«Brr... dit-il, tout grelottant, c’est une nuit qui n’est pas bénigne!»

Il s’était mis à rire, en regardant Roderick, qui ne savait quelle

contenance tenir, mais dont la physionomie demeurait quelque peu effarée

devant ce qui se passait.

«Dites-moi, Rod, interrogea Wabi, est-ce que Minnetaki ne vous a jamais

conté, au sujet de notre vieux guide, une singulière histoire?

--Non. Rien de particulier. Rien de plus que ce que j’en sais par

vous-même.

--En ce cas, écoutez-moi. Une fois, il y a longtemps de cela, Mukoki a

été en proie, je ne dirai pas absolument à un accès de folie, mais à

quelque chose qui y ressemblait fort. Je n’ai jamais pu me faire, sur ce

point, une opinion nette. Oui ou non, a-t-il été vraiment fou? Je

balance encore. Mais les Indiens de la factorerie sont pour

l’affirmative. Quand il s’agit de loups, prétendent-ils, Mukoki,

parfois, perd la raison.

--Quand il s’agit de loups?

--Oui. Et il a pour cela un sérieux motif. C’était au temps où vous et

moi nous venions au monde. Mukoki possédait alors une femme et un

enfant. Ma mère et les gens de la factorerie content que, pour cet

enfant surtout, sa passion était grande. Il en abandonnait la chasse, le

plus souvent, aux autres Indiens et, durant des jours entiers, il

demeurait dans sa hutte, à jouer avec le «popoose»[9], à lui apprendre

mille choses. Si, par hasard, il s’en allait chasser, emportant ficelé

sur son dos le marmot piaillant et déjà grand, c’était un des Indiens

les plus heureux parmi ceux qui venaient à la factorerie, quoiqu’il fût

certainement un des plus pauvres.

[9] Nom que les Indiens donnent aux jeunes enfants. (_Note des

Traducteurs._)

«Un jour, comme il s’était présenté avec un petit ballot de fourrures,

qu’il avait presque exclusivement échangées pour des objets destinés à

l’enfant (c’est ma mère qui me l’a raconté), il décida, car il était

tard, de passer la nuit près de nous. Je ne sais quoi le retarda et il

remit de vingt-quatre heures son départ. Ne le voyant pas revenir, sa

femme s’inquiéta. Elle prit sur son dos le «popoose» et partit avec lui

à sa rencontre.»

Un hurlement lugubre du loup captif coupa la parole à Wabi, durant un

moment. Puis il reprit:

«Elle marcha ainsi, assez longtemps, sans le voir venir. Que se

passa-t-il exactement? Sans doute, disent les gens de la factorerie,

elle glissa, tomba et, dans sa chute, se blessa. Toujours est-il que, le

lendemain, lorsque Mukoki se remit en route à son tour, il rencontra sur

la piste son cadavre et celui de l’enfant, à demi dévorés par les loups.

A compter de cette date tragique, Mukoki ne fut plus le même. Oubliant

son ancienne paresse, il devint le plus renommé chasseur de loups de la

région. Il quitta sa tribu, vint s’installer à la factorerie et, dès

lors, ne nous quitta plus, Minnetaki et moi. Parfois, à intervalles

assez éloignés, lorsque la lune brille comme aujourd’hui, dans la nuit

claire, et que le froid mord, sa raison semble vaciller.--«C’est,

dit-il, une nuit de loups.»--Personne alors ne peut l’empêcher de

sortir, ni tirer de lui une parole. A personne, lorsqu’il est dans cet

état d’esprit, il ne permet de l’accompagner. Ce soir, il va de la sorte

parcourir des milles et des milles. Il ira droit devant lui, sans

rebrousser chemin, jusqu’au terme inconnu de sa course folle. Puis,

quand il sera de retour, il semblera aussi sain d’esprit que vous et

moi. Si vous lui demandez d’où il vient, il vous répondra vaguement

qu’il est sorti pour voir s’il n’y avait pas quelque coup de fusil à

tirer...»

Rod avait écouté avec une attention infinie. A mesure que Wabi déroulait

le fil de la dramatique histoire de Mukoki, il se sentait pris pour le

vieil Indien d’une immense pitié. Ce n’était plus pour lui, maintenant,

un demi-sauvage, à peine frotté d’un peu de civilisation. C’était un

frère humain, dans toute la force du terme. Des sanglots montaient dans

sa poitrine oppressée et, à la lueur vacillante de la chandelle, des

larmes brillantes humectaient ses yeux.

«Son habileté à chasser les loups, continua Wabi, confine à la

sorcellerie. Chaque jour de sa vie, depuis près de vingt ans, il a fixé

sur eux sa pensée. Il les a étudiés à fond et il en connaît plus, à lui

tout seul, sur cette bête, que tous les chasseurs réunis du Wilderness.

Chaque piège qu’il pose capture un loup. Personne n’en saurait faire

autant. Rien qu’aux traces laissées par tel animal, il peut vous

apprendre à son sujet mille choses curieuses, dont vous ne vous

douteriez jamais. Un instinct presque surnaturel l’avertit si la nuit

qui vient est une «nuit à loups». Un effluve qui passe dans l’air du

soir, un je ne sais quoi qui est dans le ciel ou dans la lune, l’aspect

même du Wilderness, toute une ambiance susceptible à peine lui enseigne

que les loups, dispersés par monts et par vaux, se réuniront en bandes,

cette nuit-là, et que le soleil, à son lever, les trouvera se chauffant

à ses clairs rayons, sur la pente des collines. Si Muki nous a rejoints,

vous verrez, demain, commencer pour nous un sport peu banal et comment

Loup, lui aussi, s’acquitte du travail qui lui est dévolu.»

Il y eut quelques minutes de silence, tandis que la flamme ronflait dans

le poêle, chauffé au rouge. Les deux boys étaient assis l’un près de

l’autre, regardant et écoutant le feu. Rod tira sa montre. Il était à

peine minuit. Pourtant tous deux ne songeaient pas à reprendre leur

sommeil interrompu.

«Loup est une bête tout à fait curieuse, disait Wabi. Sans doute, Rod,

vous devez penser qu’il n’est qu’un dégénéré, un être servile et traître

à sa race, digne de tous les mépris, lorsqu’il se retourne contre ses

anciens frères et les attire à la mort. Il ne mérite point ces

reproches. Il a, comme Mukoki, ses raisons, et qui sont bonnes, pour

agir comme il le fait. Les animaux, comme les hommes, ont leurs rancœurs

et leurs vengeances. Avez-vous remarqué qu’il lui manque la moitié d’une

oreille? Si vous lui renversiez la tête et lui tâtiez la gorge, vous y

trouveriez la marque d’une profonde cicatrice. Et si, promenant la main

sur son train de derrière, vous palpiez la chair, sous le poil, vous

constateriez qu’en arrière de la cuisse gauche il y a un trou gros comme

le poing. Mukoki et moi, nous avons capturé Loup dans un piège à lynx.

Ce n’était alors qu’un menu louveteau, que Mukoki jugea devoir être âgé

de six mois environ. Il était, le pauvre, en triste état! Tandis qu’il

était pris dans le piège et impuissant à se défendre, trois ou quatre

membres de son aimable tribu s’étaient jetés sur lui et avaient tenté de

s’en faire un petit lunch. Nous étions arrivés juste à temps pour mettre

en fuite ces fratricides. Nous recueillîmes et gardâmes le louveteau,

après lui avoir recousu la cuisse et la gorge, et nous l’avons

apprivoisé. Vous verrez demain soir comment Muki lui a appris à

s’acquitter de sa dette envers les hommes.»

Après avoir encore bavardé deux heures durant, Rod et Wabi soufflèrent

la chandelle et retournèrent à leurs couvertures.

Rod fut une bonne heure à se rendormir. Il se demandait où était Mukoki,

ce qu’il faisait et comment, dans son accès de demi-folie, il

retrouverait sa route dans le Grand Désert Blanc.

Puis des rêves agitèrent son sommeil. Il revoyait la mère Indienne

dévorée par les loups, avec son enfant. Et, tout à coup, cette image

avait fait place à celle de Minnetaki, tandis que les loups s’étaient

mués en Woongas, qui se jetaient sur la jeune fille.

Il fut tiré de son cauchemar par une série de coups de poings que Wabi

lui donnait dans le côté. Il rouvrit les yeux, regarda Wabi dans ses

couvertures, qui lui montrait quelque chose du doigt et, au bout du

doigt, il vit... Mukoki, qui était paisiblement en train de peler des

pommes de terre.

«Hallo, Muki!» cria-t-il.

Le vieil Indien releva les yeux et regarda Rod, avec sa bonne grimace

coutumière. Ses traits ne portaient aucune trace de sa folle équipée

nocturne. Mais, gaiement, il dodelinait de la tête et, aussi tranquille

que s’il venait de sortir du lit, après une bonne nuit de repos, il

préparait le déjeuner du matin.

«Il faut se lever, conseilla-t-il. Grand jour de chasse! Beaucoup de

beau soleil aujourd’hui. Nous trouver loups sur montagnes, beaucoup de

loups!»

Les deux boys culbutèrent de leurs couvertures et commencèrent à

s’habiller.

«A quelle heure es-tu rentré? demanda Wabi.

--Maintenant, répondit Mukoki, en montrant le poêle et les pommes de

terre épluchées. Maintenant, juste, pour rallumer le feu.»

Wabi regarda Rod en clignant de l’œil et, comme Mukoki se penchait sur

le fricot:

«Qu’as-tu fait, cette nuit, Muki?» interrogea-t-il.

Mukoki grogna:

«Grosse lune. Temps clair. Aurais pu tirer. Voir lynx sur colline. Voir

trace loups sur piste en foule. Mais pas tiré.»

Ce furent toutes les explications que les deux boys purent obtenir de

l’Indien sur l’emploi de sa nuit.

On se mit à table et, à un moment, tandis que Mukoki était allé fermer

la porte du poêle, dont la chaleur était excessive, Wabi, poussant Rod

du coude, lui dit à mi-voix:

«Vous voyez si j’avais raison. Il a bien été flairer les pistes!»

Puis, à voix haute:

«Ne penses-tu pas, Muki, que nous devrions nous partager l’ouvrage de

cette matinée? Il me semble qu’il y ait, sauf avis contraire, deux

directions dans lesquelles nous pourrions aller poser nos pièges. L’une

qui suit, vers l’est, le chaînon rocheux dont cette crique est formée;

l’autre qui va vers le nord, à travers les ondulations de la plaine.

Est-ce ton opinion?

--Bon! approuva le vieux trappeur. Vous deux aller au nord. Moi suivre

la crête.»

Mais Roderick s’exclama vivement:

«Non, non! Je suivrai la crête avec toi et Wabi prendra la plaine. C’est

toi que j’accompagne, Mukoki!»

Flatté de cette préférence du jeune blanc, Mukoki grimaça, gloussa et se

mit à parler, avec plus de volubilité, des divers projets qui avaient

germé dans sa tête. Il fut finalement convenu que l’on se retrouverait

dans la cabane, assez tôt dans l’après-midi pour pouvoir se reposer

avant la nuit, au cours de laquelle l’Indien paraissait persuadé que

s’ouvrirait la chasse aux loups.

Rod remarqua que le loup captif n’avait pas eu à manger, ce matin-là, et

il en devina facilement la raison.

Les chasseurs se partagèrent les pièges, qui étaient de trois dimensions

différentes. Il y en avait cinquante petits pour les visons[10], martres

et autres bestioles à fourrure; quinze, un peu plus forts, pour les

renards, et autant, de grande taille, à l’usage des lynx et des loups.

Wabi prit dans son équipement vingt petits pièges, quatre à renards et

quatre grands. Rod et Mukoki se chargèrent des autres. Ce qui restait de

viande de caribou fut pareillement réparti entre les trois chasseurs,

pour servir d’appât.

[10] Sorte de putois du Canada, dont la fourrure est brune et

brillante. (_Note des Traducteurs._)

Tous ces préparatifs étaient terminés avant l’aube et le soleil

émergeait seulement de l’horizon, sur le Wilderness, lorsqu’on se mit en

route.

Ainsi que l’avait prévu Mukoki, c’était une splendide journée qui

s’annonçait, un de ces jours très purs et sans nuages, au froid mordant,

où selon la croyance des Indiens, le Grand Créateur du monde prive de

soleil le reste de l’univers, afin de faire luire toute sa splendeur sur

leur terre sauvage.

Lorsqu’ils furent au sommet de la colline qui faisait face à leur

cabane, les trois hommes s’arrêtèrent, pendant quelques instants, et Rod

contempla au loin, muet d’admiration, l’immense paysage étincelant. Puis

on se sépara.

Rod et Mukoki n’avaient pas marché pendant cinq minutes que l’Indien

indiqua à son compagnon un tronc d’arbre mort, qui était tombé en

travers d’un petit torrent. Sur ce pont improvisé, la neige était battue

de menues empreintes. Mukoki les examina, et, tout de suite, déchargea

son ballot.

«Vison!» dit-il.

Puis, ayant suivi la piste jusqu’à une jonchée d’autres arbres abattus

par le vent:

«Toute une famille vivre ici. Trois, peut-être quatre, peut-être cinq.

Bâtir ici «maison de trappes».

Jamais encore Rod n’avait vu disposer de pièges à la mode du vieil

Indien. Sur la piste, un peu au delà du torrent, il construisit, avec

des branches, un petit abri, pareil à une maisonnette. Il y plaça

ensuite un morceau de viande de caribou et, un peu en avant, il installa

son piège, soigneusement dissimulé avec un peu de neige et brindilles de

bois. En vingt minutes, Mukoki avait édifié deux de ces abris et posé

deux pièges.

Comme ils se remettaient en route, Rod demanda:

«Pourquoi, Muki, construis-tu ces petites maisons?»

L’Indien expliqua:

«Beaucoup de neige souvent tomber en cette saison. Bâtir petite maison

pour préserver pièges de la neige. Si pas faire cela, falloir toujours

surveiller pièges et déterrer eux de la neige. Quand vison sentir

viande, lui entrer dans maison et forcé de passer sur trappe. Bon pour

petits animaux. Pas bon pour lynx. Quand lui voir maison, tourner

autour, autour, autour, et puis partir. Lynx intelligent et rusé coquin.

Loup et renard aussi.

--Que vaut un vison? interrogea Rod.

--Cinq dollars, pas plus. Sept, huit dollars, si très beau.»

Au cours du prochain mille, six autres pièges semblables furent posés.

La crête rocheuse que suivaient les deux chasseurs s’élevait de plus en

plus et le regard de Mukoki s’allumait d’un feu qui trahissait une autre

préoccupation que celle des petites bêtes à fourrure. Sa marche se

faisait lente et prudente, et, quand il parlait à Rod, ce n’était qu’un

simple murmure qui filtrait de ses lèvres. Rod lui répondait dans la

même gamme.

Tous deux s’arrêtaient, de temps à autre, fouillant du regard les vastes

espaces qu’ils dominaient et tâchant d’y découvrir des traces de vie.

Chemin faisant, ils posèrent deux pièges à renards, dans deux coulées

qui trahissaient ostensiblement le passage de ces animaux.

Un peu plus loin, dans un ravin sauvage encombré d’arbres écroulés et de

masses rocheuses, ils rencontrèrent une piste de lynx et deux pièges

furent installés, l’un à l’entrée du ravin, l’autre à son issue. Mais il

était visible que, même au cours de ces opérations, l’esprit de Mukoki

était ailleurs.

Ils avançaient de front, à une cinquantaine de yards l’un de l’autre,

Rod se tenant avec soin sur la même ligne que Mukoki et imitant sa

circonspection. Soudain, le jeune homme entendit un appel sourd de son

compagnon et il vit celui-ci l’appelant par de grands gestes, qui

trahissaient un frénétique enthousiasme. Il se hâta de le rejoindre.

«Loup!» murmura Mukoki.

Rod aperçut dans la neige un certain nombre d’empreintes, assez

semblables à celles d’un chien.

«Trois loups! continua l’Indien, dont la jubilation était extrême.

Sortis de bonne heure, ce matin, de leur retraite. Venus se chauffer

quelque part, au soleil, sur la montagne.»

Maintenant, ils suivaient la piste des loups. Ils ne tardèrent pas à y

rencontrer le reste d’une carcasse de lapin. Des empreintes de renard se

mêlaient, alentour, à celles des loups. Mukoki posa encore un piège.

Puis ce furent des marques de chat-pêcheur et l’Indien y alla d’un

nouveau piège.

Des pistes de cerfs et de caribous se croisaient en tous sens, mais

Mukoki n’y prêtait point attention.

Bientôt les empreintes d’un quatrième loup se mêlèrent aux précédentes,

puis celles d’un cinquième, qui avait rejoint la bande. Une demi-heure

après, une autre piste de trois loups coupait à angle droit celle que

suivaient les deux chasseurs, et se dirigeait vers la plaine et ses

bois. La figure de Mukoki en était toute convulsée de joie.

«Multitude de loups! s’exclama-t-il. Ici, là, partout! Bon endroit pour

chasse de la nuit!»

La crête rocheuse s’abaissa ensuite vers un bas-fond où serpentait un

ruisseau gelé. Les traces de vie abondaient, faisant battre le cœur de

Rod et bouillir son sang. La neige, par places, était littéralement

hachée de sabots de rennes. Des pistes couraient en tous sens et des

poils étaient restés accrochés à l’écorce d’une vingtaine de petits

sapins, contre lesquels les bêtes s’étaient frottées.

Le glissement de Mukoki sur la neige était étrange, impressionnant

presque. Les brindilles mêmes des buissons qu’il traversait se

courbaient sans bruit sur son passage et Rod, ayant par mégarde heurté

d’une de ses raquettes une petite souche d’arbre, le vieil Indien en

leva les mains au ciel, de réprobation et d’horreur pour une telle

maladresse.

Un bref arrêt de Mukoki et un signe à Rod, qui le suivait, apprirent au

jeune homme qu’un gibier était en vue. L’Indien s’accroupit sur ses

raquettes et, lorsque Rod l’eut rejoint, il lui passa son fusil. Puis

ses lèvres, presque muettement, ébauchèrent ce seul mot:

«Tirez!»

Rod avait pris le fusil, d’une main fiévreuse. Avec un tremblement

émotif, il vit, à une centaine de yards devant lui, un daim mâle,

magnifique, qui broutait, aux branches d’un noisetier, quelques feuilles

épargnées par l’hiver et à demi desséchées. Un peu plus loin étaient

deux femelles.

Le jeune boy prit son aplomb. Le daim se présentait de flanc, le cou

tendu et la tête levée, en une position idéale pour un beau coup de

fusil, à l’arrière de la patte de devant, point vital entre tous. Rod

visa et tira. En un bond spasmodique, l’animal tomba mort.

Tandis que Roderick en était encore à constater l’heureux effet de sa

balle, Mukoki avait rapidement couru vers le gibier abattu. Le boy,

lorsqu’il le rejoignit, le trouva agenouillé devant la victime, encore

palpitante, et tenant en main un bidon à whisky, de la contenance d’un

quart environ. Le vieil Indien, sans autre explication, enfonça son

coutelas dans la gorge de l’animal et remplit le bidon de sang fumant.

Lorsque seulement il eut terminé, il souleva le bidon, d’un air de

grande satisfaction, et dit:

«Sang pour loups! Loups aimer sang. Grosse chasse ce soir. Pas de sang,

pas d’appât véritable! Et pas de loups abattus!»

Mukoki semblait s’être départi maintenant de sa précédente gravité. Il

était évident qu’il considérait comme accomplie la besogne de la

matinée.

Il éventra le daim, il prit le cœur et le foie, découpa un quartier de

viande. Tirant ensuite de son équipement une longue lanière, il en lia

l’extrémité au cou de l’animal, jeta en l’air l’autre bout, par-dessus

une branche d’arbre, et, avec l’aide de son compagnon, hissa ce qui

restait du daim à plusieurs pieds au-dessus du sol.

«Si nous empêchés de venir ce soir, lui garanti de loups»,

expliqua-t-il.

Une dernière exploration du bas-fond amena les deux chasseurs à

l’endroit où le sol se relevait, vers une pente couverte de gros blocs,

et clairsemée de grands sapins et de bouleaux. Ils arrivèrent ainsi

devant un énorme rocher qui attira aussitôt l’attention de Mukoki. Se

hisser à son sommet était impossible sur presque toutes ses faces. D’un

côté seulement, on pouvait tenter l’ascension, en s’aidant des branches

d’un sapin qui était voisin. Le rocher se terminait par une petite

plate-forme, comme on pouvait le voir d’en bas, et Mukoki gloussa, tout

heureux:

«Bon endroit pour poser appât! Ce soir attirer ici les loups.»

La montre de Rod marquait près de midi. Tous deux, les chasseurs

s’assirent pour manger les sandwichs qu’ils avaient apportés. Après

quoi, ils reprirent le chemin du retour. Au delà du bas-fond, ils

atteignirent la route qu’ils avaient faite à l’aller, en coupant droit

vers la cabane. Le terrain était terriblement accidenté et chaotique.

Par endroits, une muraille abrupte, semblable à un rempart, surplombait

à pic des précipices vertigineux.

Comme ils passaient ainsi au-dessus d’une crique, profonde de près de

cinq cents pieds, où bondissait, l’été, un petit torrent, gouffre obscur

et sinistre où ne pénétraient point les rayons du soleil, Mukoki

s’arrêta, à plusieurs reprises. S’accrochant prudemment à un arbuste, il

se pencha au-dessus de ce ravin apocalyptique, le scruta du regard et,

quand il se releva, expliqua:

«Au printemps, abondance d’ours, là-dedans.»

Mais ce n’était point aux ours que Rod était en train de songer. L’idée

de l’or avait à nouveau surgi dans son cerveau. Ce ravin mystérieux ne

détenait-il pas le secret emporté dans la tombe, il y avait cinquante

ans, par les deux squelettes de la cabane?

Le noir silence enclos entre les parois de ce puits de l’abîme, cette

désolation, qui évoquait celle d’un paysage lunaire, les obscures

retraites de ce ravin où plongeaient ses yeux avides, tout, dans ce lieu

maudit, semblait se rapporter à la tragédie du passé et lui avoir servi

de théâtre. Le mot du secret qui le tourmentait, Rod en était convaincu,

se trouvait là.

Cette idée ne le quitta plus, tandis qu’il suivait Mukoki. Sous l’empire

de cette obsession, qu’il était impuissant à chasser, il alla prendre le

bras du vieil Indien et lui dit:

«C’est dans ce ravin, Mukoki, que les pépites d’or ont été découvertes!»

CHAPITRE XI

COMMENT LOUP ATTIRA SES FRÈRES A LA MORT

De cette heure, était né dans la poitrine de Roderick Drew un

imprescriptible désir. Volontiers, il eût désormais abandonné, durant

tout l’hiver, les joies et les profits de la chasse, pour se mettre à la

poursuite de cet _ignis fatuus_[11], ce «feu dément» qui dévore l’homme,

à tous les âges, et qui est la soif de l’or. Les squelettes de la

cabane, lorsqu’ils étaient des hommes, avaient découvert une mine d’or,

et cette mine n’était pas loin. Pour le premier or qu’ils avaient

trouvé, fruit de quelques jours de travail, ils s’étaient battus et

entre-tués. Voilà ce que ne cessait de se répéter Roderick Drew.

[11] En latin dans le texte. (_Note des Traducteurs._)

Mukoki avait eu une grimace significative, accompagnée d’un haussement

d’épaules prodigieux, lorsque Rod avait émis l’idée que le gisement d’or

était situé dans le fond du ravin diabolique. Aussi gardait-il ses

réflexions pour lui-même et le retour fut silencieux.

Taciturne comme tous les hommes de sa race, Mukoki ne parlait guère, si

on n’entamait la conversation. Rod, de son côté, se demandait par où il

pourrait réussir à descendre, dès qu’il en aurait l’occasion, dans

l’abîme sinistre, afin de l’explorer en détail. Il ne doutait point que

Wabi ne fût prêt à l’accompagner dans cette aventure. Au besoin, il la

tenterait seul. Une brèche quelconque devait forcément exister dans

l’abrupte muraille.

Lorsque les deux compagnons arrivèrent à la cabane, ils y trouvèrent

Wabi, déjà rentré. Le jeune boy avait posé dix-huit trappes et tué deux

perdrix des sapins. Les oiseaux étaient vidés pour le dîner, et le menu

s’augmenta d’une tranche de daim.

Pendant les préparatifs du repas, Rod raconta la découverte du ravin

mystérieux et le projet qu’il avait ébauché. Mais Wabi l’écoutait d’une

oreille distraite. Ses préoccupations semblaient être ailleurs. Par

moments, il demeurait immobile, les mains enfoncées dans la profondeur

de ses poches, et paraissait ruminer, soucieux.

Finalement, tandis que Rod et Mukoki vaquaient aux menues occupations de

la table ou du poêle, il sembla se réveiller de sa rêverie, tira de sa

poche une douille de cuivre jaune et la tendit au vieil Indien.

«Vois ceci, Muki, dit-il. Mon intention n’est pas de provoquer parmi

nous quoi que ce soit qui ressemble à une inutile panique. Mais voici ce

qu’aujourd’hui j’ai rencontré sur ma piste.»

Mukoki se saisit de la douille, d’un geste aussi brusque que si elle eût

été une autre pépite d’or, récemment découverte. La douille était vide.

En bordure du cuivre, on lisait très distinctement, et il lut:

«35 Rem.»

Il ajouta:

«Eh bien! ceci être...

--Une douille de cartouche du fusil de Rod!» acheva Wabi.

Mukoki avait froncé le sourcil.

«Aucun doute n’est possible, reprit Wabi. C’est une douille pour

Remington du calibre 35, à chargement automatique. Il n’y a, dans toute

cette région, que trois fusils de ce type. J’en ai un, Mukoki a l’autre.

Vous avez, Rod, perdu le troisième dans votre bataille avec les

Woongas!»

La venaison, durant ce dialogue, commençait à brûler et Mukoki se hâta

de la retirer du feu, pour la servir sur la table.

«Alors, déclara Rod, après un silence, cela veut dire que les Woongas

sont sur nos traces?

Les chasseurs de loups · 第 6 / 11 段