jusqu’à la moelle des os. Minnetaki était là, sa longue chevelure éparse
sur ses épaules, les yeux bandés et la bouche bâillonnée, qui marchait
dans le sentier, encadrée à droite et à gauche, de deux Indiens, qui
l’entraînaient à toute vitesse.
Rod demeura, pendant un court instant, figé d’horreur. Mais rapidement
il redevint maître de lui et chaque muscle de son corps se tendit vers
l’action.
Depuis une semaine, il s’était exercé avec son revolver, qui maintenant
ne le quittait pas. Il le sortit de l’étui. Mais lui était-il possible
de tirer sur les deux coquins sans risquer d’atteindre Minnetaki? La
prudence lui interdisait de jouer un pareil risque. Une grosse branche
se trouvait par terre, à portée de sa main. Il la ramassa, pour s’en
faire un gourdin, et courut de l’avant. Le sol humide amortissait le
bruit de ses pas.
Il n’était plus qu’à une douzaine de pieds du groupe tragique, lorsque
Minnetaki, en un sursaut désespéré, tenta de se libérer. Un des
Peaux-Rouges, dans l’effort qu’il fit pour la maintenir, se tourna à
demi et vit le boy qui, plus furieux qu’un démon, fonçait, le gourdin
levé. Un rugissement de Rod, un cri de l’Indien, qui avertissait son
compagnon, et la bataille commença.
Déjà le gourdin de Rod s’était abattu, comme une massue, sur l’épaule du
second Indien, qui s’écrasa sur le sol. Mais, avant que le jeune homme
se fût remis en garde, son autre adversaire l’avait saisi par derrière,
en une étouffante et mortelle étreinte.
L’attaque improvisée avait laissé libre Minnetaki, qui se hâta
d’arracher le linge qui l’aveuglait et la bâillonnait. Plus prompte que
l’éclair, elle s’adapta à la situation. Rod et son partenaire avaient
roulé par terre et luttaient, en un terrible corps à corps. Le premier
Indien, revenu de son étourdissement, commençait à se relever et se
traînait vers les deux combattants, afin d’apporter son aide à son
camarade.
Minnetaki comprit que c’était, pour son sauveteur, la mort assurée. Sa
face blêmit et ses yeux se dilatèrent étrangement. Ramassant, dans un
sanglot, le gourdin lâché par Roderick, elle le leva à son tour et, de
toutes ses forces, en asséna un coup sur la tête du Peau-Rouge qui
luttait avec Rod. Une fois, deux fois, trois fois, le bâton se leva et
retomba, et l’homme desserra son étreinte. Le jeune boy, à demi étouffé,
respira.
Le combat, pourtant, n’était pas terminé. L’autre Indien avait réussi à
se remettre sur ses pieds et, comme la vaillante jeune fille levait, une
quatrième fois, le gourdin, une poigne puissante la retint en arrière,
et elle sentit qu’elle était prise à la gorge.
Le répit qu’elle avait procuré à Rod n’avait pas été inutile. Il avait
pu atteindre l’étui de son revolver et prendre son arme. A bout portant,
il pressa le coup sur la poitrine de son adversaire. Il y eut une sourde
détonation, un cri de douleur, et l’Indien bascula à la renverse. Ce que
voyant, le Peau-Rouge survivant relâcha Minnetaki et, sans demander son
reste, déguerpit dans la forêt.
Minnetaki, toute brisée, tant par l’épouvante et l’angoisse que par
l’effort surhumain accompli par elle, se laissa tomber sur le sol, comme
une masse, en pleurant à chaudes larmes. Rod, s’oubliant lui-même,
courut vers elle, lissa ses cheveux en désordre, et la rassura aussi
bien qu’il pouvait le faire.
Wabi et Mukoki les retrouvèrent à la même place. Ils avaient perçu le
cri d’attaque de Roderick et s’étaient aussitôt mis en route. D’autres
cris, échappés à Minnetaki au cours de la bataille, avaient servi de
point de repère à leur course. Deux autres employés de la factorerie, en
tournée de ronde, ne tardèrent pas à les rejoindre.
L’homme mort fut reconnu pour être un des gens de Woonga. Minnetaki
conta qu’elle était encore peu éloignée de Wabinosh-House et que son
appel aurait pu être facilement entendu, si les deux Indiens, se jetant
sur elle à l’improviste, ne l’avaient pas aussitôt bâillonnée. Par une
ruse infernale, ils l’avaient contrainte ensuite à cheminer seule dans
l’étroit sentier, chacun d’eux l’y maintenant, à bout de bras, et
marchant, à droite et à gauche, sur la mousse. Ses uniques pas s’étaient
imprimés sur le sentier, là où le terrain s’amollissait, et quiconque
aurait suivi, comme le fit Rod, la piste de la jeune fille devait
fatalement penser qu’elle n’avait aucun ennemi avec elle et se promenait
en sécurité.
Cette tentative d’enlèvement, l’héroïque intervention de Roderick, la
mort d’un des ravisseurs, causèrent à la factorerie une émotion
considérable. Il était évident que Woonga en personne devait rôder aux
alentours.
La douzaine de familles blanches, installées à Wabinosh-House, résolut
d’organiser des battues à vingt milles à la ronde, ce rayon paraissant
suffisant pour assurer la tranquillité future de Minnetaki et des autres
jeunes filles. Quatre des plus habiles pisteurs de la colonie eurent
pour fonction spéciale de relever les traces des hors-la-loi. Wabi, Rod
et une vingtaine d’hommes passèrent des jours entiers à fouiller forêts
et marais. Le départ des jeunes chasseurs se trouva, de ce fait,
momentanément retardé.
Mais les Woongas avaient disparu aussi vite qu’ils s’étaient montrés. On
reparla du départ. Pas avant, toutefois, que Minnetaki n’eût promis à
Rod et à Wabi d’être désormais plus prudente et de ne plus s’aventurer
seule dans la forêt.
CHAPITRE V
EN CONTACT AVEC LE DÉSERT
Le 4 novembre, un lundi, Rod, Wabi et leur vieux guide Mukoki quittèrent
enfin la factorerie et firent face aux aventures qui les attendaient
dans le Grand Désert Blanc.
Le froid, maintenant, était devenu plus mordant. Lacs et rivières
s’étaient pris profondément et la neige mettait sur le sol son mince
premier voile.
Les jeunes chasseurs, qui se trouvaient en retard de deux semaines sur
le plan primitif, gagnèrent, à marches forcées, avec leur compagnon,
l’extrémité nord du Lac Nipigon et, au bout de six jours, atteignirent
le fleuve Ombakika. Là, ils furent arrêtés par une violente tourmente de
neige.
Un campement provisoire fut établi. Au cours de cette opération, Mukoki
découvrit les premières traces de loups. Alors on décida de rester à
cette place, un jour ou deux, afin de tâter le terrain.
Au cours du second jour, Rod et Wabi se séparant de Mukoki, résolurent
d’entreprendre, jusqu’à la nuit, une grande tournée, pour explorer le
pays un peu loin et à loisir, avant les grosses chutes de neige.
Le vieil Indien demeura seul au campement. Depuis six jours, nous
l’avons dit, la petite troupe avait marché sans arrêt et sa seule
nourriture avait été du lard fumé et de la venaison en conserve. Mukoki,
dont le prodigieux appétit n’avait d’égal que l’habileté qu’il savait
déployer pour le satisfaire, résolut d’améliorer le garde-manger, s’il
était possible, en l’absence de ses amis.
Outre son fusil, il chargea sur ses épaules deux pièges à loups et
partit pour une heure ou deux. Précautionneusement, il glissa le long du
fleuve, les yeux et les oreilles alertés à tout gibier éventuel.
Soudain, il rencontra la carcasse gelée d’un cerf, à demi dévoré. Il
était évident que la bête avait été tuée par les loups, ce jour même, ou
la nuit précédente. Les traces de pattes, marquées dans la neige, firent
conclure à l’Indien que quatre loups avaient pris part au meurtre et au
festin. Il ne douta pas, avec sa vieille expérience de chasseur, que les
loups ne dussent revenir, la nuit suivante, afin d’achever leur
ripaille. Il en profita pour poser ses pièges et les recouvrit de trois
ou quatre pouces de neige.
Reprenant son chemin, Mukoki découvrit la trace fraîche d’un renne.
Pensant bien que l’animal ne couvrirait pas une bien grande distance
dans la neige molle, il se mit à suivre sa piste, le plus rapidement
qu’il put. Un demi-mille plus loin, il s’arrêtait brusquement, avec un
grognement de surprise infinie. Un autre chasseur s’était, lui aussi,
mis sur la piste de la bête!
Avec un redoublement de prudence, Mukoki continua à avancer. Deux cents
pieds plus loin, une seconde paire de mocassins s’était jointe à la
première et, un peu plus loin, une troisième.
Conduit plutôt par la curiosité que par l’espoir de trouver encore sa
part de la proie, l’Indien allait toujours de l’avant, silencieux, parmi
les arbres. Comme il sortait d’une pousse compacte de jeunes sapins, il
fut régalé d’une nouvelle surprise, en trébuchant presque dans la
carcasse du renne qu’il pistait.
Un bref examen lui apprit que l’animal avait été tué, il n’y avait pas
plus de deux heures. Les trois chasseurs l’avaient éventré, lui enlevant
le cœur et le foie, ainsi que la langue, et avaient sectionné et emporté
tout le train de derrière, en laissant là le reste du corps et la peau.
Pourquoi s’étaient-ils contentés de cette part minime du butin?
Mukoki se reprit à examiner, au delà, les empreintes des mocassins. Il
constata la hâte visible de pas pressés. Les chasseurs inconnus, après
avoir prélevé les morceaux les plus délicats, n’avaient pas voulu
s’attarder davantage et étaient repartis en courant.
Second objet d’étonnement, et nouveau grognement de l’Indien qui,
revenant à la carcasse, dépouilla rapidement de sa peau le train de
devant, y enveloppa le meilleur de la chair restante, et, ainsi chargé,
s’en retourna au campement.
Rod et Wabi n’étaient pas encore revenus. Il construisit à loisir un
grand feu, installa devant, sur une broche, un morceau de rôti, et
attendit. Il attendit longuement et la nuit s’était enténébrée depuis
longtemps que les deux boys n’avaient pas encore reparu.
L’anxiété s’était emparée de Mukoki et il commençait à craindre un
irréparable malheur, lorsqu’il entendit l’appel de Wabi. Il courut, et
trouva celui-ci tenant dans ses bras, comme nous l’avons conté au
premier chapitre, Rod presque inanimé.
Le blessé fut aussitôt transporté au campement. Lorsque seulement il fut
installé dans des couvertures, sous la hutte de branchages, en face du
feu joyeux qui le ranimait, Wabi commença à donner quelques explications
au vieil Indien.
«Je crains fort, dit-il, qu’il n’ait un bras cassé. Muki, as-tu de l’eau
chaude?
--Est-ce un coup de fusil qu’il a reçu?» interrogea Mukoki, sans
répondre à la demande qui lui était faite.
Et il s’agenouilla à côté de Rod, ses longs doigts bruns se tendant vers
le jeune homme.
«Un coup de fusil?» répéta-t-il.
Wabi secoua la tête.
«Non! Un coup de gourdin. Nous avons rencontré trois Indiens qui
campaient. Ils nous ont invités à partager leur repas. Tandis que nous
mangions, sans défiance, ils nous ont attaqués par derrière. Rod a
attrapé ce coup et il a, en outre, perdu son fusil.»
Déjà Mukoki avait déshabillé le boy et l’examinait. Le bras gauche était
très enflé et presque noir. Du même côté, un peu au-dessus de la taille,
une large meurtrissure était apparente. Le vieux guide était un
chirurgien de fortune, mais non sans habileté, comme on en trouve dans
le Grand Désert Blanc, où l’on n’a d’autre maître que l’observation de
la nature. Il établit son diagnostic en pinçant et pressant la chair, en
appuyant sur les os, tant et si bien que Rod se mit à pousser les hauts
cris. Mais l’examen avait été favorable.
«Pas d’os brisé! finit par s’exclamer triomphalement Mukoki. Ici (et il
désignait la meurtrissure) la plus grande blessure. Presque une côte
cassée. Mais pas tout à fait. Ce coup-là avoir coupé à lui la
respiration et rendu lui si malade. A besoin d’un bon souper, de café
chaud, et le frotter avec graisse d’ours. Alors lui aller mieux.»
Rod, les yeux encore mi-clos, sourit faiblement et Wabi eut un soupir de
soulagement.
«Voyez, Rod, dit-il, il y a moins de mal que nous ne pensions. Vous ne
donnerez pas tort à Muki. S’il affirme que le bras n’est pas brisé,
c’est qu’il ne l’est pas, voilà tout. Laissez-moi vous border dans vos
couvertures. Puis hâtons-nous de souper. Ce sera pour vos souffrances la
meilleure panacée. Je sens le fumet de la viande. Et de viande fraîche!»
Mukoki avait sauté sur ses pieds, avec un gloussement de joie, et était
retourné en hâte à son rôti. Déjà celui-ci avait pris une belle couleur
dorée et le jus qui coulait emplissait les narines de son appétissant
fumet. Wabi, selon les prescriptions du vieil Indien, s’occupa à bander
les parties blessées du corps de son ami.
A peine avait-il terminé que le festin était prêt. Il apporta à Rod une
part de rôti, copieusement servie et accompagnée d’un gâteau de farine
de blé, ainsi que d’une tasse de café fumant. Rod se prit gaiement à
rire.
«Je suis honteux de me faire servir ainsi, dit-il. Quel tracas je vous
donne à tous les deux, tel qu’un gosse impuissant. Et dire que, pour
m’excuser, je n’ai même pas le prétexte d’un bras cassé! En réalité,
j’ai une faim d’ours. J’ai manqué de courage, n’est-ce pas Wabi? Et j’ai
pris peur, comme si j’allais mourir! J’en arrive à regretter que mon
bras ne soit pas réellement brisé.»
Mukoki était occupé avec un gros morceau de viande grasse, dans laquelle
il avait enfoui ses dents. Il s’arrêta de manger, la figure luisante,
et, d’une voix à demi-étouffée:
«Oui, il faut lui beaucoup malade! Encore beaucoup malade, énormément
malade! Lui plus malade qu’il ne croit...
--C’est cela même, cria Wabi. Excellente chose, la maladie!»
Et la gaieté commune se répercuta au loin, en grands éclats de rire.
Mais, brusquement, le jeune homme redevint sérieux. Il jeta un regard
soupçonneux vers les ténèbres, au delà du cercle de lumière du feu.
«Supposez-vous, interrogea Rod, qu’ils soient capables de nous
pourchasser jusqu’ici?»
Wabi, pour toute réponse, mit un doigt sur sa bouche et les voix
baissèrent de ton, prudemment.
Puis Wabi raconta au vieux guide les événements de la journée. Il redit
comment, en pleine forêt, à plusieurs milles au delà du lac, Rod et lui
avaient accepté d’être les convives des trois Indiens, et l’attaque
traîtresse dont ils avaient ensuite été victimes. L’agression avait été
si prompte et si imprévue qu’un des Indiens avait pu, dès l’abord, et
sans être inquiété, s’enfuir avec le fusil de Rod, sa cartouchière et
son revolver. Au cours du combat qui suivit, Wabi avait été terrassé par
les deux autres hommes, et c’est en lui portant secours que Rod avait
été frappé de deux coups violents, soit par un gourdin, soit par une
crosse de fusil. Le but des assaillants était de s’emparer du fusil de
Wabi, comme ils l’avaient fait de celui de Rod. Mais le boy avait tenu
bon et rien n’avait pu lui faire lâcher son arme. Ce que voyant, et
après une courte lutte, les deux Indiens s’étaient rapidement défilés
dans les taillis, se contentant de leur première prise.
«Ce sont, je pense, des gens de Woonga, conclut Wabi. Mais je me demande
pourquoi ils n’ont pas commencé par nous tuer, ce qui leur eût été
facile. Ils ne semblaient pas y tenir autrement! Peut-être
craignaient-ils des représailles des nôtres...»
Wabi se tut et ses yeux reflétèrent le doute qui était en lui.
Ce fut alors au tour de Mukoki de narrer ce qui lui était à lui-même
advenu et l’abandon, par des chasseurs inconnus, d’une partie du renne
qu’ils avaient tué.
«Cela aussi est curieux, dit Wabi. Je ne crois pas qu’il s’agisse des
mêmes Indiens que ceux rencontrés par nous. Mais je parierais qu’ils
appartiennent à la même bande. Woonga doit avoir, dans ses parages, une
de ses retraites coutumières. Nous sommes tombés dans le guêpier. Le
mieux qui nous reste à faire est de décamper le plus tôt possible de
cette région.
--Nous ferions de jolies pipes de tir!» approuva Rod.
Placés tout d’abord, en effet, dans le cône d’ombre de la montagne, ils
étaient maintenant, la lune ayant tourné dans le ciel, en plein dans la
lumière de l’astre nocturne, tandis que l’autre rive du fleuve s’était
au contraire enténébrée.
Un léger bruit se fit entendre, sur ces entrefaites, comme si quelqu’un
avait frôlé extérieurement les ramures de la hutte. Il fut suivi d’un
reniflement étrange, puis d’un sourd gémissement.
«Silence et écoutez!» ordonna Wabi d’une voix blanche.
Et il écarta des branches de sapin, afin d’y pratiquer une étroite
ouverture, à travers laquelle il coula sa tête.
«Holà, Loup! murmura-t-il, imperceptiblement. Qu’y a-t-il donc?»
A quelques pieds de la hutte, près d’un buisson, un animal efflanqué
était attaché, qui ressemblait vaguement à un chien. Il était droit, sur
ses pattes raides, et les oreilles en arrêt.
En l’examinant bien, on reconnaissait que ce n’était pas un chien, mais
un loup adulte, un loup authentique. Capturé jeune, il avait reçu
l’éducation d’un vrai chien, mais l’instinct sauvage ne l’avait jamais
quitté. Que se rompît le lien qui l’attachait, que son collier lui
glissât du cou, et Loup n’aurait fait qu’un bond dans la forêt, afin de
rejoindre à jamais les hordes de ses frères.
Pour le quart d’heure, Loup était là, tirant sur sa corde, la gueule
entr’ouverte, levée en l’air, écoutant, et des râles intermittents dans
la gorge.
«Il se passe assurément quelque chose non loin de nous, dit Wabi, en
rentrant sa tête dans la hutte. Qu’en penses-tu, Muki?»
Un long et lugubre hurlement du loup captif lui coupa la parole.
Mukoki s’était levé, avec l’agilité d’un chat, et, son fusil à la main,
se glissa dehors. Roderick, sans s’effrayer, resta couché et Wabi, avec
l’autre fusil, suivit Mukoki.
«Restez-là, dans vos couvertures, dit-il à voix basse. Votre lit est
dans l’ombre et un coup de feu ne peut vous y atteindre. Ce n’est sans
doute qu’une bête quelconque, qui est tombée par hasard sur notre
campement. La prudence commande cependant de s’en assurer.»
Dix minutes après, Wabi reparut.
«Fausse alerte! dit-il en riant gaiement. C’est la première carcasse,
rencontrée hier par Muki, qui a, comme il le supposait, ramené à la
curée un certain nombre de loups. Loup a senti ses frères et de là vient
son émoi. Les pièges posés par Muki nous fourniront, sans doute, notre
premier scalp.
--Et où est Muki?
--Pour plus de sécurité, il monte la garde, dehors, et le fera jusqu’à
minuit. Ensuite j’irai le relayer. Il faut se défier des Woongas.»
Rod se retourna, non sans efforts, sur sa couche.
«Et demain? interrogea-t-il.
--Demain, nous nous en irons ailleurs, cher ami. Si du moins vous êtes
en état de voyager... Pendant deux ou trois jours encore nous
remonterons le cours de l’Ombakika, et seulement alors nous établirons
un campement un peu moins provisoire. Vous pourrez, dès le point du
jour, vous mettre en marche dans cette direction, avec Muki.
--Et vous? fit Rod alarmé.
--Oh! moi, je reviendrai d’abord en arrière et j’irai ramasser les
scalps des loups que nous avons tués. Il y a là pour un mois de vos
appointements! Maintenant, tournons-nous dans nos lits. Bonne nuit, Rod,
et dormez à poings fermés! Il faudra, demain, vous éveiller de bonne
heure.»
Les deux boys, épuisés par les événements de cette longue et dramatique
journée, ne tardèrent pas à s’endormir profondément. Et, lorsque minuit
sonna, le fidèle Mukoki se garda bien d’éveiller Wabi, pour qu’il vînt
prendre son tour de garde. Il laissa les heures succéder aux heures et
ne se départit point un instant de sa surveillance. Puis, aux premières
lueurs du jour, il attisa la flamme du foyer, jusqu’à ce qu’elle fût
ranimée, et, recueillant les braises ardentes, il se mit en devoir de
préparer le déjeuner.
Wabi, lorsqu’il s’éveilla, le surprit accroupi dans cette opération.
«Je n’aurais jamais pensé, dit-il, et sa bonne figure se prit à rougir
d’un peu de honte, que tu me jouerais un pareil tour, Muki! Ta
gentillesse est extrême, mais quand renonceras-tu, mon vieil ami, à me
traiter en petit garçon?»
Sa main se posa affectueusement sur l’épaule de Mukoki et le vieux
chasseur, tournant vers lui la tête, le regarda, tout heureux. Une
grimace de satisfaction se dessina sur sa rude figure ridée, ravagée par
les intempéries, et tannée comme un cuir par les longues années vécues
dans le Grand Désert Blanc. Le premier, il avait, sur ses épaules,
promené le petit Wabi à travers bois et forêts. Il l’avait fait jouer et
en avait pris soin, lorsqu’il n’était encore qu’un enfantelet, et il
l’avait initié aux mœurs du Désert. Lorsque Wabi avait été envoyé au
collège, nul autant que le vieil Indien, sinon la petite Minnetaki,
n’avait souffert de cette séparation. Pour les deux enfants, il était
comme un second père, un gardien à la fois et un camarade, attentif et
muet. Le contact de la main de Wabi fut pour lui une ample récompense de
sa longue veillée et il exprima sa joie par deux ou trois grognements
caverneux.
«Vous avoir eu, dit-il, mauvaise journée. Beaucoup fatigué. Moi me
porter bien. Veiller, pour moi, meilleur que dormir!»
Il se redressa sur ses jambes et tendit à Wabi la longue fourchette avec
laquelle il triturait la viande sur les broches.
«Occupez-vous de cela, ajouta-t-il. Moi aller voir les pièges.»
Rod s’était éveillé, lui aussi. Il avait entendu la fin de la
conversation. De la hutte, il cria:
«Attends-moi une minute, Mukoki. Je t’accompagne. Si tu as pris un loup,
je veux le voir.
--Sûrement que j’en ai pris un», ricana Mukoki.
Roderick ne tarda pas à se présenter, complètement habillé et avec une
bien meilleure mine que lorsqu’il s’était couché. Il s’étira devant le
feu, étendit un bras, puis l’autre, esquissa une grimace de douleur, et
annonça à ses compagnons qu’il se sentait aussi dispos que jamais, sauf
la souffrance qu’il éprouvait au bras gauche et qui était encore vive.
Bref, il se retrouvait à peu près lui-même, comme dit Wabi.
Il partit donc, en compagnie de Mukoki, le long du fleuve, en marchant
avec lenteur et précaution. La matinée était grise et morne, et de temps
à autre voltigeaient de gros flocons de neige, preuve certaine qu’avant
la fin de la journée une nouvelle tourmente neigeuse aurait lieu.
Les pièges de Mukoki étaient peu éloignés et un formidable grognement de
contentement ne tarda pas à s’échapper de la poitrine de l’Indien, qui
pressa le pas.
Rod l’eut bientôt rejoint. Devant lui une masse noire gisait sur la
neige.
«Lui!» s’exclama l’Indien.
En les voyant arriver, la masse noire s’était animée. Elle se démenait
et haletait, en des spasmes d’agonie.
Mukoki examina sa prise.
«Louve!» expliqua-t-il.
Il prit dans sa main la hache qu’il avait apportée avec lui et
s’approcha de l’animal étalé devant lui.
Rod put constater que l’une des grosses pinces d’acier avait happé la
bête par une patte de devant, et que la seconde avait enfoncé ses dents
dans une patte de derrière. Appréhendé ainsi, le captif ne pouvait rien
pour se défendre et il gisait dans un calme sombre, découvrant l’éclat
luisant de ses dents blanches, silencieux et apeuré. Ses yeux
brillaient, de souffrance fiévreuse et de fureur impuissante, et lorsque
l’Indien leva le bras pour frapper, il fut secoué d’un tremblement
d’angoisse.
C’était un cruel spectacle et Rod eût senti la pitié monter en lui, s’il
ne se fût souvenu, à ce moment, du danger qu’il avait couru la veille et
de sa fuite précipitée devant la bande de loups.
En deux ou trois coups rapides, Mukoki acheva l’animal. Puis, avec une
habileté spéciale à sa race, il tira son couteau et sectionna lestement
la peau, tout autour de la tête de la louve, en passant juste au-dessous
des oreilles. Une petite secousse de haut en bas, une autre de bas en
haut, une à droite et une à gauche, et le scalp se détacha.
Ce fut si dextrement fait que, sans réfléchir à ce qu’il disait, Rod ne
put s’empêcher de s’exclamer:
«Est-ce ainsi, Muki, que tu scalpes les gens?»
Le vieil Indien leva les yeux vers lui, le regarda pendant un instant,
et il ouvrit toute grande sa mâchoire. Quelque chose en jaillit, qui
était ce que Rod avait encore entendu, chez Mukoki, de plus proche du
rire, tel du moins que le pratiquent les autres hommes. Lorsque Mukoki,
en effet, voulait rire, il émettait d’ordinaire un son innomé, une sorte
de gloussement, que ni Rod, ni Wabi n’eussent été capables d’imiter,
quand ils s’y seraient évertués un mois durant. Mais, cette fois, sa
rate se dilatait en plein.
«Jamais scalpé blancs! Mon père avoir fait cela quand il était jeune.
Jamais plus depuis. Moi, jamais!»