Et le rire, lui rentrant dans la gorge, retourna au gloussement

coutumier, qui durait encore lorsque les deux compagnons atteignirent le

campement.

Dix minutes, pas plus, furent consacrées à la préparation et à

l’absorption d’un déjeuner léger. La neige commençait à tomber

sérieusement et, en se mettant immédiatement en route, ils étaient

assurés que leurs traces seraient bientôt oblitérées. C’était ce qui

pouvait leur arriver de mieux, quant à la poursuite possible des

Woongas. Il n’y avait pas à craindre, d’autre part, que Wabi ne pût les

rejoindre, puisqu’il avait été convenu qu’ils ne cesseraient de suivre

le cours glacé de l’Ombakika. Il les aurait rattrapés avant la chute de

la nuit.

Wabi, en effet, n’avait pas, de son côté, perdu de temps. Armé de son

fusil, de son revolver et de son couteau de chasse, une hache à la

ceinture, il avait gagné l’extrémité du lac, là où s’était déroulé, dans

les mélèzes, le duel inégal entre le vieil élan et les loups. Il en

trouva le dénouement un peu plus loin, sur la neige, où étaient épars

les débris d’un grand squelette, près d’une paire énorme de cornes.

Debout sur ce champ de bataille prodigieux, Wabi eût beaucoup donné pour

avoir Rod à le contempler avec lui. Du vieil élan héroïque, ces quelques

os étaient tout ce qui restait. Mais la tête et les cornes qui la

surmontaient étaient intacts. C’étaient les bois les plus magnifiques

que le jeune homme eût jamais trouvés dans le Grand Désert Blanc. Et la

pensée lui vint que si ce splendide trophée pouvait être conservé, puis

rapporté plus tard en pays civilisé, il lui serait payé cent dollars, si

ce n’est plus.

Il était loisible de voir que la lutte avait été chaude. Près du

squelette de l’élan était une carcasse de loup, à demi dévorée par les

autres loups, et quinze pieds plus loin, il y en avait une seconde, dans

le même état. Les deux têtes étaient entières et Wabi les scalpa. Puis

il continua la piste.

Là où il se souvenait avoir tiré ses deux dernières cartouches, deux

autres carcasses gisaient. A l’orée du bois de mélèzes, il en découvrit

une troisième. Sans doute ce dernier loup avait-il été, dans la journée,

blessé par lui ou par Rod, et était-il venu mourir en cet endroit,

achevé vraisemblablement par ses frères. Un demi-mille au delà, là où la

fusillade avait battu son plein, une sixième et une septième carcasse

complétaient la collection. Il prit tous ces scalps et s’en revint vers

les restes du vieil élan.

La tête de l’animal avait reçu de nombreux coups de dents. Mais, comme

il s’y trouve peu de chair, les loups ne s’y étaient pas acharnés

davantage. La peau, aux endroits où elle était endommagée, pouvait être

recousue habilement et reprisée. Les Indiens de la factorerie

excellaient à ce genre de travail.

Mais comment conserver cette tête jusqu’au retour, c’est-à-dire dans

plusieurs mois? Si Wabi la suspendait à une branche d’arbre, il y avait

à craindre que les premiers jours tièdes du printemps futur ne la

corrompissent. Un autre risque était qu’elle ne fût volée par quelque

autre chasseur, qui viendrait à passer.

Wabi n’ignorait pas que les Indiens ont coutume de garder, fort

longtemps parfois, dans ce qu’ils appellent des «trous de glace», des

têtes gelées de caribous et d’élans. Il était préférable de prendre

modèle sur eux. Il traîna donc, non sans peine, l’énorme tête et ses

ramures au plus touffu du bois de mélèzes, là où pénétraient rarement

les rayons du soleil, et, prenant sa hache, il se mit au travail.

Durant une heure et demie, il brisa sans relâche la terre glacée et y

pratiqua une fosse suffisante pour recevoir son précieux trophée. Il

tassa au fond, avec ses pieds et avec la crosse de son fusil, une bonne

couche de neige. Puis, ayant posé dessus la tête monstrueuse, il remplit

la fosse avec de la terre, dont il brisa les mottes, le mieux qu’il put.

Il termina l’opération en recouvrant et dissimulant le tout sous une

dernière couche neigeuse, écota deux arbres voisins, d’un coup de hache,

et reprit le chemin du campement.

«Ce sol, se disait-il à lui-même tout en marchant, ne dégèlera pas avant

juin. Sept scalps de loups, à quinze dollars, font cent cinq dollars. Et

cent dollars pour la tête, font deux cent cinq au total. C’est, en

chiffres ronds, soixante-dix dollars pour chacun de nous trois. Hé, hé!

mon vieux Rod, cela constitue, en vingt-quatre heures, un gain

honorable!»

Cette excursion en arrière avait duré trois heures. La neige floconnait

abondamment lorsque Wabi retrouva le campement abandonné et la piste

déjà à demi recouverte, laissée derrière eux par Roderick et par Mukoki,

celui-ci tirant le petit toboggan sur lequel était chargé le bagage

commun.

Courbant la tête sous la blanche et silencieuse avalanche, le boy

entreprit de rejoindre au plus vite ses deux compagnons. Si épaisse

était la rafale qu’il ne pouvait voir à dix arbres devant lui. La rive

opposée du fleuve avait complètement disparu. Temps fait à souhait,

pensait-il, pour fuir les Woongas!

Pendant deux heures, il alla de la sorte, infatigable. La trace des pas

de ceux qui le précédaient, et dont la marche était plus lente que la

sienne, apparaissait de plus en plus fraîche. Preuve évidente qu’il

gagnait sur eux. Il fallait, à vrai dire, qu’il connût que ces pas

étaient des pas d’hommes. Car la neige les brouillait si bien qu’un

étranger aurait pareillement pu croire qu’un élan ou un caribou les

avait marqués.

Après la troisième heure, et pensant avoir parcouru au moins dix milles,

Wabi s’assit pour se reposer un peu et restaurer ses forces, en mangeant

les provisions dont, le matin, il s’était muni. L’endurance de Rod le

surprenait. Il estimait que trois ou quatre milles le séparaient encore

de Mukoki et du jeune blanc, à moins qu’eux aussi eussent fait halte

pour manger. Cette supposition était très probable.

La solitude était, autour de lui, immensément calme. Rien ne troublait

le silence. Pas même ne résonnait le gazouillement d’un

oiseau-de-la-neige[5].

[5] _Snow bird_. Espèce de gélinotte ou de poule sauvage. (_Note des

Traducteurs._)

Assez longtemps, il demeura ainsi, aussi immobile que la souche d’arbre

sur laquelle il était assis. Il délassait ses jambes et écoutait. Ce

silence exerçait sur lui une fascination étrange. On eût dit que le

monde entier s’était évanoui, que même les hôtes sauvages de la forêt

n’osaient sortir de leur retraite, à cette heure où le ciel semait,

comme avec une main, les blancs flocons inépuisables, dont sans doute,

jusqu’à la Baie d’Hudson, le manteau couvrait la terre.

CHAPITRE VI

MYSTÉRIEUX COUPS DE FEU DANS LE SILENCE

Comme Wabi était là, prêtant l’oreille à ce mutisme universel, un bruit,

tout à coup, claqua dans l’air, qui arracha à ses lèvres un cri

inarticulé. C’était la détonation, claire et retentissante, d’un fusil.

Une autre suivit, puis une autre encore, et une troisième. Coup sur

coup, il en compta cinq, successivement.

Que signifiait ceci? Il sauta sur ses pieds, le cœur battant. La

détonation ressemblait à celle du fusil de Mukoki. Et pourtant le vieil

Indien n’aurait pas tiré sur du gibier! Cela avait été expressément

convenu.

Rod et Mukoki avaient-ils été attaqués? L’instant n’était point aux

réflexions superflues et Wabi reprit sa course.

Si ses compagnons étaient en danger, il comprenait qu’il n’avait pas une

minute à perdre. Mais sans doute arriverait-il trop tard. Aux cinq coups

tirés avait succédé à nouveau l’absolu silence, et c’était pour lui une

angoisse de plus. S’il y avait eu embuscade, tout maintenant devait être

fini. Et, tandis qu’il courait, aveuglé par la neige, le doigt en arrêt

sur la gâchette de son fusil, prêt à tirer, il épiait si d’autres bruits

de la bataille ne parviendraient pas jusqu’à lui, coups de fusil ou de

revolver, ou chant de triomphe du vainqueur.

Il arriva à un endroit où la vallée s’étranglait au point que l’Ombakika

gelé, qui n’était plus maintenant qu’un simple torrent, disparaissait

complètement sous de grands cèdres, serrés et touffus, qui rejoignaient

leurs branches au-dessus de lui.

L’étroitesse de ce couloir rocheux augmentait son aspect sinistre de

l’obscurité des cèdres qui s’y tassaient et de la grise pâleur

crépusculaire du ciel du Nord où, déjà, en novembre, se mourait le jour.

Instinctivement, avant de s’engager dans ce traquenard, Wabi s’arrêta,

pour mieux écouter.

Il n’entendit rien que les battements de son cœur, qui frappait contre

sa poitrine, comme un marteau. Ce n’était point la peur qui le retenait,

puisque nul danger ne se manifestait, mais l’incertitude même de ce

danger, inconnu et possible.

D’un mouvement instinctif et irraisonné, comme l’eût fait un animal, il

s’aplatit le ventre sur le sol, pareil à un loup à l’affût, qui cherche

à se rendre invisible. Le canon de son fusil était fébrilement braqué

vers l’étranglement obscur et mystérieux. A pas de loup aussi,

lentement, le péril n’approchait-il pas? Et, davantage encore, il

s’écrasa dans la neige.

Les minutes succédaient aux minutes. Il n’entendait toujours rien. Puis,

soudain, résonna, comme un indubitable avertissement, le babillage d’un

oiseau-des-élans[6]. Peut-être était-ce simplement un renard errant qui

avait dérangé l’oiseau et lui avait fait prendre son vol, ou un renne,

ou un caribou, ou un élan même qui l’avaient effrayé. Mais ce chant, aux

notes douces et rapides, pouvait aussi, et Wabi ne douta point que ce ne

fût le cas, annoncer l’homme!

[6] _Moose bird_. Ces oiseaux ont l’habitude de venir, lorsque les

élans sont au repos, se poser sur leur dos et débarrasser ces

animaux de leurs parasites, comme font chez nous les sansonnets avec

les bœufs et les moutons. (_Note des Traducteurs._)

Reprenant son sang-froid, Wabi se releva cependant et s’engagea sous les

cèdres, le long du torrent gelé. Il traversa leur ombre sans encombre,

avec d’infinies précautions, et observa, caché derrière une souche,

l’espace découvert qui s’étendait au delà. La neige tombait un peu moins

serré et son regard percevait les objets assez loin devant lui.

Son émotion était à son comble. Le caquetage d’un écureuil rouge, en

partant à l’improviste, tout près de lui, le fit sursauter. Un peu plus

outre, il pensa entendre un frottement, dans l’ombre, comme si un fusil

avait accidentellement raclé une branche d’arbre.

Tout à coup, il crut apercevoir deux ombres, à peine distinctes, qui

émergeaient des ténèbres. De l’une de ses mains, gantées de mitaines, il

s’essuya les yeux, humides de la neige qui lui fondait sur le visage, et

regarda fixement, avec acuité. Aucun doute, cette fois, n’était

possible. Les deux ombres qui avaient fait s’envoler l’oiseau-des-élans

approchaient, silencieuses.

Leur silhouette ne tarda pas à se dessiner plus nettement. Il reconnut

que c’étaient deux hommes. Ils avançaient avec une précaution extrême,

mètre par mètre, rampant à demi sur le sol, comme lui-même tout à

l’heure, et semblant s’attendre pareillement à rencontrer un ennemi.

Wabi amena son fusil à hauteur de son épaule. Il n’avait pas été vu et

la chance était pour lui. Il tenait les deux ombres au bout de son

fusil. La mort hésitante dépendait d’une pression de son doigt sur la

gâchette.

Son imagination affolée lui dépeignait Rod et Mukoki tombés dans une

embuscade et assassinés par les deux Woongas (car il ne doutait plus de

l’identité des deux ombres), qui maintenant revenaient en arrière sur la

piste, afin de le massacrer lui-même. Oui, oui, c’était bien cela... Et

son doigt, imperceptiblement, commençait à presser la détente.

Il allait tirer, lorsque les deux ombres qui n’étaient plus qu’à une

vingtaine de yards s’arrêtèrent et, se rapprochant l’une de l’autre,

semblèrent se concerter. Wabi rabaissa son fusil et tendit l’oreille,

afin d’écouter ce qu’elles disaient.

Les ombres se parlaient à voix basse. Mais tel était le silence que le

marmottement de leurs paroles parvenait jusqu’à lui. A un moment, le ton

d’une des voix se haussa légèrement, et il entendit:

«All right!»

Ce n’était certes pas un Woonga qui s’exprimait ainsi. L’inflexion était

très pure.

Alors, à son tour, il appela doucement:

«Rod, est-ce vous? Ho! Muki... Rod... Muki!»

Une seconde après, les trois amis étaient réunis, se serrant la main, en

silence, à se la briser. La pâleur mortelle de Rod, la tension des

traits bronzés de Wabi et de Mukoki disaient suffisamment l’angoisse

mutuelle qui venait de les étreindre.

«Vous, tout à l’heure, tirer? murmura Mukoki.

--Non, je n’ai pas tiré, répondit Wabi, dont les yeux se dilataient

d’étonnement. Et vous?

--Non!»

Ce seul mot tomba des lèvres du vieil Indien. Mais il contenait en soi

tout un monde d’interrogations et d’inquiétudes nouvelles. Les cinq

coups de fusil, qui donc les avait tirés?

Rod et Mukoki avaient supposé que c’était Wabi, comme lui-même avait cru

que c’était eux, et ils étaient revenus au-devant de lui, afin de lui

porter secours, s’il était nécessaire.

«Moi penser, dit Mukoki, l’ennemi être embusqué là!»

Et il désigna du doigt le bois de cèdre. Wabi se contenta de secouer la

tête.

Ne sachant que conclure, ils demeuraient tous trois à la même place. Un

unique cri de loup se fit entendre, à un demi-mille environ vers

l’arrière.

«L’animal, dit Wabi, a dû rencontrer une piste d’hommes. Je ne pense pas

que ce soit la mienne, car la direction du son n’y est pas.»

Aucun autre bruit ne rompit plus, ensuite, le calme de la nuit tombante.

Mukoki se remit en marche et les deux boys le suivirent.

Ils allèrent ainsi, durant un quart de mille. La vallée s’étranglait de

plus en plus et le lit glacé du torrent s’était engagé entre de grandes

masses de rochers, qui s’amoncelaient en de farouches entassements et

formaient comme autant de montagnes escarpées. Il disparaissait peu

après entre ces rocs cyclopéens et plongeait sous terre. Il n’y avait

pas moyen de passer outre.

Abandonnant le fond de la vallée, les trois compagnons grimpèrent, parmi

des blocs erratiques, jusqu’à une crête où, sous l’abri d’un gros

rocher, excellente protection contre le vent, qui soufflait à l’opposé,

et contre la neige, les restes d’un feu brûlaient encore.

C’était à ce point que s’étaient arrêtés Rod et Mukoki, lorsqu’ils

avaient rebroussé vers Wabi, à la suite des cinq mystérieuses

détonations.

L’endroit était confortable à souhait et idéal pour camper, après la

marche du jour, si fatigante dans la neige molle. Mukoki avait déjà

disposé une odorante paroi de ramures de sapin et, près du feu, un gros

morceau de venaison, tout embroché, avait été abandonné par le vieil

Indien, dans la précipitation de l’alerte.

Les deux boys semblaient ravis et se regardaient, tout heureux, malgré

le danger immanent qui pesait sur eux. Ils s’apprêtaient à s’installer

pour la nuit dans leur home et commençaient à attiser le foyer. Mais,

ayant levé les yeux vers Mukoki, ils furent surpris de son attitude.

Dans une désapprobation muette de la besogne à laquelle ils se

livraient, le vieux guide était demeuré debout, appuyé sur son fusil,

sans un mouvement.

Wabi, un genou en terre, l’interrogea du regard.

«Pas faire de feu, murmura le vieil Indien en secouant la tête. Pas

rester ici. Continuer au-dessus de la montagne.»

Et il tendit son long bras vers le nord.

«Fleuve, dit-il, contourner montagne à travers rochers, puis faire

cascades et après grands marais, bon refuge aux élans. Ensuite devenir

large et uni à nouveau. Nous, passer par-dessus montagne. Neiger toute

la nuit. Matin venir et point de piste pour Woongas. Si rester ici,

faire belle piste au matin. Woongas suivre comme diables. Très clair à

voir!»

Wabi se redressa et un amer désappointement se marqua sur son visage.

Depuis le matin, de bonne heure, il avait marché, couru même, plus d’une

fois. Il ressentait une fatigue suffisante pour risquer, sans regrets,

un peu de péril, afin de pouvoir souper et dormir.

Le cas de Rod était pire encore que le sien, quoique sa course eût été

moindre. Pendant quelques instants, les deux boys se dévisagèrent,

silencieux et tout marris, s’essayant à dissimuler de leur mieux le

dépit qu’ils ressentaient de la suggestion de Mukoki. Mais Wabi était

trop raisonnable pour s’opposer délibérément à l’avis du vieil Indien.

Si celui-ci affirmait qu’il était dangereux de passer la nuit en ce

gîte, eh bien! il fallait l’en croire et dire non eût été folie.

Alors, avec une figure mi-contrite, mi-riante, et réconfortant de son

mieux Rod qui en avait grand besoin, Wabi commença à réajuster sur ses

épaules son paquet, qu’il avait, en arrivant, jeté sur le sol. Mukoki,

de son côté, encourageait le pauvre boy.

«Grimper montagne. Pas très loin marcher. Deux ou trois milles. Aller

lentement. Alors campement et bon souper.»

Les quelques bagages qui avaient été déchargés furent réemballés sur le

toboggan et les trois compagnons reprirent leur course, se traçant une

nouvelle piste sur la cime pittoresque et sauvage de la montagne.

Wabi marchait devant, portant son paquet, ce qui allégeait d’autant le

traîneau, et choisissant, pour que passât celui-ci, les meilleurs

endroits. Du tranchant de sa hache, il rognait les buissons et les

arbrisseaux importuns.

A une douzaine de pieds derrière lui suivait Mukoki tirant le toboggan,

auquel Loup était solidement attaché avec une babiche[7]. Roderick,

chargé d’un léger paquet, fermait la marche.

[7] Lanière très solide, faite avec de la peau d’élan ou de caribou.

(_Note des Traducteurs._)

Il était à bout de forces et complètement démoralisé. C’est à peine si,

dans les ténèbres, il pouvait, de temps à autre, distinguer de Wabi une

silhouette fugitive. Mukoki, plié en deux sous son harnais, n’était

guère plus perceptible. Seul, Loup était assez près de lui pour servir

de société.

L’enthousiasme du départ avait été long à se refroidir. Mais maintenant,

en cette nuit lamentable, la pensée de Rod se reportait à

Wabinosh-House, où il souhaitait mentalement d’être encore à côté de

Minnetaki lui contant, sur une bête ou un oiseau rencontrés dans la

journée, quelque jolie légende. Combien cet entretien aurait eu plus de

charme que la situation présente!

Mais la vision de la petite vierge ensorceleuse, où se noyait son rêve,

fut soudainement interrompue, de façon désagréable. Mukoki s’étant, pour

souffler, un instant arrêté, Roderick n’y prit point garde et continua à

avancer. Si bien qu’il vint se jeter dans le traîneau et s’y étala de

tout son long. En voulant se retenir, il empoigna le harnais de l’Indien

qui, ne s’attendant pas à cette brusque secousse, perdit l’équilibre et

culbuta à son tour, par-dessus lui.

Wabi, entendant du bruit, vint voir ce qui advenait et les trouva tous

deux dans cette posture comique. Ce fut un heureux accident, car le boy

se mit à rire de bon cœur, tout en aidant Mukoki à se dépêtrer de son

harnais. Rod se releva ensuite et, secouant la neige qui lui emplissait

les yeux, les oreilles et même le cou, joignit son rire à celui de Wabi,

et ses idées noires s’envolèrent.

La crête devenait de plus en plus étroite. A leur gauche, tout en

cheminant, les trois hommes écoutaient, en-dessous d’eux, la course

tumultueuse du torrent, dont le gel n’avait pas encore immobilisé le

courant trop rapide. Un précipice était là, qu’ils devinaient sans le

voir. D’autres blocs erratiques et des quartiers de rochers, que des

cataclysmes préhistoriques avaient semés ou amoncelés, entravaient

maintenant leur marche et il ne leur était plus permis d’avancer qu’avec

une prudence de tous les pas.

La clameur du torrent augmentait d’intensité à mesure qu’ils marchaient,

tandis que Rod voyait se dessiner, à sa droite, une ombre énorme,

confuse encore, qui montait dans le ciel, au-dessus d’eux. Un moment

arriva où Mukoki et Wabi alternèrent leurs rôles.

«Muki a déjà passé ici, cria Wabi à l’oreille de Rod. Je lui laisse

l’emploi de chef de file, car le passage n’est pas sans danger.

Au-dessous de nous, le torrent se précipite en une haute cataracte.

Écoutez-le.»

Le tumulte de l’eau était devenu si fort, en effet, que la voix de Wabi

en était presque étouffée.

L’émotion de Rod était à son comble et il en oubliait sa lassitude.

Jamais, dans ses rêves de folles aventures, il n’avait prévu pareille

heure. Il écarquillait ses yeux et ses oreilles, et tâchait de percer le

paysage, qu’il entendait et sentait autour de lui.

Soudain, dans l’éclair d’une brève accalmie neigeuse, il vit la grande

ombre qui, à sa droite, montait dans la nuit s’estomper nettement, et il

se rendit compte de leur situation à tous trois. L’ombre était une

montagne gigantesque, dont ils n’occupaient nullement le faîte, mais au

flanc de laquelle courait le chaînon rocheux qu’ils suivaient. A gauche,

le précipice ouvert tombait à pic dans les ténèbres bouillonnantes. Et,

comme il heurtait du pied un morceau de bois mort, Rod le ramassa et le

lança dans le vide. Il écouta ensuite, pendant une ou deux minutes, mais

il n’entendit rien que la clameur titanesque, qui grondait sans trêve.

Un frisson lui courut sur l’échine. C’étaient bien là des sensations qui

ne traînent point les rues des grandes villes!

Le chaînon rocheux continuait à s’élever. Le jarret, à défaut de la vue,

en donnait la perception. Wabi surtout peinait à tirer le toboggan. En

dépit de sa fatigue et de sa blessure, Rod voulut lui donner un coup de

main et il poussa, à l’arrière.

Une demi-heure durant, l’ascension se continua et le bruit de la cascade

diminua d’intensité, puis s’éteignit, Il finit même par n’être plus.

«Halte!» cria Mukoki.

La caravane était arrivée au faîte de la montagne qui, pour être d’une

hauteur respectable, n’était point aussi formidable qu’elle avait

d’abord paru à Rod. Wabi jeta à terre son harnais avec un «Ouf!» de

satisfaction, et Roderick poussa une exclamation de joie. Quant à

Mukoki, toujours infatigable, il s’enquit aussitôt d’un endroit propice

pour camper.

Cette fois encore, un volumineux rocher fournit son abri. Rod et Wabi

aidèrent l’Indien à couper des bourrées de sapin, pour confectionner la

hutte et les lits, après que la neige du sol eut été soigneusement

balayée. Une heure après, tout était terminé et la flamme folâtre

crépitait. Des peupliers morts, renversés sur le sol, le meilleur

combustible qui se puisse trouver, avaient fourni le bois en abondance.

Les trois compagnons s’aperçurent alors qu’ils étaient affamés et Mukoki

fut délégué aux soins de la cuisine. Café et venaison furent bientôt

prêts.

La paroi du rocher, faisant office de réflecteur, renvoyait, en la

décuplant, la chaleur bienfaisante du feu et sa lueur incandescente.

Dans ce rayonnement brûlant, Rod sentit, dès qu’il eut fini de manger,

un invincible sommeil s’emparer de lui. Sans pouvoir davantage lutter

contre, il se traîna, dormant déjà, vers la hutte, et s’enveloppa dans

une couverture, sur son lit de sapin odorant. Quelques minutes après,

rien n’était plus pour lui.

La dernière vision consciente de ses yeux mi-clos avait été Mukoki

empilant sur le foyer bûches sur bûches, et la flamme qui jaillissait à

près de quatre mètres de haut, en illuminant dans la nuit un hallucinant

paysage de rocs chaotiques.

CHAPITRE VII

LA DANSE DES CARIBOUS

C’est une fois couché et ses nerfs se détendant, que Roderick Drew

éprouva la répercussion de l’effort excessif accompli par lui, malgré sa

blessure, au cours de la journée écoulée.

Des rêves agités et dénués d’agrément vinrent troubler la fièvre de son

sommeil. Tandis que Wabi et le vieil Indien, plus cuirassés contre la

fatigue et les émotions du Désert, reposaient en paix et dormaient les

poings fermés, notre citadin, à plusieurs reprises, se réveilla en

sursaut, avec un soupir sourd ou un cri aigu, en s’imaginant qu’il

courait un grand danger. Ce n’était qu’en passant sa main sur ses yeux,

à demi levé, sur son coude, qu’il se rendait compte que l’aventure où il

se débattait n’était qu’un cauchemar.

Dans un de ces sursauts, et comme il se redressait sur sa couche, pour

la dixième fois, il lui sembla entendre des pas. Il s’étira les membres,

il se frotta les paupières, regarda les formes sombres et immobiles de

ses compagnons endormis, et, convaincu qu’il avait rêvé, une fois de

plus, il se plongea à nouveau dans les ramures de sapin.

Les chasseurs de loups · 第 3 / 11 段