Wabi. La preuve est faite qu’ils ont, contrairement aux prévisions de
Mukoki, passé de ce côté de la montagne. Je ne pense pas cependant
qu’ils connaissent où nous sommes. La piste était à peu près à cinq
milles de cette cabane. De deux jours au moins elle était vieille. Trois
Indiens, chaussés de raquettes, l’avaient tracée, et elle se dirigeait
vers le nord. J’en déduis qu’ils étaient, sans doute, en simple
expédition de chasse et qu’après avoir décrit un cercle vers le sud, ils
s’en sont retournés à leur campement coutumier. Je ne pense pas qu’ils
s’en viennent plus loin.»
Wabi expliqua comment il avait constaté que la piste, à un moment donné,
revenait sur elle-même et ce fut un soulagement évident pour Mukoki.
Secouant la tête en signe d’approbation, il en conclut, lui aussi, que
leurs ennemis n’iraient pas plus outre.
L’humeur des trois compagnons n’en fut pas moins assombrie et leur gaîté
se refroidit. Et pourtant l’éventualité de ce péril possible ajoutait un
nouveau ragoût, qui n’était point sans agrément, aux émotions prévues de
leur expédition.
Lorsque le repas fut terminé, une sorte de plan de campagne fut aussitôt
ébauché. Il fut convenu qu’on ne s’en tiendrait pas à une défensive,
toujours désavantageuse. Si, un jour ou l’autre, une piste fraîche de
Woongas se présentait, on se lancerait à leur poursuite et les trois
amis commenceraient eux-mêmes la chasse à l’homme.
Le soleil venait de disparaître vers le sud-ouest, derrière le lointain
horizon, lorsque les deux boys et Mukoki quittèrent à nouveau la cabane.
Loup n’avait rien eu à manger depuis la nuit précédente. La férocité de
la faim augmentait la flamme de ses yeux et la nervosité de ses
mouvements. Mukoki eut soin de le faire remarquer à Rod et à Wabi. Il
semblait couver la bête du regard.
La nuit rapide avait, de ses ténèbres, complètement enveloppé le
Wilderness, lorsque tous trois atteignirent le bas-fond où ils
retrouvèrent le daim suspendu à son arbre.
Rod fut commis à la garde des armes et du bagage, tandis que Wabi et le
vieil Indien se mettaient en demeure de hisser le daim sur le gros
rocher et sa plate-forme. Ils y parvinrent non sans peine et le jeune
citadin commença à comprendre le plan de Mukoki.
La longue lanière, toujours attachée au cadavre de l’animal, fut jetée
du rocher vers un bouquet de cèdres qui lui faisait face, et sur deux
desquels trois plates-formes furent aussitôt aménagées à l’usage des
trois chasseurs. Ceux-ci pouvaient y installer commodément leur
embuscade, et même s’asseoir, sans danger aucun et bien cachés par les
branches. Ce travail accompli, une autre préparation suivit, que Rod
observa avec un vif intérêt.
Mukoki avait sorti de son vêtement, où il le tenait bien au chaud contre
son corps, le bidon rempli de sang. Il en répandit un tiers environ,
tant sur la neige qui était au pied du rocher que sur la paroi même du
gros bloc. Il en versa le reste, goutte à goutte, sur diverses pistes,
qu’il fit rayonner dans plusieurs directions.
Loup avait accompagné ses maîtres au cours de cette opération et, comme
la lune ne devait pas se lever avant trois heures encore, les trois
chasseurs établirent un feu, à l’abri du rocher. Ils y firent quelques
grillades, afin de passer le temps, puis bavardèrent quelque peu.
Il était neuf heures lorsque l’astre des nuits émergea du Grand Désert
Blanc. Cette grande aube de la nuit septentrionale exerçait sur Rod une
fascination chaque soir renouvelée. Le globe ardent et pourpre semblait
ramper tout d’abord sur la crête des forêts et des collines, splendeur
palpitante, qui s’allumait au-dessus de la terre désolée, dans la pureté
sereine d’un ciel que ne voilaient ni brume ni nuage. Si rapide était
son mouvement qu’on croyait voir, dans l’au-delà, marcher ce globe, à
l’œil nu. Puis, à mesure qu’il montait, la couleur de sang dont il était
teint s’évanouissait, pour faire place, peu à peu, à une douce lumière,
qui tenait le milieu entre l’argent et l’or. Alors seulement, l’univers
s’illuminait sous le soleil nocturne.
Lorsque cet instant fut arrivé, Mukoki fit signe aux deux boys de le
suivre, et ils regagnèrent, avec Loup, leur embuscade.
Le loup captif fut alors attaché, avec une forte lanière, à un petit
sapin, au pied du gros rocher qui portait à son sommet le cadavre du
daim. En l’air, il huma l’odeur du daim; sous ses pattes, il flaira les
caillots du sang répandu par Mukoki dans la neige. Ses mâchoires
s’ouvrirent et se refermèrent, dans un grognement.
Rod et Wabi qui l’observaient, cachés près de là, derrière un tronc
d’arbre, le virent qui se démenait ensuite, dans une agitation toujours
croissante. Raide sur ses pattes, les narines pointées en avant, il
semblait recueillir le vent en tous sens.
Son dos était hérissé et son nez s’élargissait. Ce sang dans la neige,
cette bête morte sur le rocher, ce n’était plus la nourriture habituelle
que lui offraient les hommes. L’instinct sauvage de Loup se réveillait
et il se croyait retourné en pleine chasse, comme ses ancêtres.
A un moment donné, il parut faire un retour sur lui-même et, se
souvenant de ses maîtres, se remémorant sa domesticité coutumière, il
regarda en arrière, vers les cèdres. Mais ses maîtres avaient disparu.
Il ne les voyait, ni ne les entendait plus. Il renifla vers eux. Puis,
bientôt, il reporta son attention passionnée vers le sang et l’odeur du
daim.
Allant et venant au bout de sa longue lanière, il rencontra sur la
neige, qui craquait sous ses pattes, d’autres taches de sang, et il
tenta de suivre plus loin la piste rouge tracée par Mukoki.
Furieusement, il tirait sur la lanière qui le retenait captif et, comme
un chien irrité, il tentait vainement de la ronger, oubliant qu’elle
était assez solide pour résister à l’emprise de ses dents. Les chasseurs
entendaient ses gémissements, qui se terminaient en une brève et
hurlante chanson.
Et, tout autour du petit sapin auquel il était attaché, il courait, de
plus en plus excité, avalant des gorgées de neige sanglante, qui lui
dégouttait des mâchoires. Il se retournait ensuite vers le rocher et
vers son gibier, qu’il ignorait être mort ou vivant, tout assoiffé de
carnage et frémissant du désir atavique de tuer, tuer, tuer!
En un dernier effort pour se libérer et briser son lien, et reprendre sa
liberté joyeuse et sauvage, il fit un bond frénétique. Puis, voyant son
impuissance, il retomba sur la neige, pantelant et pleurant,
désespérément.
Il s’assit ensuite sur son derrière, au bout de sa lanière, et vers le
ciel il tourna sa tête éclairée par la lune. Son museau se balança, à
angle droit avec ses épaules hérissées, et peu à peu, comme un chien
d’Esquimau, il commença sa «hurle à la mort».
Puis, le sourd et lamentable gémissement se mit à croître en durée, en
volume et en force, jusqu’à ce qu’il éclatât en un long appel sinistre,
qui s’élevait par-dessus plaines et montagnes, et s’en allait au loin
faire retentir les échos. C’était maintenant le cri de ralliement du
loup, la grande clameur de chasse qui, comme la sonnerie de bataille du
clairon, appelle à la proie les maigres et gris bandits du Wilderness,
les éternels affamés du Grand Désert Blanc.
Par trois fois, cet appel monta dans la gorge du loup captif, et déjà
les trois chasseurs s’étaient hâtés d’aller se percher dans les cèdres.
Dans son émotion, Rod en oubliait la morsure du froid, devenu intense.
Ses nerfs se tendaient, et son regard interrogateur se promenait sur
l’immensité blanche et mystérieusement belle, qui s’étalait sous le
ciel, toute baignée de clair de lune. Plus calme était Wabi, mieux
renseigné que lui sur ce qui allait arriver.
L’appel féroce, en effet, avait été entendu de tout le Wilderness. Ici,
au bord d’un lac silencieux dans son hivernale prison de glace, c’était
un daim qui se mettait à trembler d’effroi. Ailleurs, par delà les
montagnes, c’était un formidable élan mâle qui dressait sa tête branchue
et dont les yeux jetaient déjà des éclairs de bataille. Un peu plus
loin, un renard, à l’affût d’un lapin, interrompait momentanément son
guet. Et, partout, les frères de race de Loup s’étaient arrêtés sur
leurs pistes, tournant la tête et tendant les oreilles vers le signal
connu, venu jusqu’à eux.
Une première réponse perça le silence qui, lorsque Loup s’était tu,
était retombé, lugubre, et comme anxieux. Le cri était parti à un mille
environ. La bête, captive au bout de sa lanière, s’assit à nouveau sur
son derrière et renvoya un autre appel, dont l’intonation particulière
disait qu’il y avait du sang sur la neige et une bête blessée à achever.
Les trois chasseurs demeuraient toujours immobiles et muets. Mukoki
avait épaulé son fusil et semblait pétrifié. Wabi, après s’être
solidement arc-bouté le pied contre le tronc de son arbre, avait posé
son fusil sur son genou, prêt à le mettre en joue. Rod, avait, à son
tour, pris le gros revolver et, pour mieux viser, en avait appuyé le
canon sur la fourche d’une branche, où reposait son bras.
Une autre voix, qui arrivait de l’est, ne tarda pas à répondre à la
précédente, qui avait retenti vers le nord. Rod et Wabi entendirent
Mukoki émettre sur son arbre un gloussement de concupiscence. Loup, de
son côté, sans plus se perdre en vains efforts de délivrance, mettait
toute sa frénésie inassouvie dans les appels réitérés qu’il lançait aux
quatre coins de l’horizon. Et de plus en plus nombreuses arrivaient les
réponses. De plus en plus proches aussi.
Soudain, il y eut un glapissement tellement rapproché que Wabi saisit
Rod par le bras.
«Il n’y a plus longtemps à attendre...» murmura-t-il.
A peine avait-il parlé qu’une forme efflanquée apparut, suivant une des
pistes rouges et courant rapidement vers Loup.
Les deux animaux réunis se turent pendant un instant, et le nouvel
arrivant, ayant humé l’odeur du daim, vint buter contre le rocher. Alors
il joignit ses hurlements à ceux de Loup, comme pour appeler à son
secours la meute de ses frères.
Ceux-ci surgissaient de partout, du sommet des collines et des arbres du
bas-fond. Une horde glapissante et affolée de faim, d’une vingtaine de
têtes, entoura le rocher où se trouvait, hors de sa portée, la proie
tant désirée. Les loups, se bousculant entre eux, sautaient en l’air,
puis retombaient sur le sol, essayant en vain de grimper vers le gibier
tentateur, si proche cependant.
L’attitude de Loup s’était, peu à peu, étrangement modifiée. Couché sur
le ventre, haletant et comme prêt à joindre ses bonds à ceux de ses
frères, il s’était graduellement calmé devant l’évidence de l’inutilité
de ses efforts. L’homme avait repris sur lui son emprise et il s’était
souvenu de ce qui s’était déjà passé dans de semblables circonstances.
La haine de sa race l’avait à nouveau envahi et il attendait placidement
le drame inévitable qui allait se dérouler devant lui.
Ce fut Mukoki qui fit entendre, en guise d’avertissement, un premier et
faible sifflement, et Wabi se hâta d’épauler.
Lentement, le vieil Indien, sans quitter son fusil, tira sur la lanière
dont l’extrémité était attachée au cadavre du daim, qu’il amena de la
sorte jusqu’au rebord du rocher. Un mouvement de plus, et le daim
culbutait au milieu de la horde.
Comme des mouches qui s’abattent sur un morceau de sucre, les bêtes
affamées se ruèrent sur leur proie, s’écrasant et se battant entre
elles, pour y mieux mordre. Alors Mukoki, d’un sifflement strident,
donna le signal de tirer dans le tas.
Quelques secondes durant, les ramures des cèdres flamboyèrent d’une
auréole d’éclairs, qui semaient la mort au-dessous d’eux, et les
détonations assourdissantes des deux fusils et du gros Colt étouffèrent
les cris de douleur des loups.
En cinq secondes, un total de plus de quinze coups avait été tiré, et
cinq autres secondes ne s’étaient pas écoulées que le grand et beau
silence blanc de la nuit était retombé sur le Wilderness. Tandis que les
survivants s’étaient enfuis, la mort muette était au pied du rocher, à
peine interrompue par le faible râle des loups blessés, gisant sur la
neige.
Dans les cèdres, résonna le déclic métallique des armes que l’on
rechargeait. Puis Wabi prononça:
«Je crois que nous avons fait de la belle besogne, Mukoki!»
Mukoki répondit en descendant de son arbre, et les deux boys
l’imitèrent.
Devant le rocher, cinq corps étaient immobiles. Un sixième se traînait
encore, à quelques pas. Mukoki l’abattit d’un coup de hache. Un septième
loup avait fui un peu plus loin, en laissant derrière lui une traînée de
sang. Lorsque Rod et Wabi le rejoignirent, l’animal en était à ses
dernières convulsions.
«Sept! s’exclama Wabi. C’est un des meilleurs tirs que j’aie jamais
réussis. Cent cinq dollars en une nuit. N’est-ce pas, Rod, que ce n’est
point mal?»
Ils revinrent en tirant le loup derrière eux.
Ils retrouvèrent Mukoki debout dans le clair de lune, le regard braqué
vers le nord, et aussi raide qu’une statue.
En les voyant, il pointa son bras vers l’horizon et, sans tourner la
tête:
«Voyez!» dit-il.
Dans la direction indiquée, les deux boys aperçurent une flamme
fuligineuse et rougeâtre qui, sous la clarté blafarde du clair de lune,
étendait au loin sa sombre lueur sur le Wilderness. On la voyait monter
et grandir, et son intensité augmenter, comme un sinistre incendie qui
eût déversé des torrents de feu sur plaines et forêts.
«C’est un sapin qui brûle! dit Wabi.
--Un sapin qui brûle!» acquiesça le vieux trappeur.
Et il ajouta:
«Le signal de feu des Woongas!»
CHAPITRE XII
RODERICK EXPLORE LE MYSTÉRIEUX RAVIN
Wabi et Mukoki contemplaient sans mot dire le sapin enflammé, qui ne
paraissait pas, à Rod, être éloigné de plus d’un mille. Le silence de
ses deux compagnons parut au jeune homme un mauvais présage.
Dans le regard de Mukoki une lueur étrange brillait, semblable à celle
qui darde au fond de la prunelle des fauves, lorsque leur fureur est
prête à éclater. Le visage de Wabi s’était empourpré de sang et, par
trois fois, Rod le vit tourner, vers les yeux de Mukoki, des yeux dont
la flamme ne pronostiquait non plus rien de bon.
De même que dans le cerveau de brute du loup captif, les anciens
instincts de chasse et de liberté sauvage s’étaient tout à l’heure
réveillés, de même aussi, dans l’âme du vieil Indien et dans celle, plus
jeune, de Wabi, qui n’avait dans ses veines qu’une moitié de sang blanc,
remontait lentement l’atavisme de la race. A travers la peau cuivrée de
leurs visages, Rod lisait jusqu’au plus profond de leurs cœurs. Il
comprenait que la haine de l’antique ennemi, le Woonga, longtemps
comprimée, avait ressurgi en eux. L’occasion se présentait de l’assouvir
et ils ne la laisseraient pas s’échapper.
Pendant cinq minutes encore, le grand sapin continua à projeter des
gerbes d’étincelles. Puis la flamme tomba et la carcasse de l’arbre ne
fut plus qu’une tour de braise. Mukoki regardait toujours, muet et
farouche. A la fin, Wabi rompit le silence.
«A quelle distance est-il de nous, Muki?
--A trois milles», répondit sans hésiter le vieil Indien.
--En quarante minutes, nous pouvons couvrir cette distance.
--Oui.»
Wabi, alors, se tourna vers Rod.
«Vous pourrez, n’est-ce pas, retrouver seul votre chemin jusqu’à la
cabane?
--Je ne dis pas non. Mais si vous partez en expédition, je vous
accompagne.» Mukoki éclata d’un rire rauque et il prit un air
désappointé.
«Non! dit-il avec gravité et en remuant la tête. Non pas aller là-bas!
Le sapin éteint dans cinq minutes. Nous pas trouver le campement des
Woongas. Mais faire, en marchant par là, bonne piste à voir par eux au
matin. Meilleur attendre. Nous trouver un jour leur piste, et alors
tirer!»
Cette décision de Mukoki, de ne pas, ce soir-là, pousser plus loin
l’aventure, fut pour Rod un immense soulagement. Ce n’était pas qu’il
craignît la bataille et il n’eût point été fâché d’ouvrir le feu sur les
hors-la-loi qui lui avaient volé son fusil. Mais la froide réflexion des
hommes de sa race lui représentait aussi que les Woongas pouvaient être
évités, avec quelque prudence, et qu’il était plus sage, en poussant au
contraire vers le Nord, de continuer en paix à poser des pièges. Mieux
valait, pour l’instant, sacrifier son fusil. Et surtout cette diversion
de la chasse à l’homme contrecarrait les plans qu’il ne cessait de
mijoter, pour découvrir de l’or.
La «Mine des Squelettes», comme il l’avait lui-même baptisée, absorbait
uniquement sa pensée. Un combat avec les Woongas, c’était la fuite
éventuelle vers une autre région. Wabi lui-même en convenait, car
l’ennemi pouvait être supérieur en nombre. C’est là ce que Rod ne
voulait pas, à tout prix.
Wabi et Mukoki se mirent à scalper les sept loups et ce qui restait de
la carcasse du daim fut abandonné à Loup, pour qu’il s’en rassasiât.
Il était deux heures de la nuit lorsque les trois compagnons rentrèrent
à la cabane. Le poêle fut allumé et, comme de coutume, on causa des
événements du jour écoulé, de ceux aussi qui se préparaient peut-être
pour les jours suivants.
Rod ne put s’empêcher de faire un retour en arrière et de songer à la
joie paisible avec laquelle ils s’étaient installés ici, il y avait si
peu de temps! Le site était idéal et ils croyaient fermement que nul
péril des Woongas ne les menaçait plus. Maintenant, au contraire, ils
savaient qu’ils pouvaient être exposés, d’un moment à l’autre, à lutter
pour leur vie, à abandonner cette calme retraite.
La conversation fut une sorte de petit conseil de guerre. Il fut décidé
que la vieille cabane serait, dès le lendemain, aménagée pour supporter
un siège, que des meurtrières seraient percées sur toutes ses faces, que
les barres de fermeture de la porte et des volets seraient remplacées
par de plus fortes, qui permettraient de se barricader solidement en cas
d’attaque. Il fut convenu, en outre, qu’un des trois chasseurs resterait
toujours à monter la garde, tandis que les deux autres iraient poser et
relever les trappes.
Le lendemain, ce fut Rod qui fut laissé de garde. Le temps, qui était
toujours splendidement ensoleillé, avait quelque peu dissipé les
appréhensions de la nuit. Le jeune boy eut la bonne fortune de tuer un
bel élan, qui grimpait sur la colline neigeuse, de l’autre côté du petit
lac. Puis, en attendant le retour de ses compagnons, il se remit à
ruminer ses projets personnels.
Les grosses neiges d’hiver ne s’étaient pas encore accumulées, ainsi
qu’il avait pu le constater, dans le gouffre sombre qu’il s’était promis
d’explorer. Il était prudent de ne pas attendre les grandes tempêtes,
qui ne manqueraient pas d’y entasser les blancs flocons et le rendraient
inaccessible. Il avait, d’autre part, tiré de la cachette où on l’avait
déposé, dans le mur de bûches, le petit sac de peau de daim, et il en
avait sorti les pépites d’or.
Il remarqua qu’un frottement quelconque les avait admirablement polies,
et en avait adouci et arrondi tous les points saillants. Lorsqu’il était
au collège, Rod avait toujours eu un faible pour l’étude de la
minéralogie et de la géologie. Il savait que l’eau courante avait seule
été capable de donner aux pépites ce beau poli, et il en conclut
qu’elles avaient certainement été trouvées dans le lit d’une rivière, ou
sur ses bords. Cette rivière devait être le torrent du ravin mystérieux.
Il en était fermement persuadé.
Lorsque Mukoki et Wabi rentrèrent, le soir, ils apportaient avec eux, le
premier un renard rouge et un vison, le second un chat-pêcheur, dont
l’aspect rappela plutôt à Rod celui d’un chien à peine adolescent.
Malheureusement, de nouvelles pistes suspectes avaient été à nouveau
découvertes par Mukoki. Le vieil Indien avait retrouvé les débris du
sapin brûlé et, tout autour, il avait relevé les traces de raquettes de
trois Indiens, que le signal de feu semblait avoir réunis. Leur piste
s’en allait ensuite, avec de nombreux crochets, vers une destination
inconnue et, à un endroit, avait croisé la ligne des pièges.
La conclusion en fut que, pour la relève des pièges, les chasseurs
désormais ne se sépareraient plus, mais seraient toujours deux.
La semaine qui suivit fut plus calme et fort fructueuse. Plus de traces
de Woongas. Les fourrures recueillies, ajoutées aux scalps de loups,
commençaient à représenter une petite fortune qui serait, si nul
accident n’arrivait, rapportée à Wabinosh-House au premier printemps.
Il en fut de même durant une quinzaine encore et Rod songeait avec
bonheur au petit home où, à des centaines de milles de là, sa mère
l’attendait et, chaque jour, priait pour lui. Il rêvait aussi, plus
d’une fois, aux jours et aux nuits, dont il faisait le décompte, et qui
le séparaient du retour à la factorerie, près de Minnetaki.
L’heure arriva cependant où Rod put mettre à exécution son projet, qui
lui tenait au cœur, d’explorer le ravin. Mukoki et Wabi n’étaient pas
partisans de cette tentative, qu’ils estimaient chimérique. Aussi
Roderick décida-t-il d’agir seul.
Ce fut à la fin de décembre. C’était le jour de garde de Wabi, et
Mukoki, qui semblait avoir oublié les Woongas, était parti à la relève
des pièges. Rod se munit de vivres, prit le fusil de Wabi et une double
provision de cartouches, s’arma en surplus d’un couteau, passa une hache
à sa ceinture, et joignit à son ballot une bonne couverture.
Ainsi équipé, il se mit en route et Wabi riait, du seuil de la cabane,
en le regardant s’en aller.
«Je vous souhaite une bonne chance, Rod! cria-t-il gaiement, en lui
faisant de la maison un dernier signe d’adieu.
--Si je ne suis pas de retour ce soir, répondit Roderick, ne vous
tournez pas le sang à mon sujet, vous autres! Si l’affaire s’emmanche
bien, je camperai sur les lieux, afin de reprendre mes recherches, dès
le lendemain matin.»
Rod, lorsqu’il fut sur place, passa sans tarder sur la crête opposée du
ravin. Il avait constaté en effet, la première fois, qu’aucune descente
dans le gouffre n’était possible du côté où il avait cheminé. En suivant
cette crête, encore inexplorée, il ne courait d’ailleurs aucun danger de
se perdre. Le ravin lui serait un guide constant.
A son grand désappointement, il trouva que les murailles méridionales de
l’abîme étaient aussi abruptes que celles du nord et, deux heures
durant, il chercha en vain la plus petite fissure par où s’insinuer et
pouvoir descendre.
La crête commençait à se boiser et Rod rencontrait, presque à chaque
pas, des traces de gibier. Mais il n’y prêtait guère attention. Ce qui
l’intéressa davantage, ce fut de constater que les arbres se
rapprochaient de plus en plus du précipice, qu’ils finirent par
surplomber. Le jeune homme vit qu’en s’attachant à une branche, avec les
longues lanières de ses raquettes, et en s’aidant des mains, il pouvait
tenter la descente.
Son espoir, cette fois, ne fut point déçu et, après un difficultueux
quart d’heure, essoufflé mais triomphant, il était au fond du ravin.
Au-dessus de lui, il était dominé d’un côté par la forêt, de l’autre,
par de noires murailles. A ses pieds coulait le petit torrent auquel son
rêve de l’or avait assigné un rôle prépondérant. Le torrent était gelé
par endroits; dans d’autres, la rapidité de son cours l’avait dégagé de
la glace.
Roderick, allant de l’avant, s’avança vers la partie la plus resserrée
du gouffre, vers celle où, d’en haut, il avait si avidement plongé ses
regards. Là, ne descendait plus le soleil. Là, tout était sombre,
sinistre et silencieux, comme un sépulcre. Il sembla au boy, dont le
regard était intensément alerté, que l’esprit des deux morts gardait le
seuil de ce monde enchanté et le trésor qu’il recélait.
Il continua pourtant à avancer. Le couloir qu’il suivait devenait de
plus en plus étroit. Les hautes murailles se resserraient encore
au-dessus de sa tête et l’obscurité s’épaississait autour de lui. Nul
autre bruit que celui, monotone, du torrent, qui éclaboussait les
rochers de son écume. Pas un bruissement d’arbre ou de buisson, pas un
chant d’oiseau, pas un caquetage d’écureuil. Tout était ici profondément
mort. Par moments seulement, Rod entendait, tout là-haut, passer un
souffle de vent, dont pas une bouffée ne descendait jusqu’à lui. La
neige amortissait le bruit même de ses pas. Il avait, sur son dos,
accroché ses raquettes.