La galanterie qui a fait le plus de bruit, c'est celle qu'elle fit

avec M. de Candale; il n'étoit pas bien fait de sa personne, mais il

avoit beaucoup d'esprit et étoit fort agréable: ce n'étoit ni un brave

ni un grand capitaine. Madame de Rohan étoit très-jolie, et avoit

quelque chose de fort mignon; d'ailleurs née à l'amour plus que

personne du monde, et qui disoit les choses fort plaisamment. M. de

Saint-Luc en étoit en possession, quand M. de Candale vint à la cour.

La grandeur du père faisoit qu'on le regardoit comme une illustre

conquête: elle lui fit toutes les avances imaginables. Lorsqu'il fut

marié, elle le brouilla avec sa femme, et fut cause qu'il se démaria.

Sa femme lui offrit le congrès, il ne voulut pas l'accepter; ensuite

madame de Rohan lui fit changer de religion. Il y avoit souvent noise

entre eux, et quand il fut revenu à l'Église romaine, il dit à madame

Pilou: «Qu'il n'y avoit point de mauvais offices que madame de Rohan

ne lui eût rendus. Elle m'a mis mal, disoit-il, avec le Roi, avec mon

père et avec Dieu, et m'a fait mille infidélités; cependant je ne m'en

saurois guérir.» Il laissa tout son bien à mademoiselle de Rohan,

aujourd'hui madame de Rohan, qui ne le voulut point accepter. Guitaut,

depuis capitaine des gardes de la Reine-mère, vengea M. de Saint-Luc,

à qui il avoit été, car il coucha avec elle, et puis la battit bien

serré dans un démêlé qu'ils eurent ensemble. Madame Pilou lui débaucha

feu d'Aumont, cadet du maréchal d'aujourd'hui, et le maria; elle lui

débaucha aussi Miossens, mais madame de Rohan n'en a rien su, et elle

le maria comme l'autre. Un jour elle égratigna Miossens, car, ayant

appris qu'il avoit été au bal au Louvre, au sortir de chez elle,

quoiqu'elle le lui eût défendu, elle l'alla battre et égratigner dans

son lit. De dépit, il entendit à la proposition que madame Pilou lui

fit.

Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, comme des ambassadeurs

d'Angleterre lui eussent demandé: «Qui est cette dame-là? (C'étoit

madame de Rohan.)--C'est le docteur, répondit-il, qui a converti M. de

Candale;» car, pour fortifier le parti des Huguenots, elle fit changer

de religion à M. de Candale, qui n'y demeura guère. Théophile fit une

épigramme sur cela, qui est dans le _Cabinet satirique_. L'épigramme

qui dit:

Sigismonde est la plus gourmande, etc.,

est faite aussi pour elle: elle n'est pas imprimée.

M. de Candale avoit amené deux ou trois capelets de Venise à Paris;

lui et Ruvigny en trouvèrent une fois un couché avec une g.... dans la

Place Royale. Ruvigny lui dit: «Je te donne un écu d'or si tu la veux

baiser, demain, en plein midi, dans la place.» Il le promit, et, comme

il étoit après, M. de Candale et Ruvigny et quelques autres firent

exprès un grand bruit: toutes les dames mirent la tête à la fenêtre et

virent ce beau spectacle.

Avant que de passer plus avant, je dirai ce que j'ai appris pour

preuve de ce que je viens de dire. M. de Rohan étoit dans Maubeuge

avec dix mille hommes, à la vérité il lui manquoit quelque chose. Le

cardinal Infant se va mettre devant la ville. Le cardinal de La

Valette s'avançoit (c'étoit à cause de lui que son frère avoit de

l'emploi). L'Espagnol lève le siége. Candale et Gassion viennent

trouver La Valette; il veut les renvoyer dans la ville: Gassion se

hasarde et est défait; depuis il y entra peu accompagné; mais jamais

on ne put persuader à Candale d'y aller, à cause d'un pont que les

ennemis avoient fortifié et d'un petit camp d'environ deux mille

hommes qu'ils avoient entre nous et Maubeuge. Candale fit le malade,

et ce fut en vain que le cardinal marcha avec trois à quatre mille

hommes, afin que Candale pût se jeter dedans; l'autre répondit qu'il

avoit le frisson. Ruvigny, qui voyoit que le cardinal enrageoit, en

parla à Candale, qu'il connoissoit fort: cela ne servit de rien. Le

cardinal, pour faire voir que la marche étoit bien faite, voulut

pousser plus avant, et alla à une lieue de la ville, où Turenne se

joignit à lui, et il eût défait les deux mille hommes des ennemis,

sans que Candale pria qu'on ne lui fît pas cette honte. Huit cents de

ces deux mille hommes se noyèrent de peur.

Pour revenir à madame de Rohan, un soir qu'elle retournoit du bal,

elle rencontra des voleurs; aussitôt elle mit la main à ses perles. Un

de ces galants hommes, pour lui faire lâcher prise, la voulut prendre

par l'endroit que d'ordinaire les femmes défendent le plus

soigneusement; mais il avoit affaire à une maîtresse mouche: «Pour

cela, lui dit-elle, vous ne l'emporterez pas, mais vous emporteriez

mes perles[62].» Durant cette contestation il vint du monde, et elle

ne fut point volée.

[62] J'ai ouï dire à d'autres que c'est une madame de Rupierre

qui a dit cela. (T.)

Un jour la duchesse d'Halluin[63], fille de la marquise de Menelaye,

soeur du père de Gondy, se rencontra avec elle à la porte du cabinet

de la Reine, et comme elle la pressoit fort pour entrer la première,

madame de Rohan se retira bien loin en disant: «A Dieu ne plaise que,

n'ayant ni verge ni bâton, j'aille me frotter à une personne armée.»

Car cette femme toute contrefaite avoit un corps de fer; et puis elle

avoit été femme de M. de Candale, et s'étoit démariée d'avec lui. On

dit qu'un jour d'Halluin, depuis monsieur le maréchal de Schomberg,

demanda à M. de Candale pourquoi il s'étoit démarié: «C'est, dit-il,

que madame couchoit avec tel et tel de mes gens.» M. d'Halluin s'en

voulut fâcher: «Tout beau, dit-il, tout cela est sur mon compte, vous

n'y avez rien à dire.»

[63] Première femme de M. de Schomberg. Ce d'Halluin n'étoit pas

trop en réputation de bravoure. «On me fait tort, dit-il, je le

ferai voir à la première occasion.» Il défit les Espagnols à

Leucate en 1636, et fut fait maréchal de France. (T.)

Il y avoit chez M. de Bellegarde la peinture d'un... pétrifié, et un

sonnet au-dessous qu'Yvrande avoit fait; il est dans le _Cabinet

satirique_. Madame de Rohan mit la main devant ses yeux pour ne pas

voir la peinture; mais par-dessous elle lisoit les vers en disant:

«Fi! fi!»

Quelque benêt, la consolant de la mort de M. de Soubise, dont elle ne

se tourmentoit guère, lui dit une stance de Théophile, où il y a:

Et dans les noirs flots de l'oubli,

Où la Parque l'a fait descendre,

Ne fût-il mort que d'aujourd'hui,

Il est aussi mort qu'Alexandre.

Elle acheva la stance en l'interrompant:

_Et me touche aussi peu que lui._

Il y a:

_Et te touche_, etc.

Madame de Rohan a eu toujours la vision de se faire battre par ses

galants; on dit qu'elle aimoit cela, et on tombe d'accord que M. de

Candale et Miossens[64] l'ont battue plus d'une fois. Voici ce que

j'ai ouï conter de plus plaisant de M. de Candale et d'elle. «Deux

autres seigneurs et deux autres dames, dont je n'ai pu savoir le nom,

avoient fait société avec eux, et une fois la semaine ils faisoient

tour-à-tour comme des noces d'une de ces dames avec son galant. Un

jour qu'ils étoient allés à Gentilly, M. de Candale et madame de Rohan

se séparèrent des autres et entrèrent dans une espèce de grotte.

Quelques grands écoliers qui étoient allés se promener dans la même

maison les aperçurent en une posture assez déshonnête: ils la

voulurent traiter de _gourgandine_, et M. de Candale, n'ayant point le

cordon bleu, ne pouvoit leur persuader qu'il fût ce qu'il étoit. On

n'a jamais su au vrai ce qui en étoit arrivé; et, pour faire le conte

bon, on disoit qu'elle y avoit passé, mais qu'elle n'en avoit point

voulu faire de bruit. Cette femme, en un pays où l'adultère eût été

permis, eût été une femme fort raisonnable; car on dit, comme elle

s'en vante, qu'elle ne s'est jamais donnée qu'à d'honnêtes gens;

qu'elle n'en a jamais eu qu'un à la fois, et qu'elle a quitté toutes

ses amourettes et tous ses plaisirs quand les affaires de son mari

l'ont requis. Elle a cabalé pour lui et l'a suivi en Languedoc et à

Venise, sans aucune peine.»

[64] Miossens lui coûte deux cent mille écus. Miossens prit un

suisse; il étoit alors bien gredin: madame Pilou lui dit: «Quelle

insolence! un suisse pour garder trois escabelles!--Cela a bon

air, répondit-il: quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde

quelque chose: on le croira.» (T.)

Madame et mademoiselle de Rohan et M. de Candale étoient à Venise

quand madame de Rohan se sentit grosse. Elle fit si bien qu'elle eut

permission de venir à Paris; car elle cacha cette grossesse, comme

vous verrez par la suite; et il y a toutes les apparences du monde que

son mari ne lui touchoit pas, autrement elle ne se fût pas mise en

peine de cela. Ce n'est pas qu'il s'en souciât autrement, car

Haute-Fontaine ayant voulu sonder s'il trouveroit bon qu'on lui parlât

des comportements de sa femme, il lui fit sentir que cela ne lui

plairoit pas.

A Paris, madame de Rohan se tenoit presque toujours au lit. M. de

Candale, qui étoit aussi revenu, étoit toujours auprès d'elle: elle

envoyoit mademoiselle de Rohan sans cesse se promener avec Rachel, sa

femme-de-chambre. Madame de Rohan, étant accouchée, l'enfant fut porté

chez une madame Milet, sage-femme, après avoir été baptisé à

Saint-Paul, et nommé Tancrède le Bon, du nom d'un valet-de-chambre de

M. de Candale.

Or, dès Venise, Ruvigny, fils de Ruvigny qui commandoit sous M. de

Sully, dans la Bastille, étant comme domestique de la maison, et y

trouvant une grande licence, à cause de M. de Candale, se mit à

badiner avec mademoiselle de Rohan, qui n'avoit alors que douze ans.

.... Mais aux âmes bien nées,

La vertu n'attend pas le nombre des années[65].

Cela dura jusqu'à l'âge de quinze ans, qu'à Paris il en eut tout ce

qu'il voulut. Ruvigny étoit rousseau, mais la familiarité est une

étrange chose; puis il étoit en réputation de brave. Il s'étoit trouvé

par hasard à Venise, cherchant la guerre; il étoit allé à Mantoue; là,

Plassac, frère de Saint-Prueil, brave garçon, mais qui, avant de

mettre l'épée à la main, avoit un tremblement de tout le corps, eut

querelle. Ruvigny le servit et eut affaire à Bois-d'Almais, un

bravissime, qui avoit disputé la faveur de M. Puy-Laurens[66]; Ruvigny

le tua, mais il reçut un grand coup d'épée au côté. M. de Mantoue, qui

avoit logé tous les cavaliers françois dans son palais, par

bienséance, pria le blessé de se faire porter dans une maison de la

ville; mais il lui envoya son chirurgien. Il y avoit alors des

comédiens à Mantoue. Vis-à-vis de cette maison logeoit le _Pantalon_

de cette troupe, dont la femme étoit fort jolie et de fort bonne

composition. De son lit, Ruvigny la voyoit à la fenêtre. Dès qu'il put

sortir, il y alla: dans trois jours l'affaire fut conclue, et ils en

vinrent aux prises. Ruvigny fut malade trois mois de cette folie.

Guéri, M. de Candale le fit aller à Venise pour faire une compagnie de

chevau-légers: cela fut cause qu'il ne se trouva pas au siége de

Mantoue.

[65] Vers du _Cid_. (T.)

[66] Bois d'Almais, ou Bois d'Annemets, comme on le nomme le plus

souvent, est l'auteur des _Mémoires d'un favori de M. le duc

d'Orléans_. On verra plus bas, à l'article _Ruqueville_, que Bois

d'Annemets étoit frère de ce dernier. Les _Mémoires d'un favori_

sont assez rares, et d'autant plus recherchés qu'ils n'ont pas

été reproduits dans la Collection des Mémoires relatifs à

l'histoire de France. Goulas, gentilhomme ordinaire de Gaston,

duc d'Orléans, a fait connoître dans ses Mémoires restés

manuscrits, le duel dans lequel succomba l'auteur des Mémoires

d'un favori. Cet événement eut lieu en 1627. (_Voyez_ un fragment

de ces Mémoires cité dans la _Bibliothèque historique_ du P.

Lelong, sous le no 21395, t. 2, p. 449.)

Il ne mettoit pas mademoiselle de Rohan en danger de devenir grosse.

Regardez quelle bonne fortune il avoit là! Soigneux de la réputation

de la belle, il prenoit garde à tout; et il fut long-temps sans qu'on

se doutât de rien, à cause, comme j'ai dit, qu'il étoit en quelque

sorte de la maison. L'été, il alloit à l'armée par honneur; cela le

faisoit enrager d'être obligé de quitter. Ce commerce dura près de

neuf ans.

Cette Rachel, dont nous avons parlé, s'étoit doutée de la grossesse de

madame de Rohan, et long-temps après elle découvrit que l'enfant avoit

été mené en Normandie, auprès de Caudebec, chez un nommé La Mestairie,

père du maître d'hôtel de madame de Rohan. Mademoiselle de Rohan en

parle à Ruvigny, qui, sous des noms empruntés, consulte l'affaire: il

trouve qu'étant né _constant le mariage_, il seroit reconnu si on

avoit la hardiesse de le montrer. Il lui dit que si elle veut

l'envoyer aux Indes, il en prendra le soin; après il communique la

chose à Barrière[67], leur ami commun, qui avoit une compagnie au

régiment de la marine, et ce régiment étoit en garnison vers Caudebec.

Ruvigny lui donne trois hommes affidés, mais qui pourtant ne savoient

point qui étoit cet enfant: il prend, avec cela, quelques soldats; ils

enfoncent la porte de la maison, et enlèvent Tancrède, âgé alors de

sept ans. On le mène en Hollande. Là, Souvetat, frère de Barrière,

capitaine d'infanterie au service des États, le reçoit et le met en

pension comme un petit garçon de basse naissance. Je mettrai

l'histoire de Tancrède[68] tout de suite. Quelques années après,

mademoiselle de Rohan fut si étourdie qu'elle conta cette histoire à

M. de Thou, comme pour lui en demander conseil. Il se moqua de la

frayeur qu'elle en avoit, et cela fut cause que sur la fin elle

négligea de payer sa pension, bien loin de l'envoyer aux Indes. M. de

Thou, qui ne taisoit que ce qu'il ne savoit pas, l'alla, dès le jour

même, conter à madame de Montbazon, qui y avoit intérêt à cause de la

maison de Rohan, dont étoit M. de Montbazon. Barrière y étant allé:

«Ah! petit _Menin_, lui dit-elle (tout le monde l'appeloit ainsi),

vous faites bien le fin!» et lui conta tout. Il le nia. «Je le sais,

dit-elle, de M. de Thou, à qui mademoiselle de Rohan l'a dit.»

Barrière rapporte cela à Ruvigny, qui en gronda fort mademoiselle de

Rohan. M. de Thou ne lui voulut jamais avouer; mais elle le lui avoua.

Ce _Saint-Jean-Bouche-d'Or_ ne se contenta pas de cela; il le dit à

plusieurs personnes et même à la Reine. Ainsi cela vint à madame de

Lansac, qui le dit à madame de Rohan, quand sa fille fut mariée avec

Chabot. M. de Candale donna à madame de Rohan, par son testament, ce

qu'il put.

[67] Gentilhomme devers le Bordelais, frère de madame de

Flavacour, ci-devant Saint-Louis, fille d'honneur d'Anne

d'Autriche. (T.)

[68] Il a été publié à Liége, en 1767, une Histoire de Tancrède

de Rohan avec quelques autres pièces. (_Bibliothèque historique

de la France_, no 32051, t. 3. p. 181)

Revenons à mademoiselle de Rohan. Le mépris avec lequel elle traitoit

sa mère l'avoit mise en une telle réputation de vertu qu'on croyoit

que c'étoit la pruderie incarnée. Pour une petite personne, on n'en

pouvoit guère trouver une plus belle avant la petite-vérole. Elle

étoit fière; elle étoit riche; elle étoit d'une maison alliée avec

toutes les maisons souveraines de l'Europe. Cela éblouissoit les gens.

On la prenoit fort pour une autre, et jamais personne n'a eu de la

réputation à meilleur marché; car elle a l'esprit grossier, et ce

n'étoit à proprement parler que de la morgue. Le premier avec qui on

proposa de la marier, ce fut M. de Bouillon; mais elle tenoit cela

au-dessous d'elle.

Comme M. le comte de Soissons étoit à Sedan, on lui parla d'épouser

mademoiselle de Rohan; que c'étoit le moyen, disoit-on, de grossir son

parti, en y attirant M. de Rohan, et peut-être ensuite les huguenots.

En effet, M. le comte envoya un gentilhomme, nommé Mézière, à Paris,

qui avoit ordre d'aller d'abord chez madame de Rohan, et de lui dire

que M. le comte vouloit s'approcher d'elle, le plus près qu'il lui

seroit possible, et autres termes semblables, qui faisoient assez

entendre la chose; mais il n'alla chez madame de Rohan qu'après avoir

été partout où il avoit affaire, de sorte qu'étant pressé de partir,

on n'eut pas le temps de rien traiter avec lui. On proposa la chose à

M. le duc de Rohan, qui, alors, s'étoit retiré à Genève, sans

expliquer si sa fille se feroit catholique ou non. Il en étoit ravi,

et alloit pour faire que le duc de Weimar se joignît à M. le comte,

quand au combat de Rheinfelden il fut blessé, comme j'ai dit, et

mourut.

Le mécontentement de M. de Rohan venoit de ce qu'ayant demandé des

dragons que Ruvigny devoit commander, on les lui refusa, et que faute

de vingt mille écus on laissa périr ses troupes dans la Valteline. Le

père Joseph et Bullion, qui ne vouloient point que le cardinal de

Richelieu le mît dans le conseil, comme il en avoit le dessein, lui

firent ce vilain tour. Mademoiselle de Rohan ne voulut point entendre

à l'aîné de Nemours; elle prétendoit à plus que cela: d'un autre côté,

M. de Nemours alla prier mademoiselle de Rambouillet de savoir, par le

moyen de madame d'Aiguillon, si le cardinal, qui avoit témoigné avoir

quelque intention de faire ce mariage, le vouloit faire simplement

pour le marier avantageusement ou pour quelque intérêt d'État; et,

ayant été assuré qu'il n'y avoit nulle politique à cela, il ne s'y

échauffa pas autrement. Elle disoit, en ce temps-là, que M. de

Longueville, qui étoit demeuré veuf, étoit son pis-aller: elle

prétendoit au duc de Weimar. Depuis la petite-vérole, qui ne l'a point

embellie, on parla encore de M. de Nemours. Chabot étoit déjà fort

bien avec elle, mais cela n'avoit pas éclaté.

Jusques à un an après la naissance du Roi, personne n'avoit eu aucun

soupçon de mademoiselle de Rohan. Sillon, en prose, Gombauld et

autres, en vers, se tuoient de chanter sa vertu.

Le premier qui se douta de la galanterie de Ruvigny, ce fut M. de

Cinq-Mars, depuis M. le Grand. Madame d'Effiat lui ayant fait un si

grand affront que de croire qu'il vouloit épouser Marion de l'Orme, et

d'avoir eu des défenses du parlement, il sortit de chez elle et alla

loger avec Ruvigny, vers la Culture-Sainte-Catherine. Presque toutes

les nuits, il alloit donner la sérénade à Marion. Il remarqua que

Ruvigny s'échappoit souvent, et que, quoiqu'il ne fût revenu qu'à une

heure après minuit, il sortoit pourtant à sept heures du matin, et

étoit toujours ajusté. Si c'étoit pour la mère, disoit-il en lui-même,

car il savoit bien où il alloit, souffriroit-il que Jerzé[69] fût son

galant tout publiquement; il en conclut donc que c'étoit pour la

fille, et, pour s'en éclaircir, il dit un jour à Ruvigny: «J'ai pensé

donner tantôt un soufflet à un homme pour l'amour de toi; il disoit

des sottises de toi et de mademoiselle de Rohan.» Ruvigny, qui vit où

cela alloit, lui répondit: «Tu aurois fait une grande folie; cela

auroit fait bien du bruit pour une chose si éloignée de toute

apparence.» Ensuite il lui dit qu'on ne lui faisoit point de plaisir

de lui parler de cela; aussi Cinq-Mars ne lui en parla-t-il jamais

depuis.

[69] René Du Plessis de La Roche Picmer, comte de Jerzé,

personnage singulier, qui, en 1649, fit semblant d'être amoureux

d'Anne d'Autriche. On l'exila, et il termina ses jours d'une

manière très-malheureuse. Ayant obtenu en 1672 la permission de

servir comme volontaire, il fut tué par une de nos sentinelles

qui n'entendit pas sa réponse. Ce nom est écrit dans les Mémoires

du temps _Jerzé_, _Jerzay_ et _Jarzay_.

Jersé, quand il se vit galant, établi et bien payé de la mère, en sema

quelque bruit; car il trouvoit toujours en sortant le soir, bien tard,

un laquais de Ruvigny, et ce laquais lui disoit: «Mon maître est

là-haut.» Il savoit bien que ce n'étoit pas avec la mère; il se douta

aussitôt de quelque chose. La mère s'en doutoit aussi: les laquais de

Ruvigny répondoient franchement, car il ne leur disoit rien de peur

qu'ils ne causassent.

Un idiot d'ambassadeur de Hollande nommé Languerac dit un jour

naïvement à mademoiselle de Rohan: «Mademoiselle, n'avez-vous point

perdu votre pucelage?--Hélas! monsieur, dit la mère, elle est si

négligente qu'elle pourroit bien l'avoir laissé quelque part avec ses

coiffes.»

Enfin, comme toutes choses ont un terme, mademoiselle de Rohan ne s'en

voulut pas tenir à Ruvigny seul: elle aimoit à danser; il n'étoit

nullement homme de bal, ni de grande naissance, ni d'un air fort

galant. Le prince d'Enrichemont, aujourd'hui M. de Sully, y mena

Chabot, son parent et parent de madame de Rohan. Sous prétexte de

danser avec elle, car il dansoit fort bien, il venoit quelquefois chez

elle le matin. Ruvigny, averti de tout par Jeanneton, la

femme-de-chambre, qui n'avoit été en aucune sorte de la confidence que

depuis que Chabot commençoit à en conter à mademoiselle de Rohan,

encore ne savoit-elle point que sa maîtresse eût été éprise de

Ruvigny, mais elle croyoit seulement que ce qu'il en faisoit étoit

pour empêcher qu'elle ne fît une sottise; Ruvigny, voyant que la chose

alloit trop avant, lui en dit son avis plusieurs fois. Enfin, elle lui

promit de chasser Chabot dans quinze jours: au bout de ce temps-là,

c'étoit à recommencer[70]. «Mais, mademoiselle, lui disoit-il, je ne

veux point vous obliger à m'aimer toujours, avouez-moi l'affaire; je

ne veux seulement que ne point passer pour votre dupe.--Ah!

répondit-elle, voulez-vous qu'il sache l'avantage que vous avez sur

moi? il le saura si je le fais retirer, car il dira que je n'ai osé à

vos yeux en aimer un autre: mais donnez-moi encore deux mois.--Bien,

dit-il.» Et pour passer ce temps-là avec moins de chagrin, il s'en

alla en Angleterre voir le comte de Southampton, qui avoit épousé

madame de la Maison-Fort, sa soeur[71]. Le prétexte fut le duel de

Paluau, aujourd'hui le maréchal de Clérambault, qu'il avoit servi

contre Gassion, car le cardinal de Richelieu l'avoit trouvé fort

mauvais. Au retour, il apporta des bagues de cornaline fort jolies.

Mademoiselle de Rohan en prit une; mais il ne la trouva point

convertie, au contraire. A quelque temps de là, il sut par le moyen de

Jeanneton qu'elle avoit donné cette bague à Chabot.

[70] Dans le mal au coeur qu'avoit Ruvigny ne se souciant plus

tant de mademoiselle de Rohan, il voulut débaucher Jeanneton, qui

étoit jolie, et lui dit si elle ne feroit pas bien ce que sa

maîtresse avoit fait, et qu'il le lui feroit, si non voir, du

moins entendre. Elle le lui promit. Le lendemain, comme il

entroit à sept heures du matin dans la chambre de mademoiselle de

Rohan, les fenêtres étant fermées, il se fit suivre par cette

fille, qui, pieds-nus, se glissa dans un coin. Ruvigny fit des

reproches à mademoiselle de Rohan de sa légèreté, et lui dit

qu'après ce qui s'étoit passé entré eux, etc., etc. Jeanneton fut

persuadée de la sottise de sa maîtresse; mais pour cela n'en

voulut pas faire une. (T.)

[71] La soeur de Ruvigny étoit une fort belle personne: elle fut

mariée, en premières noces, avec un gentilhomme du Perche, nommé

La Maisonfort. Cet homme s'enivra de son tonneau, et de telle

sorte, que quand on lui dit qu'il y prît garde, il répondit qu'il

falloit mourir d'une belle épée. Il en mourut en effet. La voilà

veuve: c'étoit une coquette prude, je ne crois pas que personne

ait couché avec elle; mais c'étoit _galanterie plénière_.

Saint-Pradil, de la maison de Jussac, en Angoumois, a été le plus

déclaré de tous ses galants: il lui donnoit, fort souvent des

divertissements qu'on appeloit des _Saintes Pradillades_; c'étoit

des promenades où il y avoit les vingt-quatre violons et

collation. Un jour qu'ils revenoient de Saint-Cloud un peu trop

tard, ils versèrent sur le pavé, le long du Cours. Il y avoit

sept femmes dans le carrosse: il crioit: «Madame de la

Maisonfort, où êtes-vous?» Chacune contrefaisoit sa voix, et

disoit: «Me voici;» puis quand il l'avoit tirée, et qu'il voyoit

que ce n'étoit pas elle, il les laissoit là brusquement, et avoit

envie de les jeter dans l'eau. Il ne la trouva que toute la

dernière.

Elle avoit de plaisants accès de dévotion. Au milieu d'une

conversation enjouée, elle s'alloit enfermer dans son cabinet, et

y faisoit une prière; puis elle revenoit.

Un grand seigneur d'Angleterre devint amoureux d'elle à Paris, et

l'épousa. Elle est morte, il y a près de quinze ans, et a laissé

deux filles qui ont été mariées en Angleterre. Elle avoit été

accordée avec le marquis de Mirambeau. (T.)

Un jour il les trouve tous deux jouant aux jonchets; il se met à

jouer, et voit la bague au doigt de Chabot, il lui demande à la voir,

et se la met au doigt. Chabot la lui redemande: «Je vous la rendrai

demain, lui dit-il. J'ai à aller ce soir en compagnie, j'y veux un peu

faire la belle main.» Chabot la redemande par plusieurs fois.

«Voyez-vous, lui répond Ruvigny, je me suis mis dans la tête de ne

vous la rendre que demain.» Enfin, mademoiselle de Rohan la lui

demanda, il la lui rendit. Il se retire: mademoiselle de Rohan lui

envoie son écuyer à minuit pour le prier de venir parler à elle. «Je

serai, répondit-il, demain au point du jour chez elle si elle veut.»

L'écuyer revient lui dire que mademoiselle le viendroit trouver s'il

n'alloit lui parler. Il y va; elle le prie de ne point avoir de démêlé

avec Chabot: il le lui promet. Quelques jours après il rencontre

Chabot sur l'escalier de mademoiselle de Rohan, qui le salue et lui

laisse la droite; lui passe sans le saluer. Chabot fut assez

imprudent pour se plaindre de cela à Barrière, qui étoit son parent.

Ruvigny nia tout à Barrière qui ne se doutoit encore de rien. Mais

mademoiselle de Saint-Louys, sa soeur, alors fille de la Reine, se

doutoit bien de quelque chose.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 3 / 28 段