Tout à coup il sursauta. Une dégringolade de pierrailles tomba près de

lui, avec bruit qui, dans le silence ambiant, ressemblait à celui d’une

avalanche, et un grand coup de vent lui souffleta la figure. Il

s’arrêta, fit le geste d’épauler. Mais ce n’était qu’un gros hibou,

qu’il avait dérangé dans son trou.

Roderick se remit à suivre le cours du torrent. A chaque instant, il

s’arrêtait pour ramasser, dans son lit ou sur la rive, des poignées de

cailloux ou des galets. Il les examinait, le cœur battant, dès qu’un

rayon de lumière, venu d’en haut, le lui permettait. Et, s’il croyait

voir luire dans la pierre une autre lueur, il palpitait... Il ne

trouvait rien toujours, cependant. Mais sa foi ne sombrait pas. Sa

conviction ne faisait que croître, au contraire. L’or était ici, quelque

part!

C’était un je ne sais quoi, invisible, inexplicable et mystérieux, qui,

flottant dans l’air, le conduisait. Et sa marche était si légère, si

impalpable elle-même, comme s’il eût craint d’éveiller sous ses pas son

plus mortel ennemi, qu’il aperçut à l’improviste devant lui, tout près,

une chose vivante qui, ne l’ayant pas encore entendu, ne paraissait pas

effrayée. C’était un renard. Avant que la bête n’eût découvert sa

présence, il avait visé et tiré.

Le coup fut répercuté, comme un tonnerre, par tous les échos de l’abîme.

Un grondement formidable roula dans les ténèbres spectrales, renvoyé de

muraille en muraille, et reprenant à mesure qu’il s’éteignait. C’était

terrible à ce point que Rod en frissonna par deux fois et qu’il demeura

comme cloué au sol jusqu’à ce que le dernier écho se fût évanoui.

Alors seulement, il s’approcha du renard gisant sur la neige. Ses yeux,

qui s’étaient habitués peu à peu à l’obscurité de cet enfer et avaient

fini par y trouver comme une vague lumière, purent voir que le renard

n’était pas rouge. Qu’il n’était pas gris non plus. Il était...

Non, Roderick ne se trompait pas. Son cœur donna dans sa poitrine un

coup de tampon. L’épaisse et splendide fourrure de la bête sanglante sur

laquelle il se penchait avait des reflets gris et comme métalliques.

Et, dans l’abîme solitaire, s’éleva une joyeuse clameur humaine:

«Un renard argenté!»

Pendant plusieurs minutes, Rod contempla sa proie qui remuait encore.

Puis il lui donna le coup de grâce et la ramassa. D’après ce que lui

avaient dit Wabi et Mukoki, la soyeuse fourrure de cet animal valait

plus, à elle seule, que toutes celles qui s’étaient entassées déjà dans

la cabane.

Sans le dépouiller, de crainte d’abîmer la peau, il joignit le renard à

son ballot et reprit son exploration.

Les murs de rochers qui l’emprisonnaient se rejoignaient presque

au-dessus de sa tête, formant, par moments, comme un tunnel peuplé

d’ombres. Fasciné par l’indéniable grandeur du site, Rod en oubliait la

fuite du temps. Mille après mille, il poursuivait sa piste infatigable.

Il en oubliait de manger. Une fois seulement, il s’arrêta pour se

désaltérer. Et, quand il regarda sa montre, il fut étonné de

s’apercevoir qu’il était trois heures de l’après-midi.

Il était maintenant trop tard pour songer à retourner au campement. Dans

une heure, la nuit viendrait ajouter ses ténèbres à celles du ravin. Au

premier endroit propice, Rod fit halte, jeta à terre son ballot et

s’installa un abri sous un creux de roches. Il ramassa des branches

mortes, en quantité suffisante pour alimenter son feu jusqu’au jour,

puis s’occupa de son souper. Il avait apporté avec lui une petite

bouillotte et bientôt l’appétissant parfum d’un café brûlant se mêla à

celui d’un aloyau d’élan, en train de rôtir.

CHAPITRE XIII

LE SONGE DE RODERICK

Sous le ciel étoilé, dont une bande mince apparaissait au-dessus de

l’étroit ravin, une froide solitude enveloppait le jeune aventurier,

tandis qu’il mangeait.

Le bruit d’un rôdeur sauvage de la nuit, qui passait sur le rebord du

précipice, lui crispa les nerfs sous la peau. Ce n’était pas qu’il eût

peur. Il ne voulait pas avoir peur. Mais, dans ces lieux que personne

avant lui n’avait foulés, sinon peut-être un demi-siècle avant, bien

d’autres que lui eussent senti frissonner leur âme.

Afin de chasser ses pensées moroses, il se mit à rire tout haut. Mais

son rire lui fut renvoyé par l’écho, comme une moquerie amère, qui

s’égrenait de rocher en rocher. Ce n’était plus qu’un spectre de rire et

Rod se recroquevilla, sans réitérer, plus près de son feu.

Le jeune homme n’avait pas dans le surnaturel une croyance exagérée.

Mais surnaturel, tout ne l’était-il pas ici et, en dépit de sa fatigue,

Rod ne pouvait trouver le sommeil. De ses yeux, vainement, il

s’efforçait de chasser la vision des deux squelettes, tels qu’il les

avait découverts dans la vieille cabane. Il songeait que ces squelettes,

au temps où ils étaient des hommes, et bien des années avant qu’il ne

fût né, avaient dû fouler le sol de ce même ravin. Au même torrent que

lui ils avaient bu, ils avaient escaladé les mêmes rochers, campé

peut-être là où il campait. Comme lui, ils avaient tendu leurs oreilles

de chair dans le silence sinistre, ils s’étaient réchauffés à la flamme

vacillante de leur feu, dont le reflet dansait sur ces mêmes murailles.

Et, ce qu’il n’avait pas encore trouvé, ils l’avaient trouvé. De l’or!

L’angoisse qui étreignait la gorge de Rod devint à ce point douloureuse

que si, d’un coup de baguette magique, il avait pu se trouver transporté

soudain, sain et sauf, près de ses deux compagnons, il n’aurait pas eu

le courage, maintenant, de dire non.

Comme il continuait à écouter, il entendit, bien loin derrière lui, un

cri plaintif, quelque chose comme un appel suppliant:

«Allo... Allo... Allo!»

On eût dit une voix humaine qui le hélait. Mais Rod n’ignorait pas que

c’était le cri du réveil nocturne du «hibou-homme», comme le nommait

Wabi. L’écho apportait jusqu’à lui l’appel doux et le multipliait, si

bien qu’une foule de voix spectrales semblait murmurer à son oreille, à

travers l’ombre:

«Allo... Allo... Allo!»

Le boy, déconcerté, prit son fusil et le posa sur ses genoux. C’était là

un réconfort sans pareil. Il le caressait de la main et l’envie lui

prenait de parler au canon d’acier. Ceux-là seuls qui se sont enfoncés

dans les solitudes désertiques du Wilderness peuvent savoir tout ce

qu’est pour l’homme un bon fusil. Il est l’ami fidèle, de chaque heure

du jour et de la nuit, toujours obéissant à celui qui lui commande, lui

procurant sa nourriture et expédiant la mort à ses ennemis. C’est un

chien de garde qui ne trahit jamais. C’est la sécurité au chevet du

dormeur. Tel était pour Rod son fusil. Il le cajolait amicalement, avec

sa mitaine, de la gueule à la crosse, et, quoiqu’il eût décidé de

veiller toute la nuit, il finit par s’endormir en le serrant dans ses

bras.

Il était fort mal posé pour dormir, à moitié assis, à moitié replié sur

lui-même, les pieds tournés vers le feu, sa tête pendant sur sa poitrine

et lui comprimant l’estomac. Aussi son sommeil était-il singulièrement

agité, ses craintes prenant corps dans ses rêves. Par moments, il

parlait tout en dormant, laissant tomber de ses lèvres des paroles

inintelligibles, sursautant comme s’il allait se réveiller, mais

s’affaissant à nouveau, cramponné toujours à son fusil.

Ses visions parurent prendre ensuite une forme plus définie. Il se

retrouvait sur la piste du retour et arrivait à la vieille cabane. Il

était seul. La fenêtre était grande ouverte, mais la porte demeurait

hermétiquement close, comme le jour où ses deux camarades et lui avaient

débouché en face d’elle, pour la première fois.

Prudemment, il s’approchait. Lorsqu’il était près de la fenêtre, il

entendait à l’intérieur de la cabane un bruit... un bruit étrange. On

eût dit un cliquetis d’ossements.

Pas à pas, il s’avançait et regardait. Le spectacle qui s’offrait à lui

le glaçait d’épouvante! Deux énormes squelettes luttaient, en une

étreinte mortelle. Il écoutait le bruit, clic, clic, clic, de leurs os

qui s’entre-choquaient. Il voyait luire, entre les phalanges de leurs

doigts, la lame de leurs couteaux, et il comprenait qu’ils se battaient

pour la possession d’un objet posé sur la table. Ils l’atteignaient,

l’un ou l’autre, alternativement, mais aucun d’eux ne parvenait à s’en

emparer.

Le cliquetis des os devenait plus violent, le combat plus féroce. Sans

trêve, les couteaux se levaient et retombaient. Alors un moment arrivait

où l’un des deux squelettes titubait en arrière et s’écroulait

lourdement sur le sol.

Le squelette vainqueur se balançait sur ses tibias, en un équilibre

instable, et, tout en chancelant, parvenait à la table, où il agrippait,

entre les os de sa main, le mystérieux objet.

Tout trébuchant, il allait ensuite s’appuyer contre le mur de la cabane,

en élevant en l’air, d’un geste victorieux, ledit objet, et Rod pouvait

voir que c’était un rouleau d’écorce de bouleau.

A cet instant, un tison du feu de Rod éclata, avec un bruit pareil à la

détonation d’un petit revolver, et le jeune homme se dressa, comme mû

par un ressort, ouvrant tout grands ses yeux et tremblant.

Quel songe affreux avait été le sien! Il ramena vers lui ses jambes

ankylosées et rechargea le feu, en tenant toujours d’une main son fusil.

Un songe affreux, oui vraiment! Il regarda autour de lui, sa prison de

nuit et de rocher, mais la pensée de son cauchemar ne cessait pas de le

hanter. Toujours il se répétait à lui-même:

«Quel effroyable songe! Effroyable... Effroyable...»

Lorsque son esprit se fut un peu calmé, il s’arrêta à nouveau devant le

foyer et regarda la flamme joyeuse qui se ranimait. Sa chaleur et sa

clarté le ragaillardirent. Il constata qu’il était trempé de sueur. Il

retira sa casquette et se passa la main dans les cheveux et sur le

front, qui étaient tout humides.

Puis, plus froidement, il tenta de rappeler dans sa mémoire les

différentes phases de son rêve.

Elles ne lui apparurent pas une à une, comme il se produit d’ordinaire.

Mais, tout de suite, la souvenance lui revint, aussi soudaine qu’un coup

de fusil, du rouleau de bouleau que la main levée d’un des squelettes

tenait dans ses doigts sans chair.

Et, presque aussitôt, une seconde réminiscence lui revint. Lorsque ses

compagnons et lui avaient enterré les deux squelettes, l’un de ceux-ci

tenait effectivement dans sa main un morceau d’écorce de bouleau!

Ce rouleau d’écorce ne contenait-il pas le secret de la mine perdue?

N’était-ce pas aussi pour la possession de ce rouleau, et non pour celle

du petit sac de peau de daim, que les deux hommes avaient combattu et

trouvé la mort?

Roderick avait oublié, en une seconde, et sa solitude, et sa peur

nerveuse. Il ne songeait plus qu’à la «clef» imprévue que lui avait

apportée son rêve. Wabi et Mukoki avaient vu, comme lui, l’écorce de

bouleau dans la main du squelette. Mais ils n’y avaient pas, non plus,

prêté autrement attention. Tous trois avaient pensé que ce n’était là

qu’un simple copeau, ramassé dans la lutte par la main crispée d’un des

deux combattants, lorsqu’ils avaient roulé à terre, dans leur corps à

corps.

Rod se souvenait à présent qu’ils n’avaient trouvé dans la cabane aucune

autre écorce de bouleau, ce qui n’aurait pas manqué si les deux hommes

avaient fait, pour allumer leur poêle, une provision de ce genre de

bois. Son rêve ne semblait point le tromper.

Il continua à entretenir son feu, en attendant avec impatience le lever

du jour. A quatre heures du matin, dans la nuit noire, il fit cuire son

déjeuner et prépara son ballot, en vue du retour. Puis il attendit

qu’une étroite bande de lumière apparût au faîte du ravin, où elle

s’infiltra faiblement, dessinant à peine, dans l’ombre, les contours des

objets.

Rod ne tarda pas davantage et il reprit, à rebours, sa piste de la

veille. Il la suivit avec la même prudence qu’à l’aller, scrutant de

l’œil les rochers et la neige. Il avait, en venant, rencontré de la vie.

Il pouvait en découvrir encore, autant sinon plus.

Le jour grandissait rapidement, mettant un vague clair-obscur dans les

ténèbres du ravin. La marche de Rod s’en accéléra. Il calculait qu’en ne

s’attardant pas pour le moment à d’autres investigations, il arriverait

au camp vers midi. Immédiatement il pourrait, avec ses compagnons,

déterrer le squelette. Si réellement le rouleau de bouleau contenait le

secret de l’or ignoré, il leur serait loisible de revenir au ravin avant

que des chutes de neige plus importantes ne l’eussent rempli et rendu

inaccessible.

A l’endroit où il avait tué le renard argenté, Rod s’arrêta un instant.

Il se demandait si les renards avaient coutume de voyager par couples et

il regrettait de ne s’être point mieux documenté sur ce sujet, près de

Wabi ou de Mukoki. Il vit distinctement, à quelque distance de lui, le

trou du rocher d’où la tête était sortie, et la curiosité le poussa à

faire un crochet jusqu’à cet endroit.

Quelle ne fut point sa surprise en apercevant, sur la piste même de

l’animal, l’empreinte d’une paire de raquettes!

Quiconque avait passé là l’avait fait depuis son passage à lui et depuis

celui du renard. La marque des pattes de la bête était en effet

recouverte par celle des raquettes. Quel était cet inconnu? Était-ce

Wabi ou Mukoki, venus au-devant de lui. Mais comment alors ne les

avait-il pas rencontrés?

Il examina de plus près les empreintes. Elles différaient, en long comme

en large, de celles de Wabi et de Mukoki, autant que des siennes

propres. Elles ne pouvaient provenir que d’un étranger.

Mais cet étranger avait-il découvert sa présence? Le boy demeurait les

yeux et le fusil en arrêt. Il continua a suivre cette nouvelle piste

durant une centaine de yards. Là, l’inconnu s’était arrêté, ainsi que

Rod s’en aperçut au piétinement de la neige. Sans doute était-ce pour

écouter et épier lui-même... Toujours est-il qu’à partir de cet endroit

la piste revenait dans la direction de celle du jeune blanc, qu’elle

rejoignait bientôt et avec laquelle elle se confondait désormais.

Rod ne doutait plus qu’un de ces Woongas de malheur ne fût encore passé

là. Peut-être l’Indien était-il en embuscade, derrière quelque rocher,

prêt à tirer sur lui. Il n’y avait pourtant d’autre solution possible

que de continuer à avancer. C’est le parti auquel il se résolut.

Les empreintes bifurquaient à nouveau. Les raquettes de l’inconnu

s’étaient orientées vers la gauche, dans la direction d’une fissure

étroite, ouverte dans la muraille. Le fusil en arrêt, Rod fit de même.

Son étonnement fut grand de constater que cette fissure se prolongeait

dans la roche, comme une véritable brèche, large à peine de quatre

pieds, et qui se relevait, en pente rude, jusqu’au sommet de la crête

qui bordait le ravin. L’inconnu avait passé par là et escaladé la

brèche, après avoir enlevé ses raquettes.

Ce fut un soulagement pour Rod. Par cette fente presque invisible, le

mystérieux ennemi s’en était allé, sans plus s’occuper de lui.

Mais toutes ces allées et venues des hors-la-loi, dans un aussi proche

rayon du campement, ne laissaient pas, à la fin, d’être inquiétantes. En

dépit de l’optimisme revenu de Wabi et de Mukoki, Rod ne pouvait

s’empêcher de trouver inexplicables tous ces mouvements sournois et

dérobés. Il avait l’esprit délié, très intuitif, et savait aller au bout

des conséquences qu’il convenait de tirer des faits, même lorsque

ceux-ci manquaient encore de précision.

Il ne pouvait y avoir pour lui aucun doute. Les hommes à peau rouge

connaissaient leur présence, à tous trois, dans la vieille cabane. Et,

s’ils ne s’étaient jamais montrés, s’ils n’avaient jamais dérangé ni

levé une trappe, ce n’était qu’une raison de plus de se méfier.

Rod, cependant, était résolu, peut-être à tort, de garder pour lui ses

soupçons. Il croyait sincèrement que Wabi et Mukoki, par leur éducation

même, étaient plus aptes que lui à voir clair en toutes ces choses et

plus compétents des lois, des mœurs et des périls du Wilderness.

CHAPITRE XIV

LE SECRET DE LA MAIN DU SQUELETTE

Un peu avant midi, Roderick arrivait au-dessus de la dépression de

terrain où se trouvait, au bord du petit lac, la vieille cabane.

Il avait joyeuse mise, car, à défaut de l’or, il rapportait du ravin,

dans son ballot, une palpable petite fortune, qui était la peau du

renard argenté. Le fardeau en paraissait plus léger à ses épaules et il

s’amusait d’avance de la surprise de Mukoki et de Wabi.

Comme il s’approchait de la cabane, il prit la contenance d’un homme las

et une figure désappointée. Il y réussit fort bien, en dépit de sa

secrète envie de rire. Wabi, qui l’attendait sur le seuil de la porte

l’accueillit avec une moue moqueuse et Mukoki le salua par un de ses

gloussements familiers.

«Ah! Ah! cria Wabi, en feignant de le toiser de la tête au pieds, voici

Rod! Voulez-vous, cher ami, nous montrer au plus vite ce fameux trésor?»

Mais, en dépit de son persiflage, on lisait sur son visage la joie de

voir rentrer son camarade.

Rod jeta à terre son ballot, d’un mouvement découragé, et se laissa

tomber lourdement sur une chaise, comme s’il était au dernier degré de

l’épuisement.

«Il faut, Wabi, dit-il, que vous ayez l’obligeance de me défaire ce

paquet. Je suis trop las, quant à moi, et je meurs d’inanition.»

Wabi, croyant que c’était sérieux, de railleur devint pitoyable.

«Je vous crois sans peine, Rod. La fatigue se lit sur vos traits et vous

semblez vraiment à demi-mort de faim. Hé, Muki! veux-tu, en toute hâte,

mettre à cuire le bifteck du dîner?»

Mukoki s’empressa de bousculer bouillottes, grils et casseroles. Tandis

que Rod s’asseyait devant la table, Wabi lui donna dans le dos une tape

affectueuse et se mit gaîment à fredonner une bribe de chanson, tout en

découpant des tranches de pain.

«Oui, vraiment, dit-il, il me plaît de vous voir de retour. Je

commençais à m’inquiéter. En votre absence, nous avons eu, Mukoki et

moi, une abondante récolte de nos pièges. Nous avons rapporté ici un

renard croisé (cela fait le second) et trois visons. Et vous, avez-vous

tiré quelque chose?

--Pourquoi ne regardez-vous pas dans mon ballot?»

Wabi se tourna vers le paquet.

«Il y a quelque chose là-dedans? demanda-t-il, à la fois curieux et

méfiant.

--Mais voyez donc vous-mêmes, mes petits! s’exclama Rod, oubliant, dans

son enthousiasme, la comédie qu’il jouait. Je vous ai toujours affirmé

que le ravin contenait un trésor! Eh bien, il y était. Et je l’ai

trouvé. Regardez plutôt dans le paquet, si le cœur vous en dit!»

Wabi laissa choir son couteau et alla vers le ballot. Il le toucha du

bout du pied, le soupesa de la main et regarda Rod à nouveau.

«Ce n’est pas une plaisanterie? interrogea-t-il.

--Pas le moins du monde.»

Et, tournant le dos à la scène, Rod commença à enlever son veston de

chasse, aussi froidement que si c’eût été pour lui l’acte le plus

ordinaire d’apporter au camp des renards d’argent.

Il se retourna seulement lorsque Wabi poussa un cri aigu, à moitié

étouffé, et il le vit qui tendait la bête aux regards ébahis de Mukoki.

«Est-ce un bon? demanda Rod.

--Une splendeur!» murmura Wabi.

Mukoki avait, à son tour, pris l’animal et il l’examinait, d’un air de

connaisseur.

«Très beau, dit-il. A la factorerie, lui valoir cinq cents dollars. A

Montréal, trois cents de plus.»

Wabi fit un pas vers Rod et, lui tendant la main:

«Serrez-moi ça!» dit-il.

Et, tandis que tous deux se donnaient une solide poignée de mains, il

vira vers Mukoki:

«Vous êtes témoin, Muki, proclama-t-il, que ce jeune gentleman n’a plus

rien d’un apprenti. Il a tué un renard d’argent. Il a, faisant cela,

accompli en un jour la besogne de tout un hiver. Je tire mon chapeau

bien bas devant vous, Mister Drew!»

Un afflux de sang au visage de Roderick témoigna de son plaisir.

«Et ce n’est pas tout, Wabi!» ajouta-t-il.

Ses yeux brillaient intensément, tandis que Wabi lui serrait toujours la

main dans la sienne.

«Vous ne voulez pas dire, j’imagine, interrogea le boy, que vous avez

trouvé...»

Rod lui coupa la parole.

«Non, je n’ai pas trouvé d’or. Il y en a cependant là-bas, je le sais.

Mais je possède désormais la clef du secret. Vous vous souvenez comme

moi que celui des deux squelettes qui était ici, accoté contre le mur,

tenait dans les os de ses doigts une écorce de bouleau? Eh bien! c’est

cette écorce qui nous donnera, j’en ai la foi, la clef de la mine d’or.»

Mukoki s’était approché et écoutait Rod avidement. Wabi semblait moitié

sceptique, moitié convaincu.

«C’est possible, après tout! dit-il. On peut toujours voir.»

Il alla vers le poêle et en retira le bifteck à moitié cuit. Rod renfila

sa grosse veste, reprit sa casquette, et Mukoki s’arma de sa bêche et

d’une pelle. Il y avait eu, entre les trois compagnons, une tacite

entente de remettre à plus tard le dîner.

Wabi était silencieux et pensif, ce qui prouvait à Rod que sa suggestion

ne l’avait pas laissé indifférent. Quant aux yeux de Mukoki, ils

brasillaient comme le jour où les premières pépites avaient été

découvertes.

Les squelettes n’avaient été enfouis qu’à une faible profondeur, dans la

terre gelée, à l’orée du bois de cèdres, et Mukoki les ramena rapidement

au jour. Un des premier débris qui apparut fut la main crispée sur le

rouleau d’écorce de bouleau. Ce fut Rod qui s’agenouilla pour le

dégager.

Avec un frisson au contact des froids ossements, il brisa les doigts. Un

de ceux-ci craqua, avec un bruit sec, et lorsqu’il se releva, ayant

accompli sa tâche macabre, en tenant le rouleau d’écorce, Rod était

livide. Les squelettes furent aussitôt recouverts de terre et les trois

compagnons revinrent à la cabane.

Ils se rassirent autour de la table, toujours silencieux, tant était

grande leur émotion, et commencèrent à dérouler l’écorce. Celle-ci avait

séché et s’était recroquevillée avec le temps; elle était presque aussi

mince et dure qu’un rouleau d’acier. Pouce à pouce, elle fut dépliée,

avec de petits craquements intermittents, qui semblaient une timide

protestation contre le sort qu’on lui faisait subir. Elle formait une

bande ininterrompue d’environ dix pouces de long, sur six de large.

Cette bande, au début, demeurait blanche. Après avoir cédé, elle

résista.

«Attention!» murmura Wabi.

Et, de la pointe de son couteau, il décolla les parties encore

cohérentes.

«Il n’y a rien, il me semble...» dit timidement Roderick.

Deux ou trois pouces furent encore déroulés et une marque noire apparut,

dont il était difficile de comprendre la signification et d’où partait

une ligne, qui se continuait dans la partie roulée.

A ce moment, le reste de l’écorce céda brusquement et la fameuse clef se

déploya tout de son long sur la table, sous l’aspect d’une carte-plan ou

du moins de ce que les trois chasseurs supposèrent en être une.

C’était plutôt une sorte de diagramme, assez grossier, composé de lignes

droites ou crochues, avec, çà et là, un mot en partie effacé, qui lui

servait de commentaire. D’autres mots étaient devenus complètement

illisibles.

Mais ce qui frappa le plus, tout d’abord, l’attention du trio, ce furent

plusieurs mots, tracés d’une écriture cursive sur l’uniforme croquis, et

qui étaient nettement distincts.

Roderick lut tout haut:

«_John Ball, Henri Langlois, Peter Plante._»

En travers du mot _John Ball_, un large trait noir avait été tiré, qui

l’avait presque entièrement biffé, et, à l’extrémité de la ligne formée

par les trois signatures, un autre mot français était écrit, entre

parenthèses. Mot que Wabi traduisit aussitôt:

«_Mort._»

Et il ajouta, avec un soupir indigné:

«John Ball mort. Les deux Français l’auront tué!»

Sans répondre, Roderick s’était penché sur la bande et y promenait son

doigt tremblant. Le premier mot qui accompagnait le diagramme était

totalement inintelligible. Du suivant on ne distinguait qu’une lettre,

qui n’en apprenait pas plus long.

Rod continua son examen. Arrivé au point où un trait transversal, plus

large et crochu, sectionnait le trait principal, deux mots étaient

demeurés très distincts:

«_Deuxième cascade._»

Puis, un demi-pouce plus loin, en lettres dispersées, on lisait:

«_T........ c..c..e._»

«Cela, dit Rod, signifie: _Troisième cascade_!»

Là cessaient les traits du dessin. Au même endroit, entre celui-ci et

les trois signatures, plusieurs lignes d’écriture se devinaient. Mais il

était impossible d’en rien déchiffrer, tellement l’encre en avait pâli.

Ces lignes, cependant, donnaient, à n’en pas douter, la clef même du

mystère de l’or perdu.

Les chasseurs de loups · 第 8 / 11 段