Pour revenir au cardinal de La Rochefoucauld, il étoit abbé

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MÉMOIRES

DE

TALLEMANT DES RÉAUX.

PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,

Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.

LES HISTORIETTES

DE

TALLEMANT DES RÉAUX.

MÉMOIRES

POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,

PUBLIÉS

SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;

AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,

PAR MESSIEURS

MONMERQUÉ,

Membre de l'Institut,

DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

TOME TROISIÈME.

PARIS,

ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,

PLACE VENDÔME, 16.

1834

MÉMOIRES

DE

TALLEMANT.

LE MARÉCHAL DE BASSOMPIERRE[1].

Le maréchal de Bassompierre étoit d'une bonne maison, entre la France

et le Luxembourg; la plupart des lieux de ce pays-là ont un nom

allemand et un nom françois: Betstein est le nom allemand, et

Bassompierre le françois.

On conte une fable qui est assez plaisante. Un comte d'Angeweiller,

marié avec la comtesse de Kinspein, eut trois filles qu'il maria avec

trois seigneurs de la maison de Croy de Salm et de Bassompierre, et

leur donna à chacune une terre et un gage d'une fée. Croy eut un

gobelet et la terre d'Angeweiller; Salm eut une bague et la terre de

Phinstingue ou Fenestrange, et Bassompierre eut une cuiller et la

terre d'Answeiller. Il y avoit trois abbayes qui étoient dépositaires

de ces trois gages, quand les enfants étoient mineurs: Nivelle pour

Croy, Remenecour pour Salm, et Epinal pour Bassompierre. Voici d'où

vient cette fable.

[1] François de Bassompierre, né en Lorraine le 12 avril 1579,

maréchal de France en 1623, mort dans le château du duc de Vitry

dans la Brie, le 12 octobre 1646.

On dit que ce comte d'Angeweiller rencontra un jour une fée, comme il

revenoit de la chasse, couchée sur une couchette de bois, bien

travaillée selon le temps, dans une chambre qui étoit au-dessus de la

porte du château d'Angeweiller: c'étoit un lundi. Depuis, durant

l'espace de quinze ans, la fée ne manquoit pas de s'y rendre tous les

lundis, et le comte l'y alloit trouver. Il avoit accoutumé de coucher

sur ce portail, quand il revenoit tard de la chasse, ou qu'il y alloit

de grand matin, et qu'il ne vouloit pas réveiller sa femme; car cela

étoit loin du donjon. Enfin, la comtesse ayant remarqué que tous les

lundis il couchoit sans faute dans cette chambre, et qu'il ne manquoit

jamais d'aller à la chasse ce jour-là, quelque temps qu'il fît, elle

voulut savoir ce que c'étoit, et ayant fait faire une fausse clef,

elle le surprend couché avec une belle femme; ils étoient endormis.

Elle se contenta d'ôter le couvre-chef de cette femme de dessus une

chaise, et après l'avoir étendu sur le pied du lit, elle s'en alla

sans faire aucun bruit. La fée, se voyant découverte, dit au comte

qu'elle ne pouvoit plus le voir, ni là, ni ailleurs; et après avoir

pleuré l'un et l'autre, elle lui dit que sa destinée l'obligeoit à

s'éloigner de lui de plus de cent lieues; mais que pour marque de son

amour elle lui donnoit un gobelet, une cuiller et une bague, qu'il

donneroit à trois filles qu'il avoit, et que ces choses apporteroient

bonheur dans les maisons dans lesquelles elles entreroient, tandis

qu'on y garderoit ces gages; que si quelqu'un déroboit l'un de ces

gages, tout malheur lui arriveroit. Cela a paru dans la maison de M.

de Pange, seigneur lorrain, qui déroba au prince de Salm la bague

qu'il avoit au doigt, un jour qu'il le trouva assoupi pour avoir trop

bu. Ce M. de Pange avoit quarante mille écus de revenu, il avoit de

belles terres, étoit surintendant des finances du duc de Lorraine.

Cependant, à son retour d'Espagne, où il ne fit rien, quoiqu'il y eût

été fort long-temps, et y eût fait bien de la dépense (il y étoit

ambassadeur pour obtenir une fille du roi Philippe II pour son

maître), il trouva sa femme grosse du fait d'un Jésuite; tout son bien

se dissipa; il mourut de regret; et trois filles qu'il avoit mariées

furent toutes trois des abandonnées. On ne sauroit dire de quelle

matière sont ces gages; cela est rude et grossier.

La marquise d'Havré, de la maison de Croy[2], en montrant le gobelet,

le laissa tomber; il se cassa en plusieurs pièces, elle les ramassa et

les remit dans l'étui en disant: «Si je ne puis l'avoir entier, je

l'aurai, au moins par morceaux.» Le lendemain, en ouvrant l'étui, elle

trouva le gobelet aussi entier que devant. Voilà une belle petite

fable[3].

[2] Ce ne peut être que Diane de Dampmartin, comtesse de

Fontenoy, et dame en partie de Vistingen, femme de

Charles-Philippe de Croy, marquis d'Havré. Ils sont la tige des

marquis d'Havré.

[3] Cette fable est tout-à-fait dans le genre de celle de la fée

Mélusine, dont la maison de Lusignan a la prétention de

descendre.

Le père du maréchal étoit grand ligueur; M. de Guise l'appeloit _l'ami

du coeur_: c'étoit un homme de service. Ce fut chez lui que la Ligue

fut jurée entre les grands seigneurs. Il mourut subitement au

commencement de la Ligue. Le maréchal avoit de qui tenir pour aimer

les femmes, et aussi pour dire de bons mots, car son père s'en mêloit.

A son avénement à la cour, c'étoit après le siége d'Amiens, il tomba

par malheur entre les mains de Sigongne[4], celui qui a été si

satirique. C'étoit un vieux renard qui étoit écuyer d'écurie chez le

Roi: il vit ce jeune homme qui faisoit l'entendu; il lui voulut

abattre le caquet, et, faisant le provincial nouveau venu, il le pria

niaisement de le vouloir présenter au Roi. Bassompierre crut avoir

trouvé un innocent, et s'en jouer; il entra, et dit au Roi en riant:

«Sire, voici un gentilhomme nouvellement arrivé de la province qui

désire faire la révérence à Votre Majesté.» Tout le monde se mit à

rire, et le jeune monsieur fut fort déferré.

[4] Voir la note 3 de la p. 111 du t. I.

On dit que jouant avec Henri IV, le Roi s'aperçut qu'il y avoit des

demi-pistoles parmi les pistoles; Bassompierre lui dit: «Sire, c'est

Votre Majesté qui les a voulu faire passer pour pistoles.--C'est

vous,» répondit le Roi. Bassompierre les prend toutes, remet des

pistoles en la place, et puis va jeter les demi-pistoles aux pages et

aux laquais par la fenêtre. La Reine dit sur cela: «Bassompierre fait

le Roi, et le Roi fait Bassompierre.» Le Roi se fâcha de ce qu'elle

avoit dit. «Elle voudroit bien qu'il le fût, repartit le Roi, elle en

auroit un mari plus jeune.» Bassompierre étoit beau et bien fait. Il

me semble que Bassompierre méritoit bien autant d'être grondé que la

Reine.

On a dit qu'il étoit plus libéral par fenêtre qu'autrement; on l'a

accusé d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot; il n'a jamais passé

pour brave, cependant aux Sables-d'Olonne il acquit de la réputation,

paya de sa personne, et montra le chemin aux autres, car il se mit

dans l'eau jusqu'au cou. Pour la guerre, il la savoit comme un homme

qui n'en eût jamais ouï parler[5]. Cependant il fut fait maréchal de

France; mais il voulut que M. de Créquy passât devant: ils

s'appeloient frères. Cependant il pensa épouser madame la Princesse,

comme nous avons dit ailleurs.

[5] On fit un _guéridon_ sur une entrée de ballet, où il sortoit

d'un tambour.

Sortir d'un tambour,

Galant Bassompierre,

Aimer tant l'amour

Et fuir tant la guerre,

O guéridon, etc. (T.)

Après M. de Rohan, qui avoit eu pour trente mille écus la charge de

colonel des Suisses, Bassompierre eut cette charge, et la fit bien

autrement valoir qu'on ne l'avoit fait jusqu'alors; d'ailleurs il

étoit habile et faisoit toujours quelques affaires. Il n'y avoit

presque personne à la cour qui eût tant de train que lui, et qui fît

plus pour ses gens. Lamet, son secrétaire, fut préféré, en une

recherche d'une fille, à un conseiller au parlement.

Parlons un peu de ses amours. On a dit qu'il avoit été un peu

amoureux de la Reine-mère, et qu'il disoit que la seule charge qu'il

convoitoit, étoit celle de grand panetier, parce qu'on couvroit pour

le Roi[6]. Il étoit magnifique, et prit la capitainerie de Monceaux,

afin d'y traiter la cour. La Reine-mère lui dit un jour: «Vous y

mènerez bien des putains[7].--Je gage, répondit-il, madame, que vous y

en mènerez plus que moi.» Un jour il lui disoit qu'il y avoit peu de

femmes qui ne fussent putains. «Et moi? dit-elle.--Ah! pour vous,

madame, répliqua-t-il, vous êtes la Reine.»

[6] Il disoit qu'il y avoit plus de plaisir à le dire qu'à le

faire. (T.)

[7] On parloit ainsi alors. (T.)

Une de ses plus illustres amourettes, ce fut celle de mademoiselle

d'Entragues, soeur de madame de Verneuil: il eut l'honneur d'avoir

quelque temps le roi Henri IV pour rival. Testu, chevalier du guet, y

servoit Sa Majesté. Un jour, comme cet homme venoit lui parler, elle

fit cacher Bassompierre derrière une tapisserie, et disoit à Testu,

qui lui reprochoit qu'elle n'étoit pas si cruelle à Bassompierre qu'au

Roi, qu'elle ne se soucioit non plus de Bassompierre que de cela, et

en même temps elle frappoit d'une houssine, qu'elle tenoit, la

tapisserie à l'endroit où étoit Bassompierre. Je crois pourtant que le

Roi en passa son envie, car un jour le Roi la baisa je ne sais où, et

mademoiselle de Rohan, la bossue, soeur de feu M. de Rohan, sur

l'heure écrivit ce quatrain à Bassompierre:

Bassompierre, on vous avertit,

Aussi bien l'affaire vous touche,

Qu'on vient de baiser une bouche

Dans la ruelle de ce lit.

Il répondit aussitôt:

Bassompierre dit qu'il s'en rit,

Et que l'affaire ne le touche;

Celle à qui l'on baise la bouche

A mille fois.....

«_Je mettrai, quand il vous plaira, la rime entre vos belles mains._»

Henri IV dit un jour au père Cotton, Jésuite: «Que feriez-vous si on

vous mettait coucher avec mademoiselle d'Entragues?--Je sais ce que je

devrois faire, Sire, dit-il, mais je ne sais ce que je ferois.--Il

feroit le devoir de l'homme, dit Bassompierre, et non pas celui de

père Cotton.»

Mademoiselle d'Entragues eut un fils de Bassompierre, qu'on appela

long-temps l'abbé de Bassompierre; c'est aujourd'hui M. de Xaintes.

Elle prétendit obliger Bassompierre à l'épouser[8], la cause fut

renvoyée au parlement de Rouen, il y gagna son procès. Bertinières

plaida pour lui: c'étoit un homme qui disoit qu'il ne savoit ce que

c'étoit que se troubler en parlant en public, et qu'il n'y avoit rien

capable de l'étonner. Le maréchal lui servit à avoir l'agrément de la

cour pour la charge de procureur-général au parlement de Rouen, et il

la lui fit avoir pour vingt mille écus. Au retour de Rouen, comme elle

montroit son fils à Bautru: «N'est-il pas joli? disoit-elle--Oui,

répondit Bautru, mais je le trouve un peu _abâtardi_ depuis votre

voyage de Rouen.» Elle ne laissa pas, comme elle le fait encore, de

s'appeler madame de Bassompierre. «J'aime autant, dit Bassompierre,

puisqu'elle veut prendre un nom de guerre, qu'elle prenne celui-là

qu'un autre.» Il n'étoit pas maréchal alors: on lui dit depuis: «Elle

ne se fait point appeler la maréchale de Bassompierre.--«Je crois

bien, dit-il, c'est que je ne lui ai pas donné le bâton depuis ce

temps-là.»

[8] En ce temps-là Bautru se mit à lui faire les cornes chez la

Reine: on en rit. La Reine demanda ce que c'étoit. «C'est Bautru,

dit-il, qui montre tout ce qu'il porte.» (T.)

Quand il acheta Chaillot, la Reine-mère lui dit: «Hé! pourquoi

avez-vous acheté cette maison? c'est une maison de bouteille.--Madame,

dit-il, je suis Allemand.--Mais ce n'est pas être à la campagne, c'est

le faubourg de Paris.--Madame, j'aime tant Paris, que je n'en voudrois

jamais sortir.--Mais cela n'est bon qu'à y mener des garces.--Madame,

j'y en mènerai.»

On croit qu'il étoit marié avec la princesse de Conti. La cabale de la

maison de Guise fut cause enfin de sa prison, et sa langue aussi en

partie, car il dit: «Nous serons si sots que nous prendrons La

Rochelle.» Il eut un fils de la princesse de Conti, qu'on a appelé La

Tour Bassompierre; on croit qu'il l'eût reconnu s'il en eût eu le

loisir. Ce La Tour étoit brave et bien fait. En un combat où il

servoit de second, ayant affaire à un homme qui depuis quelques années

étoit estropié du bras droit, mais qui avoit eu le loisir de

s'accoutumer à se servir du bras gauche, il se laissa lier le bras

droit et battit pourtant son homme. Il logeoit chez le maréchal;

depuis il est mort de maladie.

Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille écus à M. de Guise;

madame de Guise lui offrit dix mille écus par an et qu'il ne jouât

plus contre son mari; il répondit comme le maître-d'hôtel du maréchal

de Biron: «J'y perdrois trop.»

Il a toujours été fort civil et fort galant. Un de ses laquais ayant

vu une dame traverser la cour du Louvre, sans que personne lui portât

la robe, alla la prendre en disant: «Encore ne sera-t-il pas dit qu'un

laquais de M. le maréchal de Bassompierre laisse une dame comme cela.»

C'étoit la feue comtesse de La Suze; elle le dit au maréchal, qui sur

l'heure le fit valet-de-chambre.

Il seroit à souhaiter qu'il y eût toujours à la cour quelqu'un comme

lui; il en faisoit l'honneur[9], il recevoit et divertissoit les

étrangers. Je disois qu'il étoit à la cour ce que Bel Accueil est dans

_le Roman de la Rose_. Cela faisoit qu'on appeloit partout

_Bassompierre_ ceux qui excelloient en bonne mine et en propreté. Une

courtisane se fit appeler à cause de cela _la Bassompierre_, une autre

fut nommée ainsi parce qu'elle étoit de belle humeur. Un garçon qui

portoit en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnommé

_Bassompierre_, parce qu'il avoit engrossé deux filles à Genève. A

propos de ce surnom de _Bassompierre_, il lui arriva une fois une

plaisante aventure sur la rivière de Loire. Il alloit à Nantes du

temps que Chalais eut la tête coupée; une demoiselle lui demanda place

dans sa cabane pour elle et sa fille: cette demoiselle alloit à la

cour pour y faire sceller une grâce pour son fils. On alloit toute la

nuit. Dans l'obscurité il s'approche de cette fille, et il étoit prêt

d'entrer dans la _chambre défendue_[10], quand un batelier se mit à

crier: «_Vire le peautre[11], Bassompierre._» Cela le surprit, et, je

crois même, le désapprêta. Il sut après qu'on appeloit ainsi celui qui

tenoit le gouvernail, et qu'on lui avoit donné ce nom, parce que

c'étoit le plus gentil batelier de toute la rivière de Loire.

[9] On diroit aujourd'hui _les honneurs_.

[10] Allusion à l'Amadis de Gaule.

[11] _Peautre_ ou _piautre_; ce mot de notre ancienne langue

romane s'est conservé parmi les bateliers de Loire pour exprimer

le gouvernail.

Une illustre maquerelle disoit «que M. de Guise étoit de la meilleure

mesure, M. de Chevreuse de la plus belle corpulence, M. de Termes le

plus sémillant, et M. de Bassompierre le plus beau et le plus

goguenard.»

Ceux que je viens de nommer, avec M. de Créquy et le père de Gondy,

alors général des galères, mangeoient souvent ensemble, et

s'entre-railloient l'un l'autre; mais dès qu'on sentoit que celui

qu'on tenoit sur les fonts se déferroit, on en prenoit un autre: leurs

suivants aimoient mieux ne point dîner et les entendre.

J'ai déjà dit ailleurs qu'il n'a jamais bien dansé; il n'étoit pas

même trop bien à cheval; il avoit quelque chose de grossier; il

n'étoit pas trop bien dénoué. A un ballet du Roi dont il étoit, on

lui vint dire sottement, comme il s'habilloit pour faire son entrée,

que sa mère étoit morte; c'était une grande ménagère à qui il avoit

bien de l'obligation: «Vous vous trompez, dit-il: elle ne sera morte

que quand le ballet sera dansé.»

Il fut plus d'une fois en ambassade; il contoit au feu Roi qu'à Madrid

il fit son entrée sur la plus belle petite mule du monde qu'on lui

envoya de la part du Roi. «Oh! la belle chose que c'étoit, dit le Roi,

de voir un âne sur une mule!--Tout beau, Sire, dit Bassompierre, c'est

vous que je représentois.»

Il disoit que M. de Montbason se parjuroit toujours, qu'il juroit par

le jour de Dieu, la nuit et le jour par le feu qui nous éclaire.

La Reine-mère disoit: «J'aime tant Paris et tant Saint-Germain, que je

voudrois avoir un pied à l'un et un pied à l'autre.--Et moi, dit

Bassompierre, je voudrois être à Nanterre[12].»

[12] Le village de Nanterre est situé à moitié chemin entre Paris

et Saint-Germain-en-Laye.

M. de Vendôme lui disoit en je ne sais quelle rencontre: «Vous serez,

sans doute, du parti de M. de Guise, car vous aimez sa soeur de

Conti.--Cela n'y fait rien, répondit-il: j'ai aimé toutes vos tantes,

et je ne vous en aime pas plus pour cela.»

Quand le maréchal d'Effiat fut mort, il dit, en franc goguenard, qu'il

n'y avoit plus de _fiat_ à la cour. Quelqu'un dit, quand on fit

d'Effiat maréchal de France, que son père avoit été nommé pour être

chevalier de l'ordre. «Je ne sais pas, dit Bassompierre, s'il a été

nommé, mais je sais bien qu'il a été élu[13].»

[13] Allusion aux commencements de la famille Coiffier de Ruzé

d'Effiat, qui sortoit des charges de finances. On appeloit _élu_,

un conseiller d'élection, sorte de juridiction dont les appels

étoient portés à la cour des Aides.

Sur les ressemblances qu'on trouve de chaque personne à quelque bête,

il disoit plaisamment que le marquis de Thémines étoit sa bête. M. de

La Rochefoucauld, méchant railleur, en voulut railler Thémines, qui

lui dit qu'il ne vouloit pas souffrir de lui ce qu'il souffroit de M.

de Bassompierre. Ils se pensèrent battre.

M. de La Rochefoucauld lui dit, un peu avant qu'on l'arrêtât: «Vous

voilà gros, gras, gris.--Et vous, lui répondit-il, vous voilà teint,

peint, feint.» La Rochefoucauld avoit peint sa barbe.

Quand il fut dans la Bastille, il fit voeu de ne se point raser qu'il

n'en fût dehors; il se fit faire le poil pourtant au bout d'un an. Il

y eut quelque petite amourette avec madame de Gravelle, qui y étoit

prisonnière. Cette femme avoit été entretenue par le marquis de Rosny.

Depuis, pour ses intrigues, elle avoit été arrêtée. Le cardinal de

Richelieu avoit eu l'inhumanité de lui faire donner la question. Après

la mort du maréchal, elle fut si sotte que de prendre un bandeau de

veuve, aussi bien que madame de Bassompierre.

M. Chapelain fit un sonnet sur la fièvre de M. de Longueville, après

le passage du Rhin, où il l'appeloit _le lion de la France_. «C'est

plutôt _le rat de la France_,» dit Bassompierre. C'est un petit homme

qui a été élevé dans une peau de mouton.

Esprit, l'académicien, le fut voir à la Bastille. «Voilà un homme,

dit-il, qui est bien seigneur de la terre dont il porte le nom.»

Chacun dans la Bastille disoit: Je pourrai bien sortir de céans dans

tel temps.--Et moi, disoit-il, j'en sortirai quand M. Du Tremblay en

sortira[14].»

[14] Le Clerc Du Tremblay étoit alors gouverneur de la Bastille.

Il ne vouloit pas sortir de prison que le Roi ne l'en fît prier, parce

que, disoit-il, il étoit officier de la couronne, bon serviteur du

Roi, et traité indignement; «puis, je n'ai plus de quoi vivre.» Ses

terres étoient ruinées. Le marquis de Saint-Luc lui disoit: «Sortez-en

une fois; vous y rentrerez bien après.» Au sortir de là, il disoit

«qu'il lui sembloit qu'on pouvoit marcher par Paris sur les impériales

de carrosses, tant les rues étoient pleines, et qu'il ne trouvoit ni

barbe aux hommes, ni crin aux chevaux.»

Il ne tarda guère à rentrer dans sa charge de colonel des Suisses:

Coislin avoit été tué à Aire; La Châtre lui avoit succédé; mais comme

il étoit un peu important[15] et soupçonné d'être du parti de M. de

Beaufort, on y remit M. de Bassompierre, qui en avoit touché quatre

cent mille livres, et l'autre l'avoit bien acheté de madame de

Coislin. La Châtre et sa femme, tous deux jeunes, moururent

misérablement après cela. Bassompierre n'a comme point payé cette

charge. Il remit bientôt sur pied la meilleure table de la cour, et

fit de bonnes affaires.

[15] On avoit donné, par dérision, le nom d'_Importants_ à ceux

qui suivoient le parti du duc de Beaufort. (_Esprit de la

Fronde_; Paris, 1672, tom. 1, pag. 156.) «On les nomma les

_Importants_, parce qu'ils débitoient des maximes d'État,

déclamoient contre la nouvelle tyrannie, et prétendoient rétablir

les anciennes lois du royaume.» (_Histoire de la Fronde_, par le

comte de Saint-Aulaire; Paris, 1827, tome 1, pag. 105.)

On lui a l'obligation de ce que le Cours[16] dure encore, car ce fut

lui qui se tourmenta pour le faire revêtir du côté de l'eau, et pour

faire faire un pont de pierre sur le fossé de la ville.

[16] Le Cours la Reine, vis-à-vis les Invalides.

Il étoit encore agréable et de bonne mine, quoiqu'il eût

soixante-quatre ans; à la vérité il étoit devenu bien _turlupin_[17]

car il vouloit toujours dire de bons mots, et le feu de la jeunesse

lui manquant, il ne rencontroit pas souvent: M. le Prince et ses

petits-maîtres en faisoient des railleries.

[17] Mauvais plaisant, faiseur de pointes et de quolibets. Cette

expression a été empruntée du nom du farceur Turlupin. L'adjectif

n'est plus en usage, mais le substantif _turlupinade_ a été

conservé.

Sur le perron de Luxembourg, une dame de grande qualité, après lui

avoir fait bien des compliments sur sa liberté, lui dit: «Mais vous

voilà bien blanchi, monsieur le maréchal.--Madame, lui répondit-il en

franc crocheteur, je suis comme les poireaux, la tête blanche et la

queue verte.» En récompense, il dit à une belle fille: «Mademoiselle,

que j'ai regret à ma jeunesse quand je vous vois!»

Il dit aussi de Marescot, qui étoit revenu de Rome fort enrhumé, et

sans apporter de chapeau pour M. de Beauvais: «Je ne m'en étonne pas,

il est revenu sans chapeau.»

Comme il avoit une grande santé, et qu'il disoit qu'il ne savoit

encore où étoit son estomac, il ne se conservoit point; il mangeoit

grande quantité de méchans melons et de pêches qui ne mûrissent jamais

bien à Paris. Après, il s'en alla à Tanlay, où ce fut une _crevaille_

merveilleuse: au retour, il fut malade dix jours à Paris chez madame

Bouthillier, qui ne vouloit point qu'il en partît qu'il ne fût

tout-à-fait guéri; mais Yvelin, médecin de chez la Reine, qui avoit

affaire à Paris, le pressa de revenir. A Provins, il mourut la nuit en

dormant, et il mourut si doucement, qu'on le trouva dans la même

posture où il avoit l'habitude de dormir, une main sous le chevet à

l'endroit de sa tête, et les genoux un peu haussés. Il n'avoit pas

seulement tendu les jambes. Son corps gros et gras, et en automne, fut

cahoté jusqu'à Chaillot, où on lui trouva les parties nobles toutes

gâtées; mais c'est que le corps s'étoit corrompu par les chemins.

LE CARDINAL

DE LA ROCHEFOUCAULD[18].

Le cardinal de La Rochefoucauld, hors qu'il étoit un peu trop jésuite

et un peu trop crédule, étoit un vrai ecclésiastique. Comme il étoit

évêque, les Jésuites lui faisoient mener Marthe Brossier, comme on

mène l'ours. Henri IV se moqua long-temps de cette prétendue possédée;

mais comme il vit qu'on la vouloit faire exorciser devant Notre-Dame,

et qu'un reste de ligueurs étoit à cabaler pour lui faire dire que

Henri III étoit damné, et qu'Henri IV n'étoit catholique que de nom,

il y envoya des médecins. Marescot la trompa avec un Virgile, faisant

semblant que c'était un Rituel, et il prononça ainsi: _Nihil à Dæmone,

pauca à morbo, tradenda Rapino_[19]. Le Roi se contenta de la renvoyer

à ses parents en Auvergne[20]; et pour avoir su mépriser la fourbe,

après l'avoir éludée, il n'en fut pas parlé davantage.

[18] François de La Rochefoucauld, né à Paris le 8 décembre 1558,

évêque de Senlis en 1607, mort à Paris le 15 février 1645.

[19] Rapin étoit prévôt de la connétablie. (T.)

[20] Marthe Brossier étoit de Romorentin, en Sologne. (_Voyez_ la

_Biographie universelle_ de Michaud.)

Pour revenir au cardinal de La Rochefoucauld, il étoit abbé de

Sainte-Geneviève, et y logeait; il permit aux religieux d'élire un

abbé pour trois ans durant sa vie, mais il s'en garda le revenu. Il y

avoit fait accommoder un beau logement; les religieux le jetèrent à

bas après sa mort, voyant que feu M. le Prince demandoit à le louer

pour le prince de Conti. Depuis ils ont toujours élu des abbés de

trois en trois ans. Le cardinal pouvoit bien se réserver le revenu,

car on n'en pouvoit pas mieux user qu'il en usoit; il faisoit de

grandes aumônes sans ostentation. Il a donné plus de quarante mille

écus à l'hôpital des Incurables; et ce qui est encore plus beau, il

fit casser une vitre où l'on avoit mis ses armes.

Il avoit une soeur[21] qui n'étoit pas si humble que lui. Elle disoit

au duc son neveu: «Mananda[22]! mon neveu, la maison de La

Rochefoucauld est une bonne et ancienne maison; elle étoit plus de

trois cents ans devant Adam.--Oui, ma tante, mais que devînmes-nous au

déluge?--Vraiment voire le déluge, disoit-elle en hochant la tête, je

m'en rapporte.» Elle aimoit mieux douter de la sainte Ecriture que de

n'être pas d'une race plus ancienne que Noé; elle signoit ainsi:

«_Votre bien affectionnée tante et bonne amie, pour vous faire un bien

petit de plaisir._» Cela me fait souvenir d'un fou de Limousin, nommé

M. de Carrères; il disoit que hors Pierre Buffières, Bourdeilles,

Pompadour, et quelques autres qu'il nommoit, il ne faisoit pas grand

cas de toutes les autres maisons du pays. «Mais, lui dit-on, vous ne

parlez point de la maison de Carrères?--Carrères, dit-il, Carrères

étoit devant que Dioux fusse Dioux.»

[21] Marie de La Rochefoucauld-Randan, mariée en 1579 à Louis de

Rochechouart, seigneur de Chaudenier. Elle se fit Carmélite après

la mort de son mari.

[22] _Mananda!_ espèce de serment fort en usage chez les femmes

aux quinzième et seizième siècles. En voici un exemple tiré de

Des Périers dans le conte _de l'enfant de Paris qui fit le fol

pour jouyr de la jeune veuve_. La dame, en se déshabillant,

disoit à sa chambrière: «Perrette, il est beau garçon, c'est

dommage de quoi il est ainsi fol.--_Mananda!_ disoit la garce,

c'est mon, madame, il est net comme une perle, etc.» (_Nouvelles

récréations et joyeux devis de Bonaventure Des Périers_;

Amsterdam, 1735, t. 2, p. 242.)

MADAME DES LOGES[23]

ET BORSTEL.

Madame Des Loges étoit fille d'un honnête homme de Troyes en

Champagne, nommé M. Bruneau. Il étoit riche, et vint demeurer à Paris,

après s'être fait secrétaire du Roi. Il n'avoit que deux filles:

l'aînée fut mariée à Beringhen, père de M. le Premier. Pour éviter la

persécution, car il étoit huguenot, il se retira à La Rochelle, et y

fit mener ses deux filles, pour plus grande sûreté, sur un âne en deux

paniers. Elles avoient du bien; leur partage à chacune a monté à

cinquante-cinq mille écus. Madame Des Loges, quoique la cadette, fut

accordée la première; et comme ce n'étoit encore qu'un enfant, on

vouloit attendre que sa soeur passât devant elle. Je ne sais pourquoi

elle fut plus tôt recherchée que l'autre qui étoit bien faite, et elle

ne l'étoit point; mais on fut obligé de la marier plus tôt qu'on ne

pensoit, car, en badinant avec son accordé, elle devint grosse. Elle a

dit depuis qu'elle ne savoit pas comment cela s'étoit fait; que son

mari et elle étoient tous deux si jeunes et si innocents qu'ils ne

savoient ce qu'ils faisoient.

[23] Marie de Bruneau, dame Des Loges, née vers 1585, morte le

1er juin 1641.

Comme ç'a été la première personne de son sexe qui ait écrit des

lettres raisonnables[24], et que d'ailleurs elle avoit une

conversation enjouée et un esprit vif et accort, elle fit grand bruit

à la cour. Monsieur, en sa petite jeunesse, y alloit assez souvent; et

comme il se plaignoit à elle de toutes choses, on l'appeloit la

linotte de madame Des Loges. Quand on lui fit sa maison, il lui donna

quatre mille livres de pension, disant que son mari n'étoit point payé

de sa pension de deux mille livres qu'il avoit comme gentilhomme de la

chambre. Cela n'étoit pas autrement vrai, et elle quitta le certain

pour l'incertain, car le cardinal de Richelieu, soupçonnant quelque

intrigue, lui fit ôter les deux mille livres; et elle, qui vit bien

qu'on la chasseroit, se retira d'elle-même en Limosin[25]. Son mari en

étoit, et elle avoit marié une fille à un M. Doradour, chez qui elle

alla.

[24] Ses lettres ne sont pas trop merveilleuses; cela étoit bon

pour ce temps-là. Bortel a eu raison d'empêcher Conrart de les

faire imprimer: il vouloit aussi faire un Recueil de vers sur sa

mort. Tout cela est avouétré. (T.)--_Avouétré_ pour _avoytré_,

avorté, qui n'est pas venu à terme. (_Dict. de Nicot._)

[25] C'étoit en 1629. (T.)

Elle avoit une liberté admirable en toutes choses; rien ne lui

coûtoit; elle écrivoit devant le monde. On alloit chez elle à toutes

heures; rien ne l'embarrassoit. J'ai déjà dit ailleurs qu'elle faisoit

quelquefois des impromptus fort jolis.

On a dit qu'elle étoit un peu galante. Le gouverneur de MM. de Rohan,

nommé Haute-Fontaine, a été son favori; Voiture y a eu part, à ce

qu'on prétend; ce fut elle qui lui dit une fois: «Celui-là n'est pas

bon, percez-nous-en d'un autre.» Une fois Saint-Surin, qui étoit si

amoureux de la fille de madame de Beringhen (on a remarqué que quand

il en tenoit bien, il étoit jaune comme souci); Saint-Surin, dis-je,

qui étoit un galant homme, ne bougeoit de chez les deux soeurs, qui

logeoient vis-à-vis l'une de l'autre; une fois donc qu'il étoit chez

madame Des Loges, un certain M. d'Interville, conseiller, je pense, au

grand conseil, s'étoit assis familièrement sur le lit, et faisoit le

goguenard; Saint-Surin et d'autres éveillés, pour se moquer de lui,

prirent la courte-pointe et l'envoyèrent cul par sur tête dans la

ruelle.

Celui qui a eu le plus d'attachement avec madame Des Loges ç'a été un

Allemand nommé Borstel. Etant résident des princes d'Anhalt[26], il

fit connoissance avec elle, et apprit tellement bien à parler et à

écrire, qu'il y a peu de François qui s'en soient mieux acquittés que

lui. Il la suivit en Limosin. Le prétexte fut qu'ils avoient acheté

ensemble de certains greffes en ce pays-là. Il avoit transporté tout

son bien en France. Comme il se vit en un pays de démêlés, il ne

voulut point se mettre parmi la noblesse; et comme il n'avoit pas une

santé trop robuste, il se feignit plus infirme qu'il n'étoit, afin de

rompre tout commerce avec ces gens-là. Il fut même quelques années

sans sortir de la chambre; cela fit dire qu'il avoit été dix-huit ans

sans voir le jour qu'à travers des châssis, et qu'il fut long-temps

sans pouvoir décider s'ils étoient moins sains de verre que de papier.

[26] Il y avoit quatre ans quand Henri IV fut tué. Depuis, comme

il a eu la faiblesse de cacher son âge, Balzac l'a appelé _cet

ambassadeur de dix-huit ans_. A son compte, il falloit qu'il

l'eût été à quatorze, comme vous le verrez par la suite. (T.)

Madame Des Loges morte, Borstel eut soin de ses affaires et de ses

enfants. Borstel vint à Paris, et on parla de le marier avec une fille

de bon lieu, assez âgée, nommée mademoiselle Du Metz; mais l'affaire

ne put s'achever, car il avoit appris quelque chose qui ne lui avoit

pas plu; mais il ne le voulut jamais dire. Il dit pour excuse qu'il ne

vouloit pas la tromper, et qu'on lui avoit fait une banqueroute depuis

qu'on avoit proposé de le marier avec elle. Depuis elle a épousé un M.

de Vieux-Maison. Gombauld, qui étoit de ses amis, car elle se piquoit

d'esprit, lui reprocha sérieusement d'avoir épousé un homme dont le

nom ne se pouvoit prononcer sans faire un solécisme.

Borstel, quelque temps après, en cherchant une terre trouva une femme,

car il épousa une jeune fille bien faite, qui étoit sa voisine à la

campagne, et il en a eu des enfants: mais il ne s'en porta pas mieux.

Il envoya ici, en 1655, un mémoire pour consulter sa maladie; il avoit

mis ainsi: «_Un gentilhomme de cinquante-neuf ans, etc._» Feret[27],

son ami, porta ce mémoire à un nommé Lesmanon, médecin huguenot, qui

est à M. de Longueville, qui consulta avec d'autres, et rédigea après

la consultation par écrit; il commençoit ainsi: «_Un gentilhomme de

soixante-neuf ans, et qui s'est marié depuis quatre ou cinq ans à une

jeune fille, etc._» Feret, voyant cela, lui dit qu'il ne l'avoit pas

prié de tuer M. Borstel, mais bien de le guérir s'il y avoit moyen, et

que de lui parler de son âge et de son mariage, c'étoit lui mettre le

poignard dans le sein. On changea ce commencement. Il avoit soixante

ans et plus quand il se maria, et étoit si incommodé qu'il ne pouvoit

dormir qu'en son séant. Il mourut de cette maladie pour laquelle on

avoit fait la consultation.

[27] Secrétaire du duc de Weimar. (T.)

NOTICE SUR MADAME DES LOGES,

TIRÉE DES MANUSCRITS DE CONRART[28].

Feu madame Des Loges avoit nom Marie de Bruneau; elle étoit

originaire de la province de Champagne, mais née à Sédan, où son

père et sa mère étoient alors réfugiés durant les guerres de

religion, environ l'an 1584 ou 1585. On n'a trouvé parmi ses

papiers aucuns renseignemens qui marquent précisément ni le

jour, ni le mois, ni l'année.

Son père étoit Sébastien de Bruneau, sieur de La Martinière,

conseiller du Roi et intendant de la maison et des affaires de

M. le Prince, et du roi de Navarre depuis le décès de ce prince.

Sa mère avoit nom Nicole de Bey; ils étoient tous deux d'une

rare et haute vertu, et à cette cause tenus en une singulière

estime par toutes sortes de personnes, et surtout par divers

princes et autres grands, même par le feu roi Henri IV, duquel

il y a encore plusieurs lettres écrites de sa main audit sieur

de Bruneau.

[28] Manuscrit 902, in-folio, tom. 10, pag. 113, de la

bibliothèque de l'Arsenal. Cette Notice est écrite d'une grande

écriture de femme; elle a vraisemblablement été composée par une

des filles de madame Des Loges. On trouvera des détails sur les

manuscrits de Conrart dans la Notice qui précède ses Mémoires.

(_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, 2e

série, t. 48.)

Ladite dame Des Loges a été mariée avec feu messire Charles de

Rechignevoisin, chevalier, seigneur des Loges, gentilhomme ordinaire

de la chambre du Roi, issu de l'une des plus illustres maisons de

Poitou et des mieux alliées; entre les autres à celles de La

Beraudière, de Vivonne, de Chémerault et de La Rochefoucauld. Il étoit

oncle à la mode de Bretagne de M. le duc de La Rochefoucauld. Son père

étoit chambellan de M. le duc d'Alençon, frère des rois François,

Charles et Henri, et mourut au voyage de Flandre, à l'entreprise

d'Anvers.

Lesdits sieur et dame Des Loges ont eu ensemble plusieurs enfants,

l'un desquels fut tué à la bataille de Prague, l'an 1620, l'autre au

siége de Bréda, en 1638, et l'aîné ayant suivi les guerres de Hollande

durant l'espace de vingt-trois ans entiers et consécutifs, sans avoir

perdu une seule campagne, et y ayant acquis beaucoup d'estime et

d'honneur, tant dedans les armées qu'à la cour du prince d'Orange, y a

possédé et y possède encore diverses charges militaires, et, entre les

autres, celle de général-major et de colonel, s'y étant habitué

tout-à-fait et allié en l'une des plus apparentes familles du pays.

Ladite dame Des Loges a fait sa demeure à Paris et à la cour durant

vingt-trois ou vingt-quatre ans, pendant lequel temps elle a été

honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus

considérables, sans en excepter les plus grands princes et les

princesses les plus illustres. M. le duc d'Orléans en faisoit surtout

une très-particulière estime, et se rendoit assidu à la visiter, aussi

bien en la prospérité que dans l'adversité de ses affaires, dont cette

prudente dame prévoyant la continuation et les funestes succès, elle

se résolut à quitter tous ces avantages et toutes les commodités d'un

si agréable séjour, pour ne participer point aux intrigues qui depuis

en ont accablé plusieurs. Ce fut en l'an 1629 qu'elle se disposa à

cette sage retraite, en laquelle elle a depuis vécu doucement et

dévotement par l'espace de quelques années, jusque à 1636, qu'un

procès de grande importance l'ayant ramenée à Paris, elle y fut reçue

et respectée de tous les honnêtes gens de même qu'auparavant, et fut

de nouveau honorée des visites de Monsieur et des autres princes et

princesses.

Toutes les muses sembloient résider sous sa protection ou lui rendre

hommage, et sa maison étoit une académie d'ordinaire. Il n'y a aucun

des meilleurs auteurs de ce temps, ni des plus polis du siècle, avec

qui elle n'ait eu un particulier commerce, et de qui elle n'ait reçu

mille belles lettres, de même que de plusieurs princes et princesses

et autres grands. Il a été fait une infinité de vers et autres pièces

à sa louange, et il y a un livre tout entier, écrit à la main, rempli

des vers des plus beaux esprits de ce temps, au frontispice duquel

sont écrits ceux-ci, qui ont été faits et écrits par feu M. de

Malherbe:

Ce livre est comme un sacré temple,

Où chacun doit, à mon exemple,

Offrir quelque chose de prix.

Cette offrande est due à la gloire

D'une dame que l'on doit croire

L'ornement des plus beaux esprits.

Nous ne dirons rien ici de ce qu'elle a écrit elle-même, soit en prose

ou en vers, puisque, pour fuir toute vanité, elle n'a jamais voulu

permettre qu'aucune de ces pièces de sa façon fût exposée au public.

Un chacun sait néanmoins que son style, aussi bien que son langage

ordinaire, étoit des plus beaux et des plus polis, sans affectation

aucune, et accompagné d'autant de facilité que d'art; mais surtout

étoit à estimer son humeur agréable, discrète et officieuse envers un

chacun, sa conversation ravissante et sa dextérité à acquérir des amis

et à les servir et conserver. Elle avoit un courage plus que féminin,

une constance admirable en ses adversités, un esprit tendre en ses

affections et sensible aux offenses, mais attrempé d'une douceur et

facilité sans exemple à pardonner, et en tous ses maux d'une

résignation entière à la volonté de Dieu et d'une ferme confiance en

sa grâce, se reposant toujours sur sa providence, et ne désespérant

jamais de ses secours.

Les pertes de ses chers enfants, de madame de Beringhen, sa digne

soeur, dame reconnue d'un chacun pour être d'un esprit éminent, d'une

admirable conduite et d'une vie exemplaire[29], avec celles d'une

infinité de ses meilleurs et plus chers amis, accompagnées d'abondant

d'autres afflictions non moins cuisantes, l'avoient réduite, par la

tendresse de son bon naturel et par leur importance, à une vie fort

languissante, si bien que les forces du corps ne se trouvant pas

égales à celles de l'esprit, ni la délicatesse de la nature à

l'habitude de sa grande constance, ces déplaisirs furent suivis d'une

maladie aiguë et d'une mort très-heureuse, le 1er de juin, l'an 1641.

Ce fut au château de La Pléau, en Limousin, maison de madame de La

Pléau, sa fille aînée. Son testament a été une exhortation ample de

piété à ses enfants, sa maladie un patron de patience, tous ses propos

des enseignemens et des consolations saintes, et ses dernières paroles

celles de saint Paul: «Je suis assurée que ni mort, ni vie, ni anges,

ni principautés, ni puissances, ni choses présentes, ni choses à

venir, ni hautesse, ni profondeur, ni aucune autre créature, ne me

pourra séparer de la dilection de Dieu, qu'il nous a montrée en

Jésus-Christ, notre Seigneur[30].»

[29] Tallemant en a cependant médit dans l'article qui suit; mais

de qui n'a-t-il pas médit?

[30] On a cru qu'il n'étoit pas inutile de publier cette Notice

biographique contemporaine sur une femme justement célèbre. Elle

avoit déjà été citée dans l'article Loges (des) de la Biographie

universelle de Michaud. On peut aussi consulter l'article qui lui

a été consacré dans le Dictionnaire de Moreri.

MADAME DE BERINGHEN

ET SON FILS.

Comme j'ai dit[31], elle étoit bien faite, et elle fut galante. M. de

Montlouet d'Angennes, qui étoit bel homme, disoit qu'elle lui avoit

offert douze cents écus de pension, mais qu'il n'étoit pas assez

intéressé pour cela, et qu'il étoit amoureux ailleurs: elle n'étoit

plus jeune; alors il lui prit fantaisie d'avoir un page.

[31] Dans l'article qui précède.

Je n'ai jamais vu une personne plus fière; elle eut dispute à

Charenton pour une place; elle vouloit l'envoyer garder par un soldat

des gardes, car, disoit-elle, il n'y a pas un capitaine dans le

régiment qui ne soit bien aise de m'obliger[32].

[32] Une madame d'Endreville, fille d'un secrétaire du Roi et

femme d'un gentilhomme riche de Normandie, fit garder sa place,

en 1658, par un suisse du Roi. On se moqua fort d'elle. (T.)

Elle n'avoit garde d'être ni si spirituelle, ni si accorte, que sa

soeur. Pour son mari, M. de Rambouillet m'a dit que Henri IV lui avoit

dit que Beringhen étoit gentilhomme. Cependant j'ai ouï conter à bien

des gens que le Roi ayant demandé à M. de Sainte-Marie, père de la

comtesse de Saint-Géran, comment il faisoit pour avoir des armes si

luisantes. «C'est, lui dit-il, un valet allemand que j'ai qui en a

soin.» Le Roi le voulut avoir: c'étoit Beringhen, et il lui donna

après le soin du cabinet des armes. Depuis il fit quelque chose, et

parvint à être premier valet-de-chambre. Or, il avoit un

cousin-germain, dont le fils, que je connois fort, conte ainsi leur

histoire. «Nous sommes, dit-il, d'une petite ville de Frise, qui

s'appelle Beringhen; nos ancêtres, dont la noblesse se prouve par les

titres que nous rapporterons quand on voudra, n'en étoient pas

seigneurs à la vérité, mais possédoient la plus belle maison de la

ville depuis plus de trois cents ans.»

Pour moi, je sais bien que bien souvent on a pris le nom du lieu de sa

naissance; mais ce n'est pas autrement une marque de noblesse, au

contraire, comme Jean de Meung et Guillaume de Lorris[33]. «Le père de

feu M. de Beringhen et le père du mien furent tués à la guerre: leur

bien se perdit. Leurs enfants ayant ramassé quelque chose du naufrage,

passèrent en France encore fort jeunes. Feu M. de Beringhen s'arrêta

sur la côte de Normandie, où il fut précepteur de quelques enfants de

gentilshommes; il avoit un peu de lettres. Au sortir de là, il se met

chez l'accommodeur de fraises du Roi, et fait connoissance avec les

officiers de la garde-robe: il avoit l'esprit vif, le Roi le prit en

amitié. Pour mon père, il alla jusqu'en Bretagne, et se mit à

trafiquer d'une espèce de toile qu'on appelle de la noyale; elle sert

à faire des voiles de navire, mais il n'a jamais paru en ce commerce,

et on ne sauroit prouver qu'il ait dérogé. Il acquit du bien

honnêtement. J'ai quarante lettres de feu M. de Beringhen à mon père

et de mon père à feu M. de Beringhen[34]. Depuis la mort de M. de

Beringhen, M. de Beringhen, son fils, aujourd'hui M. le Premier, comme

quelqu'un eut demandé l'aubaine de mon père qui vint à mourir, dit

tout haut: On a cru peut-être qu'il n'avoit point d'amis, mais je

ferai bien voir qu'il étoit mon parent. Aujourd'hui il s'avise de dire

que je suis bâtard, et son frère d'Armenvilliers a signé à mon contrat

de mariage. Il fit à la vérité un peu le rétif pour signer comme

parent; mais enfin il passa carrière. Madame de Saint-Pater[35], sa

soeur, à la mort, s'est repentie d'avoir dit que j'étois venu d'un

bâtard de leur maison, et j'ai fait voir à M. de La Force mes titres

et les lettres de feu M. de Beringhen.» Or, cet homme croyoit tenir M.

le Premier, et disoit: «J'ai tous les titres; et s'il prétend à être

chevalier de l'ordre, il faut qu'il vienne à moi:» mais M. le Premier

a eu des titres tels qu'il a voulu, et l'électeur de Brandebourg, à

qui appartient le lieu de leur naissance, a été bien aise de

l'obliger. Dans sa généalogie, il fait mourir le père de Beringhen à

dix-sept ans, lui qui en a vécu soixante.

[33] Les deux auteurs du _Roman de la Rose_. Tallemant auroit dû

les nommer dans l'ordre inverse, puisque Jean de Meung a été le

continuateur de Guillaume de Lorris.

[34] On dit même qu'ils étoient associés. (T.)

[35] Madame de La Luzerne, son autre fille, est un original en

Phébus. Pour dire que lui faire tant de cérémonies, c'étoit la

faire souffrir terriblement, elle dit une fois: «Ha! pour cela,

madame, c'est une vraie _gémonie_.» Elle avoit ouï parler du

Montfaucon de Rome, qu'on appeloit _Scalas Gemonias_.

(T.)--C'étoit le lieu d'où l'on précipitoit les criminels.

Cet autre Beringhen et sa femme sont assez assotés de leur noblesse,

et ils disoient: «Nous voudrions pour plaisir qu'on nous pût mettre à

la taille, pour avoir lieu de prouver notre noblesse.--Vous n'avez,

leur dis-je, qu'à aller demeurer six mois à Lagny, vous en aurez le

divertissement.»

M. le Premier autrefois fut un peu de la faveur; il cabala avec

Vaultier et madame Du Fargis. Il commença à branler dès le voyage de

Lyon, et fut disgracié au retour de La Rochelle. Il avoit changé de

religion: il alla en Hollande, et le prince d'Orange, qui aimoit tout

ce que le cardinal de Richelieu persécutoit, le reçut à bras ouverts,

et lui donna ses chevau-légers à commander. Beringhen acquit quelque

réputation; il revint en France après la mort du cardinal. Le reste se

trouvera dans les Mémoires de la régence.

LE CHANCELIER SÉGUIER[36].

J'ai déjà dit ailleurs que le chancelier[37] est l'homme du monde le

plus avide de louanges: on en verra des preuves par la suite. On

l'accuse d'être grand voleur. Pour lâche et avare, il ne faut que lire

ce que je m'en vais mettre[38].

[36] Pierre Séguier, né le 28 mai 1588, chancelier en 1635, mort

le 28 janvier 1672.

[37] On m'a dit que ce fut Des Roches, le mâle, chanoine de

Notre-Dame, fort riche en bénéfices, autrefois petit valet du

cardinal de Richelieu au collége, qui, le connoissant par droit

de voisinage, le proposa au cardinal de Richelieu pour

garde-des-sceaux, comme un homme dévoué, et dont il lui

répondoit; le cardinal s'y fia. Le monde fut assez étonné de ce

choix, car il n'étoit pas trop en passe de cela. Il étoit alors

président au mortier en la place de son oncle. (T.)

[38] Tallemant se montre ici singulièrement prévenu contre le

chancelier Séguier. Au reste, la partialité que ce magistrat

témoigna dans le procès du surintendant, et dans d'autres

circonstances, nuisit singulièrement à son caractère. On en

aperçoit des traces dans les lettres de madame de Sévigné, et les

Mémoires encore manuscrits de M. d'Ormesson, ne permettent pas de

douter que le chancelier n'ait eu pour Colbert, ennemi personnel

du surintendant, une complaisance tout-à-fait opposée au

caractère qu'il auroit dû déployer.

Personne n'a tant donné à l'extérieur que lui; il a baptisé sa maison

_hôtel_; il a mis un manteau et des masses informes de bâton de

maréchal de France à ses armes, et son carrosse en est tout historié.

Il ne feroit pas un pas sans exempt et sans archers[39]; mais, en

récompense, jamais au fond chancelier ne fit moins le chancelier que

lui: il est toujours le très-humble valet du ministre. On verra dans

les Mémoires de la régence comme on le ballotte, et que c'est un homme

qui avale tout. Ici je ne veux mettre que des particularités qui ne

pourroient entrer dans l'ouvrage que je veux faire[40].

[39] Il est le premier qui s'est avisé de se faire traiter de

_grandeur_. Avant lui pas un ne s'étoit fait traiter de

_monseigneur_ dans les harangues, quand on lui parle comme

député. (T.)

[40] On voit par là que Les Mémoires de la Régence, dont l'auteur

parle si souvent, n'existoient qu'en projet; il est

très-vraisemblable qu'ils n'ont pas été composés.

Les Séguier de Paris ne viennent nullement des Séguier de Languedoc:

ils viennent d'un procureur qui étoit grand-père du feu président

Séguier. Ce procureur eut un fils avocat[41], qui fut poussé dans les

charges, qu'on ne vendoit pas en ce temps-là; il fut avocat-général,

et son fils président[42]. Il en eut trois autres; le chancelier vient

de celui qui fut lieutenant-civil.

[41] Pierre Séguier, premier du nom, d'abord avocat des parties,

devint avocat-général du Parlement en 1550, président à mortier

en 1554; né en 1504, mort en 1580.

[42] Pierre Séguier, deuxième du nom, d'abord, lieutenant civil,

succéda à son père dans la charge de président à mortier.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 1 / 28 段