que la vérification étoit hasardeuse, qu'on

étoit pressé d'argent, et que les partisans ne vouloient point traiter

sans cela. Le maréchal offrit de lever ce droit sans vérification, et

pour cela il eut tous les rieurs de son côté, et on lui envoya de la

cour tout ce qu'il avoit demandé. Depuis, M. de Rohan et le maréchal

firent la paix.

Il fut encore en Bretagne l'année suivante, où l'on fit une assez

plaisante chose à madame de Rohan. Elle fut conviée à une comédie chez

quelques particuliers; les comédiens, à la farce, représentèrent une

héritière qui étoit recherchée par trois hommes: elle leur dit qu'elle

se donneroit à celui qui danseroit le mieux. L'un danse la bourrée, le

second la panavelle et le dernier la _chabotte_; elle choisit le

dernier. Madame de Rohan, au lieu de dissimuler, fut si sotte qu'elle

éclata et sortit de l'assemblée. On dit aussi que les Jésuites de

Rennes, pensant bien obliger M. de Rohan, firent jouer par leurs

écoliers toute l'histoire de ses amours.

Ils traitèrent ensuite du gouvernement d'Anjou; ils y vécurent fort

simplement, mais mademoiselle Chabot étoit bien fière. A Rennes, une

femme de conseiller, il y en a de bonne maison, voyant que cette fille

vouloit passer devant elle, la retint par sa robe, et, prenant le

devant, lui dit: «Mademoiselle, ce n'est pas votre tour à passer: vous

attendrez, s'il vous plaît, que vous soyez mariée.»

Madame de Rohan devint laide, dès son premier enfant, et fort

chagrine; peut-être étoit-ce de n'avoir eu qu'une fille[86].

[86] A la naissance de la seconde, pensant attraper sa mère, elle

lui fit dire que si elle vouloit la présenter au baptême, M. de

Rohan consentiroit qu'on la baptisât à Charenton, et qu'elle

choisiroit tel compère qu'il lui plairoit. La mère répondit:

«Très-volontiers; dites à ma fille que je la tiendrai avec son

frère.» (T.)

La guerre de Paris leur alloit être funeste, car Tancrède, que sa mère

renvoya à Paris, pour profiter de l'occasion, alloit être reçu duc de

Rohan au Parlement, et eût bien fait de la peine à Chabot, car il

étoit brave, et ses Bretons l'eussent mis en possession des terres de

la maison de Rohan; mais il fut tué auprès du bois de Vincennes, en

une misérable rencontre[87]. Se sentant blessé à mort, il ne voulut

jamais dire qui il étoit, et parla toujours hollandois. Il avoit été

mené au bois de Vincennes.

[87] Le 1er février 1649.

Ce garçon disoit: «M. le Prince me menace, il dit qu'il me

maltraitera; mais il ne me fera point quitter le pavé.» Un jour que

Ruvigny, qui s'étoit attaché à la mère, lui disoit qu'il se tuoit à

faire tant d'exercices violents: «Voyez-vous, répondit-il, monsieur,

en l'état où je suis, il ne faut pas s'endormir; si je ne vaux quelque

chose, il n'y a plus de ressources pour moi.» On eut raison de dire à

madame de Rohan, la fille, en des vers qu'on lui envoya:

On termine de grands procès

Par un peu de guerre civile[88].

C'est pourtant dommage, car le roman eût été beau, et c'eût été bien

employé que cette orgueilleuse eût été humiliée de tout point; ce

n'est pas qu'elle ne passât assez mal son temps, car Chabot coquettoit

partout, et elle étoit jalouse en diable; d'ailleurs il lui coûtoit un

million quand il est mort, quoiqu'il eût hérité de tous ses frères, et

qu'il lui fût venu du bien.

[88] Ces vers sont de Marigny. (T.)

Madame de Rohan envoya à Romorantin un gentilhomme breton, nommé

Portman, faire compliment à sa mère sur la mort de Tancrède, mais

comme de lui-même; il ne lui dit rien de la part de monsieur ni de

madame de Rohan, seulement il lui témoigna qu'ils avoient dessein de

se remettre bien avec elle. Elle répondit qu'elle en verroit des

preuves, lorsqu'elle seroit à Paris, parce qu'elle étoit résolue de

poursuivre sa justification. A son arrivée à Paris, Portman l'assura

que madame de Rohan sa fille, et monsieur son mari, se disposoient à

lui donner satisfaction sur la reconnoissance de monsieur son fils,

pourvu que de leur part ils fussent en sûreté, et qu'ils consentoient

qu'on assemblât des avocats qui s'accordassent des formes, pour mettre

à couvert l'honneur des uns et des autres, et que pour le bien on s'en

rapporteroit à des arbitres. Madame de Rohan la mère demanda qu'il

fût nommé deux arbitres de chaque côté, l'un de robe, et l'autre

d'épée, et cela, afin que ces personnes de qualité jugeassent des

difficultés que feroient les avocats, qui souvent, disoit-elle, en

font de fort inutiles.

Trois jours après, le même gentilhomme retourna assurer madame de

Rohan de tout ce qu'elle avoit proposé; mais quand ce fut au fait et

au prendre, ils n'exécutèrent rien; dont la bonne femme se plaignit à

la Reine, et se soumit, à en croire M. le Prince, au moins pour le

bien. Pour la reconnoissance de son fils, elle disoit que ce n'étoit

point une affaire d'animosité, mais une pure nécessité de ne pas

demeurer dans le crime de supposition dont elle a été accusée; car,

sur cela, on lui pourroit faire perdre son douaire.

Depuis, elle demanda qu'on lui laissât enterrer Tancrède à Genève avec

son père, et qu'elle feroit les frais du tombeau et de l'épitaphe de

son mari, dont sa fille s'étoit chargée. La cour promit d'être neutre

en cette affaire; elle espéroit donc d'obtenir tout ce qu'elle

voudroit de la république de Genève, quand à Bordeaux on trouva moyen

d'obtenir une lettre du Roi, adressée aux seigneurs de Genève, fort

injurieuse pour elle. Au retour de Bordeaux, elle en donna copie à

Ruvigny, qui, avec madame de Chevreuse, qu'il fit agir, pressa fort le

cardinal d'en parler à la Reine. Il vétilla, disant toujours qu'il ne

savoit ce que c'étoit: la Reine le nia aussi. Brienne dit que si on le

faisoit parler, il diroit qu'il avoit signé cette lettre. La bataille

de Rethel vint là-dessus, et ensuite toute la seconde guerre de Paris.

Depuis, madame de Rohan les fit rechercher d'accord avec le prince de

Guémené.

Madame de Rohan la mère est fort inquiète; elle fut deux ou trois ans

durant, tantôt à Alençon, tantôt ailleurs. Une fois elle ne savoit

lequel prendre de Caen, d'Alençon, de Tours et de Blois; elle croit

toujours que l'air est meilleur au lieu où elle n'est pas qu'au lieu

où elle est; elle disoit plaisamment: «Hélas! j'allois autrefois à la

petite poste de la cour de Charenton; mais j'y suis étouffée par cette

foule d'Altesses de mademoiselle de Bouillon, de La Trimouille, de

Turenne, etc., etc.»

Vers ce temps-là, un portier de Charenton, nommé Rambour, alla trouver

Haucour, frère de mademoiselle d'Haucour, et lui demanda s'il vouloit

voir le vrai fils de M. de Rohan; il dit que oui. Le portier lui amène

un garçon de dix-sept à dix-huit ans, bien fait, mais qui avoit

quelque chose de fou dans les yeux: il faisoit, disoit-on, un roman.

Madame de Rohan se plaignit de Haucour, et vouloit faire voir la

fausseté de cette affaire, quand M. le premier président, qui crut que

l'honneur d'un couvent où ce garçon avoit été nourri étoit engagé, en

fit bien de la difficulté. On dit que ce garçon est fils de M. de

Guise et de madame d'Amené.

Un jour de cène, elle rencontra sa fille, tête pour tête, allant à la

communion; cela l'outra: elle en pleura une grande demi-heure. La

fille avoit accoutumé d'attendre, depuis leur rupture, que sa mère eût

fait. Le reste, la mort de M. de Rohan-Chabot et la réconciliation de

la mère et de la fille se trouveront dans les Mémoires de la Régence.

PARDAILLAN D'ESCANDECAT.

Armand, ou Pardaillan d'Escandecat, étoit d'une noblesse un peu

douteuse, car on disoit que son père avoit fait fortune auprès de

Henri IV, et que de son estoc c'étoit peu de chose. Il rompit avec

madame de Rohan sur un rien: elle vouloit qu'il s'obligeât à lui

laisser passer tous les hivers à Paris; peut-être prit-elle ce

prétexte, et qu'elle avoit reconnu que ce n'étoit qu'un fat. Il épousa

pourtant depuis la soeur du marquis de Malause qui vient d'un bâtard

de Bourbon du sang royal. Cet homme, avec six criquets, vouloit passer

tout le monde sur le chemin de Charenton. Il passe le comte de Roussy,

qui, ce jour-là, n'avoit que quatre chevaux, mais bons; le cocher du

comte le repassoit de temps en temps: Pardaillan ne le put souffrir,

et par une extravagance inouie, il monte sur un cheval qu'avoit son

page, et, en passant au galop devant le carrosse du comte de Roussy,

il cria d'un ton goguenard: _J'aurai au moins le plaisir d'être le

premier à Paris_. Il ne dit pas vrai, car à peine fut-il dans le

faubourg Saint-Antoine, que voilà un orage qui le mouilla comme une

carpe avant qu'il pût se mettre à couvert sous un auvent, où le comte

le trouva qui attendoit son carrosse.

A l'âge de quarante-cinq ans il fit un voyage à Paris, dans le temps

que les dentelles étoient défendues. Il avoit un porte-feuille dans

son carrosse; il tiroit les rideaux, et, à la porte des maisons, il

prenoit du linge à dentelles, puis l'ôtoit quand il étoit entré dans

son carrosse.

Il se mit dans la tête qu'il étoit le meilleur comédien du monde, et,

montant sur une table, il jouoit un rôle devant quiconque le vouloit

ouïr.

On dit qu'à la terre où il demeuroit à la campagne, il y avoit

d'ordinaire une sentinelle au haut d'une tour; et quand on découvroit

quelqu'un qui venoit faire visite, la sentinelle sonnoit une cloche,

et alors le maître, la maîtresse et leurs enfans se paroient pour

recevoir la compagnie.

FONTENAY COUP-D'ÉPÉE,

LE CHEVALIER DE MIRAUMONT.

Fontenay fut nommé _Coup-d'Epée_, à cause de sa bravoure. J'ai appris

que ce fut à cause d'un furieux coup d'épée dont il abattit une épaule

à un sergent qui le vouloit mener en prison: il étoit sur un cheval de

poste et revenoit de l'armée; il avoit de l'or sur son habit, et l'or

avoit été défendu depuis quelques jours. On dit qu'une fois un autre

gladiateur et lui s'étant rencontrés tête pour tête au tournant du

pont Notre-Dame, chacun voulut avoir le haut du pavé. Notre homme dit

à l'autre d'un ton de rodomont pensant l'intimider: «Je m'appelle

_Fontenay-Coup d'Epée_.--Et moi, répondit l'autre, _La Chapelle Coup

de Canon_.» Ils mirent l'épée à la main, mais on les sépara.

Fontenay étoit de fort amoureuse manière: il a cajolé une infinité de

personnes; et quoique ce fût une fille à qui il en contoit, il ne

l'appeloit jamais autrement que _Belle Dame_. La principale belle dame

qu'il cajola ce fut madame de Bragelonne du Marais; il fit mille

folies pour elle; et enfin n'en étant pas satisfait, sur quelque

jalousie qu'il lui prit, un beau jour, comme elle entendoit la messe

dans les Petits-Capucins[89], il s'alla mettre à genoux auprès d'elle,

et lui dit, prenant Dieu à témoin, s'il n'étoit pas vrai qu'elle étoit

la plus ingrate du monde de lui faire des infidélités comme elle lui

en faisoit,» et en pleurant il lui rendit des bracelets et autres

bagatelles qu'elle lui avoit données. «Mais il faut, lui dit-il, que

vous me rendiez mon coeur; je vous donne deux jours pour cela, et n'y

manquez pas.»

[89] L'église des Capucins du Marais, aujourd'hui la paroisse

Saint-François.

Une fois il aimoit une femme dont il jouissoit; cette femme, soit

qu'elle fût lasse de lui, car il étoit fort quinteux, ou qu'en effet

elle se voulût retirer, lui déclara qu'elle vouloit changer de vie, et

le pria de ne plus venir chez elle. Lui n'en fit que rire: il y

retourne, mais il trouve, comme on dit, visage de bois. Que fait-il?

Après avoir bien harangué, il trouve moyen d'avoir un pétard, et

l'attache à la porte de cette femme. Elle qui connoissoit le pélerin,

et qui étoit une espèce d'Amazone, ouvre une trappe de cave qui étoit

à l'entrée de l'allée, et se tient au bout de l'ouverture avec deux

pistolets. Je m'étonne qu'ils ne s'accordoient mieux, car c'étoit là

une vraie nymphe pour un Coup d'Epée. Le pétard fait son effet, et le

capitan entroit déjà par la brèche, criant: Villegagnée! quand il

trouve ce nouveau retranchement qui l'oblige à faire retraite.

Un autre extravagant, amoureux à Turin d'une femme logée devant ses

fenêtres, n'en pouvant venir à bout, envoya emprunter deux fauconneaux

du gouverneur de la citadelle, qui étoit François, tout aussi bien que

lui. Il lui fit accroire que c'étoit pour un divertissement qu'il

vouloit donner à sa dame. Quand il les eut, il les braque à la fenêtre

de son grenier contre la maison de cette femme, et puis l'envoie

sommer de se rendre.

Une autre fois, en une compagnie, au lieu d'entretenir les dames,

Fontenay se mit à cajoler la suivante de la maison, et plus tôt qu'on

ne s'en fût aperçu, il la poussa dans une garde-robe; là, il se met en

devoir de faire ce pourquoi il étoit entré, sans avoir seulement songé

à fermer la porte. La fille crie; tout le monde veut aller au secours:

Fontenay prend un chenet, et les épouvante, de sorte qu'on fut

contraint de parlementer avec lui, et de le laisser sortir bagues

sauves et tambour battant.

Il ne sortit pas à si bon marché d'une aventure qu'il eut auprès de

l'Arsenal. Il étoit allé au sermon aux Célestins, où il voulut faire

quelque insulte à un bourgeois qui, ne s'épouvantant pas de ses

rodomontades, lui donna un beau soufflet: il n'osa faire du bruit dans

l'église. Il sortit, et se mit à se promener sous les arbres du Mail

en attendant que le sermon fût achevé. Je vous laisse à penser s'il

étoit en belle humeur: il se promenoit le manteau sur le nez et le

chapeau enfoncé; c'étoit un dimanche, et il y avoit, entre autres

menues gens, un garçon menuisier qui dit à l'autre en lui montrant

Fontenay: «Ardez[90], en voilà un qui est en colère.» Fontenay, dont

la bile n'étoit déjà que trop émue, met l'épée à la main pour donner

sur les oreilles à ce garçon; mais le menuisier avoit une estocade

sous son bras: ç'avoit été un laquais-gladiateur; il se défend, et

comme son épée étoit beaucoup plus longue, il blesse notre capitan à

la cuisse et le laisse à terre. Ses amis, en ayant eu avis, le vinrent

quérir, et il fut contraint de se railler lui-même d'avoir été battu

en si peu de temps et de deux façons différentes par un bourgeois et

par un garçon menuisier.

[90] Expression populaire, pour dire _regardez_.

Il étoit un jour chez madame Des Loges; c'étoit un peu après le siége

de La Rochelle. Madame Des Loges contoit fort agréablement un voyage

qu'elle venoit de faire en Saintonge: elle y alloit, disoit-elle, de

temps en temps, pour raccommoder ce que M. Des Loges avoit gâté. Une

sotte femme d'un conseiller huguenot, nommée madame Madelaine, alla

parler de l'embarras où les Huguenots étoient ici durant le siége de

La Rochelle. «J'étois retirée, disoit-elle, chez mon oncle d'Arbaud,

secrétaire d'Etat, avec tous mes enfants; nous n'avions qu'une

chambre; ma fille me demandoit ses nécessités; je ne savois où mettre

sa chaise.--Fi! fi! vilaine, lui dit brusquement Fontenay, ne parlez

point ici de m.....»

Une fois il rencontra à onze heures du soir, dans la rue, une fille

qui pleuroit; sa maîtresse la venoit de chasser. Il la trouva assez

jolie: il lui demanda si elle vouloit venir servir sa femme; elle y

va: mais elle fut bien étonnée quand elle vit que ce n'étoit qu'un

garçon. Il lui offre la moitié de son lit; elle le refuse: il

l'enferme et la tient six semaines à la prendre tantôt par menaces,

tantôt par douceur. Enfin, il en vient à bout, mais il s'en lassa

bientôt, et lui demanda si elle vouloit continuer le métier ou se

remettre à servir. Elle aima mieux se remettre à servir: il la paya

bien, et lui fit trouver condition. Il étoit sujet à faire de ces

tours-là. Il leur prit une plaisante vision au chevalier de Miraumont

et à lui: ils firent attacher à la poulie de leur grenier un grand

panier d'armée, et prirent deux gros crocheteurs, qui, quand il

passoit quelque jolie fille, en riant, la mettoient dans ce panier, et

puis la guindoient en haut. La fille n'avoit pas sitôt perdu terre

qu'elle ne pensoit qu'à se bien tenir. Quand elle étoit en haut, si

les deux galants, qui l'y attendoient, ne la trouvoient pas de leur

goût, elle retournoit incontinent par la même voie; mais si elle leur

plaisoit, ils en faisoient ce qu'ils pouvoient.

Il cajola, je ne sais où, la veuve d'un bourgeois nommé Brunettière.

Cette femme étoit jolie, jeune et sans enfants; et quoique cet

homme-là parût extravagant et mal bâti, car il étoit tout percé de

coups et quasi estropié, elle se mit pourtant si bien dans la tête

qu'il la vouloit épouser, que quoiqu'il lui eût dit depuis mille fois

qu'il n'y avoit jamais pensé, et qu'il en disoit autant à toutes les

veuves et à toutes les filles, elle ne laissa pas de le croire, de

l'aimer et d'être dans une profonde mélancolie jusqu'à ce qu'elle

l'eût vu marié avec une autre; après, elle se guérit quand elle n'eut

plus d'espérance.

Voici comment Fontenay se maria: il eut connoissance d'une grosse

mademoiselle Des Cordes, veuve d'un auditeur des comptes, qui étoit

mort incommodé, de sorte que cette femme n'avoit pu retirer toutes ses

conventions matrimoniales; elle vivotoit tout doucement, et alloit

manger chez madame Rouillard et chez madame Le Lièvre, de la rue

Saint-Martin, qui étoient des femmes riches et ses voisines. Fontenay,

alors capitaine aux gardes, la trouva à son goût; elle étoit gaie et

agissante. Le mariage fut fait du soir au matin: cette fois-là il

trouva chaussure à son pied, car c'étoit une maîtresse femme qui le

rangea si bien, qu'on dit que de peur il s'alla cacher une fois dans

le grenier au foin. Cela excuse Barinière que Fontenay Coup-d'Epée ait

choisi même retraite que lui. Il ne dura guère, et elle s'est

remariée.

Pour le chevalier de Miraumont, son camarade, ce fut aussi un brave.

Il y avoit certaines gardes d'épée qu'on appeloit _à la Miraumont_.

C'étoit un assez plaisant homme. «Mon père, disoit-il, fit un jour

apporter une demi-douzaine d'oeufs frais pour déjeûner. J'en mangeai

quatre; mon père me dit:--Vous êtes un sot.--Je lui répondis: «Vous

avez menti, vieux b....., et quelques autres petites paroles de fils à

père...»

Un jour qu'une femme, à qui il devoit de l'argent, l'étoit venu

trouver qu'il étoit encore au lit, pour l'empêcher d'y revenir une

autre fois, il l'alla conduire jusqu'à la porte de la rue tout nu,

car il couchoit toujours sans chemise; elle ne put jamais s'en

empêcher. «Je vous rendrai, lui disoit-il, ce que je vous dois.»

On dit que lui, Fontenay, et quelques autres extravagants voulurent

éprouver de quelle façon on tombe quand on est sur un arbre que l'on a

coupé par le pied. On ne m'a su dire s'il y en eut de blessés.

FERRIER,

SA FILLE ET TARDIEU.

Ferrier étoit un ministre de Languedoc, qui avoit tant de dons de

nature pour parler en public, que, quoiqu'il ne fût ni docte ni

éloquent, il passoit pourtant pour un grand personnage dans sa

province; il étoit patelin, populaire, et pleuroit à volonté; de sorte

qu'il avoit tellement charmé le peuple, qu'il le menoit comme il

vouloit.

Durant un synode où il présidoit, une des meilleures églises du

Languedoc vaqua; il y avoit un jeune proposant de sa connoissance qui

ne savoit quasi rien alors, mais qui depuis fut un habile homme.

Ferrier lui dit qu'il falloit avoir cette église: «Laissez-moi faire.»

Il dit à la compagnie que les députés d'une telle église avoient jeté

les yeux sur un tel, qu'il falloit l'examiner. On donne un texte au

jeune homme pour le lendemain. Ce garçon se défioit extrêmement de ses

forces; Ferrier lui dit à peu près comme il s'y falloit prendre, tant

pour le sermon que pour la prière. La prière faite, le président fait

un grand soupir, comme s'il avoit été touché; puis, dès le milieu de

l'exorde, il s'écria: _Bon!_ Tout le monde, qui le regardoit comme un

oracle, ne douta pas que ce sermon ne fût bon, puisqu'il l'approuvoit;

et le jeune homme eut comme cela cette église.

M. Le Fauscheur, un de nos ministres de Paris, qui a fait le _Traité

de l'action de l'orateur_, m'a dit qu'il s'étoit trouvé à un synode où

l'on avoit ordonné à Ferrier de faire une lettre pour le Roi. Il la

lut à l'assemblée, et sa belle voix leur imposa tellement, qu'ils en

furent comme ravis; un, entre autres, pria le modérateur qu'on lui

laissât lire en son particulier cette lettre; mais il en fut

incontinent désabusé, et en donna avis aux principaux; eux le dirent à

Ferrier, et lui marquèrent les endroits. Il reprit sa lettre, et

l'ayant relue en leur présence, ils furent encore dupés une seconde

fois; enfin, les plus sages s'avisèrent de la corriger sans en rien

dire, et on n'y laissa pas une période entière, tant il y avoit de

choses à changer. C'était l'homme du monde le plus avare, jusque là

que quand il étoit député en quelque synode, il vivoit si

mesquinement, et recherchoit avec tant de soin les repues-franches,

qu'il épargnoit les deux tiers de ce qu'on lui donnoit pour sa

dépense.

Un homme de cette humeur était aisé à corrompre: aussi, lorsque, après

la mort de Henri IV, on eut résolu de sonder si on pouvoit gagner

quelques ministres, celui-ci alla au-devant de ceux qui offroient des

pensions de la cour. Pour cela et pour d'autres choses, il fut

déposé. Comme on parloit de le déposer, il dit: «Je m'en vais les

faire tous pleurer.» En effet, il prôna si bien qu'ils pleurèrent

tous; mais cela n'empêcha pas à la fin qu'on ne passât outre. Après il

fit un voyage à la cour, et en revint en poste avec un manteau doublé

de panne verte, pourvu de la charge de lieutenant criminel au

présidial de Nîmes. Le peuple, dont la plus grande part est de la

religion, quoique Ferrier ne se fût point encore révolté, s'émut

contre lui, et il eut de la peine à se sauver. La nuit, par l'aide

d'un de ses amis, il sortit de la ville et alla faire ses plaintes à

la cour. Il ne retourna pas pourtant à Nîmes; il vendit sa charge, et

il demeura à Paris. Là, il ne se fit pas catholique tout d'abord; il

fit bien des cérémonies avant que d'en venir là, et ne fit point

abjuration qu'il ne fut assuré d'une bonne pension que le cardinal Du

Perron lui fit donner par le clergé. Cependant, comme il étoit fourbe,

il les tenoit toujours en jalousie, et entretenoit commerce avec M. Du

Plessis-Mornay. Il lui avoit fait si bien espérer qu'il reviendroit,

que M. Du Plessis avoit eu promesse d'une place de professeur en

l'académie de Bâle en Suisse, où Ferrier lui faisoit accroire qu'il

transporteroit tout son bien, et qu'il s'y retireroit dès qu'il auroit

vendu deux maisons qu'il avoit à Paris: même il lui avoit promis de

faire imprimer la réfutation du livre qu'il avoit publié en changeant

de religion; car, depuis sa déposition, il avoit étudié et s'étoit

rendu savant. Mais, lorsque M. Du Plessis vint à Paris pour aller à

Rouen à l'assemblée des notables, il lui manqua de parole, et montra

bien qu'il ne faisoit cela que pour tenir, comme j'ai dit, les autres

en jalousie; car M. Du Plessis lui ayant écrit qu'il le prioit de le

venir trouver en maison tierce, afin de conférer à loisir et en

secret, Ferrier épia l'heure que M. Du Plessis étoit avec des évêques

et des chevaliers de l'ordre, et, entrant, courut l'embrasser, et lui

dit tout haut qu'il n'y avoit point de différence de religion qui

l'empêchât de lui rendre ce qu'il lui devoit, et fit tant que les

catholiques qui se trouvèrent à cette visite crurent en effet que cet

homme pourroit bien leur échapper, et pour le retenir, ils lui firent

augmenter sa pension.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 5 / 28 段