Cela faisait plus de deux mois écoulés depuis le départ de

Wabinosh-House et Rod commençait à compter les jours qui le séparaient

encore de la piste du retour. Wabi avait calculé qu’ils possédaient une

valeur totale de seize cents dollars en fourrures et en scalps de loups,

et deux cents dollars en or. Le jeune citadin était donc assuré de s’en

revenir près de sa mère avec une part de six cents dollars, qui

équivalaient au salaire d’une année de son ancienne place.

Il ne cacha pas non plus à Wabi son ardent désir de retrouver Minnetaki.

Wabi était heureux de voir ce penchant pour sa sœur se développer chez

Rod et il s’amusait fréquemment à l’en taquiner. Rod, en réalité,

caressait le secret espoir que Minnetaki mère, l’Indienne, autoriserait

sa fille à l’accompagner avec Wabi, à Détroit, où il savait que sa mère

à lui prendrait rapidement en affection la belle petite fille du Nord.

Une troisième semaine s’écoula encore. Il avait été décidé qu’elle

serait la dernière et que, dans huit jours, ils reprendraient la

direction de Wabinosh-House, où ils arriveraient vers le 1er février.

Roderick ne contenait plus sa joie.

Un de ces derniers jours, Rod et Mukoki étaient partis en chasse, en

laissant Wabi au campement. Rod s’était élevé, dès son départ, sur le

sommet d’une des crêtes voisines, tandis que Mukoki se tenait à mi-côte,

sur le versant opposé.

Au fait de la crête, Rod s’arrêta, en regardant autour de lui le

paysage, qu’il dominait. Il distinguait nettement Mukoki, qui allait sur

la neige, pareille à un petit point noir. Vers le nord, le Wilderness

infini s’étendait à perte de vue, avec son ordinaire fascination. Vers

l’est, à deux milles environ, quelque chose remuait, qu’il supposa être

un élan ou un caribou. A l’ouest était, ou plutôt devait être la vieille

cabane.

Un cri d’horreur involontaire s’échappa soudain de sa poitrine, et un

second suivit.

Là où il pensait trouver la cabane s’élevait une épaisse colonne de

fumée. Le ciel en était obscurci. Il lui sembla, en même temps,

percevoir des coups de fusil.

Quoiqu’il sût bien que l’Indien n’était pas à portée de l’entendre, il

hurla de toutes ses forces:

«Mukoki! Mukoki!»

Rod, alors, se souvint des signaux convenus au début de leur expédition

et par lesquels ils s’appelleraient mutuellement au secours. Deux coups

de son fusil retentirent; puis, après un instant d’intervalle, trois

autres, aussi précipités qu’il le put.

Il vit l’Indien, qu’il suivait des yeux, s’arrêter et se retourner, en

paraissant écouter.

Il répéta son signal. Mukoki avait compris et, se balançant sur ses

raquettes, prenait sa course dans la direction indiquée, en s’élevant,

avec toute la rapidité possible, sur la pente neigeuse.

Rod continuait à tirer de temps à autre. Un quart d’heure après, Mukoki,

haletant, l’avait rejoint sur la crête.

«Les Woongas! cria Rod. Ils ont attaqué le campement! Voyez! J’ai

entendu aussi des coups de fusil, des coups de fusil!»

Mukoki regarda le nuage de fumée. Pendant une seconde, le vieux trappeur

fixa la cabane qui brûlait. Puis, sans rien dire, il se mit à dévaler

des pentes neigeuses, avec une vitesse vertigineuse.

Rod, emboîtant sa piste, arrivait à grand’peine à le suivre, mais une

surexcitation folle était pareillement en lui. Sa figure était écorchée

et saignait, au fouettement des branches de sapins, à travers lesquels

Mukoki coupait en ligne droite.

De quelques minutes seulement le vieil Indien l’avait précédé, lorsqu’il

atteignit comme lui la petite colline qui dominait le lac et le

campement.

Devant eux, la cabane écroulée dans les flammes n’était plus qu’une

masse fumante. Et point de Wabi!

Mais, à peu de distance de cette ruine, une forme humaine était couchée

dans la neige. Rod saisit le bras de Mukoki et, sans que sa bouche

convulsée pût articuler une parole, il la lui montra.

Le vieil Indien avait vu, lui aussi. Avec un inexprimable regard, il

détourna ses yeux vers le jeune blanc. Si c’était Wabi! Oui, si c’était

lui! voilà ce que disait ce regard... Ce n’était plus un homme que Rod

avait devant lui, mais une bête sauvage, affolée de haine.

Tous deux ne firent qu’un plongeon vers le lac et vers ce qui avait été

la cabane. Sur la forme humaine écroulée dans la neige, Mukoki

s’agenouilla. Il la retourna, puis se redressa.

Ce n’était pas Wabi.

C’était un cadavre horrible, celui d’un Indien gigantesque, dont la tête

avait été écrabouillée de balles.

Rod frissonna, mais respira un peu. Et ses forces alors l’abandonnèrent.

Épuisé par sa course et par l’émotion, il tomba dans la neige, près du

cadavre.

Mukoki, cependant, s’était mis à remuer les cendres chaudes de la

cabane, avec son pied et avec la crosse de son fusil, nerveusement.

Rod comprit que, ce qu’il cherchait là, c’étaient peut-être les débris

de Wabi, calciné et enseveli, qui sait? dans les flammes et sous les

décombres. Chaque fois qu’il voyait le vieil Indien se pencher sur un

bout d’objet et l’examiner, il se sentait pâlir d’effroi.

Mukoki remuait infatigablement les bûches encore brûlantes et les

charbons ardents, et l’odeur de ses mocassins roussis venait jusqu’à

Rod.

A un moment, il jeta près du boy quelques cailloux, qui étaient les

pépites d’or. Que lui importait, à lui, ce brillant trésor! il ne

songeait qu’à son Wabi bien-aimé, que les Woongas avaient dû surprendre

à l’improviste, comme des lâches qu’ils étaient, comme des coquins, sur

lesquels il assouvirait bientôt sa vengeance. Wabi et Minnetaki, toute

la vie, pour lui, était là.

A demi-calciné lui-même, la figure toute noire, il revint finalement

vers Roderick.

«Lui pas là!» dit-il, en parlant pour la première fois.

Sur le cadavre il s’inclina à nouveau et, avec un ricanement triomphant:

«Beaucoup mort, celui-là!» cria-t-il.

Il se mit alors à examiner les empreintes laissées dans la neige. Il

constata facilement que les Woongas avaient tourné la cabane, par le

bois de cèdres, et s’étaient, de ce côté, rués à l’attaque. D’autres

empreintes indiquaient la direction dans laquelle ils étaient repartis.

Cinq hommes avaient donné l’assaut. Quatre seulement s’en étaient allés.

Le compte était bon.

Mais cela ne disait toujours pas ce qu’était devenu Wabi. S’il avait été

capturé par les Woongas et emmené avec eux, il y aurait eu cinq pistes.

Rod le comprenait aussi bien que son compagnon.

Pensif, Mukoki renouvela ses recherches dans le bûcher qui commençait à

s’éteindre. Mais elles demeurèrent pareillement infructueuses. Ni Wabi

n’était mort dans les flammes, ni les Woongas ne l’y avaient jeté, après

l’avoir tué. La seule conclusion qui en résultait était que le jeune

homme avait lutté, tué un de ses assaillants au cours de la bataille, et

que, blessé sans doute, il avait été emporté par les quatre autres. Il

fallait, à tout prix, par une poursuite rapide, rejoindre les

ravisseurs. Peut-être leur avance n’était-elle que de quelques milles.

Si oui, en une heure, ils pouvaient être ralliés.

Mukoki était revenu vers Rod, qui avait machinalement ramassé et mis

dans une de ses poches les pépites, et semblait toujours singulièrement

abattu.

«Moi suivre et tuer! dit-il. Suivre vite et tuer beaucoup d’eux! Vous

rester.»

Roderick s’était soudain redressé.

«Tu veux dire, Muki, que nous allons les suivre et les tuer! Car tu

penses bien que je serai de la partie. Montre-moi le chemin!

J’emboîterai le pas derrière toi.»

Tous deux armèrent leurs fusils et partirent.

La piste des Woongas suivait le fond boisé qui continuait vers le nord.

Au bout d’une centaine de yards, Mukoki s’arrêta et montra à Rod une des

pistes d’homme qui était plus marquée que les autres.

«Celui-là, dit-il, porter Wabi. Eux ne pas marcher très vite. Perdre

beaucoup de temps!»

Et ses yeux s’allumèrent d’une joie sauvage.

Rod constata en effet que les enjambées des Woongas étaient plus courtes

que les leurs, ce qui signifiait que leur marche était moins rapide.

Mais pourquoi musaient-ils ainsi? Pensaient-ils qu’ils ne seraient pas

poursuivis? C’était invraisemblable. Était-ce bravade de leur part, car

ils avaient le nombre? Ou projetaient-ils quelque embuscade? A toute

éventualité, Rod et Mukoki tenaient droit devant eux les canons de leurs

fusils, prêts à épauler.

Un bruit guttural, émis par Mukoki, alerta Roderick. Le pas d’un

cinquième homme était marqué sur la piste. Il comprit que Wabi avait été

remis sur ses pieds et marchait maintenant en compagnie de ses

ravisseurs. Il avait toujours ses raquettes et ses pas étaient aussi

réguliers que les autres. Il n’était donc pas sérieusement blessé.

Les deux compagnons traversèrent un boqueteau de cèdres, où de vieilles

souches entremêlées formaient d’inextricables réseaux. C’était, pour

tendre une embûche, un endroit idéal. Le vieil Indien n’hésita pas

cependant à avancer. La piste, au demeurant, empruntée par les Woongas à

celle d’un élan, était nette et facile.

Moins aguerri que son compagnon, Rod s’attendait, à tout moment, à

entendre claquer un fusil et à voir, devant lui, Mukoki tomber, la face

sur la neige. Lui-même, il s’imaginait sentir la piqûre brûlante d’une

balle, qui apportait la mort avec elle. Comment Mukoki, songeait-il, ne

ralentissait-il point sa marche, dans un pas aussi dangereux? Aveuglé

par le danger de Wabi, en oubliait-il le sien propre?

Le vieil Indien, dont la froide résolution était inébranlable, avait au

contraire, profitant de l’excellence de la piste, encore accéléré sa

vitesse. D’un geste, il montra à Rod que les empreintes devenaient plus

fraîches. A peine la neige avait-elle, autour d’elles, repris son

équilibre.

«Près, très près!» murmura-t-il.

La piste se relevait sur une petite colline. En approchant du faîte,

Mukoki, et Rod après lui, se courbèrent sur leurs raquettes et se mirent

presque à ramper, le fusil à l’épaule.

Arrivés au sommet, ils virent... et en dépit du silence que lui avait

prescrit Mukoki, Rod ne put retenir une exclamation arrachée à ses

lèvres par l’effroi... ils virent, sur la pente de la colline qui

s’éployait devant eux, les bandits Woongas marchant à la file, avec

Wabi, les mains liées derrière le dos, qui suivait le chef de la troupe.

Ce n’était pas tout. A un mille au delà montait la fumée d’un feu de

campement, autour duquel on distinguait une vingtaine de formes allant

et venant. C’était là, sans nul doute, le gros de l’expédition, qui

attendait le retour des ravisseurs.

La situation était terrible. Comment affronter, à deux, des ennemis dont

la supériorité numérique était telle? D’autre part, laisser Wabi

prisonnier... Comment y songer une minute? Le sort qui lui était réservé

se devinait trop facilement.

Rod se perdait dans ces pensées. Mais déjà Mukoki avait arrêté son plan.

Décrivant, suivi de Rod, et à une allure vertigineuse, un mouvement

tournant, le vieil Indien s’était résolu à attaquer de flanc, tout

d’abord, les quatre Woongas qui emmenaient Wabi. Moins de dix minutes

après, les deux compagnons, qui avaient réussi à se dissimuler dans des

touffes de sapins, se trouvaient embusqués sur la piste suivie par

l’ennemi, qu’ils avaient réussi à gagner en vitesse.

Un éclair de joie passa sur la face cuivrée de Mukoki.

«Les voici!» murmura-t-il à Rod.

Les Woongas approchaient, inconscients du péril. Mukoki posa sa main

crispée sur le bras de Rod.

«Vous, dit-il, point trembler. Point manquer. Vous tirer premier homme,

chef, devant Wabi. Moi prendre les autres.

--C’est compris, Muki! Celui que tu me désignes, je l’abattrai raide,

d’un seul coup.»

Et, dans sa main, il pressa celle de Mukoki.

Les brigands du Wilderness apparurent. La figure de Wabi était couverte

de sang.

Presque à bout portant, Rod appuya sur la détente de son fusil. A moins

d’une seconde d’intervalle, l’arme de Mukoki crépitait à coups

redoublés.

Lorsque la fumée de la poudre fut dissipée, il ne restait debout qu’un

seul Woonga. Celui qu’avait visé Rod gisait dans la neige, mort. Deux

autres avaient été atteints par le chapelet de balles de Mukoki. L’un

d’eux gisait aussi sans un mouvement; le second titubait, les mains sur

sa poitrine, prêt à tomber.

Le Woonga demeuré indemne avait poussé une clameur formidable, à

laquelle répondit au loin un long hurlement, qui venait du camp où ses

compagnons l’attendaient. Puis, avant que Mukoki eût rechargé son fusil

et que Rod eût épaulé à nouveau, il avait disparu.

De deux coups de son couteau, Mukoki trancha les liens qui retenaient

captives les mains de Wabi.

«Vous blessé mauvais?» demanda-t-il.

Wabi secoua la tête et fit jouer ses mains raidies.

«Non! Non! Ce n’est rien, répondit-il. Je savais bien que vous

viendriez... chers amis!»

Rod alla vers le chef de la troupe, lui prit son fusil et son revolver.

«Le coquin! dit-il. C’est là mon propre fusil et c’est mon propre

revolver, que j’avais perdus, il y a trois mois. A chacun son bien!»

Quant à Mukoki, il avait repéré le ballot que portait un des Woongas.

«Ce sont nos fourrures, dit Wabi. Les bandits n’ont pas omis de faire

main basse sur elles, avant de mettre le feu à la cabane. Ils avaient

sans doute attendu si longtemps, pour nous attaquer, à seule fin que la

provision fût complète! Ce sont de fameux scélérats.»

Mukoki avait déjà chargé le ballot sur son dos.

«Et maintenant, mes petits, dit Wabi, il faut nous trotter! Toute la

bande sera bientôt à nos trousses. Dommage que la cabane soit détruite!

Nous aurions pu nous y défendre avec avantage.

--Il y a le ravin! cria Rod. La lutte peut y être bonne pour nous. Le

tout est de l’atteindre!»

CHAPITRE XVII

LA POURSUITE

«Le ravin, oui!» avait répondu Wabi.

Mukoki approuva, d’un signe de tête.

Et Wabi prit la direction du trio, Rod au milieu, le vieil Indien

fermant la marche, avec son ballot.

Tout en filant sur ses raquettes, Wabi demanda à Rod combien il avait

sur lui de cartouches.

«Quarante-neuf, répondit le boy.

--Tout va bien. Passez-m’en une douzaine. Avec les huit que j’ai

ramassées sur notre homme, je suis muni pour l’instant.»

Ils atteignirent ainsi, sans avoir été rejoints, la dépression où, ce

matin encore, s’élevait la vieille cabane.

Soudain, il sembla à Rod que son cœur lui tombait dans la poitrine,

comme un bloc inerte. Son pouvoir d’endurance était à bout. Sa première

course derrière Mukoki, lorsqu’avait apparu la fumée de la cabane qui

brûlait, celle ensuite pour rejoindre Wabi, cette dernière enfin,

avaient épuisé ses forces. Ses muscles étaient brisés et il sentait

qu’il lui serait impossible de continuer du même train jusqu’au ravin.

C’étaient trois milles encore à parcourir!

Il tenta cependant un dernier effort. Mais il perdait visiblement de la

distance sur Wabi, qui le précédait, tandis que derrière lui les

raquettes de Mukoki heurtaient presque les siennes. Il pouvait entendre

à ses oreilles le souffle rauque et infatigable du vieil Indien.

Le pauvre boy était d’une pâleur mortelle, la sueur lui perlait aux

tempes et la respiration lui manquait. Ses genoux fléchirent et il

s’affaissa sur la neige. Presque au même moment, les Woongas

apparaissaient.

Ils n’étaient plus qu’à une portée de fusil. Une balle siffla:

Bzzzzzz-inggggg!

A deux reprises, Rod entendit passer près de sa tête cette chanson de la

mort. Il vit la neige jaillir en l’air, sous chacune des deux balles.

Mais la riposte n’avait pas tardé. Sous les balles de Wabi et de Mukoki,

deux des poursuivants s’écroulaient.

Les Woongas, par bonheur, étaient à ce moment en terrain découvert,

tandis qu’un boqueteau de cèdres, à proximité immédiate des trois

compagnons, leur offrait un abri, au moins momentané.

D’une main vigoureuse, Wabi empoigna son camarade et l’entraîna, le

traîna plutôt, sur la neige.

Une grêle de balles siffla à nouveau, avant que les trois compagnons

eussent atteint les larges troncs protecteurs des cèdres et se fussent

dissimulés derrière eux. Un cri de souffrance de Mukoki indiqua qu’il

était touché.

Le vieux trappeur jeta à terre son ballot.

«Est-ce sérieux, Muki? haleta Wabi. Où la balle a-t-elle porté?»

Mukoki, un peu chancelant, se redressa.

«Balle dans épaule gauche. Pas grave. Ballot fourrures avoir amorti

coup. Nous très bien ici. Leur donner le Diable.»

Les Woongas, en effet, s’étaient arrêtés. Ils n’étaient qu’une

demi-douzaine. Le reste de la bande s’échelonnait sur la neige, à des

distances diverses. Dans la hâte de leur poursuite, ils n’avaient point

pris le temps de chausser tous leurs raquettes et ceux qui n’en étaient

point munis traînaient à l’arrière.

Les fusils de Wabi et de Mukoki recommencèrent à crépiter. Deux autres

Woongas tombèrent, tués ou grièvement blessés. Le reliquat esquissa

prudemment un mouvement de retraite, en attendant du renfort. Rod eut la

force d’épauler et un troisième ennemi pirouetta sur lui-même, une jambe

cassée.

«Hourra! cria Wabi. On va pouvoir souffler un peu.»

Mais la tache de sang s’élargissait à l’épaule de Mukoki, et Rod, qui

s’était remis sur pied, déclara qu’il pouvait marcher, si l’on n’allait

pas trop vite.

Le parti de Wabi fut bientôt pris.

«Tous deux, partez devant! dit-il. Je les tiendrai en respect, quelque

temps encore, et je reculerai ensuite, en tiraillant dans les arbres. Si

Dieu le veut, je vous rejoindrai au ravin. Votre piste me conduira. Rod,

redonnez-moi quelques balles.»

Les secondes étaient précieuses. Mukoki reprit sur son dos le précieux

ballot, qu’il ne prétendait pas abandonner, et, tout en clopinant, il se

mit en marche, accompagné de Rod, qui n’était guère plus solide sur ses

pieds.

Wabi, qui avait fait héroïquement le sacrifice éventuel de sa vie,

demeura seul à l’affût.

Mais un flottement inexplicable parut se produire chez les Woongas. La

bande, qui s’était réunie hors de la portée des balles, semblait

partagée entre deux résolutions opposées. Les uns paraissaient ne point

vouloir, à tout prix, laisser échapper leur proie et gesticulaient comme

des possédés. Les autres se retournaient dans la direction du campement

et, avec des gestes non moins expressifs, manifestaient leur désir de

rebrousser chemin. Finalement, ils s’assirent par terre, dans la neige,

et un émissaire se détachant du groupe, parut s’en aller chercher des

ordres.

Wabi, ne sachant que penser, laissa s’écouler une dizaine de minutes.

Après quoi, songeant, tout heureux, que Rod et Mukoki avaient pu, durant

ce temps, prendre une avance appréciable, il recula, d’arbre en arbre,

puis s’élança à toute vitesse sur la trace de ses deux compagnons.

Ils n’étaient plus qu’à un quart de mille du ravin et de la fissure par

où ils comptaient y pénétrer, lorsqu’il les rejoignit.

Mukoki, de plus en plus affaibli par le sang qu’il perdait, fléchissait

sous le poids des pelleteries. C’était au tour de Rod à l’encourager de

son mieux.

La vue de Wabi, qui arrivait indemne, leur fut un réconfort. Un dernier

effort les amena au ravin.

Comme ils allaient s’engouffrer tous trois dans l’étroite fissure, qui

leur serait un sûr abri, une volée de balles siffla à leurs oreilles.

Les Woongas, qui avaient repris la poursuite, les avaient rejoints. Il

était temps!

Mais déjà les trois amis s’étaient postés chacun, le fusil à l’épaule,

derrière un pan de rocher, dans l’étroit couloir. Ivres de fureur, et

oubliant toute prudence, les Woongas se précipitèrent, tête baissée,

dans la souricière qui leur était tendue. «Pan! pan! pan!--Pan! pan!

pan!--Pan! pan! pan!» A chacun des coups d’une triple décharge, un d’eux

tomba, foudroyé à bout portant. Le reste, singulièrement diminué, reflua

en arrière.

«J’ai comme une idée, dit Wabi, qu’ils ne recommenceront pas de sitôt à

tenter l’aventure.»

Des six hommes abattus, deux remuaient encore. Ils furent achevés à

coups de revolver.

Le sang de Mukoki avait cessé de couler, mais la faiblesse du vieil

Indien était si grande qu’il faillit s’évanouir.

«Il faudrait, dit Rod, lui faire prendre quelque chose de chaud. Cela le

ravigoterait.»

Et, tandis que Wabi montait la garde, il ramassa des brindilles de bois

mort, entraînées, au printemps dernier, par la fonte des neiges, dans le

couloir rocheux. Il en forma un petit feu.

Puis il déballa le menu paquet de provisions qu’il avait, au début de

cette tragique journée, emporté avec lui, comme de coutume.

«Ce sont là, dit-il, toutes nos ressources. Deux poignées de café, une

pincée de thé, du sel et quelques biscuits. C’est peu pour trois

personnes. Mais c’en est assez pour rendre ses forces à Mukoki. Quant

aux allumettes, j’en ai toute une boîte!»

Le feu joyeux commença à flamber. Dans la minuscule casserole qui était

jointe au paquet, Rod ramassa un peu de neige et, lorsque l’eau qu’elle

produisit fut bouillante, il y jeta son café, dont le fumet ne tarda pas

à embaumer l’air.

Mukoki avança la tasse qui pendait à sa ceinture et absorba lentement la

boisson bienfaisante. Deux autres fois, l’opération se répéta, et les

deux boys imitèrent Mukoki. Chacun d’eux mangea ensuite un biscuit et le

vieil Indien fut amicalement contraint d’accepter double part. La

souffrance qui était empreinte sur ses traits commença à se détendre.

Les fourrures furent ensuite déballées et servirent à aménager pour la

nuit, dans une anfractuosité du rocher, deux lits chauds et moelleux.

L’un d’eux était réservé à Mukoki; l’autre servirait à Rod et à Wabi

qui, alternativement, se reposeraient et monteraient la garde.

«A propos, demanda Rod, où est Loup?»

Wabi se mit à rire.

«Retourné vers les siens! Il hurlera ce soir, dans le Wilderness, à

l’unisson de ses frères de race. Vieux bon Loup!»

Le rire fit place, chez Wabi, à un geste de regret, et une tristesse

émue passa dans sa voix.

«Il s’est laissé surprendre comme moi-même, dit-il. Les Woongas sont

arrivés sans bruit, à contre-vent, derrière la cabane. Son flair n’a pu

l’avertir. Moi-même, je ne les ai vus qu’à l’instant où ils allaient

s’élancer sur moi. Je me trouvais à côté de lui, en train de lier des

fagots. Rapidement, j’ai coupé avec mon couteau la lanière qui

l’attachait.

--A-t-il combattu?

--Pendant une minute ou deux. Mais un des bandits ayant tiré sur lui un

coup de fusil, qu’il esquiva d’ailleurs, il fila dans les bois.»

Il y eut un silence. Les Woongas, en haut, ne donnaient plus signe de

vie.

«Ce que je ne m’explique pas, reprit Rod, c’est qu’ils n’aient tendu

d’embûche qu’à vous seul. Pourquoi, Mukoki et moi, nous ont-ils laissés

tranquilles? Cachés derrière un buisson, ils pouvaient aussi bien nous

guetter et tirer sur nous.

--Parce qu’ils n’avaient que faire de vous deux. C’est à moi seul qu’ils

en voulaient. Une fois que j’eusse été en leur pouvoir, ils seraient

revenus vers vous, en parlementaires, et vous auraient envoyés à la

factorerie, pour traiter de ma rançon. Ils auraient saigné mon père

jusqu’au dernier dollar. Puis... ils m’auraient tué. Oh! ils ne me l’ont

pas caché, tandis qu’ils m’emmenaient!»

A ce moment, une petite pierre ronde déroula, en bondissant, dans le

couloir rocheux.

«Ils sont toujours là-haut! ricana Wabi. Ils nous attendent à notre

sortie. Ils ont dû faire rouler cette pierre par mégarde... C’est un

avertissement.»

Et, pour changer la conversation:

«Et nos belles pépites d’or! s’exclama-t-il. Qui sait ce qu’elles sont

devenues?

--Je l’ignore comme vous», répondit Rod.

Puis, tâtant une de ses poches:

«Je les ai là-dedans, dit-il. Je l’avais oublié. Mukoki les a trouvées

dans la cendre.»

L’obscurité était tombée peu à peu.

«Attendons demain, murmura Rod. Ce n’est pas tout d’être arrivés ici. Ce

qu’il faudra demain, c’est en sortir...»

La nuit s’écoula sans incident. Tandis que Mukoki reposait, Rod et Wabi

se relayaient de faction.

Vers minuit, le ciel parut s’empourprer.

Rod, qui veillait, tira le bras de son camarade.

«Regardez!» dit-il.

Wabi se frotta les yeux.

«On dirait, Rod, cette fois encore, un sapin qui brûle. Que se

passe-t-il donc chez nos ennemis?»

Un long hurlement de loup retentit, peu après, solitaire et pleurard.

«Qui sait? murmura Wabi. C’est peut-être... Loup! Il haïssait ses

congénères, en compagnie de qui il lui faudra vivre désormais. A la

longue il s’y fera. Il nous regrette, pour le moment...»

CHAPITRE XVIII

LE RETOUR A WABINOSH-HOUSE

Les chasseurs de loups · 第 10 / 11 段