visage. Il savait maintenant que, dans ces lignes annihilées par le
temps, était enclos le secret d’un grand trésor. Mais il n’en était
toujours pas plus avancé. Tout ce qu’il lui était donné de connaître,
néanmoins, c’est que, quelque part dans les vastes solitudes du
Wilderness, il y avait trois cascades. En un endroit imprécis, entre la
seconde et la troisième, l’Anglais et les deux Français avaient
découvert de l’or.
Où cela? Et où étaient les cascades? Rod n’en avait pas rencontré dans
le ravin et il n’y en avait point non plus dans les environs de la
vieille cabane. Le terrain avait été maintes fois exploré en tous sens
par les trois compagnons, au cours de leurs randonnées de chasse et de
la pose de leurs pièges.
Tout à coup Wabi, qui regardait Rod et semblait réfléchir, prit la bande
de bouleau dans ses mains et la considéra de plus près. A un moment sa
figure s’anima:
«Par saint Georges, s’écria-t-il, il nous faut peler cette écorce!
Regarde un peu, Muki. Rien n’est plus facile, n’est-ce pas?»
Et il tendit la bande au vieil Indien. Puis il expliqua à Rod:
«L’écorce de bouleau est composée de couches successives, chacune
d’elles aussi fine que le plus fin papier. L’encre a dû pénétrer
plusieurs de ces pelures. Si nous parvenons à enlever la couche
supérieure, celle qui est au-dessous nous apparaîtra, j’imagine, avec
une écriture aussi fraîche qu’il y a cinquante ans.»
Déjà Mukoki, s’étant rapproché de la lumière de la porte, s’était mis au
travail et, avec sa bonne grimace, les deux boys l’entendirent qui
criait:
«Bien peler!»
Une pellicule, infiniment ténue, commençait en effet à se soulever. Une
demi-heure durant, il s’appliqua à sa tâche délicate, tandis que Rod et
Wabi le contemplaient avec admiration. Lorsqu’il se redressa, sa tâche
était terminée.
Rod et Wabi, ayant reçu la bande de ses mains, poussèrent un long cri de
joie. Les mots incomplets pouvaient maintenant se lire à merveille. Là
où il n’y avait auparavant que trois lettres, apparaissait comme Rod
l’avait deviné: _Troisième cascade_. Tout à côté était le mot _cabane_.
Et plusieurs lignes d’écriture l’avoisinaient, que Rod lut à haute voix:
«_Nous, John Ball, Henri Langlois et Pierre Plante, ayant trouvé de
l’or à la troisième cascade, nous décidons, par le présent acte, de
nous associer pour l’exploitation de cet or. Nous nous engageons à
oublier nos querelles passées et à travailler de compagnie, avec une
bonne volonté et une honnêteté mutuelles, avec l’aide de Dieu._
_Signé_: John Ball, Henri Langlois, Peter Plante.»
Dans la partie supérieure du graphique il y avait encore d’autres mots,
moins distincts, mais que Rod parvint cependant à déchiffrer. C’est là,
du coup, que son émotion fut à son comble. La parole lui resta collée au
gosier et ce fut Wabi, dont le souffle haletant lui brûlait la joue, qui
lut:
«_Ici, cabane et extrémité du ravin._»
Mukoki, après avoir entendu, à demi-étourdi de tant d’imprévu
merveilleux, s’était repris à songer au dîner et avait remis sur le feu
la poêle et le bifteck d’élan.
«Eh bien! reprit Wabi, au bout d’un instant, vous avez, Rod, trouvé
votre mine d’or! C’est bien du petit torrent qui est dans le ravin qu’il
s’agit. Vous voilà maintenant un homme riche!
--Notre mine d’or, voulez-vous dire, corrigea vivement le jeune homme.
Nous sommes trois, nous aussi, et nous prendrons tout naturellement,
dans notre association, les places respectives de John Ball, d’Henri
Langlois, de Pierre Plante. Ils sont morts. L’or est à nous!»
Wabi s’était remis à examiner la carte de bouleau.
«Il me paraît réellement impossible, dit-il, que nous ne trouvions pas
l’endroit. Les indications fournies sont aussi claires que la lumière du
jour. On suit le ravin et, à une distance donnée, on rencontre une
première cascade. On continue, et le torrent, devenu plus important,
fait un second saut. Une cabane est là, et l’or n’est pas loin.»
Il revint vers la porte, avec l’écorce, et Rod le rejoignit.
«J’ai beau chercher, dit Wabi, je ne trouve aucun renseignement
concernant la distance. Combien de milles, Rod, estimez-vous avoir
parcourus dans le ravin?
--Une dizaine au moins.
Et vous n’avez vu aucune cascade?
--Aucune.»
A l’aide d’une brindille de bois, Wabi repéra la longueur comparative
qui séparait les divers points indiqués sur le graphique.
«Je ne doute pas, dit-il, que cette carte n’ait été tracée par John
Ball. Vous remarquerez que tout ce qu’il y a d’écrit l’a été par la même
main, sauf les signatures de Langlois et de Plante, qui ne sont qu’un
affreux griffonnage. Ball, au contraire, écrivait bien et paraît avoir
été un homme de bonne éducation. N’est-ce pas votre avis? Il serait
étonnant, dès lors, qu’il n’ait point, dans son tracé, tenu compte des
distances. Or, l’espace qui est entre la première et la seconde cascade
est moitié moindre de celui qui sépare celle-ci de la troisième. Ceci
est voulu, évidemment.»
Rod approuva.
«D’où nous conclurons, dit-il, qu’une fois trouvée la première cascade,
nous pourrons évaluer, approximativement, les autres distances.
--Parfaitement, reprit Wabi.
--J’ai parcouru le ravin durant dix milles. Admettons que nous trouvions
la première cascade à quinze milles. La seconde, d’après notre
graphique, serait à vingt milles au delà, la troisième à quarante milles
plus loin. Ce qui nous donne un total de soixante-quinze milles
environ.»
Wabi estima que c’était bien raisonné. Puis il se gratta la tête, d’un
air perplexe.
«Admettons vos chiffres, dit-il. Cascade troisième, cabane et gisement
d’or de soixante-quinze milles d’ici. Mais alors, par saint George!
pourquoi les trois hommes étaient-ils dans cette cabane où nous sommes,
avec seulement une poignée de pépites en leur possession? L’or ne leur
aurait-il pas joué un méchant tour et n’auraient-ils trouvé, en tout et
pour tout, que le contenu du petit sac de peau de daim?
--C’est une objection, avoua Rod, qui a sa valeur...»
A ce moment, Mukoki, qui retournait le bifteck dans la poêle, éleva la
voix:
«Peut-être, dit-il, eux aller à la factorerie pour ravitaillement.»
Wabi tressauta.
«Tu as trouvé, Muki, l’explication du problème! Tout finit, à la longue,
par se débrouiller.»
Il se tut une minute et reprit:
«Je puis certainement me tromper, mais voici, à mon sens, comment
l’aventure peut, dans son ensemble, se reconstituer. Ball et les deux
Français ont, _primo_, découvert, par hasard ou autrement, le gisement
d’or. Et ils ont travaillé le sol jusqu’à épuisement de leurs vivres.
_Secundo_, un petit ou un gros trésor, nous l’ignorons exactement, a été
réuni par eux. Comme les vivres font défaut, il est convenu que les deux
Français iront se ravitailler à la factorerie. Wabinosh-House était, à
cette époque, le poste le plus rapproché auquel ils pouvaient
s’adresser. Avant de partir, ils assassinent Ball, afin de s’approprier
ultérieurement sa part. _Tertio_, ils partent en n’emportant avec eux
que juste assez d’or pour payer les marchandises dont ils ont besoin. Il
pouvait être imprudent, en effet, d’exciter la convoitise d’autres
aventuriers qui se rencontreraient avec eux à la factorerie. Quelques
pépites passeraient inaperçues. Arrivés à cette cabane, ils y font
halte. Plante ou Langlois, l’un des deux, médite alors de se débarrasser
de son compagnon, comme il avait été fait de Ball, et de s’approprier, à
lui seul, et le graphique et la mine, et le sac de pépites, et la
possession finale du trésor mis en réserve. Ils se battent et se tuent
mutuellement. Et voilà!
--Bravo! fit Rod. Vous avez, Wabi, un esprit admirable.
--Et le trésor amassé par eux, nous le trouverons aussi, enterré sans
doute quelque part près de la troisième cascade!»
Les deux boys furent interrompus dans la construction de leurs châteaux
en Espagne par Mukoki.
«Dîner prêt!» appela-t-il.
CHAPITRE XV
SOUS L’AVALANCHE NEIGEUSE
Rod jusque-là, n’avait pas encore parlé de la piste mystérieuse,
rencontrée par lui dans le ravin. Le rouleau de bouleau avait accaparé
tout l’intérêt des trois compagnons.
Cette fièvre une fois calmée, et tout en mangeant, le jeune homme conta
les étranges allées et venues du Woonga, quelque espion, pensait-il.
Mais il n’insista pas sur les craintes qui le tourmentaient, sur ce
chapitre. Autant valait laisser Wabi et Mukoki à leur béate quiétude.
Ils étaient, en réalité, assez incapables de l’expliquer. Le fait que
les Woongas, dans un but qui paraissait énigmatique, semblaient avoir,
autant qu’eux trois au moins, le désir d’éviter une rencontre, de ne se
trouver jamais sur leur piste, et ne les avaient jamais attaqués de face
ou dans quelque embuscade, si souvent facile à dresser; toute cette
passivité apparente de l’ennemi, qui pourtant rôdait autour d’eux, était
anormale au premier chef. Cependant, la quiétude présente semblait
suffisante à Wabi et à Mukoki. Peut-être songeaient-ils qu’il serait
suffisant de s’alarmer lorsque le danger se préciserait.
Le récit de Rod ne souleva pas une émotion particulière et des
préparatifs immédiats furent envisagés, pour aller à la découverte des
trois cascades.
Il fut convenu que ce voyage d’exploration serait confié à Mukoki, dont
l’endurance était supérieure à celle des deux boys et la marche plus
rapide. Dès le lendemain matin, il partirait, avec une provision de
vivres. Rod et Wabi, en son absence, s’occuperait des pièges.
«Il nous faut tout au moins, déclara Wabi, trouver la première cascade,
avant de revenir à la factorerie. Nous aurons ainsi une quasi-certitude
de la réalité de nos déductions. Mais si, réellement, cent milles nous
séparent du but final, nous devrons renoncer à aller quérir notre or en
cette saison. Nous retournerons tranquillement à Wabinosh-House et y
préparerons tout à loisir une nouvelle expédition, avec des provisions
renouvelées et les outils convenables. Cela ne pourra se faire qu’au
printemps prochain, après la fonte des neiges et les inondations qui la
suivent.
--C’est bien ce que je me suis dit, répliqua Rod. Mais je ne serai plus,
alors, près de vous. Vous savez que j’ai une mère, Wabi, et qu’elle est
seule!»
Et ses yeux se mouillèrent légèrement.
«Oui, je comprends, dit Wabi, en posant sa main sur le bras de son
camarade.
--Ses fonds doivent être en baisse, à cette heure. Peut-être est-elle ou
a-t-elle été malade. Il faut tout prévoir...
--Et vous devez retourner près d’elle, après avoir réalisé le prix de
vos fourrures, acheva affectueusement Wabi, en formulant pour Rod sa
pensée. Je pourrai même vous accompagner dans ce petit voyage.
Croyez-vous qu’il lui serait agréable de me revoir?
--Si je le crois s’exclama Rod. Mais elle vous aime autant que moi,
Wabi! Elle battrait des mains en vous apercevant! Mais parlez-vous
sérieusement?
--Je ne promets rien, d’une façon ferme. Ce que je veux seulement vous
dire, c’est que j’irai, si je le peux.
--Et toi, Mukoki? Veux-tu venir aussi?»
Le vieil Indien grimaça, gloussa et grogna, mais ne souffla mot.
Wabi répondit pour lui.
«Il tient trop, dit-il, à rester près de Minnetaki. Il est son
authentique esclave, vous le savez, Rod. Non, non, Mukoki n’ira pas, je
le parierais. Il demeurera à la factorerie pour veiller sur ma sœur,
pour avoir soin qu’elle ne se perde pas, ne se blesse pas, ou ne soit
pas à nouveau enlevée par les Woongas. Eh! Mukoki?»
Mukoki remua sa tête de haut en bas, avec une grimace heureuse. Puis il
alla vers la porte de la cabane, l’ouvrit et regarda dehors:
«Neige! cria-t-il. Neige comme vingt-cinq mille diables!»
C’était le plus énergique des jurons qu’avait l’habitude de proférer le
vieil Indien et il n’en usait que dans les circonstances importantes.
Rod et Wabi firent chorus avec lui. Jamais encore le jeune citadin
n’avait vu une tempête de neige pareille à celle qui se préparait.
L’heure était arrivée de la grande chute annuelle du Nord, qui ne manque
jamais aux pays arctiques. Elle avait été, cette année, en sensible
retard.
Les flocons tombaient, doucement, lentement, sans encore un souffle
d’air qui les agitât. C’était comme une blanche et muette marée,
impénétrable à l’œil, si dense qu’elle semblait étouffer l’atmosphère et
suffoquer la respiration.
Rod étendit la paume de sa main et, en un instant, elle fut recouverte
d’un épais coussin. Il avança un peu, et ce n’était plus déjà qu’une
ombre spectrale, à peine perceptible à ses compagnons. Lorsqu’il rentra
dans la cabane, au bout d’une minute, il apportait sur lui toute une
charge de neige.
L’avalanche neigeuse continua sans interruption durant l’après-midi, et
pendant la nuit pareillement. Vers le matin, Rod entendit le vent, qui
s’était élevé, siffler et hurler dans les arbres voisins et contre les
murs de la vieille cabane. Il se leva et ranima le poêle, tandis que
Wabi et Mukoki dormaient encore.
Il tenta d’ouvrir la porte. Elle était bloquée. Il poussa les volets de
la fenêtre et un plein baril de neige s’abattit sur lui. Aucune lueur de
jour n’était encore visible.
En se retournant, il aperçut Wabi assis sur ses couvertures et qui riait
sous cape à l’aspect de son camarade ahuri et consterné.
«Qu’est-ce qui se passe donc en notre pauvre monde? demanda Wabi, avec
un gros soupir. Serions-nous ensevelis sous la neige?
--J’espère que non, répondit Rod, en jetant vers le poêle qui ronflait
un regard inquiet. Enseveli, Wabi...
--En tout cas, nous ne le sommes pas complètement. Si j’en crois ce bon
feu, le sommet de la cheminée émerge encore!»
Mukoki s’éveilla à son tour et s’étira les membres. Et, comme un
rugissement formidable passait sur la cabane:
«Vent souffler très fort! dit-il. Tout à l’heure souffler plus fort!»
Rod repoussa dans un coin, avec une pelle, la neige introduite par lui
et barricada à nouveau les volets, tandis que ses compagnons
s’habillaient.
«En voilà pour une semaine, après cela, à déterrer nos pièges, déclara
Wabi. Mais le Grand Esprit, qu’adore Mukoki et qui envoie à son pays
toutes sortes de bénédictions (celle-ci en est une), sait seul quand
cessera la tourmente. Elle peut durer une semaine. Ce n’est pas
l’occasion d’aller chercher notre cascade!
--Il nous reste la ressource de jouer aux dominos, suggéra Rod, dont le
front s’était rasséréné. Je me souviens justement d’une certaine partie
que nous avons laissée en plan à Wabinosh-House et que nous n’aurons
qu’à reprendre. Mais croyez-vous sincèrement qu’il n’a pas neigé
suffisamment, hier après-midi et cette nuit, pour recouvrir cette
cabane?
--Ce serait déjà fait, expliqua Wabi, si la cabane ne se trouvait, avec
le lac qui lui fait face, dans une dépression du terrain, ouverte à ses
deux bouts, et où souffle un courant d’air perpétuel qui empêche la
neige de s’accumuler. Mais si l’avalanche continue, nous serons, dès ce
soir, sous une petite montagne.
--Et nous ne serons point étouffés là-dessous?» balbutia Rod.
Wabi se prit à rire joyeusement, devant la naïve frayeur du jeune
citadin, et une salve de gloussements de Mukoki, en train de découper
des tranches de caribou, lui fit écho.
«Neige, très bonne chose vivre dessous!» affirma sentencieusement le
vieil Indien.
Et Wabi donna des explications plus circonstanciées.
«Fussiez-vous, Rod, sous une véritable montagne de neige qu’il vous
serait possible de vivre. A moins, bien entendu, que vous ne fussiez
écrasé sous son poids. La neige est amalgamée d’air respirable. Mukoki a
été pris, une fois, sous un éboulement de neige et il y est demeuré
enseveli, sous trente pieds d’épaisseur, dix heures durant. Il avait là
un nid du calibre d’un simple tonneau. Et, quand nous l’avons délivré,
nous l’avons trouvé aussi calme et à son aise que s’il eût été dans son
lit. La neige a un autre avantage; c’est de tenir chaud. Nous n’allons
plus avoir besoin de brûler beaucoup de bois.»
Après le déjeuner, les deux boys rouvrirent le volet et Wabi fit, avec
sa pelle, dégringoler peu à peu la neige qui obstruait la fenêtre. A la
troisième ou quatrième pelletée, un gros bloc céda tout d’un coup et,
par cette cheminée artificielle, la clarté du jour apparut. Les deux
boys avaient de la neige jusqu’à la taille. En levant les yeux, ils
virent la tempête tourbillonner toujours dans le ciel.
«La neige arrive à hauteur du toit... dit Rod, qui continuait à n’être
qu’à moitié rassuré. Dieu bon, quelle tourmente!
--Et maintenant, dit Wabi, nous allons rire! Rod, êtes-vous de la
partie?»
En parlant ainsi, il avait rampé à travers la fenêtre, dans la cavité
neigeuse, et tentait de se hisser dehors. Une nouvelle masse de neige
céda brusquement, laquelle tomba en plein sur Rod qui suivait.
Rod en fléchit les genoux. Il se débattit, pour se dégager, et ne put
retenir un cri. Wabi, qui était arrivé à l’air libre se pencha sur le
trou et se mit à s’esclaffer. Son ami était tout à fait grotesque, avec
ses yeux clignotants, ses oreilles et sa bouche pleines de neige, et ses
habits enfarinés.
«Hum! Hum! Hum!» lui cria Wabi, qui en riait aux larmes.
Rod, cependant, s’était secoué et, en se tortillant de droite et de
gauche, comme un poisson, il s’était remis à grimper. Wabi lui saisit
les bras et le tira dehors. Mukoki suivit ensuite.
Profitant d’une accalmie dans la tempête, les trois compagnons
s’avancèrent dans la neige molle. En se retournant, ils virent le
monticule que formait la cabane et d’où pointait un bout de cheminée
fumante.
Rod fut stupéfait du spectacle qui se déroulait autour de lui. La neige
avait tout nivelé. Les menus plis du sol avaient disparu. Plus un rocher
n’émergeait. Seuls, les arbres, entièrement emmitouflés d’une blanche
carapace, bosselaient encore, çà et là, l’immensité blanche.
Il en fut comme anéanti. Maintenant seulement le Grand Désert Blanc lui
apparaissait. Qu’allaient-ils devenir désormais? Où trouveraient-ils
même une bête à tuer et à manger?
Lorsque le trio eut réintégré la cabane, Wabi rassura son camarade.
«Dans toute la zone, dit-il, où sévit la tempête, vous ne trouveriez
pas, à cette heure, une seule créature en train de circuler. Tous les
élans, tous les rennes, tous les caribous, les renards et les loups sont
ensevelis sous la neige. Et, plus la neige est épaisse sur eux, plus ils
auront chaud et s’en trouveront bien. C’est une aimable pensée qu’a eue
là le Créateur de faire, pour eux, naître le bien de l’excès du mal. Dès
que cette crise atmosphérique aura cessé, le Wilderness s’éveillera à
nouveau à la vie. L’élan, le renne et le caribou se lèveront de leur lit
de neige et recommenceront à grignoter les branches des sapins. Une
croûte dure se formera sur la neige molle et, comme les renards, les
lynx et les loups, les plus petites bestioles se remettront à trottiner
et à se dévorer entre elles. Si les derniers torrents sont congelés,
tous ces animaux lècheront la glace ou mangeront de la neige, en guise
d’eau. Dans la neige encore ils se creuseront, avec leurs pattes, de
chaudes cavernes, qui remplaceront pour eux la mousse estivale des
bas-fonds, l’abri des buissons et des feuilles mortes. Enfin, les gros
quadrupèdes, élans, rennes et caribous, en piétinant et en tassant sous
leurs sabots de grandes surfaces de neige, s’établiront à eux-mêmes des
sortes de corrals, où ils se rassembleront en grands troupeaux et se
battront de compagnie contre les loups, en attendant le printemps.
Croyez-moi, Rod, la vie pour toutes ces bêtes ne sera pas si mauvaise
que vous le pensez.»
Jusqu’à midi, les trois chasseurs travaillèrent à creuser devant la
porte une tranchée. Mais la tempête reprit, dans l’après-midi,
interrompant leur besogne et la rendant inutile. Il n’y eut ainsi,
pendant trois jours, que d’intermittentes accalmies.
Avec l’aurore du quatrième jour, tout s’apaisa, le ciel s’éclaircit et
le soleil apparut.
Tellement aveuglant fut son éclat, que Rod, comme tous ceux qui ne sont
point accoutumés au Wilderness, en put craindre une ophtalmie. Les
cristaux de neige scintillaient comme autant de points électriques, lui
brûlant douloureusement les prunelles.
Tandis qu’il s’aguerrissait, en compagnie de Wabi, Mukoki, le second
jour, quitta la cabane, pour se mettre en quête de la première cascade.
Rod lui avait indiqué l’étroite fissure, qui permettait de parvenir sans
peine au fond du ravin.
Les deux boys, durant ce temps, s’occupèrent de repérer les pièges et de
les déterrer. C’était un travail ardu et la perte était, en moyenne,
d’un piège sur quatre.
Deux journées y furent employées et, lorsqu’à la fin de la deuxième,
Wabi et Rod s’en revinrent à la cabane, à l’heure du crépuscule, ils
comptaient bien retrouver Mukoki les attendant.
Mais le vieil Indien n’était pas de retour. Une journée encore passa,
puis une autre, qui était la quatrième depuis son départ. En quatre
jours, Mukoki pouvait parcourir près de cent milles. Rien ne lui
était-il arrivé? Rod songea plusieurs fois aux Woongas, embusqués
peut-être dans le ravin. Mais, comme de coutume, il garda pour lui ses
réflexions.
Quoique le rendement des pièges, depuis quatre soirs, eût été excellent
(le manque de nourriture rendait les animaux moins défiants et un loup,
deux lynx, un renard rouge, huit visons avaient été capturés), les deux
boys ne quittèrent pas la cabane, de tout le jour. Une angoisse leur
serrait le cœur, en songeant à Mukoki.
Leur crainte était vaine. A la tombée du jour, ils aperçurent une forme
qui apparaissait de l’autre côté du lac, sur le sommet de la colline.
C’était Mukoki. Ils lui envoyèrent leur joyeux salut et, sans prendre
même le temps de chausser leurs raquettes, ils coururent à sa rencontre.
Quelques minutes après, tout le monde était réuni.
Le vieil Indien souriait, d’un air bonhomme, et à l’ardeur
interrogatrice des yeux des deux boys il répondit:
«Trouvé cascade. Cinquante milles d’ici.»
On s’en revint à la cabane et Mukoki s’effondra sur un siège, épuisé de
fatigue. Rod et Wabi l’aidèrent à se déchausser et à enlever ses
vêtements de route. Une pincée supplémentaire de café fut jetée dans la
bouillotte.
«Cinquante milles! répétait Wabi. La randonnée a été rude, mon pauvre
Mukoki!»
Un peu reposé, Mukoki expliqua:
«Oui, beaucoup trompé pour distance. Cinquante milles avant première
cascade. Beaucoup moins de neige tombée par là. Petite cascade, pas plus
haute que cabane.»
Rod avait repris le diagramme de bouleau.
«En ce cas, dit-il, en tenant compte des distances relatives de cette
carte, nous ne sommes pas à moins de deux cent cinquante milles de la
troisième cascade.»
Mukoki gloussa:
«Baie d’Hudson!»
Wabi sursauta.
«Alors, le ravin ne continue pas vers l’est? dit-il.
--Non, répliqua Mukoki, faire coude et tourner droit vers le nord.
--Écoutez-moi, mes petits! déclara Wabi. Si le ravin et le torrent se
dirigent au septentrion, ils aboutissent fatalement à la Rivière Albany.
Or cette rivière se déverse dans la Baie de Jacques, qui n’est elle-même
qu’une des échancrures profondes de la Baie d’Hudson. Cela revient à
dire que notre mine d’or nous attend au cœur même du Wilderness, dans sa
partie la plus inhospitalière et la plus rude, vers l’extrême Nord
canadien. Toutes nos autres suppositions tombent du coup. Atteindre ce
point est l’affaire d’une longue et aventureuse, et tout autre
expédition, la plus hardie que nous puissions tenter.
--Hourrah! cria Rod. Hourrah! Voilà qui n’est pas pour nous effrayer. Ce
sera pour le printemps prochain; n’est-ce pas, Wabi?
--Topez-là! C’est entendu.
--Ravin s’élargir au delà des premières cascades, intervint Mukoki, et
torrent devenir navigable. Faire canot d’écorce de bouleau et naviguer
dedans.
--Encore mieux, alors! conclut Wabi. Ce sera un voyage magnifique[12].»
[12] Cette expédition vers la mine d’or est contée dans un autre roman
de l’auteur, intitulé: _Les Chasseurs d’Or_. (Note des Traducteurs.)
Dès le lendemain, Mukoki recommençait à relever ses trappes. Vainement
les deux boys lui conseillèrent de se reposer un peu. Il répondit que
ses jointures s’ankyloseraient s’il demeurait seulement un jour sans
remuer.
CHAPITRE XVI
LA CATASTROPHE
Au cours des deux semaines qui suivirent, les soins du «trapping»
absorbèrent entièrement le temps et la pensée des deux chasseurs. Le
temps était redevenu idéal.