parler à tous deux, afin qu'ils n'ignorassent rien l'un de l'autre. Un
jour, ayant l'épée au côté, il monte[72]. Chabot étoit dans la ruelle
avec des gens de la maison; elle étoit à la fenêtre; il l'appelle, et
tout bas leur dit: «Monsieur, je suis bien aise de vous dire, en
présence de mademoiselle, que vous êtes l'homme du monde que j'estime
le moins, et à vous, mademoiselle, en présence de monsieur, que vous
êtes la fille du monde que j'estime le moins aussi. Monsieur, ayez ce
que vous pourrez; mais vous n'aurez que mon reste; et vous savez bien,
mademoiselle, que j'ai couché avec vous entre deux draps.--Ah!
dit-elle, en voilà assez pour se faire jeter par les fenêtres.--Je
n'ai pas peur, répliqua Ruvigny en se reculant un peu, que vous ni lui
ne l'entrepreniez.» Chabot ne dit pas une parole. Elle fut assez sotte
pour conter tout cela à Barrière, mot pour mot; Ruvigny le nia et
conta la chose tout d'une autre sorte à son ami, et il dit que cela
n'a éclaté qu'à cause que Chabot étoit bien aise de la décrier pour
la réduire à l'épouser[73]. Depuis cela, les soeurs de Chabot, madame
de Pienne leur parente, aujourd'hui la comtesse de Fiesque, et
mademoiselle de Haucour servirent Chabot, et, pour le voir plus
commodément, mademoiselle de Rohan alla loger chez sa tante
mademoiselle Anne de Rohan, bonne fille, fort simple, quoiqu'elle sût
du latin et que toute sa vie elle eût fait des vers; à la vérité ils
n'étoient pas les meilleurs du monde.
[72] Saint-Luc tenoit la porte en bas, et avoit des chevaux tout
prêts avec des pistolets à l'arçon de la selle: il faisoit un
froid du diable; mais Ruvigny en revint si échauffé, qu'il
n'avoit pas besoin de feu. Il étoit si transporté de colère, que
vous eussiez dit un fou. (T.)
[73] On conte une autre chose de Ruvigny, qui est un peu plus
raisonnable. Quand M. le Grand fut arrêté, le grand-maître dit à
Ruvigny: «Ah! pour cette fois-là on vous convaincra, car on a le
traité d'Espagne.--Monsieur, lui dit Ruvigny, je suis serviteur
de M. le Grand, quand je le verrois je démentirois mes yeux.» Le
grand-maître en fit plus de cas encore qu'il n'avoit fait par le
passé. (T.)
Sa soeur, la bossue[74], avoit bien plus d'esprit qu'elle: j'en ai
déjà écrit un impromptu. Elle avoit une passion la plus démesurée
qu'on ait jamais vue pour madame de Nevers, mère de la reine de
Pologne. Quand elle entroit chez cette princesse, elle se jetoit à ses
pieds et les lui baisoit. Madame de Nevers étoit fort belle, et elle
ne pouvoit passer un jour sans la voir ou lui écrire, si elle étoit
malade: elle avoit toujours son portrait, grand comme la paume de la
main, pendu sur son corps de robe, à l'endroit du coeur. Un jour,
l'émail de la boîte se rompit un peu; elle le donna à un orfèvre à
raccommoder, à condition qu'elle l'auroit le jour même. Comme il
travailloit à sa boutique, l'émail _s'envoila_[75], comme ils disent,
parce qu'une charrette fort chargée, en passant là tout contre, fit
trembler toute sa boutique. Elle y alla pour le ravoir, et fit des
enrageries épouvantables à ce pauvre homme, comme si c'eût été sa
faute que ce portrait n'étoit pas raccommodé; on le lui rendit en
l'état qu'il étoit, et le lendemain elle le renvoya.
[74] Mademoiselle de Rohan la bossue avoit demandé la permission
de faire une espèce de couvent de filles à une terre qu'elle
avoit. On lui dit qu'on le vouloit bien, mais qu'après sa mort on
donneroit cette terre au plus proche monastère de Dames. (T.)
[75] S'enleva, ne s'appliqua pas. (T.)
Elle pensa se jeter par les fenêtres quand madame de Nevers mourut, et
on dit qu'elle hurloit comme un loup. Quand elle mourut, on l'enterra
avec ce portrait. Elle disoit: «Je voudrois seulement être mariée pour
un jour, pour m'ôter cet opprobre de virginité.» On dit qu'elle y
avoit mis bon ordre.
Miossens[76] cependant avoit succédé à Jersay auprès de madame de
Rohan qui le payoit bien. Il ne se contenta pas de cela; c'est un
garçon intéressé: ce fut lui qui porta madame de Rohan à faire une
donation générale à sa fille, moyennant douze mille écus de pension
tous les ans: il le faisoit, parce qu'il y avoit cinquante mille écus
d'argent comptant dont il vouloit s'emparer. En effet, ces cinquante
mille écus étant demeurés à la mère, elle lui acheta une compagnie aux
gardes, du prix de laquelle il eut ensuite la charge de guidon des
gendarmes; puis, le maréchal de L'Hôpital ayant vendu sa lieutenance à
Saligny, Miossens devint enseigne en payant le surplus de ce qu'il
tira de la charge de guidon. Depuis, en 1657, il est devenu
lieutenant, et après maréchal de France.
[76] Cadet de Pons, mari de madame de Richelieu, aujourd'hui le
maréchal d'Albret. Ils sont d'Albret, mais bâtards, et de Pons
par leur mère. (T.)
Quand cette donation se fit, il y avoit dans la maison cent dix mille
livres de rente en fonds de terre (mais en quelles terres!) outre les
meubles et les cinquante mille écus. Miossens n'attendit pas son
congé, comme Jersay; il se maria avec mademoiselle de Guenegaud. Quand
madame de Rohan vit cette infidélité, elle envoya chercher Le
Plessis-Guenegaud, alors trésorier de l'Epargne, frère de la
demoiselle, et lui dit qu'il prît bien garde à qui il donnoit sa
soeur; que Miossens étoit un perfide qui les tromperoit; qu'il n'avoit
rien; que ce n'étoit qu'un misérable cadet; que sa charge n'étoit
point à lui; qu'elle lui en avoit prêté l'argent; qu'il étoit vrai
qu'elle n'en avoit point de promesse, mais qu'elle l'alloit obliger à
faire un faux serment, et qu'au moins elle auroit la satisfaction de
le faire damner.
On peut dire que madame de Rohan est celle qui a commencé à faire
perdre aux jeunes gens le respect qu'on portoit autrefois aux dames,
car, pour les faire venir toujours chez elle, elle leur a laissé
prendre toutes les libertés imaginables.
Quoique veuve, elle tenoit table et avoit toujours quelque belle voix;
il y avoit tous les jours chez elle sept ou huit godelureaux tout
débraillés, car ces hommes étoient presque en chemise de la manière
qu'ils étoient vêtus. Depuis on n'a pas tiré sa chemise sur ses
chausses, comme on faisoit alors. Ils se promenoient en sa présence,
par la chambre; ils rioient à gorge déployée, ils se couchoient; et,
quand elle étoit trop long-temps à venir, ils se mettoient à table
sans elle.
La retraite de mademoiselle de Rohan chez sa tante parut aux gens qui
ne savoient pas l'affaire, une résolution digne du courage et de la
vertu de mademoiselle de Rohan. La cabale de Chabot eut désormais ses
coudées franches[77]. Les femelles étoient toutes ou ses soeurs ou
ses parentes: elles étoient toujours dans l'adoration. On les surprit
un jour qu'elle étoit comme Vénus, et les autres comme les Grâces à
ses pieds. Il y avoit un cabinet tout tapissé, par haut et par bas, de
moquette: c'étoit là que la société faisoit ses conversations; on
équivoquoit sur le mot de _moquette_, qui est à double entente, et on
appeloit cette cabale _la moquette_. Ce fut sur cela que le chevalier
de Gramont, alors abbé de Gramont, fit un couplet où il demandoit à
madame de Pienne, qui se nomme Gilonne, qu'on le reçût à la moquette.
Il y avoit à la fin
Ma reine Gillette,
Que de la Moquette
Je sois chevalier[78].
[77] Quand on découvrit que Chabot en vouloit à mademoiselle de
Rohan, La Moussaye lui dit: «Vous vous engagez là à une grande
galanterie.--_Galanterie!_ répondit l'autre, je prétends
l'épouser.--Ah! ce sera bien fait à vous, reprit La Moussaye en
souriant.--Vous verrez, répliqua Chabot.» (T.)
[78] A cause de cela on l'appelle la reine Gillette. (T.)
Il s'avisa de faire l'amoureux de madame de Rohan, et appela Chabot en
duel: Chabot y va; mais, comme il geloit, l'abbé lui dit qu'il avoit
bien froid, et qu'il ne se vouloit plus battre. Le maréchal de
Gramont, enragé de cela, disoit qu'il le vouloit envoyer à son père
dans une valise par le messager, afin de le faire moine. Chabot
s'étoit battu plus de deux fois avant cela, mais c'étoit des combats
peu sanglans. On disoit que le vicomte d'Aubeterre, amoureux de sa
soeur, qui vit encore, et lui, s'étoient battus, et que chacun alla
dire qu'il avoit bien blessé son homme, et ils ne s'étoient pas fait
une égratignure. Le comte d'Aubijoux en rendoit pourtant assez bon
témoignage, car l'épée du comte s'étant faussée, Chabot lui donna le
temps de la redresser. En revanche, Aubijoux, le pouvant désarmer
ensuite, ne le fit pas.
Durant le temps de cette _moquette_, on disoit déjà assez de choses,
car l'affaire de la bague avoit fait du bruit; ils s'avisèrent de
faire le procès à _on_, parce qu'ils entendoient dire: _on_ dit que
vous faites ceci, _on_ dit que vous faites cela. Je pense que Mirandé,
qui est premier commis de M. Servien, avoit fait cette bagatelle, car
il n'y avoit là que lui qui sût les termes de pratique qui y étoient.
En ce temps-là, comme il ne tint qu'à Chabot d'épouser madame de
Coislin[79], il fit fort valoir à mademoiselle de Rohan ce qu'il
manquoit pour l'amour d'elle, et elle lui dit, sur cela, qu'il pouvoit
tout espérer.
[79] Quand il vit que l'affaire de M. de Laval étoit bien
avancée, il fit dire au chancelier que le respect qu'il lui
portoit l'avoit empêché d'y entendre. Dans la vérité Chabot étoit
amoureux de madame de Sully, et point de mademoiselle de Rohan,
non plus que de madame de Coislin. (T.)
Ruvigny croit que Chabot a couché avec elle avant que de l'épouser;
mais je crois que son premier galant valoit bien celui-là, car il a la
réputation de frère Conrart, au livre des _Cent Nouvelles_, et on
appelle son bourdon à la cour, _le carré_, comme celui du baron du
jour Brilland, peut-être à cause du conte d'un Brilland, dans _le
Baron de Feneste_.
A la cour, on n'étoit pas fâché que cette glorieuse se mésalliât,
parce que, comme elle a de grandes terres en Bretagne, on craignoit
qu'elle n'y rendît la maison de La Trimouille trop puissante, car le
prince de Talmont, aujourd'hui le prince de Tarente, l'avoit
recherchée; ou que M. de Vendôme, revenant de son exil, ne la mariât à
l'un de ses fils, et l'on sait qu'ils ont des prétentions sur ce
duché, à cause de leur mère qui est de Penthièvre de par les femmes,
et qu'Henri IV, qui aimoit M. de Vendôme, lui avoit donné le
gouvernement de Bretagne par contrat de mariage[80]. Chabot servoit
alors M. d'Enghien auprès de mademoiselle Du Vigean; de sorte que ce
fut ce prince qui, prenant l'affaire à coeur, lui fit obtenir, comme
nous le verrons par la suite, un brevet de duc, pour conserver le
tabouret à mademoiselle de Rohan. Folle de son nom, elle vouloit un
homme de qualité qui le prît. M. d'Orléans, à qui Chabot s'étoit
toujours attaché, ne trouva pas trop bon qu'il se fût mis sous la
protection de M. d'Enghien[81]; mais enfin il s'apaisa.
[80] Nonobstant tout le bruit qu'on avoit fait, M. d'Elbeuf,
alors assez endetté, offrit le prince d'Harcourt, son fils, à
mademoiselle de Rohan, qui le rebuta fort. Il y avoit, à Paris,
je ne sais quel fou de la maison de Wirtemberg, avec qui Harcourt
fut obligé de se battre à la Place-Royale, justement devant les
fenêtres de mademoiselle de Rohan. Le prince d'Harcourt désarma
l'autre, qui, quand il lui eut rendu son épée, lui donna des
coups de plat d'épée sur sa bosse, et cela à la vue de la
personne que ce pauvre homme vouloit épouser: on les sépara, et
on traita l'autre de fou; effectivement, il a couru les rues
depuis à Lyon. (T.)
[81] En août 1645. (T.)
Il y avoit un an ou environ que mademoiselle de Rohan s'étoit retirée
chez sa tante, quand M. le Prince l'ayant fort pressée de conclure, et
lui représentant qu'elle étoit perdue de réputation, après tout ce
qu'on avoit dit; que sa mère l'enlèveroit et la renfermeroit à Calais
chez son parent Charrault, pour la marier à qui elle voudroit. Enfin,
elle promit de l'épouser à la majorité (_du Roi_), qu'il pourroit être
reçu duc de Rohan.
M. de Retz amusoit la mère, tandis que M. le Prince parloit à la
fille; elles étoient ensemble ce jour-là. En résolution de s'en aller
en Bretagne avec sa tante, elle faisoit ses adieux; elle étoit chez
mademoiselle de Bouillon, en dessein de partir le lendemain, quand M.
le Prince, qui la cherchoit, y vint et lui parla encore, mais peu;
elle fit bien des mystères pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle alla
ensuite chez M. de Sully, qui, comme j'ai dit, étoit pour Chabot. On
donna l'alarme à madame de Rohan, et ce fut, à ce qu'on dit, M.
d'Elbeuf qui l'avertit que sa fille s'alloit marier à l'hôtel de
Sully, et lui promit de l'enlever si elle la vouloit donner à son fils
aîné. Cette mère épouvantée va vite à l'hôtel de Sully, parle à sa
fille, mais n'en revient pas trop satisfaite. Ce divorce fit croire
aux partisans de Chabot que l'heure étoit venue: on presse la fille,
on lui donne parole du brevet (_de duc_), et on fait si bien qu'elle
se laisse mener à Sully, où elle épousa Chabot. Sa tante, qui devoit
aller avec elle en Bretagne, s'en alla toute seule, bien étonnée; car,
simple qu'elle étoit, elle n'avoit jamais rien voulu croire contre sa
nièce.
On dit qu'à Sully, Chabot et sa femme entendirent que M. de Sully
disoit à madame: «Je ne sais comment j'obligerai mes gens à appeler
Chabot M. de Rohan, car le vieux cuisinier de feu M. de Sully, comme
on lui a, ce matin, demandé un bouillon pour M. de Rohan, a dit que M.
de Rohan étoit mort, et que les morts n'avoient que faire de bouillon;
que pour Chabot, il s'en passeroit bien s'il vouloit.» On ajoute que
cela avoit un peu mortifié la demoiselle[82].
[82] Dans le contrat de mariage, elle a consenti que ses enfants
fussent élevés à la religion catholique. (T.)
Le peu de réputation de Chabot pour la bravoure, sa gueuserie, et la
danse dont il faisoit son capital, faisoient qu'on en disoit beaucoup
plus qu'il n'y en avoit. Il étoit bien fait, et ne manquoit point
d'esprit. Le marquis de Saint-Luc, ami intime de Ruvigny, un jour au
Palais-Royal, à je ne sais quel grand bal, comme on eut ordonné aux
violons de passer d'un lieu dans un autre, dit tout haut: «Ils n'en
feront rien, si on ne leur donne un brevet de duc à chacun,» voulant
dire que Chabot qui avoit fait une courante, et qu'on appeloit _Chabot
la courante_, car il avoit deux autres frères, n'étoit qu'un violon.
Madame de Choisy dit à mademoiselle de Rohan lorsqu'elle la vit
mariée: «Madame, Dieu vous fasse la grâce de n'avoir jamais les yeux
bien ouverts, et de ne voir jamais bien ce que vous venez de faire.»
Elle avoit une demoiselle fort bien faite, qu'on appeloit Du Genet;
elle étoit ma parente. Cette fille la quitta, et lui dit: «Après la
manière dont vous vous êtes mariée, j'aurois peur que vous ne me
mariassiez à votre grand laquais.» Elle vint chez mon père, et nous la
fîmes conduire en Poitou chez le sien, qui étoit un _nobilis_ assez
mince. Pour Jeanneton, elle avoit été disgraciée, il y avoit
long-temps, pour n'avoir pu se ranger du côté de Chabot[83].
[83] Depuis elle s'est fait traiter d'Altesse, elle qui ne s'en
avisoit pas quand elle n'avoit point épousé Chabot. (T.)
Madame de Rohan-Chabot fit deux fois abjuration; la première fois à
Sully, où l'on ne voulut point la marier qu'elle ne fût catholique,
dont elle fit reconnoissance à Gergeau; et depuis elle fit encore
abjuration à Saint-Nicolas-des-Champs, parce que le Pape ne donna
dispense de parenté qu'à condition qu'elle se feroit catholique. Il
fallut donc encore en passer par là, afin de rendre le mariage plus
solennel. Je crois qu'on n'a pas su cette dernière abjuration à
Charenton, car je doute qu'on se fût contenté d'une simple
reconnoissance au consistoire comme on fit, car celle de Gergeau
n'étoit pas faite à son église (Paris est son église).
Madame de Rohan, en colère, comme vous pouvez penser, contre sa
fille[84], apprit de madame de Lansac qu'on lui avoit autrefois enlevé
un fils. Dès qu'elle eut assurance qu'il vivoit, elle congédia Vardes,
qui avoit succédé à Miossens, car elle ne pouvoit pas fournir à tant
de dépense à la fois; elle envoie Rondeau, son valet-de-chambre, en
Hollande, qui amena Tancrède; mais la grande faute qu'on fit, ce fut
de n'avoir pas informé devant les juges des lieux, et venant ici on
eût été reçu à preuve, c'est-à-dire on eût gagné le procès, car, avec
de l'argent, on a des témoins. Et bien qu'il soit difficile de
corrompre un ministre, il falloit pourtant, quoi qu'il coûtât, avoir
un extrait baptistaire; au lieu que ce devoit être le fils qui se
plaignît d'avoir été éloigné et enlevé par sa mère, la mère se
plaignit, disant qu'on lui avoit enlevé son fils. Chabot, par le moyen
du coadjuteur, obligea le curé de Saint-Paul à donner l'extrait
baptistaire de Tancrède Bon.
[84] Car pour Chabot ni elle, ni madame de Sully, la bonne femme,
ne dirent jamais rien contre lui. «Au contraire, disoient-elles,
il a bien fait.» (T)
Madame de Rohan fit un manifeste que j'ai: mais c'est une plaisante
pièce. Elle dit qu'on avoit celé la naissance de ce garçon à cause de
la persécution que M. le Prince faisoit à madame de Rohan, car il
avoit fait déjà mettre la coignée dans toutes leurs forêts, et on
craignoit que voyant un fils qui pourroit être un jour chef du parti
huguenot, il ne s'en défît d'une ou d'autre façon. Ce fut,
ajoute-t-elle, ce qui empêcha de l'envoyer à Venise. Elle faisoit une
grande parade d'un toupet de cheveux blancs que cet enfant avoit comme
M. de Rohan.
Ce qu'il y eut de fâcheux pour Tancrède, c'est que mademoiselle Anne
de Rohan déclara qu'elle n'avoit jamais ouï parler de cet enfant.
Madame Pilou disoit à madame de Rohan: «Ecoutez, madame, je veux
croire que ce garçon est à M. de Rohan, aussi bien que madame votre
fille; mais j'ai vu M. de Rohan tenir votre fille sur ses genoux, et
je ne lui ai jamais rien ouï dire de ce fils, ni de près ni de loin.»
La vie de la mère nuisit fort à ce garçon, car tout le monde étoit
persuadé qu'il étoit à M. de Candale.
Ce garçon avoit bonne mine, quoiqu'il fût petit, car sa mère et ses
deux pères étoient petits; il avoit du coeur et de l'esprit. On dit
qu'à Leyde, où il étoit entretenu fort pauvrement, un de ses camarades
l'ayant appelé _fils de p....._ et _enfant trouvé_, il se battit fort
et ferme, et il disoit qu'il se souvenoit bien d'avoir été en
carrosse.
Tous ceux du côté de Béthune, et même le maréchal de Châtillon, comme
ami de feu M. de Rohan, furent pour Tancrède; cela fit tort à cet
enfant, car la cour ne vouloit point qu'il y eût un duc de Rohan
huguenot.
A Charenton, il y avoit toujours une foule de sottes gens autour de ce
garçon. Joubert fut chargé de la cause; il y eut un incident à savoir
si ce seroit à la chambre de l'édit ou à la grand'chambre; on plaida
au conseil. Dans le Louvre, l'avocat prit la chose si fort de travers,
lui qui s'étoit vanté de faire un duc de Rohan sur le barreau, qu'on
douta, mais on lui faisoit tort, s'il n'étoit point corrompu, car il
avoit un gendre, Piles, cousin de Chabot. Il n'avoit pas eu assez de
temps; il falloit lui laisser lécher son ours. Ordonné donc que ce
seroit à la grand'chambre, madame de Rohan n'y comparut point. M.
d'Enghien prit l'affirmative si hautement pour Chabot, qu'il disoit
aux juges: «Etes-vous pour nous? Si vous n'êtes pour nous, vous n'êtes
pas de nos amis,» et les menaçoit quasi. On donna arrêt contre
Tancrède, avec défense de prendre le nom de Rohan, sur les peines de
l'ordonnance.
Dans la vision de prendre tous ses avantages, on conseilloit à Chabot
de faire crier cet arrêt à Charenton; c'étoit, je pense, Martinet, un
des avocats; mais Patru s'en moqua. Gaultier eut l'insolence de dire
qu'il falloit aller jusqu'au bout, et que _mors Conradini_ étoit _vita
Caroli_.
On imprima les trois plaidoyers; les deux premiers sont pitoyables;
le troisième, mais qui n'est que de deux pages, est de Patru. Il le
fit si court, parce qu'il n'étoit que pour les parents. Un homme qui
eût voulu faire claquer son fouet eût plaidé comme si les autres
n'eussent point parlé, car il étoit bien assuré qu'ils ne se fussent
pas rencontrés à dire les mêmes choses: ainsi, il faut considérer
cette pièce comme présupposant que les autres ont dit tout ce qu'ils
ne dirent point.
Madame de Rohan la mère s'en tint là, et poursuivit l'instance de la
donation, car avant qu'elle eût recouvré Tancrède elle avoit commencé
ce procès-là pour faire révoquer la donation qu'elle avoit faite à sa
fille. Elle perdit encore sa cause, car il étoit évident qu'elle ne
vouloit avoir du bien que pour en disposer en faveur de ce garçon. Se
voyant déboutée de toutes ses prétentions, elle se retira à
Romorantin, dont elle demanda à la cour la capitainerie, et cela pour
épargner quelque chose pour son fils.
L'année suivante, le nouveau duc de Rohan voulut présider aux Etats de
Bretagne: pour cet effet il fit un voyage dans la province tant pour
se faire reconnoître que pour s'acquérir des amis; il alla aussi en
Saintonge, où il se battit contre un gentilhomme huguenot et marié,
qu'on appeloit pourtant le chevalier de La Chaise[85], pour le
distinguer de ses frères. Il avoit été nourri page de feu M. de Rohan.
En une compagnie, il soutint hautement le parti de madame de Rohan la
mère et de Tancrède. Chabot sut cela, et assez vilainement acheta une
dette contre cet homme, et pour s'en venger envoya saisir tous ses
bestiaux. Le chevalier s'en voulut ressentir, et M. de Chabot ayant
passé à Saintes, il lui fit porter parole. Chabot la reçut, et alla au
rendez-vous, car il avoit bien besoin de se mettre un peu en
réputation. Il blessa le chevalier légèrement à la main; mais les deux
seconds, qui étoient de braves gens, se tuèrent tous deux. J'ai ouï
dire à d'autres que Chabot avoit seulement prêté main-forte pour faire
saisir la terre de ce gentilhomme.
[85] Parce qu'il avoit été chevalier de Malte.
Chabot vint après à la cour, où, trouvant M. d'Enghien de retour de
Dunkerque, il le supplia de lui témoigner sa bienveillance dans le
démêlé qu'il étoit sur le point d'avoir avec M. de Trimouille. M.
d'Enghien lui répondit: «Dans vos affaires particulières, je vous
servirai toujours comme j'ai fait, mais je ne le puis ni ne le dois,
quand vous vous attaquerez à mes parents; au contraire, je les saurois
bien maintenir.» Sa grand'mère étoit de la Trimouille. Depuis, cette
affaire s'accommoda, et en 1647 M. de Rohan présida. M. de La
Trimouille prétend avoir donné cela à la prière de M. d'Enghien; car
il étoit de fort grande importance à M. de Rohan de présider cette
année-là: mais il n'y eut pas toute la satisfaction imaginable; car,
comme il fut question de députer à l'ordinaire, pour apporter le
cahier à la cour, on trouva bon de faire faire le compliment qu'on
devoit à la Reine, en qualité de gouvernante, par celui qui seroit
député. Cossé, cadet de Brissac, voulut avoir cet emploi, et lui fit
demander sa voix de la part du maréchal de La Meilleraie, à qui il
avoit obligation; car le maréchal, à la prière de M. le Prince,
l'avoit été recevoir à une demi-lieue hors la ville (c'étoit à
Nantes), et avoit fait tirer le canon. Depuis, il avoit fort bien
vécu avec lui. M. de Rohan, au lieu de dire qu'il accordoit tout à la
prière de M. le maréchal, demanda vingt-quatre heures. Le maréchal
crut que durant ce temps-là il vouloit cabaler contre Cossé. Il lui
envoya Marigny-Malnoë, sur l'heure du dîner, qui aigrit un peu les
choses, car il pressa fort, selon l'ordre qu'il avoit, de demander à
M. de Rohan sa voix sur-le-champ, qui ne la voulut point donner. Le
maréchal, dès l'après-dînée, fit présider Cossé sur une prétention mal
fondée que ceux de Brissac ont renouvelée.
Depuis le support du maréchal, M. de Rohan n'eut ni l'esprit ni le
coeur d'aller se présenter seul à la porte des Etats, pour, s'il étoit
refusé, prendre la poste et venir faire ses plaintes à la cour. Non
content de cela, le maréchal le chassa de Nantes. Madame de Rohan lui
chanta pouille, et lui dit qu'il maltraitoit une personne d'une maison
où c'est tout ce qu'il auroit pu prétendre que d'y être page. Le
marquis d'Asserac, si je ne me trompe, et un autre accompagnoient
madame de Rohan: c'étoient des braves, des gladiateurs. Asserac pensa
dire que s'il n'étoit maréchal de France, il étoit du bois dont on les
faisoit. «Vous avez raison, lui répondit le maréchal, quand on en fera
de bois, je crois que vous le serez.»