Le chancelier fut si étourdi, étant garde-des-sceaux, que de faire

ôter la tombe de ce procureur, qui étoit à Saint-Severin ou à

Sainte-Opportune, à cause qu'il y avoit une inscription[43]. Sa femme

s'appelle Fabri[44]; elle a eu beaucoup de bien. Je pense que son père

étoit trésorier de France à Orléans. On dit que le grand-père de Fabri

étoit serrurier, d'où vient la pointe _Fabricando Fabri fimus_[45].

Cette femme n'a jamais été belle, mais elle étoit propre; on en a

médit avec plus d'une personne. Le comte de Clermont de Lodève, qu'on

appeloit en sa jeunesse le marquis de Sessac, se vantoit d'avoir

couché avec elle. Elle a payé le comte de Harcourt assez long-temps.

On a parlé d'un chanoine de Notre-Dame, nommé Thevenin, et il n'y a

pas plus de quatre ou cinq ans qu'il y a eu de la rumeur en ménage

pour un certain maître d'hôtel qui n'étoit pas mal avec elle, sans

compter les moines, car elle est dévote, et les dévotes sont le

partage des _frères frapparts_. C'est une des plus avares femmes du

monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui doivent six

aunes de velours ou de satin, selon la charge qu'ils ont. Le

chancelier de Sillery les recevoit, mais il les rendoit, et pour cela

il y avoit six aunes de chacune de ces étoffes, chez un certain

marchand, qui étoient banales, s'il faut ainsi dire, et qu'on louoit

un écu; car on savoit bien que le chancelier les renverroit. La

chancelière a raffiné sur cela. On dit à l'officier: «Allez-vous-en

chez un tel marchand, et lui payez les six aunes.» Puis quand la somme

est assez grosse, comme elle en tient registre, elle va lever un

ameublement: de là vient qu'on l'appelle _la fripière_[46].

[43] Ce ne fut pas lui, ce fut Séguier, marquis d'O; le premier

président Le Jay, qui étoit alors procureur du roi du Châtelet,

en haine du président Séguier d'alors, oncle du chancelier, en

fit informer. Il étoit mal satisfait de ce président, je ne sais

pourquoi. (T.)

[44] Madeleine Fabri, fille de Jean Fabri, seigneur de Champauzé,

trésorier de l'extraordinaire des guerres.

[45] Je sais de Boileau, greffier de la Grand'Chambre, que le

père de la chancelière a été valet chez feu son grand-père à

quinze écus de gages, c'est-à-dire tout au plus _petit clerico_.

Cependant, à l'imitation de son mari, elle va chercher des aïeux

en Provence. M. de Peiresc s'appeloit Fabri; il prétendoit venir

d'un gentilhomme pisan qui s'établit en Provence durant les

guerres des ducs d'Anjou pour le royaume de Naples; et comme M.

le président Séguier eut les sceaux, Peiresc, qui étoit bien aise

d'avoir sa faveur pour obliger les gens de lettres et de vertu,

avoua le frère de la chancelière, alors maître des requêtes, pour

son parent. Le bonhomme Gassendi en met la descente tout franc

dans la vie de Peiresc. Il le croit, comme il le dit, ou il avoit

ordre de son ami d'en parler ainsi pour la raison que j'ai dite.

(T.)

[46] Je me souviens que le jour de Saint-Joseph, aux Mathurins,

où l'abbé de Cerisy prêchoit, on avoit habillé saint Joseph d'une

robe de M. le chancelier, et la Vierge avoit la cravate de madame

d'Aiguillon.

(T.)

Le cardinal de Richelieu partagea avec lui pour ses filles; il en

maria l'une, et lui laissa marier l'autre. M. de Coislin, parent du

cardinal, petit bossu, mais qui avoit du coeur et étoit de bonne

maison, épousa l'aînée; l'autre fut mariée au prince d'Enrichemont,

fils du marquis de Rosny, aîné de M. de Sully, mais qui étoit mort il

y avoit long-temps. Ce M. d'Enrichemont est une _contemptible_

créature; le bon homme de Sully eut de la peine à s'y résoudre, et

disoit: «Je ne veux point m'allier avec le prince des chicaneurs.» En

quelque occasion le chancelier lui écrivit, et il y avoit en un

endroit: _Afin que la paix soit dans nos familles. «Familles! dit le

bon homme, familles!_ Bon pour lui qui n'est qu'un citadin; mais il

pourroit bien user du terme de _maison_, quand j'y suis compris.» La

chancelière étoit ravie de dire: «Allez savoir comment ma fille la

princesse a passé la nuit.» Avant cela il fut assez fou pour aller

proposer au cardinal, comme si sa femme l'y avoit obligé, de marier sa

fille avec feu M. de Nemours, l'aîné de celui que M. de Beaufort tua.

«Oui, lui répondit le cardinal; en effet, cela seroit fort sortable

que Victor-Amédée de Savoie épousât Charlotte Séguier! dites à Marie

Fabri qu'elle rêve.»

Quelque avide de louange que fût le chancelier, tandis que le cardinal

de Richelieu a vécu, il n'a pas voulu souffrir qu'on le louât, et il

se fit de l'Académie, de peur qu'on ne dît qu'il se vouloit tirer du

pair[47]. Depuis, quand l'abbé de Cerisy[48] se retira à l'Oratoire,

entre autres plaintes que le chancelier fit de lui, il se plaignit

fort de ce qu'il n'avoit pas fait une panse d'_a_ pour lui. Quand La

Chambre, son médecin, voulut mettre au jour son livre du raisonnement

des bêtes[49], il dit au chancelier qu'il doutoit s'il le lui devoit

dédier, de peur que cela ne fît faire des railleries; le chancelier

répondit qu'il se moquoit des railleries. Il avoit autrefois l'abbé de

Cerisy chez lui, La Chambre, qui y est encore, et Esprit[50], tous

trois de l'Académie. Pour être loué il donnoit sur le sceau quelques

pensions, mais il laissoit bien aussi charger ce pauvre sceau, et à

proprement parler, c'étoit le public qui payoit ces beaux esprits.

Esprit se brouilla avec lui, comme nous verrons dans l'histoire de M.

de Laval. Pour La Chambre, il y demeura toujours et est le patron, car

le chancelier, tout dévot qu'il est, est un grand _garçailler_; il

paie ses demoiselles en arrêts, et autres choses semblables; mais

comme il y a quelquefois du mal dans ses chausses, La Chambre, qui le

traite, est fort absolu, et se prévaut un peu de la confidence; il est

atrabilaire.

[47] Bois-Robert dit qu'il avoit proposé au cardinal de faire le

chancelier protecteur, et de se contenter, lui, d'avoir soin de

l'Académie, et que le cardinal, qui prenoit le chancelier pour un

grand faquin, reçut cela si mal, qu'il pensa chasser Bois-Robert.

(T.)

[48] Germain Habert, abbé de Cerisy, de l'Académie françoise,

mort vers 1654. On a de lui diverses poésies dans les Recueils du

temps, une Vie du cardinal de Bérule et quelques autres ouvrages.

[49] _La Connaissance des Bêtes_; Paris, 1648, in-4º.

[50] Jacques Esprit, de l'Académie françoise, mort en 1678. On

lui attribue le livre intitulé _de la Fausseté des vertus

humaines_. Lié avec madame de Sablé et avec le duc de La

Rochefoucauld, il passe pour avoir eu quelque part aux _Maximes_.

C'est une pillauderie épouvantable que celle de ses gens; en voici une

belle preuve. Un jour que les comédiens du Marais jouèrent au

Palais-Royal, le chancelier, qui y étoit, trouva Jodelet, leur fariné,

fort plaisant; il en fut si charmé que, pour tout dire en un mot, il

en devint libéral, et lui fit dire qu'il le vînt trouver le lendemain

et qu'il lui feroit un présent. Jodelet ne manqua pas d'y aller:

d'abord un des valets-de-chambre du chancelier lui vint dire: «J'ai

parlé pour vous à monsieur, monsieur a dessein de vous donner cent

pistoles;» et ajouta à cela: «Vous n'oublierez pas vos bons amis.» Le

fariné lui promit qu'il y en auroit le quart pour lui. Incontinent

après, un autre valet-de-chambre lui fit la même harangue, et Jodelet

lui fit la même promesse; enfin il en vint jusqu'à quatre, car le

chancelier a quatre rançonneurs de gens. Jodelet ensuite fut

introduit, et le chancelier, tout riant, lui demanda: «Que voulez-vous

que je vous donne?--Monseigneur, lui répondit-il, donnez-moi cent

coups de bâton, ce sera vingt-cinq pour chacun de messieurs vos

valets-de-chambre.» _Sa grandeur_ voulut tout savoir, et Jodelet, par

ce moyen, s'exempta de rien donner à personne: ces coquins furent bien

grondés; toutefois leur maître leur laisse continuer leurs

friponneries.

Le chancelier est l'homme du monde qui mange le plus malproprement et

qui a les mains les plus sales; il fait une certaine capilotade, où il

y entre toutes sortes de drogues, et en la faisant il se lave les

mains tout à son aise dans la sauce; il déchire la viande; enfin cela

fait mal au coeur, et quoiqu'il soit payé pour la table des maîtres

des requêtes, il leur fait pourtant assez mauvaise chère. Il se curoit

un jour les dents chez le cardinal avec un couteau; le cardinal s'en

aperçut, et fit signe à Bois-Robert; après il commanda au

maître-d'hôtel de faire épointer tous les couteaux. Bois-Robert, le

plus doucement qu'il put, le dit au chancelier, qui acheta dès le

jour même un cure-dent d'or. Le cardinal voyant le chancelier, qui à

la première rencontre faisoit parade de son cure-dent, dit à

Bois-Robert: «Je gage que vous l'avez dit à M. le chancelier?--Oui,

monseigneur.--L'imprudent poète que vous êtes!»

Ballesdens[51], qui est à lui, et qui a été précepteur du marquis de

Coislin, dit: «Si je fais jamais imprimer mes lettres, où il y a mille

flatteries pour le chancelier, je ferai mettre un _errata_ au bout:

_en telle page ce que j'ai dit n'est pas vrai, en telle page, cela est

faux_, et ainsi du reste.»

[51] Jean Ballesdens, avocat au Parlement, membre de l'Académie

françoise, auteur de quelques ouvrages médiocres. Il aimoit les

anciens livres; on trouve souvent sa signature sur le frontispice

des éditions gothiques de nos vieux poètes.

Le chancelier a l'honneur d'être si sottement glorieux qu'il ne se

_desfule_[52] quasi pour personne. Un jour il n'ôta quasi pas son

chapeau pour M. de Nets[53], évêque d'Orléans; l'autre lui demanda

s'il étoit teigneux; on fit une épigramme sur son incivilité.

Qu'il est dur au salut, ce fat de chancelier!

Cela le fait passer pour un esprit altier,

Vain au-delà de toutes bornes.

Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier,

C'est qu'il craint de montrer ses cornes.

[52] Qu'il ne se _découvre_; du mot _infula_, qui signifie

chaperon dans la basse latinité.

[53] Nicolas de Nets, évêque d'Orléans en 1631, mourut en 1646.

Une fois le chancelier trouva à qui parler. Matarel, avocat, père de

celui qui est dans la Bastille, est parent de la chancelière; cela lui

coûte bien, car il a quitté le palais, et n'a rien fait avec le

chancelier. Il a un fils qui porte le nom d'un prieuré, nommé de

Vannes: c'est un évaporé. Le chancelier lui avoit fait quelque chose;

il alla lui chanter goguettes, qu'il étoit un beau justicier! que lui

et tous ceux qu'il avoit maltraités iroient se jeter aux pieds du roi.

«Vous avez de beaux comptes à rendre à Dieu,» lui dit-il. Là-dessus il

lui parle de toutes ses voleries, des jeux de boule, dont il tiroit

six ou sept écus, plus ou moins, de chacun; du pavé, sur lequel il

avoit tant friponné, du sceau, des boues, etc. Le chancelier lui dit

qu'il le feroit jeter par les fenêtres. «Vous, reprit-il, je vous

poignarderois si vous y aviez songé,» et puis s'en alla. M. de

Meaux[54] que dit, s'il eût été là, il l'eût fait assommer. Il va

trouver M. de Meaux, et lui reproche toutes ses débauches secrètes,

car il savoit tout. Ce cagot a pris à Meaux tout le milieu du cloître

pour son jardin, et a fait couper un bois destiné à la réfection de

l'église, qu'il a fort bien vendu sans en donner un sou au chapitre,

et tout cela comme frère du chancelier. Or, depuis, une fois le

chancelier eut affaire de de Vannes, à cause de feu M. de Sully, avec

qui ce dernier étoit assez bien; mais le chancelier ne voulut jamais

lui parler; il se tint à un bout de la salle, et l'autre à l'autre. Le

Père Matarel faisoit les allées et venues. Le chancelier, tout rogue

qu'il est, salue de Vannes le premier partout où il le voit, pourvu

que ce ne soit pas au conseil.

[54] Dominique Séguier, conseiller clerc au Parlement, doyen de

l'église de Paris, évêque d'Auxerre, puis de Meaux, premier

aumônier du Roi, mourut eu 1659.

JODELET.

On avoit joué _l'Amphitrion_, où, à la fin, Jupiter venoit dans un

nuage avec un grand bruit. Jodelet, comme s'il eût voulu annoncer,

vint aussitôt sur le théâtre: «Si toutes les fois, dit-il aux

spectateurs, qu'on fait un cocu à Paris, on faisoit un aussi grand

bruit, tout le long de l'année on n'entendroit pas Dieu tonner.»

A la création du parlement de Metz, il vendit des barbes pour les

conseillers de ce parlement: c'étoient tous jeunes gens.

Ce même Jodelet dit un jour une plaisante chose à Aubert, des

gabelles, qui fait bâtir un palais auprès des petits comédiens, au

Marais; car comme il lui disoit: «Je ferai mettre des statues dans

cette galerie.--Pensez que vous n'oublierez pas, lui dit Jodelet,

celle de la femme de Loth.--Ma foi! j'en tiens, répondit l'autre; il

m'a donné mon paquet.» Cette statue étoit de sel, et le sel a fait la

fortune d'Aubert. On appelle cette maison l'hôtel _Salé_.

Une fois qu'on avoit joué une pièce dont la scène étoit à Argos, il

dit à la farce: «Monsieur, vous avez été à Argos aujourd'hui; mais

vous n'avez peut-être pas remarqué une singularité de cette ville-là;

c'est qu'il y a une fontaine où Junon, en se baignant tous les ans,

reprend un nouveau pucelage. Ma foi! s'il y en avoit une comme cela

dans le Marais, il faudroit que le bassin en fût bien grand.» L'auteur

de la pièce lui avoit dit cette érudition.

HAUTE-FONTAINE.

Haute-Fontaine étoit fils d'un bourgeois de Paris, huguenot, nommé

Durand, qui s'étoit retiré à Genève à cause de la persécution. Il

avoit un frère aussi qui au commencement avoit grande inclination aux

armes; mais depuis, ayant embrassé les lettres, il fut ministre à

Paris. Celui-ci, qui, au contraire, durant son jeune âge, n'étoit

porté qu'aux lettres, les quitta pour les armes. Il savoit, il étoit

hardi, et avoit l'esprit agréable et plaisant. On en conte trois ou

quatre choses qui le feront voir. Étant à Leyde, encore assez jeune,

il disputa une chaire de philosophie qui vaquoit, contre M. Dumoulin,

un de nos plus célèbres ministres; mais Dumoulin l'emporta.

Haute-Fontaine en eut un tel dépit que, l'ayant trouvé un jour seul en

quelque lieu à l'écart, il lui donna cent coups de poing, et lui

égratigna tout le visage. Puis il afficha ce placard à l'auditoire:

_Petrus Molinæus hodie non leget, quia rem habet cum hospitâ_.

Dumoulin, averti de cela, fut bien empêché, car de n'aller point

dicter, c'étoit autoriser cette médisance, et d'y aller ainsi

égratigné, c'étoit s'exposer à la risée de ses écoliers. Enfin, il

s'avisa d'envoyer quérir un peintre qui mit de la peinture couleur de

chair sur les endroits où il étoit égratigné.

Haute-Fontaine, ayant pris les armes, se mit de la suite de M. de

Béthune, ambassadeur de France à Rome auprès du saint Père. Un jour,

M. de Béthune, peu accompagné, rencontra l'ambassadeur d'Espagne avec

une grande suite; Haute-Fontaine, craignant que les Espagnols ne

prissent le haut du pavé, si on ne les étonnoit par quelque bravoure

extraordinaire, sans en demander avis à personne, prit sa course,

l'épée à la main, criant à haute voix: _Place, place à l'ambassadeur

de France!_ Les Espagnols surpris passèrent du côté de main gauche,

disant entre eux que les François étoient fous. Cette action plut

extrêmement à Henri IV, et il ne se pouvoit lasser d'en rire et de la

louer.

Un jour, passant en Angleterre dans un petit vaisseau anglois, il

donna un soufflet au capitaine en présence de tous ses gens, parce

qu'il disoit des sottises du roi de France: au même moment il arrache

une mèche à un soldat, et fait si bien qu'il gagne la chambre aux

poudres; quand il fut là, il leur crie qu'il va mettre le feu aux

poudres, si on ne le mène à Calais, et qu'il ne sortira point d'où il

est qu'il ne soit assuré qu'on a reçu autant de François qu'il y a

d'Anglois sur le vaisseau. Il épouvanta tellement ces gens-là qu'ils

firent tout ce qu'il vouloit.

Haute-Fontaine ensuite fut gouverneur de MM. de Rohan. Durant le

carême ils se trouvèrent à Milan. On ne vouloit point leur donner de

viande sans permission de l'archevêque, qui étoit fort sévère en

pareilles choses. Haute-Fontaine entreprit pourtant d'en venir à

bout. Il va trouver l'archevêque et lui dit d'un ton dolent qu'il

avoit une étrange infirmité; qu'à la seule vue du poisson, tout son

sang se tournoit, qu'il pâlissoit, frémissoit, tomboit en foiblesse;

que c'étoit une antipathie naturelle qu'il n'avoit jamais pu

surmonter. L'archevêque en eut pitié, et lui accorda la dispense.

Comme il fut question de l'écrire, il ajouta qu'il avoit encore une

autre incommodité bien plus grande que la première; c'est qu'il étoit

travaillé d'une faim canine qui l'obligeoit à manger autant que trois;

que, pour cacher cette maladie, quand il étoit hors de chez lui, il

demandoit toujours à manger pour lui et pour deux autres, et payoit

comme pour trois. Il lui allégua sans doute l'exemple de cet évêque

dont il est parlé dans la Vie de M. de Thou, qui ne pouvoit vivre s'il

ne mangeoit amplement sept ou huit fois par jour; tant il y a, qu'il

parla si bien et si sérieusement que le bon archevêque le crut, et mit

dans la dispense qu'on lui donnât de la viande pour lui et pour deux

de ses compagnons. Ainsi, MM. de Rohan et de Soubise, qui apparemment

étoient là incognito, firent le carême bien à leur aise.

On dit encore qu'en une hôtellerie en France il battit cinq ou six

sergents ou recors, qui faisoient un bruit de diable, et vouloient

mener quelqu'un en prison: les sergents firent leur plainte devant le

juge du lieu. Ceux qui voyageoient avec Haute-Fontaine le grondèrent

de ce qu'il les avoit ainsi embarrassés; mais il leur dit qu'il y

donneroit bon ordre. Il fut donc trouver le juge avec eux; et, après

lui avoir fait cent contes, il le pria de les expédier et de lui

permettre de plaider lui-même sa cause. Haute-Fontaine, en plaidant,

fit tant de différentes interrogations à ces sergents, et les tourna

de tant de côtés, qu'il les confondit tous l'un après l'autre, à un

près, qui n'avoit point encore parlé, auquel s'adressant: «Et vous,

lui dit-il, soutenez-vous aussi que je vous aie battu?--Non, dit le

sergent, parce que, incontinent que vous me menaçâtes, je _sorta_.--Il

est vrai, monsieur, répliqua Haute-Fontaine, il _sorta_ tout aussitôt,

mais incontinent après il _rentrit_.» Le juge se prit à rire, et mit

les parties hors de cour et de procès.

MESDAMES DE ROHAN.

Madame de Rohan[55], mère du premier duc de Rohan[56], qui a tant fait

parler de lui, étoit de la maison de Lusignan, d'une branche qui

portoit le nom de Parthenay. C'était une femme de vertu, mais un peu

visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de Brèves et elle se

trouvoient ensemble, ils conquêtoient tout l'empire du Turc[57]. Elle

ne vouloit point que son fils fût duc, et disoit le cri d'armes de

Rohan:

Roi, je ne puis,

Duc, je ne daigne,

Rohan je suis.

[55] Catherine de Parthenay-Soubise, femme de René, deuxième du

nom, vicomte de Rohan.

[56] Henri, deuxième du nom, premier duc de Rohan, auteur des

_Mémoires_ publiés sous ce nom; né le 21 août 1579, mort le 13

avril 1638.

[57] Ce M. de Brèves, à ce qu'on dit, appela le pape _le grand

Turc des chrétiens_. Il cria: _Alla_, en mourant, et sans Gédoin,

le Turc, qui croyoit en Notre Seigneur comme lui, il ne se fût

jamais confessé; mais Gédoin lui dit qu'il le falloit faire par

politique. (T.)

Elle avoit de l'esprit et a écrit une pièce contre Henri IV, de qui

elle n'étoit pas satisfaite je ne sais pourquoi, où elle le déchire en

termes équivoques, _Comme ce prince n'a rien d'humain, etc._ Elle a

été de plusieurs cabales contre lui.

Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde: il falloit que le

dîner fût toujours prêt sur table à midi; puis quand on le lui avoit

dit, elle commençoit à écrire, si elle avoit à écrire, ou à parler

d'affaires; bref, à faire quelque chose jusqu'à trois heures sonnées:

alors on réchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et on dînoit. Ses

gens, faits à cela, alloient en ville après qu'on avoit servi sur

table. C'étoit une grande rêveuse. Un jour elle alla pour voir M.

Deslandes, doyen du parlement; madame Des Loges étoit avec elle, et en

attendant qu'il revînt du Palais, elle se mit à travailler et à rêver

en travaillant; elle s'imagine qu'elle est chez elle, et quand on lui

vint dire que M. Deslandes arrivoit: «Hé, vraiment, dit-elle, il vient

bien à propos. Hé! monsieur, que je suis aise de vous voir! Hé! quelle

heure est-il? Il faut, puisque vous voilà, que nous dînions

ensemble.--Madame, vous me faites trop d'honneur,» dit le bon homme,

qui aussitôt envoya à la rôtisserie. Enfin on sert, elle regarde sur

la table. «Mais, mon bon ami, vous ferez méchante chère aujourd'hui.»

Madame Des Loges, eut peur qu'elle ne continuât sur ce ton-là, elle

la tire. «Hé! où pensez-vous être? lui dit-elle.» Madame de Rohan

revint, et lui dit en riant: «Vous êtes une méchante femme de ne m'en

avoir pas avertie de meilleure heure.» Elle dit, pour s'en aller,

qu'elle étoit conviée à dîner en ville.

Son fils (M. de Rohan, père de madame de Rohan la jeune)[58] étoit

sans doute un grand personnage. Il n'avoit point de lettres,

cependant il a bien fait voir qu'il savoit quelque chose; on a deux

ou trois ouvrages de lui: _le Parfait capitaine_, _les Intérêts des

princes_ et ses _Mémoires_[59]: on a dit que ce n'étoit pas un fort

vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la guerre, et qu'il

soit mort à une bataille. On en fait un conte: on disoit que de

frayeur il sella une fois un boeuf au lieu d'un cheval, et on

l'appela quelque temps _le boeuf sellé_; cependant il payoit de sa

personne quand il le falloit.

[58] Marguerite, duchesse de Rohan, seule héritière de son père,

épousa, en 1645, Henri Chabot, simple gentilhomme, et porta dans

cette maison le titre et les armes de Rohan.

[59] Les Mémoires du duc de Rohan ont été réimprimés dans le t.

18 de la seconde série de la Collection Petitot.

Dans son _Voyage d'Italie_, il y a une terrible pointe; il parle d'un

homme de fortune qui étoit à la cour d'Angleterre; on l'accusoit de

venir d'un boucher. «On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de

grands _saigneurs_.» En parlant de la _Villa Ciceronis_, qui est au

royaume de Naples, il met: «La métairie de Cicéron où il composa le

plus beau de ses ouvrages, et entre autres le _Pandette_[60].» Quelque

sot d'Italien lui avoit dit cela, et il l'a pris pour argent

comptant. Voilà ce que c'est que de ne montrer pas ses ouvrages à

quelque honnête homme!

[60] On lit en effet dans le _Voyage du duc de Rohan_, Amsterdam,

chez Louis Elzéviers, 1649, petit in-12, pag. 101: «Les ruines de

la superbe métairie de Cicéron, nommées Académia..... sont

considérables...... pour les belles _OEuvres_ qu'il y a

composées, entre lesquelles sont renommées les _Pendette_.»

Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'île de Chypre, et d'y

mener une colonie. Il alloit pour faire un parti, à ce qu'on dit, avec

le duc de Weimar, quand il fut blessé à la bataille de Reinfelden que

donna ce duc, et après il mourut de sa blessure. C'étoit un petit

homme de mauvaise mine. Il épousa mademoiselle de Sully qu'elle étoit

encore enfant[61]; elle fut mariée avec une robe blanche, et on la

prit au col pour la faire passer plus aisément. Dumoulin, alors

ministre à Charenton, ne put s'empêcher, car il a toujours été

plaisant, de demander, comme on fait au baptême: «Présentez-vous cet

enfant pour être baptisé?» On leur fit faire lit à part; mais elle ne

s'en put tenir long-temps; et quand on vint dire à M. de Rohan que sa

femme étoit accouchée, il en fut surpris, car à son compte cela ne

devoit pas arriver si tôt. On m'a dit que ce fut Arnauld du Fort,

depuis mestre de camp des carabiniers, qui en eut les prémices. Le

maréchal de Saint-Luc est apparemment celui qui l'a mise à mal, si

quelque suivant n'a passé devant lui; car, pour des valets, elle a

toujours dit, en riant, qu'elle n'étoit point _valétudinaire_. (On

appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets.)

[61] Marguerite de Béthune Sully, morte le 22 octobre 1660.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 2 / 28 段