ressort, il se dressa du coup sur son séant. Pas de doute possible. Il
eût mis sa tête à couper qu’il entendait bien, tout contre la hutte,
craquer la neige, sous un pas prudent et doux. Il retint son haleine et
prêta l’oreille. Pas un bruit ne rompait le silence, que les éclatements
d’un tison dans le feu. Il avait décidément rêvé et il tirait à lui sa
couverture, lorsque...
Son cœur cessa de battre. Qui était là?
Complètement réveillé maintenant, les yeux grands ouverts, tous ses sens
tendus vers l’action éventuelle, lentement, avec précaution, il se leva.
Les pas et craquement de la neige étaient devenus très distincts. On
marchait derrière la hutte. On s’éloignait. Puis on s’arrêtait. La lueur
vacillante du feu, à demi éteint, mettait encore son reflet rougeâtre
sur le pan du grand rocher.
A cette indécise lumière, Rod vit quelque chose remuer. Une forme
obscure rampait sournoisement vers la hutte endormie.
De sa découverte, le boy demeura tout d’abord comme figé. Mais
rapidement il songea que les Woongas les avaient suivis! Ils allaient
tomber à l’improviste sur les dormeurs! Presque en même temps, une de
ses mains rencontra le canon du fusil de Wabi. Le froid de l’acier le
fit tressaillir.
Il n’avait pas le loisir de réveiller ses compagnons. Le temps même
qu’il tirât à lui le fusil, la forme avait déjà grandi, près du rocher,
jusqu’à ce qu’elle s’abaissât, prête à bondir. Un halètement de Rod, une
détonation qui retentit comme un tonnerre, un cri de douleur, et toute
la hutte était sur pied.
«Nous sommes attaqués! cria Rod. Vite! Wabi! Mukoki!»
Le jeune blanc, à présent, était à genoux, le fusil fumant, toujours en
joue, dans la direction du rocher. Là, dans l’ombre ténébreuse, un peu
au delà du feu, un corps se tordait, en soubresauts, dans l’agonie de la
mort.
La forme efflanquée du vieil Indien était venue s’agenouiller à côté de
Rod, le fusil à l’épaule, et, par-dessus leurs deux têtes, Wabi, le bras
tendu, braquait son gros revolver, dont le canon étincelait à la lueur
du feu.
Après un moment d’attente Wabi chuchota:
«Ils sont partis.»
Rod, dont la voix tremblait d’émotion, répondit:
«J’en ai un.»
Mukoki, écartant les branchages qui formaient la hutte, se risqua
dehors, toujours sur le qui-vive. Les deux boys le virent qui
contournait le rocher, dissimulé dans son ombre, et qui s’avançait vers
la victime de Rod. Lorsqu’il fut près du corps, maintenant immobile, il
se courba, puis se redressa, avec un grognement, et lança la dépouille
mortelle de leur ennemi dans la clarté du feu.
«Woongas! Ah! Ah! Rod tuer lynx beau et gras!» cria-t-il.
Rode eut un recul, un peu honteux, et rentra dans la hutte, tandis que
Wabi, jetant un long cri, qui se répercuta dans la nuit, allait
rejoindre Mukoki.
«Woongas! Ah! Ah! gloussait le vieil Indien. Lynx beau et gras, tiré en
plein dans la face.»
Rod émergea de sa retraite et rejoignit ses compagnons, avec une grimace
que Wabi compara à celle d’un mouton qui bêle.
«Cela vous va bien, protesta Rod, de vous moquer de moi! Mais que
serait-il advenu si ç’avait été réellement des Woongas? Par saint
George! si jamais nous sommes de nouveau attaqués, je ne bougerai plus
et vous laisserai le soin de les chasser.»
Quoiqu’on le raillât, Roderick était excessivement fier de son lynx.
C’était une bête de grosse taille, que la faim avait attirée vers les
reliefs du repas et qui, prudemment, inspectait les lieux lorsque le boy
avait tiré. Quant à Loup, il s’était prudemment tenu coi, en voyant
qu’il ne s’agissait pas d’un homme, mais seulement d’un lynx, qui est,
par surcroît, un ennemi-né de sa race.
Mukoki se hâta de dépouiller l’animal, pendant que celui-ci était encore
chaud.
«Vous, aller vous coucher, dit-il aux deux jeunes gens. Moi rallumer le
feu, puis dormir aussi.»
Cet incident tragi-comique libéra Rod de ses autres cauchemars et il
s’endormit plus calme, désormais.
Tard, le lendemain matin, il se réveilla. La neige ne tombait plus et un
soleil magnifique brillait au ciel. Wabi et le vieil Indien étaient déjà
dehors, en train de préparer le déjeuner, et le gai sifflement de son
camarade rappela à Rod que la crainte des Woongas s’était évanouie. Sans
s’attarder davantage au lit, il se leva à son tour.
Tout autour du campement, qui était à l’extrême sommet de la montagne,
se déroulait un immense et merveilleux panorama. Les arbres, les
rochers, toute la montagne elle-même, étaient couverts de deux pieds de
neige, blanche et respendissante sous le soleil.
Le _Wilderness_[8] lui apparaissait dans toute sa grandeur. Aussi loin
que pouvait porter la vue, la blanche étendue, mille après mille, se
dépliait vers le Nord, jusqu’à la Baie d’Hudson. En un éblouissement
béat, Rod embrassait du regard, au-dessous de lui, la ligne des forêts
noires, puis plaines, vallonnements et collines, qui se succédaient sans
fin, entrecoupés de lacs scintillants, encadrés de sapins, et d’un grand
fleuve déroulant son cours glacé. Ce n’était pas le désert sinistre et
morne, comme il l’avait cru d’après ses lectures. C’était une splendeur
magnifique et variée, dans un décor immaculé. Son cœur palpitait de
plaisir, tandis qu’il planait sur cet immense horizon, et le sang lui
empourprait la face.
[8] Le _Wilderness_ est un terme générique, intraduisible, qui, comme
le Causse, la Brousse, le Maquis, la Pampa, le Steppe, désigne une
région particulière et l’ensemble des éléments-types qui la
constituent. Le _Wilderness_, dit aussi le _Wild_, ou le _Grand
Désert Blanc_, s’étend, dans le Nord canadien, jusqu’au Cercle
Arctique et à la Mer Polaire. C’est une région aux vastes solitudes,
qui, à mesure qu’elle s’avance vers le nord, se fait plus rude et
plus désolée. La partie sud, où évoluent les personnages de ce
roman, est pittoresque et accidentée, avec une faune et une flore
variées, qui disparaissent, elles aussi, peu à peu, pour faire place
ensuite à une terre à peu près morte. (_Note des Traducteurs._)
Mukoki était venir le rejoindre dans sa contemplation et, de sa voix
gutturale, il lui disait:
«Beaucoup caribous, là, en bas! Beaucoup caribous! Plus d’hommes du
tout! Plus de maisons! Pendant vingt mille milles!»
Roderick plongea ses yeux dans ceux du vieil Indien qui, lui aussi,
paraissait tout ému. Ou eût dit que ses ardentes prunelles cherchaient à
percer cet infini, à aller loin, plus loin encore, jusqu’aux postes
extrêmes de l’immense Baie d’Hudson.
Wabi s’était joint à eux et avait posé sa main sur l’épaule de Rod.
«Muki, dit-il, est né tout là-bas, au delà de notre vision. Là-bas,
lorsqu’il était jeune garçon, il a fait son apprentissage de chasseur.»
Puis, il attira l’attention de son ami sur l’extraordinaire transparence
de l’atmosphère et la suppression apparente des distances qui en
résultait.
«Voyez-vous cette montagne, pareille à un gros nuage, et que l’on
pourrait, semble-t-il, toucher de la main? Elle est à trente milles
d’ici! Et ce lac, de ce côté, qui vous paraît sans doute à une portée de
fusil? Cinq milles nous en séparent. Cependant, si un élan, un caribou
ou un loup venait à le traverser, nous le distinguerions nettement.»
Pendant quelques instants encore, les trois hommes demeurèrent à
regarder, silencieux. Puis Wabi et le vieil Indien retournèrent au feu
et à la préparation du déjeuner, laissant Rod à son enchantement.
Quels mystères non résolus, songeait-il, quelles tragédies non écrites,
quels romans insoupçonnés, quels trésors de dollars et d’or, devait
enclore ce vaste Nord! Pendant un millier, un million de siècles
peut-être, il était demeuré inviolé, dans l’étreinte sauvage de la
nature. Bien peu d’hommes blancs avaient pénétré ses solitudes, et les
races autochtones, qui par endroits les parcouraient encore, y vivaient
de la même existence que l’homme préhistorique!
Ce fut presque avec regret que Roderick s’entendit appeler pour
déjeuner. Mais il ne bouda point à son appétit et ses rêves romanesques
ne l’empêchèrent pas de faire honneur au repas.
Il demanda si l’on allait bientôt se mettre en route. Mais Wabi et
Mukoki avaient déjà décidé de ne point prendre la piste ce jour-là et de
demeurer au campement jusqu’au lendemain matin. Pour plusieurs raisons.
«Après la neige qui est tombée, lui exposa Wabi, nous ne pouvons plus
voyager maintenant que sur nos raquettes. Il vous faut bien cette
journée pour apprendre à vous en servir. En outre, la neige a recouvert
toutes les traces existantes des animaux que nous chassons. Or, élans,
rennes, caribous et, plus encore, les loups et les animaux à fourrure,
ne vont pas se mettre en mouvement avant l’après-midi, ou même la
soirée. Prendre la piste à cette heure ne nous servirait de rien.
Demain, au contraire, nous nous rendrons compte, à loisir, des
empreintes que nous rencontrerons et du genre de gibier qu’elles nous
annoncent. Si le pays nous semble propice au but que nous poursuivons,
alors nous y ferons halte et établirons notre campement d’hiver.
--Et les Woongas? interrogea Rod. Vous pensez que nous en sommes
suffisamment éloignés?»
Mukoki émit un grognement.
«Woongas ne pas monter sur montagne. Derrière, beaucoup bons pays et
giboyeux. Rester là.»
Cent autres questions furent posées par le jeune garçon, au cours du
déjeuner, sur les blanches solitudes qu’ils dominaient et où ils
s’enfonceraient bientôt. Et chaque réponse ne faisait qu’augmenter son
enthousiasme.
Sitôt le repas terminé, il manifesta son désir de commencer son
apprentissage des raquettes. Un heure durant, Wabi et Mukoki le
pilotèrent dans un sens et dans l’autre, le long de la crête de la
montagne, s’arrêtant aux moindres détails, battant des mains lorsqu’il
avait réussi un saut exceptionnellement bon, et s’amusant beaucoup aussi
lorsqu’il trébuchait dans la neige. A midi, Rod, fort satisfait de lui,
trouva que tout allait pour le mieux.
La journée s’écoula fort agréablement. Roderick cependant ne laissa pas
de remarquer que, par moments, Wabi semblait sous le coup d’un souci
inconnu. Par deux fois, il le découvrit seul, assis sous la hutte, et
silencieusement pensif. Il finit par s’en inquiéter.
«Pourrais-je savoir la cause de votre ennui? interrogea-t-il. Qu’est-ce
qui ne va pas?»
Wabi se redressa et eut un petit rire.
«Avez-vous jamais eu, Rod, un rêve qui survive à la nuit et continue à
vous importuner, une fois éveillé? J’en ai fait un de ce genre, plus
tenace que vos cauchemars imaginaires, car, depuis lors, je ne puis
m’empêcher d’être inquiet des êtres chers que nous avons laissés
derrière nous. Et plus spécialement de Minnetaki. Rien d’autre que cela.
C’est se tracasser pour rien, me direz-vous? Je suis de votre avis.
Écoutez! N’est-ce pas le sifflement de Mukoki?» Le vieil Indien, en
effet, arrivait en courant.
«Venir voir chose plaisante! s’exclama-t-il. Vite! Venir voir vite!»
Rapidement, il emmena les deux boys sur le rebord le plus escarpé de la
montagne. Il semblait très excité.
«Caribous! dit-il. Caribous en train de s’amuser!»
Et son doigt se tendit vers la pente neigeuse qui dévalait au-dessous
d’eux.
A la distance d’un mille environ, qui semblait à Rod beaucoup moindre,
sur une petite plate-forme située à mi-côte de la montagne, et qui
devait être, en été, une prairie, une demi-douzaine de gros mammifères
se comportaient d’une façon bizarre.
Les bêtes étaient des caribous, cet animal merveilleux de la Terre du
Nord, aussi commun que le renne au delà du 60e degré de latitude, et
dont Roderick avait lu, dans ses livres, tant de mirifiques
descriptions. Pour la première fois, il le surprenait dans son ambiance
et dans sa vie réelle.
Et, juste à ce moment-là, les animaux s’adonnaient à leur curieux jeu
favori, connu, dans les parages de la Baie d’Hudson, sous le nom de
«Danse du caribou».
«Que diable font-ils là? demanda Rod, tout aguiché. Qu’est-ce qui leur
prend?
--Eux, s’amuser follement», gloussa Mukoki.
Et il tira Rod un peu plus en avant, derrière un rocher qui les
dissimulait.
Wabi avait mouillé dans sa bouche un de ses doigts, puis l’avait levé en
l’air, au-dessus de sa tête. C’est un procédé commode pour se rendre un
compte exact de la direction du vent. Le côté du doigt opposé au vent
demeure humide, tandis que l’autre sèche rapidement.
«Le vent, annonça-t-il, est bon pour nous, Muki, et ils ne peuvent nous
sentir. La chance est propice à un coup de fusil. Va le tirer. Rod et
moi nous resterons ici à vous regarder.»
Tandis que Mukoki s’en retournait en rampant vers la hutte, pour y
prendre son fusil, Roderick continuait à se récréer de la vue du
spectacle divertissant qui se déroulait au-dessous de lui.
Deux autres animaux avaient rejoint les autres, sur leur plate-forme, et
le soleil illuminait les ramures de leurs grandes cornes, tandis qu’ils
secouaient leurs têtes, au cours de leurs bouffonnes évolutions. Trois
ou quatre d’entre eux se séparant du reste de la troupe, commençaient
par se sauver avec la vitesse du vent, comme s’ils avaient eu à leurs
trousses leur plus mortel ennemi. A deux ou trois cents mètres, ils
s’arrêtaient soudainement et, s’alignant en cercle, faisaient
volte-face, comme si la fuite leur avait été de partout coupée. Puis ils
se disloquaient et, en une course non moins échevelée, rejoignaient
leurs compagnons.
Un autre jeu retenait les regards de Rod, si imprévu et si étonnant
qu’il en demeurait tout pantois, un jeu à ce point comique que Wabi,
derrière lui, en riait en sourdine. Une de ces agiles créatures, se
détachant seule de la troupe, se mettait à tourbillonner tout autour,
sautant et lançant des ruades, jusqu’à ce que, finalement, après un
dernier bond, elle retombât droit sur ses pattes, sans plus bouger,
comme une danseuse de ballet qui a terminé sa figure. Après quoi, le
caribou simulait une nouvelle fuite, avec la troupe entière à ses
talons.
«Ce sont, dit Wabi, les animaux les plus matois, les plus rapides et les
plus amusants du Nord. Si le vent leur est favorable, ils vous flairent
du haut en bas d’une montagne, et ils sont capables de vous entendre
parler et marcher à un mille de distance... Mais regardez par ici!»
Il appuya son doigt sur l’épaule de Rod et lui désigna Mukoki, qui se
trouvait déjà assez loin et se glissait en tapinois vers les caribous,
parmi les rochers et les buissons. Chaque minute le rapprochait
davantage de son gibier et Roderick palpitait, admirant l’ensemble du
tableau que formaient les muets et folâtres ébats des enfants du Désert,
l’avance précautionneuse du vieil Indien, et chaque arbre, chaque rocher
du paysage, qui jouaient leur rôle dans le petit drame dont pas une
phrase ne lui échappait.
Cinq, dix, quinze minutes passèrent. Les deux boys virent Mukoki
s’arrêter et lever le doigt en l’air, pour l’épreuve du vent.
Il s’aplatit ensuite sur la neige et, pied par pied, mètre par mètre, il
se coulinait sur les mains et sur les genoux.
«Bon vieux Muki! murmurait Wabi, tandis que Rod s’impatientait, les
mains crispées, se demandant quand Mukoki se déciderait à tirer. Car,
maintenant, il n’était plus, semblait-il, qu’à un jet de pierre de la
troupe.
--A quelle distance est-il donc encore? interrogea Rod.
--A trois ou quatre cents yards, dit Wabi. C’est trop loin pour tirer.»
Mukoki finit par n’être plus qu’un point noir sur la neige blanche.
A ce moment, la troupe joyeuse eut la conscience qu’un danger la
menaçait. Elle cessa soudain ses ébats et demeura, pendant quelques
instants, comme paralysée. La détonation du fusil de l’Indien monta vers
les deux boys.
«Raté!» cria Wabi.
Déjà les huit caribous fuyaient ventre à terre.
Un autre coup, puis un second et un troisième se succédèrent rapidement.
Un des fuyards s’abattit sur les genoux, puis se releva et reprit sa
course. Un coup encore, le dernier dans le fusil de Mukoki, et la bête
blessée tomba à nouveau, tenta une fois de plus de se remettre sur ses
pattes, puis s’écroula sur le sol.
«Bonne besogne! s’exclama Wabi. C’est de la viande fraîche pour le
dîner!»
Mukoki, après avoir déchargé son fusil, s’avança sur l’espace libre,
maintenant rouge de sang, où quelques instants avant, s’ébattaient les
caribous.
Il tira son couteau de sa gaine et s’agenouilla près de la gorge de
l’animal abattu.
«Je vais, dit Wabi, descendre vers lui, pour l’aider un peu. Vous, Rod,
restez ici. Vous avez encore les jambes faibles et vous ne pourriez plus
ensuite regrimper. Allez un peu aviver le feu. Mukoki et moi nous
rapporterons la viande.»
Roderick, resté seul, s’occupa de ramasser du bois pour la nuit et
s’exerça sur ses raquettes. Il s’étonnait lui-même de ses progrès et
qu’il pût, avec cette étrange et encombrante chaussure, arriver à
marcher ainsi, tout naturellement.
CHAPITRE VIII
MUKOKI DÉRANGE LES ANCIENS SQUELETTES
Le crépuscule commençait à tomber lorsque Wabi et Mukoki reparurent,
chargés de la viande du caribou. On hâta les préparatifs du dîner, car,
le lendemain et les jours suivants, on devait se mettre en route avant
l’aurore, marcher sans doute jusqu’à la nuit, et il était urgent de
s’allonger au lit.
Les trois compagnons étaient aussi impatients l’un que l’autre de
commencer leurs exploits cynégétiques. Même Loup, étirant sa personne
efflanquée, humait l’air à plein museau, comme s’il eût langui après les
émotions des drames où il devait jouer son rôle.
«Si vous en avez la force, dit Wabi à Rod, par-dessus sa tranche de
caribou, nous couvrirons dès demain vingt-cinq à trente milles, au cas
où cela sera nécessaire. Nous pouvons avoir rencontré notre terrain de
chasse à midi, comme il est possible que nous le cherchions deux ou
trois jours durant. Dans ce cas comme dans l’autre, ne gaspillons plus
notre temps. Hourrah! L’heure du grand jeu n’est pas loin!»
Il semblait à Rod qu’il venait à peine de s’endormir, lorsqu’il sentit
que quelqu’un le secouait sur sa couche. Il ouvrit les yeux et trouva
devant lui la figure rieuse de Wabi, qu’éclairait le reflet d’un bon
feu.
«Allons, Rod! Il est l’heure! lui dit son camarade. Le déjeuner du matin
est chaud, tout notre paquetage est déjà sur le traîneau. Et vous êtes
encore là à rêver. A quoi ou à qui?
--A Minnetaki!» répondit Rod, avec une franchise dénuée d’artifice.
Il se leva, défripa ses vêtements et lissa ses cheveux ébouriffés. La
nuit était noire encore et, ayant consulté sa montre, il vit qu’il était
quatre heures du matin. Mukoki avait installé déjà le déjeuner sur une
pierre plate, auprès du feu.
Le repas fut bref et la caravane se remit en route. Rod était désolé de
la perte de son fusil. Un paradis de chasse allait s’ouvrir à lui et il
était désarmé! Comme il se lamentait de son malheureux sort, Wabi lui
offrit l’usage de son propre fusil, un jour sur deux. Le gros revolver
passerait de même, respectivement, d’une main à l’autre, et chacun
d’eux, en cas de besoin, l’utiliserait de son mieux. Roderick fut tout
joyeux de cette solution et Wabi insista pour que ce fût lui qui eût la
première jouissance de l’arme bienheureuse.
Au delà des rochers qui jonchaient le faîte de la montagne et une fois
sur la pente lisse de la descente, les deux boys s’attelèrent ensemble
au traîneau, tandis que Muki marchait en avant pour tracer la piste.
Roderick assistait, pour la première fois, à l’établissement d’une piste
et il admirait fort, dans l’aube naissante, l’habileté du vieil Indien.
Mukoki, qui était un «pisteur» habile entre tous, effectuait, avec ses
raquettes, d’énormes enjambées et, à chacune d’elles, faisait voler en
l’air un feu d’artifice neigeux. Le sol, ainsi débarrassé de la neige
molle, n’offrait plus qu’un large sentier, à la surface ferme, que
pouvaient suivre sans peine Rod et Wabi.
Dès qu’ils furent arrivés à la base de la montagne, et comme ils
suivaient, depuis un demi-mille environ, le bas-fond où ils se
trouvaient, Mukoki s’arrêta. Lorsque les deux boys l’eurent rejoint, il
désigna du doigt une empreinte marquée curieusement dans la neige.
«Élan!» dit-il.
Rod se pencha pour regarder.
«La trace n’est pas vieille, dit Wabi. L’empreinte n’est pas encore
gelée et la neige vient à peine d’y reprendre son équilibre. Les petites
mottes glissent encore les unes sur les autres, voyez, Rod! C’est un
gros mâle, un rude compagnon, et il n’y a pas une heure qu’il est passé
par ici.»
A mesure que les chasseurs avançaient, les traces d’animaux devenaient
de plus en plus fréquentes, trahissant les va-et-vient et l’agitation
sauvage de la nuit. Ce fut d’abord la piste d’un renard, qu’ils
croisèrent à plusieurs reprises. Ils constatèrent que le petit bandit
des ténèbres avait finalement égorgé un gros lapin. La neige était
couverte de sang et de poils, et une partie du corps n’avait pas encore
été dévorée.
Wabi était demeuré pensif et examinait de près les empreintes.
«L’important, dit-il, serait de savoir de quelle catégorie de renard il
s’agit. Cela, nous l’ignorons. C’est un renard, et voilà tout. Toutes
les traces de ces animaux se ressemblent, quelle que soit l’espèce.
Pécuniairement parlant, la question cependant est capitale. Le renard
qui a passé ici représente peut-être une fortune...»
Mukoki gloussa, comme si cette heureuse perspective l’avait déjà rempli
d’allégresse.
«Expliquez-vous, Wabi! interrogea Rod.
--Eh bien! expliqua Wabi, le camarade est peut-être un renard rouge
ordinaire. Il ne vaut alors pas plus de dix à quinze dollars. Si c’est
un renard noir, il en vaut de cinquante à soixante. De soixante-quinze à
cent, si c’est ce que nous appelons un «croisé», c’est-à-dire s’il est
mélangé de noir et d’argent. Et si c’est...
--Un énorme gris-argent... gloussa Mukoki.
--Alors, poursuivit Wabi, sa parure vaut deux cents dollars, si le sujet
est ordinaire. De cinq cents à mille, si c’est une bête hors ligne! Et
maintenant Rod, comprenez-vous pourquoi nous aimerions à être fixés sur
son identité? Un argent, un noir ou un croisé mériterait la peine que
nous le suivions. Mais il est bien probable que ce n’est qu’un rouge et
nous gâcherions notre temps.»
L’éducation de Rod continua à se parfaire. Il vit des traces de loups,
qu’on aurait crues être celles de gros chiens. Puis celles, légères, de
sabots de cerfs, et celles aussi, très larges, griffes écartées, d’un
lynx errant. Mais rien ne le frappa autant que les trous, gros comme sa
tête, laissés dans la neige par l’élan. Quelle bête formidable ce devait
être! Il apprit également à distinguer, malgré leur similitude
apparente, l’empreinte du sabot d’un petit élan de celle d’un caribou.
Une demi-douzaine de fois, au cours de la matinée, les trois compagnons
s’arrêtèrent pour se reposer. A midi, Wabi calcula qu’ils devaient avoir
couvert une vingtaine de milles. Rod, quoiqu’il commençât à sentir la
fatigue, déclara qu’il était encore bon pour une dizaine d’autres. On
dîna.
Puis l’aspect du pays se modifia et celui-ci redevint très accidenté.
Une petite rivière, qu’ils suivaient, devint un torrent tumultueux entre
ses rives gelées. Les blocs erratiques et les masses rocheuses
reparurent, encadrés de collines boisées. A chaque pas, le pittoresque
augmentait. Un autre chaînon de montagnes, escarpées et sauvages,
apparut vers l’est. Les petits lacs se faisaient aussi plus nombreux,
dans leurs criques glacées.
Mais ce qui réjouissait surtout le cœur de nos chasseurs, c’était la
fréquence des empreintes probantes de gibier et d’animaux à fourrure.
Les endroits faits à souhait pour établir le campement d’hiver
abondaient. Ce n’était que l’embarras du choix et les trois compagnons
ralentirent leur marche.
Après la dernière ascension, dirigée par Mukoki, d’une colline assez
haute qui leur barrait la route, ils firent halte, en poussant un cri
joyeux.
Le site était idéal et sa beauté retirée tout à fait inattendue. Au fond
d’une cuvette rocheuse, couronnée par l’amphithéâtre majestueux d’une
forêt de cèdres, de sapins et de bouleaux, dormait un laquet, minuscule
et charmant. A l’une de ses extrémités, s’étendait une petite surface
plane qui, en été, devait être une prairie.