chargé. Rod fit de même avec le sien et Wabi se déharnacha des courroies
avec lesquelles il tirait le toboggan. Il n’y eut pas jusqu’à Loup qui,
tirant sur sa lanière, ne plongeât, lui aussi, dans le trou ses yeux
avides, comme s’il eût compris, à l’instar de ses maîtres, que le «home»
d’hiver était trouvé.
Ce fut Wabi qui, le premier, rompit le silence.
«Comment trouves-tu l’endroit, Muki?» interrogea-t-il.
Muki gloussa, avec une satisfaction évidente et sans bornes.
«Très joli et bon. Nous avoir là excellent hiver. Beaucoup de bois pour
feu. Aucun voisin!»
Laissant là leurs bagages et Loup attaché au traîneau, les trois hommes
descendirent vers le lac.
A peine en avaient-ils atteint les bords que Wabi, s’étant arrêté,
tressaillit. Et, montrant du doigt, à ses compagnons, la forêt qui
s’étendait sur la rive opposée, il s’exclama:
«Regardez ceci!»
A demi cachée dans les sapins, était une cabane. On pouvait se rendre
compte, même à distance, qu’elle était abandonnée. La neige s’était
amoncelée autour d’elle. Aucune fumée ne fusait de son toit. Pas un
signe n’y annonçait la vie.
Contournant le lac, les chasseurs se dirigèrent vers cette cabane.
S’en étant prudemment approchés, ils constatèrent qu’elle était déjà
ancienne. Les bûches dont elle était bâtie commençaient à s’effriter.
Sur sa toiture, des arbustes, semés par le vent, avaient pris racine. Sa
construction remontait, sans nul doute, à plusieurs années. La porte,
qui était faite de bûches fendues par leur milieu, et qui regardait du
côté du lac, était hermétiquement close. Close aussi l’unique fenêtre,
qui était orientée de même et que barraient extérieurement des traverses
faites avec de jeunes arbres.
Mukoki essaya d’ouvrir la porte, en pesant dessus. Mais elle résista à
ses efforts. Il était évident qu’elle était, à l’intérieur, solidement
verrouillée.
Il y avait là matière à s’étonner. Comment cette porte pouvait-elle
avoir été ainsi bloquée par en dedans, sans qu’il y eût personne dans la
cabane?
Pendant quelques instant, les trois hommes en demeurèrent tout
interloqués, prêtant vainement l’oreille.
«Voilà qui paraît étrange, n’est-ce pas ton avis, Muki?» dit Wabi à voix
basse.
Mukoki, agenouillé contre la porte, continuait à écouter, l’oreille
collée aux fentes du bois. Comme il n’entendait toujours quoi que ce
fût, il se releva et, détachant ses raquettes, les envoya danser en
l’air, de deux coups de jarrets. Puis, empoignant sa hache, à sa
ceinture, il alla vers la fenêtre.
Après une douzaine de coups, il avait pratiqué dans le volet une petite
ouverture. Par elle, le vieil Indien écouta encore, avec défiance. Aucun
bruit, toujours. Il renifla. Une atmosphère à la fois moisie et
raréfiée, presque suffocante, parvint à ses narines. Il éternua. Puis il
recommença à faire, morceau par morceau, sauter le volet.
Quand l’ouverture fut assez grande, il y passa sa tête et ses épaules,
et regarda. Mais, dans l’obscurité de la cabane, il ne put d’abord rien
distinguer.
«Eh bien, Muki?» interrogea avec impatience Wabi, qui se tenait derrière
lui.
Mukoki demeurait toujours muet. Il était en train d’adapter ses yeux à
l’obscurité et il ne grouillait pas plus qu’une pierre, il était aussi
silencieux qu’un mort.
Très lentement enfin, avec mille précautions, comme s’il craignait de
réveiller quelqu’un qui dormait, il se tira en arrière et reprit pied
sur le sol. Lorsqu’il se retourna vers ses deux compagnons, l’expression
de sa figure était telle qu’ils ne la lui avaient jamais encore vue.
«Qu’y a-t-il, Mukoki?» demandèrent-ils.
Le vieil Indien aspira fortement une bouffée d’air frais.
«Cabane... balbutia-t-il. Cabane... Il y a dedans une armée de morts!»
CHAPITRE IX
CE QUE RENFERMAIT LE PETIT SAC EN PEAU DE DAIM
Rod et Wabi s’interrogeaient du regard, ne sachant d’abord ce qu’ils
devaient croire de cette stupéfiante assertion. Le vieil Indien,
cependant, continuait à refléter sur son visage frémissant une émotion
peu coutumière.
«Une armée de morts, oui!» répétait le vieux trappeur.
Et, comme il élevait la main, tant pour donner plus de force à ses
paroles que pour se débarrasser des toiles d’araignée qui lui
emplissaient la figure, les deux jeunes gens virent que cette main
tremblait.
Quelques instants après, Wabi passait à son tour sa tête et ses épaules
à travers le volet, et regardait comme l’avait fait Mukoki. Les retirant
ensuite, il se retourna vers Rod, avec un ricanement étrange et la mine
bouleversée. Moins bouleversée cependant que ne l’avait été celle du
vieil Indien qui, comme un coup de fusil imprévu en pleine poitrine,
avait, le premier, reçu le choc de l’effrayant spectacle.
«Vous aussi, Rod, regardez!» dit-il.
Retenant sa respiration, Roderick s’approcha de l’obscure ouverture. Son
cœur palpitait, non de crainte, mais d’une émotion mystérieuse et mal
formulée. Son appréhension n’en était pas moins si forte qu’il eut comme
un recul, au moment d’introduire sa tête à travers le volet.
Lorsque cela fut fait, lui non plus, tout d’abord, ne vit rien. Il n’y
avait que du noir dans la cabane. Puis il lui sembla que l’ombre se
dissipait et il commença à distinguer le mur opposé. Une table dessina
ensuite, au milieu de la cabane, sa masse mal équarrie. Et, près de la
table, il y avait quelque chose en tas, de mal défini. Sur ce quelque
chose était une chaise renversée, qu’une espèce de loque recouvrait à
demi.
Les yeux de Rod continuaient à voyager dans la cabane. Dehors, Wabi et
Mukoki l’entendirent qui poussait, puis réprimait un cri d’effroi. Ils
le virent qui se cramponnait des mains à la brèche ouverte dans le
volet. Il regardait, comme fasciné.
Presque à portée de son bras, s’appuyait contre le mur intérieur, ce
qui, voilà quelque cinquante ans, semblait-il, avait été un homme
vivant. Ce n’était plus, maintenant, qu’un simple squelette, un objet à
la fois terrible et risible, dont les orbites vides s’éclairaient
tristement du rais de lumière qui filtrait dans la cabane, dont la
bouche grimaçait, tordue dans une vie spectrale, et tournée vers Rod à
travers l’ombre.
Roderick se laissa retomber. Il était tremblant et pâle.
«Je n’en ai vu qu’un...» murmura-t-il, en allusion à l’exclamation de
Mukoki.
Wabi, qui était redevenu maître de lui, donna, en riant, deux ou trois
tapes dans le dos de Rod, pour lui réconforter les esprits, tandis que
Mukoki se contentait de grogner.
«Vous avez mal vu, Rod! dit Wabi, d’un ton moqueur. Vos nerfs vous
auront empêché de regarder assez longtemps. Par saint George! Il n’y en
a pas un d’entre nous qui n’en ait frissonné. Allons, je vais ouvrir!»
Le jeune Indien s’infiltra à travers le volet et Roderick, qui avait
pareillement repris son sang-froid, se hâta de le suivre. Tandis
qu’extérieurement Mukoki pesait à nouveau sur la porte, de tout son
poids, Wabi, de l’intérieur, attaqua le bois avec sa hache. La porte
céda tout à coup, et si soudainement que le vieil Indien culbuta à sa
suite et s’aplatit sur le sol.
Un flot de lumière pénétra dans la cabane. Instinctivement, les yeux de
Rod se portèrent vers le squelette qu’il avait aperçu du dehors. Il
était appuyé contre le mur, dans l’attitude ancienne d’un homme qui
dormirait. A côté de ce premier et funèbre occupant, un second squelette
était, tout de son long, étendu sur le plancher. Près de la table et de
la chaise renversée, un petit tas d’ossements paraissait provenir de
quelque animal.
Rod et Wabi s’approchèrent, un peu plus près, du squelette qui était
adossé au mur et se mirent à l’examiner, tandis que Mukoki, agenouillé,
se penchait sur le second squelette.
Soudain, le vieux trappeur poussa une exclamation de surprise et les
deux jeunes gens s’étant tournés vers lui, le virent qui leur désignait,
de l’index, un objet, par terre, parmi les os.
«Couteau! dit-il. Lutte. Lui, tué!»
Le manche pourri par le temps, le tranchant rongé par la rouille, mais
toujours droit là où son possesseur l’avait planté dans la chair et dans
les os de sa victime, un long couteau, à forte lame, était plongé
jusqu’à la garde dans la poitrine de ce qui avait été jadis un être
humain.
Rod s’était agenouillé près de Mukoki et était redevenu livide. Ses
dents se desserrèrent, pour demander:
«Qui... a fait cela?»
Mukoki eut un gloussement amusé et indiqua d’un signe de tête, la chose
lugubre adossée au mur.
«Lui!»
D’un même mouvement, les trois hommes revinrent vers le premier
squelette. Un de ses longs bras était appuyé sur ce qui fut un seau, et
avait passé à travers les cercles de fer qui en avaient seuls subsisté.
La main de ce même bras crispait les os de ses doigts sur une écorce
enroulée, qui semblait provenir d’une ancienne bûche de bouleau. L’autre
bras s’était détaché et était tombé près du squelette, que Mukoki, de ce
même côté, inspecta avec soin.
Sa curiosité ne tarda pas à être contentée par la découverte qu’il fit
d’une courte entaille, qui avait pénétré de biais dans les côtes.
«Celui-ci mort à cette place, expliqua-t-il. Un coup de couteau dans les
côtes. Mauvaise façon de mourir. Beaucoup souffrir et mourir lentement.
Mauvaise façon d’être frappé.
--Brr... dit Rod, en frémissant. Sortons d’ici. On est asphyxié. On
dirait que l’air de cette cabane n’a pas été renouvelé depuis un
siècle.»
Mukoki, en s’en allant, ramassa un crâne, parmi le tas d’ossements qui
était près de la chaise.
«Chien, grogna-t-il. Porte verrouillée, fenêtre fermée. Les hommes
luttent. Tués tous deux. Chien mourir de faim.»
Tandis que les trois chasseurs remontaient vers l’endroit où Loup
gardait le toboggan, Rod, laissant trotter son imagination,
reconstituait la terrible tragédie qui, voilà bien longtemps, s’était
déroulée dans la vieille cabane. Il revoyait les deux hommes vivant
cette heure mortelle, où tous deux se livrèrent ce combat sauvage. Il
croyait les voir lutter, les entendre se provoquer, à chaque reprise. Il
croyait assister au double coup qui, simultanément, avait tué l’un, tout
net, et envoyé l’autre, le vainqueur, comme un bolide, agoniser contre
le mur. Et le chien? Quel avait été son rôle dans la bataille? Puis,
qu’était-il devenu, solitaire et affolé, souffrant la faim et la soif,
bondissant contre les parois de son tombeau muré, jusqu’à ce qu’il se
tordît lui aussi, sur le sol, et mourût à son tour? Cet atroce tableau
brûlait le cerveau de Roderick. Élevé dans la convention d’une ville, il
n’en avait jamais conçu la possibilité même. C’était l’émotion majeure
qu’il eût encore vécue, exception faite de l’agression contre Minnetaki,
à Wabinosh-House.
Pour Mukoki et Wabi, au contraire, la bataille des squelettes, si elle
les avait d’abord fortement troublés, n’était plus déjà qu’un incident
comme un autre de leur existence aventureuse.
Mais ce qui, surtout, tracassait Rod, c’était de savoir le pourquoi de
la tragédie. Pourquoi, oui, ces deux êtres s’étaient-ils ainsi
entre-tués dans la cabane close? Quelle était la clef du mystère? Il
l’aurait, en vérité, payée un bon prix.
La grimpade terminée, Rod se réveilla à des réalités plus précises. Wabi
était déjà en train de s’atteler au toboggan. Il était d’excellente
humeur.
«Cette cabane, s’exclama-t-il comme Rod le rejoignait, nous tombe du
ciel à point nommé! Nous aurions eu cinq semaines au moins de travail
pour en construire une. C’est ce qu’on appelle avoir de la chance!
--Comment, demanda Rod, nous allons vivre là-dedans?
--Vivre là-dedans? Je le pense bien. La cabane est trois fois grande
comme celle que nous aurions bâtie. Je me demande même pourquoi les deux
camarades l’ont faite d’une pareille dimension. Qu’en penses-tu,
Mukoki?»
Mukoki hocha la tête. Les tenants et aboutissants de cette histoire
dépassaient évidemment sa compréhension.
Équipements et provisions furent bientôt amenés à la porte de la cabane.
«Procédons d’abord au nettoyage, annonça gaiement Wabi. Donne-moi un
coup de main, Muki, veux-tu, pour ramasser tous ces os. Rod, durant ce
temps, pourra s’amuser à flairer dans les coins et peut-être
découvrira-t-il quelque chose d’intéressant.»
Roderick accepta volontiers le rôle qui lui incombait, car sa curiosité
inassouvie n’avait fait que croître.
«Pourquoi? Oui, pourquoi se sont-ils tués?» mâchonnait-il entre ses
dents.
Il commença donc ses recherches. Sous la chaise renversée, qui était
faite de petits sapins cloués ensemble, il y avait un tas innommable et
poussiéreux, qui s’effrita sous ses doigts. Mais, un peu plus loin, il
découvrit deux fusils. Ils étaient d’un modèle très ancien et aussi
longs que Rod lui-même.
«Ces fusils proviennent de la Baie d’Hudson, dit Wabi. De semblables on
se servait avant que mon père fût né.»
Roderick, le cœur battant, continuait son exploration. Accrochés à l’un
des murs, il trouva les restes de ce qui avait été des vêtements: un
fragment de chapeau, qui tomba en pièces sitôt qu’il y eut porté la
main; des loques poudreuses et informes, véritables guenilles. Sur la
table, il y avait des casseroles rouillées, un seau en fer-blanc, une
bouilloire de fer battu et des restes d’anciens couteaux, des
fourchettes et des cuillères. Puis encore, à l’un des bouts, un objet
qu’il prit dans sa main et qui offrait une résistance suffisante pour
s’être bien conservé et ne point s’émietter, lorsqu’il y toucha.
Rod reconnut que c’était un petit sac en peau de daim, ficelé à l’un de
ses bouts, et fort lourd. Les doigts tremblants d’émotion, il dénoua la
ficelle, à demi décomposée, et une poignée de quelque chose qui
ressemblait à des cailloux noirâtres tinta sur la table. Il poussa un
cri aigu, en appelant ses compagnons.
Wabi et Mukoki venaient d’aller décharger dehors une brassée
d’ossements. Ils arrivèrent près de lui.
«Voyez ceci, dit-il.
--On dirait du plomb, opina Wabi.
--Du plomb... A moins que ce ne soit de l’or!»
Les cœurs se mirent à battre.
Wabi, prenant un des cailloux, l’emporta sur le seuil de la porte, à la
lumière du grand jour. Puis, sortant de l’étui son couteau de poche, il
l’enfonça dans l’énigmatique objet. Avant même que Rod se fût penché sur
l’entaille, la voix du jeune Indien s’éleva, claironnante.
«C’est une pépite d’or! s’exclama-t-il.
--Et c’est pour elle qu’ils se sont battus!» cria Rod, tout heureux de
savoir.
Le plaisir d’avoir enfin percé le mystère qui le lancinait l’emporta
tout d’abord pour lui sur l’intérêt de la découverte, considérée en
elle-même.
Mais Wabi et Mukoki étaient dans une excitation sans pareille. On eût
dit qu’ils étaient devenus fous. Le petit sac fut complètement retourné.
Puis la table fut débarrassée de tout ce qui l’encombrait. Les coins et
recoins de la cabane furent scrutés à nouveau, avec une ardeur
délirante. Rod, aiguillonné par l’exemple, se mit de la partie. Sans
proférer une parole, les trois hommes, debout, agenouillés, ou à plat
ventre, étaient à chercher, chercher, chercher encore. Telle est
l’attirance de l’or vierge. Telles sont les étincelles qu’il fait
jaillir du feu latent et fébrile qui brûle pour lui dans le cœur de tout
homme. Chaque guenille, chaque tas de poussière, chaque débris
méconnaissable fut examiné, trié, tamisé, éparpillé. Les trois
chercheurs ne s’arrêtèrent qu’au bout d’une heure, sans avoir rien
trouvé, âprement désappointés.
«C’est tout ce qu’il y a!» dit Wabi, en se décidant à desserrer les
lèvres.
Il reprit, après un silence:
«Nous allons vider entièrement la cabane et, demain, nous arracherons le
plancher! On ne sait pas ce qu’il peut y avoir dessous. De toute façon,
il nous faut un plancher neuf. La nuit commence et, si nous voulons nous
aménager un gîte décent, il faut nous remuer.»
Tous les détritus furent, sans perdre une minute, balayés et sortis.
Lorsque la nuit fut complètement tombée, les couvertures étaient déjà
déroulées, les divers paquets et les provisions empilés dans un des
coins de la cabane, en aussi bon ordre que sur un bateau. Ce fut
l’expression même dont se servit Rod.
Un énorme feu fut aménagé extérieurement, devant la porte restée
ouverte, et, quand il flamba, sa chaleur et sa lumière emplirent
l’intérieur du «home», devenu tout à fait confortable. Une paire de
chandelles compléta la fête et acheva de donner l’impression d’un
chez-soi idéal. Le souper, servi par Mukoki, prit une allure de festin.
Au menu: caribou rôti; haricots froids, que le vieil Indien avait cuits
au dernier campement; gâteau de farine et café chaud. Nos trois
chasseurs s’en pourléchèrent, comme s’ils n’avaient pas mangé depuis
huit jours.
La journée avait été remplie de trop d’émotions pour que, le repas
terminé, ils se retirassent immédiatement sous leurs couvertures, comme
ils en avaient l’habitude. N’étaient-ils pas, d’ailleurs, arrivés au
terme de leur longue marche? Le plus fatigant était accompli. Il n’y
avait plus devant soi, pour le lendemain, de pénible randonnée. Leur
expédition s’annonçait sous d’heureux auspices et ils allaient pouvoir
se livrer en paix au plaisir des sports d’hiver. Il leur était désormais
permis, dans une bonne cabane, de bavarder le soir à leur aise.
Rod, Wabi et Mukoki ne s’en firent pas faute, cette nuit-là. Pendant de
longues heures, ils causèrent, assis sur le seuil de la porte, devant le
feu crépitant qu’ils attisaient. A vingt reprises, la conversation fut
ramenée sur la tragédie de la vieille cabane. Vingt fois, les trois amis
soupesèrent, dans la paume de leur main, les petites pépites, dont
l’ensemble pouvait bien représenter une demi-livre environ. L’aventure
était maintenant facile à reconstituer. Les deux hommes-squelettes
avaient été jadis des prospecteurs d’or, qui s’étaient aventurés dans
ces solitudes glacées, alors interdites aux blancs. Ils avaient
découvert les pépites, qu’ils avaient ensuite soigneusement renfermées
dans le sac de peau de daim. Puis, l’heure du partage venue, tous deux
prétendant peut-être à leur unique possession, ils s’étaient disputés et
une altercation violente avait suivi, qui avait abouti à la bataille des
couteaux. Mais où et comment avaient-ils découvert cet or? La question
était plus malaisée à résoudre. Il n’y avait dans la cabane aucun outil
de mineur, pic, ni pelle, ni creuset. Les trois amis en discutèrent
jusqu’à minuit. Ils finirent par tomber d’accord que les constructeurs
de la cabane n’étaient point des prospecteurs de métier et qu’ils
avaient, par simple hasard, découvert le petit trésor pour lequel ils
s’étaient entre-tués.
Dès les premières lueurs de l’aube, les trois hommes, après avoir
absorbé le léger déjeuner du matin, entreprirent d’arracher le vieux
plancher de la cabane. Une par une, les lattes de sapin furent enlevées
et placées en pile, comme bois à brûler. Lorsque le terrain fut mis à
nu, on le retourna avec une petite pelle, prise dans les bagages. Toutes
les mousses parasites furent grattées. Si bien qu’à midi il ne restait
pas un pouce de sol à explorer. Décidément, il n’y avait plus d’or.
Une détente s’ensuivit dans les esprits. L’idée de trouver une fortune
cachée fut abandonnée. C’était déjà, au surplus, une gentille aubaine
que les quelque deux cents dollars que représentaient les pépites.
Rod et Wabi ne songèrent plus qu’aux joies saines et variées que leur
promettait la chasse, et aux trophées qui viendraient s’ajouter bientôt
aux huit scalps de loups et au lynx. Mukoki commença à couper des
rondins de cèdre vert, pour renouveler le plancher, et à les écoter.
Tout en alignant sur le sol, en les clouant et en bouchant, à force, les
interstices du bois avec de la mousse, Rod sifflait joyeusement, et tant
siffla-t-il qu’il en prit mal à la gorge. Wabi fredonnait les bribes
d’une chanson Peau-Rouge, à l’allure sauvage. Mukoki se parlait à
lui-même, ou élevait la voix, avec volubilité. Le plancher fut terminé
aux chandelles et un poêle de fer, apporté sur le toboggan, fut
incontinent monté dans la cabane, à la place de l’ancien foyer en
pierres plates, à moitié écroulé, que les hommes-squelettes y avaient
laissé.
Le souper y fut cuit, ce soir-là, et, le repas terminé, Mukoki installa
sur le feu une grande marmite, qu’il remplit de graisse et d’os de
caribou.
Rod lui demanda quelle sorte de soupe il cuisait. Pour toute réponse, il
ramassa une demi-douzaine de pièges d’acier et les laissa tomber dans la
marmite.
«Il faut, dit-il, pièges sentir bon, pour renard, loup, chat-pêcheur, et
aussi martre... Tous venir quand piège sent bon.
--Si vous ne trempez pas les pièges, expliqua Wabi, neuf bêtes sur dix,
et le loup plus qu’aucune autre, se méfieront et dédaigneront l’appât.
L’odeur que l’homme laisse à l’acier, en le manipulant, les écarte.
Après le trempage, au contraire, ils ne sentent plus que la graisse, qui
les attire.»
Le «home» des trois chasseurs, dès cette seconde nuit, avait pris bon
aspect. Il ne restait plus à établir, à l’aide de cloisons, trois
chambres pour chacun d’eux. C’était un travail que l’on exécuterait à
temps perdu. Il fut convenu qu’ils se mettraient en route au point du
jour, chargés des pièges, et à la recherche d’une piste, en ouvrant
l’œil principalement sur les traces de loups.
CHAPITRE X
POURQUOI LOUP ET MUKOKI HAÏSSAIENT LES LOUPS
Par deux fois, au cours de la nuit, Roderick fut réveillé par un léger
bruit. C’était Mukoki qui allait ouvrir la porte de la cabane.
La seconde fois, il se souleva dans ses couvertures et, s’appuyant sur
ses coudes, il observa le vieil Indien.
La nuit était resplendissante et un flux de clair de lune ruisselait sur
le campement. Rod pouvait entendre Mukoki glousser et grogner, comme se
parlant à lui-même. A la fin, sa curiosité l’emporta et, s’enroulant
dans ses couvertures, pour ne point avoir froid, il alla rejoindre
l’Indien sur le seuil de la porte.
Le regard levé de Mukoki semblait perdu dans l’espace. Le globe lunaire
se trouvait au zénith, juste au-dessus de la cabane, et, comme le ciel
était sans nuage, il faisait clair à ce point que l’on distinguait
nettement tous les objets sur l’autre rive du lac.
Le froid était non moins vif et Rod en sentait déjà les picotements sur
sa figure. Il se demandait ce que pouvait fixer ainsi, sur l’empyrée, la
vue de Mukoki, à moins que ce ne fût la magnificence même de la nuit.
«Qu’est-ce qu’il y a, Mukoki?» interrogea-t-il.
Le vieil Indien rabaissa vers lui son regard et demeura un instant sans
rien dire. Il était visible qu’une sorte de joie mystérieuse l’absorbait
tout entier. Elle se peignait sur tous ses traits.
«Nuit de loups!» murmura-t-il.
Il se retourna vers Wabi, qui dormait toujours.
«Nuit de loups!» répéta-t-il.
Et il se glissa comme une ombre vers le jeune chasseur.
Rod observait ses mouvements avec un étonnement croissant. Il le vit qui
se penchait sur Wabi, le secouait par les épaules, pour le réveiller, et
il l’entendit qui répétait, une fois de plus:
«Nuit de loups! Nuit de loups!»
Wabi s’éveilla et s’assit sur son séant, tandis que Mukoki s’en
retournait vers la porte. Il s’était complètement vêtu et équipé, et
déjà, armé de son fusil, il sortait et se glissait dans la nuit.
Wabi avait rejoint Roderick et ils aperçurent tous deux la forme sombre
de Mukoki qui filait à toute allure sur la glace du lac, puis gravissait
la colline opposée et se perdait au delà, dans le blanc désert du
Wilderness.
Rod, ayant sur ces entrefaites regardé Wabi, il vit que les yeux de son
camarade étaient étrangement dilatés et que, devenus fixes comme ceux,
tout à l’heure, du vieil Indien, ils reflétaient un trouble intérieur
intense. Puis muettement, Wabi alla vers la table, alluma une chandelle
et s’habilla.
Il revint alors vers la porte ouverte, encore mal remis de ce trouble
mystérieux, et siffla haut. A ce sifflement, Loup, qui avait à peu de
distance de la cabane son abri, répondit par un hurlement gémissant.
Dix fois, vingt fois, Wabi recommença à siffler, sans que fît écho le
sifflement de Mukoki. Voyant que son attente était vaine, il s’élança
sur le lac, le traversa avec une rapidité égale à celle du vieil Indien,
gravit la colline, sur une autre rive, et interrogea du regard la
blanche et brillante immensité du Wilderness, qui se déployait sous ses
pieds. Mukoki avait complètement disparu.
Il s’en revint vers la cabane, où ronflait le poêle que Rod avait
rallumé. Il s’assit à côté, en tendant vers la chaleur ses deux mains
bleuies par le froid.