Alors intervint sa sœur Minnetaki. Elle lui demanda, elle le

JAMES-OLIVER CURWOOD

LES

CHASSEURS

DE LOUPS

HACHETTE

Copyright by Librairie Hachette, 1929.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour

tous pays.

LES CHASSEURS DE LOUPS

A mes camarades du Grand Désert du Nord, à ces compagnons

fidèles avec qui j’ai partagé les joies et les peines des

longues pistes silencieuses, et spécialement à Mukoki, mon guide

Peau-Rouge et ami bien-aimé, en témoignage de ma reconnaissance,

je dédie ce livre.

JAMES OLIVER CURWOOD.

CHAPITRE PREMIER

LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES

Le lourd et froid hiver étendait son premier manteau sur le Grand Désert

canadien. La lune se levait, boule rouge mouvante, éclairant d’une

faible lueur le vaste silence blanc. Pas un bruit n’en brisait la calme

désolation. La vie diurne s’était éteinte et il était trop tôt encore

pour que s’éveillassent les voix errantes des créatures nocturnes.

Au premier plan s’estompait, sous la lueur lunaire et à la clarté

diffuse de millions d’étoiles, un grand amphithéâtre de rochers, au fond

duquel dormait un lac gelé. Sur la pente de la montagne s’élevait la

forêt de sapins, noire et sinistre. Un peu plus bas, des mélèzes

bordaient le lac de leur muraille, à demi courbés sous le fardeau de la

neige et de la glace, qui les écrasait, dans les impénétrables ténèbres.

Du côté opposé aux mélèzes, aux sapins et à la montagne, le cirque

rocheux s’échancrait vers une plaine blanche infinie, découverte et sans

arbres.

Un énorme hibou blanc émergea de l’obscurité, en dépliant son vol. Puis

il jeta, d’une voix chevrotante, un hululement doux, qui semblait

annoncer que bientôt allait s’ouvrir l’heure mystique des hôtes de la

nuit.

La neige, qui avait chu en abondance durant la journée, avait cessé de

tomber. Pas un souffle ne passait dans l’air et ses flocons étaient

restés accrochés aux plus petites brindilles des ramures. Quoiqu’il ne

fît pas de vent, le froid était intense. Un homme qui serait demeuré

immobile fût, en une heure, tombé gelé sous sa morsure.

Soudain le silence se rompit. Un cri s’éleva, sonore et lugubre, quelque

chose comme une plainte inexprimable, une plainte non humaine, qui, si

un homme l’eût entendue, aurait fait battre plus vite le sang dans ses

veines et se crisper ses doigts sur la crosse de son fusil. Le cri

venait de la plaine blanche et se répercutait dans la nuit. Il se tut

ensuite et le silence qui lui succéda à nouveau en parut plus profond.

Le hibou blanc comme un gros flocon de neige, s’envola muettement, à

tire-d’ailes, par-dessus le lac gelé.

Puis, au bout de quelques instants, le cri plaintif recommença mais plus

faible. Un habitué du Grand Désert Blanc, dressant l’oreille et scrutant

les ténèbres, n’eût pas hésité à reconnaître la clameur sauvage, de

souffrance et d’agonie, d’une bête blessée et à demi conquise.

Lentement, en effet, avec la prudence que doit suivre l’angoisse des

longues heures d’une journée de chasse, un magnifique élan mâle

s’avançait dans la lumière de la lune. Sa tête superbe, pliant sous le

poids de sa massive ramure, se tournait vers le bois de mélèzes qui

était de l’autre côté du lac. L’animal reniflait l’air dans cette

direction et ses narines se dilataient. Derrière lui, il laissait une

coulée de sang. Blessé à mort sans doute et se traînant à peine sur la

neige molle qui couvrait la glace, il espérait visiblement trouver dans

l’abri des arbres un ultime refuge.

Comme il était près d’atteindre son but, il s’arrêta et rejeta sa tête

en arrière, le museau levé vers le ciel, en pointant en avant ses

longues oreilles. C’est l’attitude familière aux élans lorsqu’ils

écoutent. Et leur ouïe est si fine qu’ils perçoivent, à un mille de

distance, le clapotis d’une truite faisant des soubresauts dans l’eau

vive. Mais aucun bruit ne troublait le silence, semblait-il, que, de

temps à autre, les hululements funèbres du hibou blanc, qui ne s’était

pas éloigné. Le puissant animal demeurait cependant immobile et, tandis

qu’une petite mare de sang s’élargissait dans la neige, sous son

poitrail, il écoutait toujours. Quels sons mystérieux, imperceptibles à

l’ouïe humaine, parvenaient donc à ses oreilles effilées? Quel danger se

tenait en embuscade dans la noire forêt de sapins, qu’elles

interrogeaient? Les reniflements avaient repris. Aspirant l’ombre, ils

allaient maintenant de l’est à l’ouest, mais se dirigeaient surtout vers

le nord.

Ce que l’élan seul, d’abord, entendait, on ne tarda pas à le distinguer.

Une lointaine rumeur, à la fois lamentable et féroce, croissait, puis

s’évanouissait, puis croissait encore, se faisant de minute en minute

plus précise. C’était le hurlement des loups!

Ce que le nœud coulant du bourreau est à l’assassin condamné à mort, ce

que les fusils en joue sont à l’espion qui s’est fait prendre, ce cri

des loups l’est à la bête blessée, dans le Grand Désert canadien. Le

vieil élan rabaissa sa tête et ses larges cornes et, ranimant toutes ses

forces, il se mit à trotter, au petit trot, vers la forêt de sapins.

Plus éloignée de lui, mais plus dense aussi que le petit bois de

mélèzes, il comprenait instinctivement, sous son crâne épais, qu’elle

lui serait, s’il pouvait l’atteindre, une plus sûre retraite.

Mais alors... Oui, alors, tandis qu’il cheminait, il s’arrêta à nouveau.

Si brusquement que ses pattes de devant fléchirent sous lui et qu’il

s’écroula dans la neige. La détonation d’un fusil avait, cette fois,

retenti!

Le coup avait dû partir à un mille au moins, à deux milles peut-être.

Mais son éloignement n’enlevait rien à la crainte qui avait fait

tressaillir le roi du Nord agonisant. Le matin de ce même jour, il avait

entendu retentir un pareil bruit, qui lui avait apporté, dans ses

parties vitales, une inconnue et profonde blessure. Tant bien que mal,

il se remit debout. Il renifla au nord, à l’est, à l’ouest. Puis,

retournant sur ses pas, il vint s’enfouir dans la masse glacée des

mélèzes.

Après le coup de fusil, le silence était retombé. Il durait depuis dix

minutes environ lorsqu’un glapissement rapide déchira l’air, plus proche

cette fois. Un autre lui répondit, puis un second, puis un troisième, et

ce fut bientôt un chœur à pleine gorge de toute la bande des loups.

Une silhouette d’homme, presque aussitôt, émergea du bois de mélèzes. Le

teint de son visage était cuivré, comme celui d’un Indien.

Il avança de quelques yards[1]. Puis se retournant vers l’obscure

muraille:

[1] Le yard vaut 0 m. 91 centimètres. (_Note des Traducteurs._)

«Venez, Rod, cria-t-il. Nous sommes dans le bon chemin et le campement

n’est plus loin.»

Une voix répondit: «Me voici, Wabi.»

Quelques minutes se passèrent et un autre jeune homme, de sang blanc,

apparut. Il avait dix-huit ans au plus. De sa main gauche, il s’appuyait

sur un gros gourdin. Son bras droit, qui semblait gravement blessé,

était enveloppé dans un grand foulard, servant de bandage improvisé. Sa

figure était toute égratignée et saignait. L’ensemble de sa démarche

indiquait qu’il en était arrivé au dernier degré de l’épuisement.

Il fit encore quelques pas, en chancelant, respirant par saccades. Puis

le gourdin glissa de ses doigts sans nerfs et il ne tenta même pas de le

ramasser. Conscient de sa faiblesse, il plia les genoux et s’affaissa

dans la neige.

Wabi lui tendit la main, pour l’aider à se relever.

«Croyez-vous, Rod, pouvoir continuer?»

Le jeune homme se remit sur ses pieds.

«J’ai bien peur que non, murmura-t-il. Je suis à bout.»

Et il retomba sur le sol.

Wabi déposa son fusil et s’agenouilla vers son compagnon.

«Nous aurions pu facilement, dit-il, camper ici, en attendant le jour,

s’il nous était resté plus de trois cartouches.

--Trois seulement? interrogea Rod.

--Pas une plus. C’est de quoi abattre deux ou trois loups. Je ne pensais

pas, en partant vous chercher, vous trouver si loin.»

Devant Roderick il se plia en deux, comme un couteau de poche que l’on

referme.

«Passez vos bras autour de mon cou, dit-il, et tenez-moi bien.»

Wabi se releva avec son fardeau, portant Rod sur ses puissantes épaules.

Il allait se remettre en marche lorsque résonna le cri de chasse des

loups, tellement près qu’il s’arrêta, hésitant.

«Ils ont découvert notre piste! déclara-t-il. Nous ne pouvons songer à

les gagner de vitesse. Avant cinq minutes ils seront ici.»

Une vision terrible traversa son cerveau, celle d’un autre adolescent

mis en pièces devant ses yeux par les «outlaws» du Nord[2]. Et il

frémit. Tel allait donc être le sort de son compagnon, et le sien

propre... A moins que... En laissant tomber le blessé de ses épaules et

en l’abandonnant, il pouvait fuir encore. A cette pensée, sa face se

crispa et il eut un ricanement farouche. Abandonner Roderick! Ce matin

même, n’avaient-ils pas, en une première échauffourée avec les outlaws,

fait le coup de feu côte à côte? Près de lui Roderick n’était-il pas

tombé dans la bataille, le bras déchiré? S’ils devaient, dans un

instant, affronter la mort, ce serait encore de compagnie. Ensemble ils

mourraient.

[2] _Outlaw_, hors la loi. (_Note des Traducteurs._)

Le parti de Wabi fut rapidement pris. Il regagna, portant Rod, le bois

de mélèzes. La seule chance de salut qui s’offrait à eux était de se

hisser sur un des arbres et d’y attendre que les loups se fussent

dispersés avec le jour. Ils courraient le risque, à vrai dire, de mourir

de froid durant ce temps. Ce serait, entre les loups et eux, une lutte

d’endurance.

Wabi s’arrêta au pied d’un gros mélèze, dont les branches chargées de

neige pendaient jusqu’à terre, et déposa Rod sur le sol. A la lumière de

la lune, qui maintenant était haute dans le ciel et brillante, il

regarda le jeune blanc qui, les yeux mi-clos et les membres flasques,

avait à demi perdu connaissance. Sa figure était d’une pâleur mortelle,

et, devant ce visage spectral, le cœur fidèle de Wabi se serra

d’angoisse.

Mais, avant même qu’il eût songé comment il pourrait monter le blessé

dans son refuge aérien, son oreille, exercée aux bruits du désert, avait

tressailli. Les loups arrivaient!

Il les avait devinés, plus qu’il ne les avait entendus. Car, en

approchant, les féroces chasseurs avaient tu leurs glapissements. Sans

les attendre, témérairement, avec un grand cri, il bondit au-devant

d’eux.

Ils n’étaient plus qu’à quelques pieds du bois lorsqu’il arriva pour

leur barrer la route. Ils ne formaient qu’un petit groupe, l’avant-garde

sans doute. Sans perdre un instant, Wabi mit en joue et tira. Un

hurlement de douleur lui apprit que le coup avait porté. Il épaula, une

deuxième fois, et visa si bien qu’il vit le second loup sauter en l’air,

comme mû par un ressort, et retomber à plat dans la neige, sans même un

cri. Les autres alors se dispersèrent, non sans emporter avec eux le

cadavre du mort, pour l’aller dévorer un peu plus loin.

Revenu vers Rod, Wabi vit avec satisfaction que celui-ci, surmontant son

immense faiblesse, avait repris un peu de vie. Il grimpa dans le mélèze

et le tira après lui.

«C’est la seconde fois, dit Rod, que vous me sauvez. La première fois

c’était d’une noyade bien réussie. Cette fois, c’est des loups. Je vous

dois une fière chandelle!»

Affectueusement il posa sa main sur l’épaule de son ami.

«Vous me l’avez bien rendu ce matin, répondit Wabi. Si vous êtes ainsi

estropié, c’est pour moi. La blessure sanglante m’était destinée. Nous

sommes quittes.»

Et les regards des deux jeunes gens se croisèrent en une confiance amie.

Le concert des hurlements avait recommencé. Wabi se hissa jusqu’au faîte

de l’arbre pour observer. La horde sortait justement de la forêt de

sapins, un peu plus haut sur la montagne, et dévalait sur ses pentes, à

toute vitesse, se répandant parmi la neige en multiples points noirs

pareils à des fourmis.

D’autres hurlements répondaient à ceux-ci, du côté du lac, qu’une autre

bande traversait en courant. Les deux troupes voraces semblaient avoir

pour objectif commun le bois de mélèzes et vouloir s’y réunir. Il y

avait bien au total, près de soixante bêtes.

Wabi tira Rod, non sans peine, un peu plus haut dans l’arbre. Les deux

hommes, avec l’unique cartouche qui restait, attendirent. Rod avait,

dans la bagarre du matin, perdu son fusil et ses munitions.

Wabi, cependant, était remonté à son poste d’observation. Il vit bientôt

que les deux bandes de loups s’étaient rejointes en effet et

encerclaient le bois. Les animaux semblaient en proie à une vive

exaltation. Ils venaient de rencontrer la petite mare de sang laissée

par l’élan agonisant et relevaient la piste qui lui faisait suite.

«Que se passe-t-il?» demanda Rod, à mi-voix.

Les yeux noirs de Wabi se dilatèrent et se mirent à briller d’un flamme

ardente. Le sang palpitait dans ses veines et son cœur battait à se

rompre.

«Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent, répondit-il, après un moment de

silence. Ils ne nous ont pas pistés, ni flairés, mais une autre proie.

C’est notre chance.»

A peine avait-il parlé que les buissons et les branches craquaient à

quelques pieds du mélèze et, droit au-dessous d’eux, les deux hommes

purent voir une grosse masse d’ombre qui passait au triple galop. Wabi

eut le temps de reconnaître un élan mâle, et il ignorait que c’était le

même auquel il avait, au cours de la journée, envoyé une balle qui ne

l’avait pas immédiatement abattu. Les loups serraient de près la bête,

la tête au ras du sol, sur la piste empourprée, avec des cris rauques et

des grognements affamés qui sortaient, par instants, de leurs mâchoires

béantes.

Ce n’était pas pour Wabi un spectacle nouveau, mais il s’offrait pour la

première fois aux yeux de Rod et, quoiqu’il n’eût duré que le temps d’un

éclair, il y devait demeurer longtemps gravé. Longtemps Roderick devait

revoir dans ses rêves la bête monstrueuse, qui se savait condamnée,

fuyant dans la nuit neigeuse en jetant son lourd beuglement d’agonie, et

la horde diabolique des outlaws du désert attachée à ses trousses, corps

agiles et puissants, corps squelettiques, dont la peau collait sur les

os, mais qui demeuraient indomptables et qu’affolaient la proximité de

leur proie.

Car il était certain que l’élan succomberait, dans ce duel inégal, et

que les loups se gaveraient de lui, jusqu’à la dernière parcelle.

«Et maintenant, dit tranquillement Wabi, nous pouvons redescendre à

terre et continuer sans crainte notre chemin. Ils sont trop absorbés

pour s’occuper de nous!»

Il aida Rod à glisser jusqu’au sol, en lui maintenant les pieds. Puis il

se courba devant lui, comme il l’avait déjà fait, et le chargea sur son

dos.

Ils sortirent du bois de mélèzes et allèrent ainsi durant un mille,

jusqu’à un petit torrent, dont la surface était gelée.

«Wabi, dit Rod, reposez-vous et laissez-moi marcher. Je sens que mes

forces reviennent. Vous me soutiendrez seulement un peu.»

Tous deux continuèrent à cheminer. Wabi avait passé son bras autour de

la taille du blessé. Ils parcoururent ainsi un autre mille.

Ils aperçurent alors, à un tournant de la vallée, une flamme qui

brillait, joyeuse, près d’un boqueteau de sapins. Elle était encore

distante d’un bon mille, mais il leur semblait qu’ils la touchaient de

la main. Ils la saluèrent d’un cri d’allégresse. Wabi, posant son fusil

et délaçant son bras de la taille de Rod, joignit ses deux mains devant

sa bouche, pour s’en faire un porte-voix, et lança son signal habituel:

«Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou! Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou!»

L’appel s’en alla, dans la nuit tranquille, jusqu’au feu. Une forme

ombreuse apparut dans la lueur de la flamme et retourna le cri.

«C’est Mukoki! dit Wabi.

--Mukoki!» fit Rod en riant, tout heureux de voir que la rude épreuve

tirait à sa fin.

Mais, presque aussitôt, Wabi l’aperçut qui chancelait, pris de vertige.

Il dut le maintenir à nouveau pour qu’il ne tombât pas dans la neige.

Si, ce soir-là, les regards des jeunes chasseurs, couchés devant le feu

de leur campement, sur l’Ombakika gelé, avaient pu percer l’avenir et

prévoir toutes les tragiques émotions qu’il leur réservait, alors

peut-être auraient-ils reculé et, faisant route en arrière, seraient-ils

revenus, sans plus, vers la civilisation. Peut-être aussi le terme

heureux qui devait couronner leur longue randonnée les eût-il, en dépit

de tout, entraînés en avant. Car l’amour des vibrations fortes est ancré

dans le cœur de la robuste jeunesse.

Mais ils n’avaient pas à choisir entre cette double alternative,

l’avenir demeurant fermé pour eux. Plus tard seulement, après bien des

années écoulées, ils devaient, devant les bûches ronflantes du foyer

familial, revoir dans son ensemble le tableau complet des aventures

vécues par eux et, les revivant en imagination, y trouver de chers et

ineffaçables souvenirs, auxquels ils n’auraient pas voulu désormais

renoncer pour tout l’or du monde.

CHAPITRE II

COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT A LA CIVILISATION

Un peu moins de trente ans avant l’époque où se déroule ce récit, un

jeune homme, nommé John Newsome, quittait pour le Nouveau-Monde la

grande ville de Londres. Le sort lui avait été cruel. Après qu’il eut

perdu père et mère, il s’était vu ruiné et, du petit héritage familial,

rien ne lui était demeuré.

Il débarqua à Montréal et, comme c’était un garçon bien éduqué, actif et

entreprenant, il se fit rapidement une situation. Le patron qui

l’employait lui accorda sa confiance et l’expédia comme agent, ou

«factor», à sa factorerie de Wabinosh-House, fort loin vers le nord,

dans la région désertique du lac Nipigon, vers la Baie d’Hudson.

Un chef de factorerie est roi de fait, dans son domaine. Au cours de la

seconde année de son gouvernement, John Newsome reçut la visite d’un

chef Peau-Rouge, nommé Wabigoon. Il était accompagné de sa fille,

Minnetaki, dont une ville devait prendre un jour le nom, en hommage à sa

beauté et à sa vertu. Minnetaki était alors dans l’éclat naissant de sa

jeunesse et la beauté qui brillait en elle s’était rarement vue parmi

les jeunes filles indiennes.

Ce fut le coup de foudre pour John Newsome, qui s’éprit sur-le-champ de

la divine princesse. Ses visites furent des lors fréquentes au village

indien où commandait Wabigoon, à trente milles de Wabinosh-House, dans

les profondeurs du Grand Désert Blanc.

Minnetaki ne resta pas insensible à l’amour du jeune factor. Mais leur

mariage, rapidement décidé, trouva dès l’abord, devant lui, un gros

obstacle.

Un jeune chef indien, nommé Woonga, s’était épris lui aussi de

Minnetaki. Celle-ci le détestait dans son cœur. Mais Woonga était

puissant, plus puissant que Wabigoon, qui se trouvait sous sa dépendance

directe pour les territoires de chasse qu’il avait coutume de

fréquenter. D’où nécessité de le ménager. Minnetaki n’osait convoler

avec celui qu’elle aimait.

Une violente rivalité s’établit entre les deux soupirants. Un double

attentat en résulta contre la vie de Newsome, et Woonga expédia à

Wabigoon un ultimatum, lui faisant savoir qu’il eût à lui accorder sa

fille. Minnetaki répondit en personne, par un net refus, à cette

sommation, et le feu de la haine en devint plus fébrile dans la poitrine

de Woonga.

Durant une nuit noire, à la tête d’une troupe d’hommes de sa tribu, il

tomba à l’improviste sur le campement de Wabigoon. Le vieux chef fut

égorgé, ainsi qu’une vingtaine de ses gens, mais le but principal de

l’attaque, qui était l’enlèvement de Minnetaki, échoua. Woonga fut

repoussé avant d’avoir pu s’emparer de la jeune fille.

Un messager fut expédié en toute hâte à Wabinosh-House, afin d’apporter

à Newsome la nouvelle de l’assaut qui avait eu lieu et de la mort de

Wabigoon. Le jeune factor, avec une douzaine d’hommes déterminés, vola

au secours de sa fiancée. Une seconde attaque de Woonga tourna nettement

à son désavantage et il fut reconduit dans le Désert, tambour battant,

avec de lourdes pertes pour les siens.

Trois jours après, Newsome épousait Minnetaki.

A partir de ce moment s’ouvrit une ère sanglante, dont le souvenir

devait demeurer longtemps vivace dans les annales de la factorerie.

Haine née de l’amour, devenue haine de race, inexpiable et sans fin.

Woonga se mit délibérément hors la loi, avec sa tribu entière, et il

commença à exterminer, à peu près jusqu’au dernier, tous les anciens

sujets de Wabigoon. Ceux qui purent échapper abandonnèrent leur ancien

territoire et vinrent se réfugier aux alentours de la factorerie. Ce fut

ensuite au tour des trappeurs engagés au service du factor, d’être

perpétuellement traqués, et massacrés dans des embuscades.

Haine pour haine, menace pour menace furent rendues à Woonga et aux

hommes de son clan. Et bientôt tous les Indiens, quels qu’ils pussent

être, furent, à Wabinosh-House, considérés comme des ennemis. On les

tint pour autant d’autres Woonga et, dans la conversation courante, on

ne les appela désormais que les «Woongas». Ils furent décrétés une bonne

cible pour n’importe quel fusil.

Deux enfants, cependant, avaient sanctifié l’union de Newsome et de sa

belle Peau-Rouge. L’aîné était un garçon qu’en l’honneur du vieux chef,

son grand-père, on baptisa Wabigoon et, par abréviation, Wabi. L’autre

était une fille, de quatre ans plus jeune, que Newsome avait tenu à

nommer, comme sa mère, Minnetaki.

Chose curieuse le sang indien semblait couler, presque pur, dans les

veines de Wabi. L’enfant était indien d’aspect, de la semelle de ses

mocassins jusqu’au sommet du crâne. Il était cuivré et musculeux, aussi

souple et agile qu’un lynx, rusé comme un renard, et tout en lui criait

qu’il était né pour la vie du Désert. Son intelligence cependant était

grande et surprenait le factor lui-même.

Minnetaki, au contraire, à mesure qu’elle grandissait, tenait moins de

la beauté sauvage de sa mère et se rapprochait davantage des allures et

de la grâce de la femme blanche. Si ses cheveux étaient noirs comme du

jais, et noirs ses grands yeux, elle avait la finesse de peau de la race

à laquelle appartenait son père.

Ç’avait été un des meilleurs plaisirs de Newsome de s’adonner à

l’éducation de sa femme sauvage. Et tous deux n’avaient qu’un but

commun, élever à la mode des enfants blancs la petite Minnetaki et son

frère. Ils commencèrent par fréquenter, à Wabinosh-House, l’école de la

factorerie. Ils furent ensuite envoyés, deux hivers durant, à celle,

plus moderne et mieux organisée, de Port-Arthur, le centre civilisé le

plus proche. Les deux enfants s’y montrèrent des élèves brillants.

Wabi atteignit ainsi sa seizième année et Minnetaki sa douzième. Rien,

dans leur habituel langage, ne trahissait leur part d’origine indienne.

Mais ils s’étaient, sur le désir de leurs parents, familiarisés

également avec le langage ancestral du vieux Wabigoon.

Vers cette époque de leur jeune existence, les Woongas se firent plus

audacieux encore dans leurs déprédations et leurs crimes. Ils

renoncèrent complètement à tout travail honnête et ne vécurent plus que

de leurs pillages et de leurs vols. Les petits enfants mêmes avaient

sucé avec le lait la haine héréditaire contre les hôtes de

Wabinosh-House, haine dont maintenant Woonga était presque seul à se

rappeler l’origine. Si bien que le gouvernement canadien finit par

mettre à prix la tête du chef Peau-Rouge et celle de ses principaux

partisans. Une expédition en règle fut organisée, qui refoula les

hors-la-loi vers des territoires plus lointains, sans que Woonga

lui-même pût être capturé.

Lorsque Wabi eut dix-sept ans, il fut résolu qu’il s’en irait aux

États-Unis, pendant une année, dans quelque grande école. Contre ce

projet, le jeune Indien (presque tous le considéraient en effet comme

tel et il en était fier) lutta avec énergie, mettant en avant mille

arguments. Il avait, disait-il, pour le Grand Désert Blanc toute la

passion de sa race maternelle. Toute sa nature se révoltait contre la

prison qu’est une grande ville, contre ses rumeurs, son tumulte et sa

boue. Non, non, il ne saurait jamais se faire à cette existence.

Alors intervint sa sœur Minnetaki. Elle lui demanda, elle le supplia de

partir, d’aller là-bas pour une année, pas plus. Il reviendrait ensuite

et lui raconterait tout ce qu’il aurait vu, il lui apprendrait à son

tour tout ce qu’il aurait appris. Wabi aimait sa gentille petite sœur

plus que tout au monde. Elle fit plus pour le décider que n’avaient fait

les parents, et il partit.

Il se rendit à Détroit[3], dans l’État de Michigan, et trois mois

durant, il s’appliqua au travail, avec conscience. Mais chaque semaine

qui s’écoulait ajoutait au chagrin de son isolement, à ses regrets

languissants d’avoir perdu Minnetaki, de n’avoir plus devant lui le

Grand Désert Blanc, son libre espace et ses forêts. Chaque journée était

pour lui un poids pesant et sa seule consolation était d’écrire, trois

fois par semaine, à sa sœur aimée. Trois fois par semaine, encore que le

courrier postal ne circulât que deux fois par mois, Minnetaki lui

écrivait aussi des lettres non moins longues, où elle le soutenait et

l’encourageait.

[3] Détroit, capitale de l’État de Michigan, à 700 kilomètres N.-O. de

Washington, est situé à la frontière du Canada et des États-Unis,

sur la rivière du même nom, qui fait communiquer ensemble les lacs

Huron et Érié. (_Note des Traducteurs._)

C’est au cours de sa vie solitaire d’écolier que le jeune Wabigoon lia

connaissance avec Roderick Drew.

Comme Newsome, Roderick était un enfant du malheur. Lorsque son père

mourut, si jeune était-il encore qu’il n’en avait même pas gardé le

souvenir. Sa mère l’avait élevé et le petit capital qu’ils possédaient

avait fondu peu à peu. Jusqu’au dernier moment elle avait lutté contre

la gêne, afin de maintenir son fils au collège. Maintenant toutes

ressources étaient épuisées et Roderick se préparait à abandonner ses

études au terme de la semaine en cours. La nécessité devenait son maître

farouche et c’est pour vivre qu’il allait falloir travailler.

Le boy décrivit sa peine au jeune Indien, qui s’était agrippé à lui,

comme le naufragé à une bouée, et était devenu son inséparable. Et,

lorsque Roderick fut rentré chez lui, Wabi alla lui rendre visite.

Mistress Drew était une femme fort distinguée, qui reçut Wabi avec

amitié et ne tarda pas à lui porter une affection quasi maternelle. Sous

cette influence réconfortante, il trouva moins anguleuse cette odieuse

civilisation et son exil lui parut moins amer. Ce changement dans son

esprit se refléta dans ses lettres à Minnetaki et il lui fit de la

maison amie une description enthousiaste. Mistress Drew reçut de la mère

de Wabi d’affectueux remerciements et une correspondance régulière

s’établit entre les deux familles.

Dès que Wabi, qui ne connut plus dès lors la solitude, avait terminé sa

journée de collège, il venait retrouver son ami, qui rentrait, de son

côté, de la maison de commerce où il travaillait. Durant les longues

soirées d’hiver, les deux boys s’asseyaient l’un à côté de l’autre,

devant le feu, et le jeune Indien commençait à narrer l’existence idéale

que l’on mène dans le Grand Désert Blanc. Rod écoutait de ses deux

oreilles et, peu à peu, naissait et se développait en lui un

irrésistible désir de connaître cette vie. Des plans s’échafaudaient,

une foule d’aventures étaient imaginées. Mistress Drew écoutait, en

souriant ou en riant, et ne disait pas non à tous ces projets

mirifiques. Mais un jour arrive où tout prend fin. Wabi s’en retourna au

Grand Désert Blanc, près de sa mère Peau-Rouge et de sa sœur Minnetaki.

Les yeux des jeunes gens s’emplirent de larmes lorsqu’ils se séparèrent

et Mistress Drew pleura aussi, en voyant partir le jeune Indien.

Le temps qui suivit fut douloureux à l’extrême pour Roderick. Huit mois

d’amitié avec Wabi avaient fait surgir en lui comme une seconde nature

et il lui sembla, lorsque partit son camarade, que quelque chose de

lui-même s’en allait. Le printemps vint, puis l’été. Chaque courrier

postal apportait de Wabinosh-House un paquet de lettres pour les Drews

et en remportait un de Détroit.

L’automne arriva, et les gelées de septembre commençaient à tourner à

l’or et au rouge les feuillages de la Terre du Nord, quand une longue

lettre de Wabi suscita, dans le petit home des Drew, une grosse émotion,

mêlée à la fois de joie et d’appréhension. Elle était accompagnée d’une

seconde lettre du factor en personne, d’une troisième, de la mère

Peau-Rouge, et d’un petit post-scriptum de la jeune Minnetaki. Les

quatre missives demandaient instamment à Roderick et à Mistress Drew de

venir passer l’hiver à Wabinosh-House.

«_Ne craignez pas_, écrivait Wabi, _qu’une perte d’argent résulte pour

vous de l’abandon momentané de votre place. Nous gagnerons ici, durant

cet hiver, plus de dollars que vous n’en pourrez, en trois ans, récolter

à Détroit. Nous chasserons les loups. La région en pullule et le

gouvernement donne une prime de quinze dollars pour chaque scalp

présenté. Au cours de chacun des deux derniers hivers, j’en ai tué

quarante. Et j’estime que la chasse n’a pas été bonne. J’ai un loup

apprivoisé qui sert d’affût. Quant aux fusils et au reste de

l’équipement, ne vous en tourmentez point. Nous avons ici tout le

nécessaire._»

Mistress Drew et son fils délibérèrent durant quelques jours sur cette

proposition, avant d’envoyer une réponse à Wabinosh-House. Roderick

suppliait d’accepter l’invitation. Il dépeignait la splendeur heureuse

du séjour qui leur était offert, la belle santé qu’ils en

rapporteraient. De cent façons différentes il présentait ses arguments

et plaidait sa cause. La mère était moins enthousiaste. Dans la

situation précaire où ils se trouvaient, n’était-il pas imprudent de

quitter une situation modeste encore, mais assurée, et qui leur

permettait une vie et un confort acceptables en somme. Les appointements

de Roderick iraient en augmentant et, cet hiver même, seraient élevés à

dix dollars par semaine.

Finalement, Mistress Drew céda. Elle consentait au départ de Rod, tandis

qu’elle-même, qui redoutait quelque peu ce lointain déplacement,

resterait pour garder le logis. Une lettre en ce sens fut expédiée à

Wabinosh-House, en demandant des précisions sur l’itinéraire à suivre.

La réponse arriva trois semaines après. Le 10 octobre, Wabi se

rencontrerait avec Rod à Sprucewood, sur la Rivière de l’Esturgeon,

qu’ils remonteraient ensuite en canot jusqu’au lac du même nom. Là ils

prendraient un billet pour le bateau du Lac Nipigon et ils arriveraient

à Wabinosh-House avant que la glace naissante de l’hiver se refermât sur

eux.

Les délais étaient courts pour les préparatifs nécessaires et, quatre

jours après, Rod quittait sa mère pour monter dans le train qui

l’amènerait à Sprucewood. Il y trouva, en débarquant, Wabi qui

l’attendait, accompagné par un des Indiens de la factorerie.

L’après-midi du même jour, ils commençaient à remonter la Rivière de

l’Esturgeon.

CHAPITRE III

RODERICK TUE SON PREMIER OURS

Pour la première fois, Roderick s’enfonçait en plein cœur du Grand

Désert du Nord.

Assis à l’avant du canot d’écorce de bouleau, avec Wabi tout près de

lui, il buvait ardemment la sauvage beauté des forêts, aux essences

variées, et des marais miroitants, devant lesquels ils glissaient sur

l’eau comme des ombres, au claquement étouffé des rames. Son cœur

palpitait d’une émotion joyeuse et ses yeux, sans cesse aux aguets,

étaient à l’affût de voir paraître le gros gibier que Wabi lui avait dit

fréquenter en grand nombre les rives de l’Esturgeon.

Sur ses genoux était posé le fusil à répétition de Wabi. L’air était vif

et piquant, du froid de la nuit, au cours de laquelle il avait gelé. Par

moments, des forêts de hêtres, au manteau d’or et d’incarnat,

refermaient sur eux leurs masses compactes. D’autres forêts leur

succédaient, de noirs sapins, qui descendaient jusqu’aux rives du

fleuve. De l’eau des marécages surgissaient des bois de mélèzes.

Cette vaste et solitaire désolation n’allait pas sans une quiétude

reposante, dans son mystère. Le silence n’en était troublé que par les

bruits épars de la vie du Désert. Des perdrix, en gloussant,

s’enfuyaient dans les buissons. Presque à chaque tournant de la rivière,

des bandes de canards s’élevaient de l’eau, avec de grands battements

d’ailes.

A un moment, Rod, sursautant, entendit parmi les arbustes riverains, à

un coup de pierre du canot, un craquement singulier. Il vit leurs

branches s’écarter et se plier.

«Un élan!» murmura Wabi, derrière lui.

A ce mot, un tremblement le saisit et tout son corps frissonna d’émotion

attentive. Il n’avait pas encore le sang-froid blasé des vieux

chasseurs, ni l’indifférence stoïque avec laquelle les hommes de la

Terre du Nord entendent autour d’eux ces multiples bruits des créatures

sauvages. Rod, pour le gros gibier, en était à son début. Il n’allait

pas tarder à faire connaissance de plus près avec lui.

Dans l’après-midi du même jour, au delà d’un coude de la rivière, que

contournait légèrement le canot, une grosse masse de bois mort qui s’en

était allée à la dérive, puis s’était butée contre le rivage, apparut

tout à coup. Le soleil se couchait, derrière la forêt, dans une lumière

jaune ardente, et sur le bois flottant, que ses rayons obliques venaient

friser de leur lumière, une bête était posée.

Un cri aigu fusa, malgré lui, des lèvres de Roderick. C’était un ours

qui, comme ses congénères aiment à le faire à l’approche des longues

nuits d’hiver, chauffait ses membres velus aux feux ultimes de l’astre

du jour.

L’animal était pris à l’improviste, et de tout près. Rapide comme

l’éclair et se rendant compte à peine de ce qu’il faisait, Rod épaula,

visa et tira.

L’ours, non moins prompt, avait déjà commencé à grimper sur la rive. Il

s’arrêta un instant, comme s’il allait tomber, puis continua sa

retraite.

«Vous l’avez touché! cria Wabi. Vite, envoyez-lui une seconde balle!»

Rod tira un second coup, qui parut ne produire sur l’ours aucun effet.

Alors, hors de lui, oubliant qu’il était sur un frêle canot, il sauta

sur ses pieds, en un mouvement brusque, et tira un dernier coup sur la

bête noirâtre, qui allait disparaître parmi les arbres.

Wabi et l’Indien se portèrent précipitamment à l’extrémité opposée du

canot, afin de faire contrepoids. Mais leurs efforts furent vains. Déjà,

perdant l’équilibre et ébranlé, par surcroît, par la percussion du

fusil, Rod avait culbuté dans la rivière.

Avant qu’il eût disparu sous l’eau, Wabi avait saisi le fusil que Rod

tenait encore.

«Ne faites pas de mouvements inutiles, s’exclamait-il, et

cramponnez-vous à votre fusil! N’essayez pas surtout de remonter dans le

canot! Nous passerions tous par-dessus bord...»

L’Indien, sur son ordre, ramena lentement l’embarcation vers la rive.

Durant ce temps, Wabi avait peine à réprimer son envie de rire, en

voyant émerger la tête ruisselante de son ami et sa mine déconfite.

«Par saint George! ce coup était élégant pour un néophyte. Vous l’avez

eu, votre ours!»

Rod, en dépit de sa position fâcheuse, se rasséréna à cette bonne

nouvelle. Dès qu’il eut atteint la terre ferme, il échappa à l’étreinte

de Wabi qui, tout ému encore, prétendait le serrer dans ses bras, et il

courut, sous les arbres, après son ours.

Il le trouva sur le sommet du coteau, bien mort, d’une balle qui lui

avait traversé les côtes, et d’une autre qu’il avait reçue en pleine

tête.

Alors, devant la première grosse pièce qu’il avait abattue, dégouttant

d’eau et grelottant de tous ses membres, il jeta vers ses deux

compagnons, qui étaient occupés à amarrer le canot, une série de cris de

triomphe, qu’on aurait pu entendre à un demi-mille de distance.

Wabi accourut.

«L’endroit, dit-il, est excellent pour camper cette nuit. La chance nous

a bien servis. Nous aurons, grâce à vous, un glorieux festin, et le bois

ne manquera pas pour le faire cuire et établir notre abri. Voilà qui

vous prouve que la vie vaut la peine d’être vécue sur la terre du Nord!»

Puis il appela le vieil Indien:

«Holà, Muki!»

Cet Indien était un proche cousin du vieux Wabigoon. Il s’appelait de

son vrai nom Mukoki, et on l’appelait, par abréviation, Muki. Il avait

été, depuis la tendre enfance de Wabi, son fidèle compagnon.

«Tu vas, Muki, me découper comme il convient ce gaillard-là. Tu veux

bien, n’est-ce pas? Pendant ce temps, je vais préparer le campement.

--Pouvons-nous conserver la peau? interrogea Rod. C’est mon premier

trophée, et dame...

--Certainement que nous le pouvons! répondit Wabi. En attendant,

donnez-moi un coup de main pour installer le feu. Cela vous empêchera de

prendre froid.»

Roderick, en effet, dans la joie de ce premier campement, en avait

oublié presque qu’il était trempé jusqu’aux os et que la nuit commençait

à tomber.

Bientôt une longue flamme crépitante se dégageait de la fumée et jetait,

à trente pieds à la ronde, sa chaleur et sa lumière. Wabi apporta du

canot le paquet de couvertures et, après avoir fait déshabiller

Roderick, l’y enveloppa chaudement, tandis que les vêtements mouillés

étaient suspendus près du feu, pour y sécher.

Wabi se mit ensuite à confectionner, au grand émerveillement de Rod, un

abri pour la nuit, qui promettait d’être froide. Tout en sifflant

allègrement, le boy, ayant pris une hache du canot, se dirigea vers un

bouquet de cèdres et commença à couper des brassées de leurs ramures.

Rod ne voulut pas demeurer inutile et, liant autour de lui ses

couvertures, il alla, silhouette carnavalesque et trébuchante, rejoindre

Wabi.

Deux grandes branches fourchues furent d’abord plantées verticalement

dans le sol, à huit pieds d’écartement l’une de l’autre. Sur les deux

fourches un petit arbre fut posé horizontalement, afin de former l’arête

du toit. A droite et à gauche, une demi-douzaine d’autres grosses

branches s’inclinèrent vers le sol, en guise de charpente, et sur elles

s’empilèrent les ramures de cèdre. Au bout d’une demi-heure de travail,

la cabane avait déjà pris forme.

Elle se terminait, en même temps que Muki achevait de dépouiller et de

dépecer son ours. D’autres ramures furent étendues sur le sol, pour

servir de lits, tout odorantes de résine. Et, tandis que luisait devant

lui le grand feu et qu’autour du campement la nuit déserte se faisait

plus épaisse et plus noire, Rod songeait que nulles descriptions d’un

livre, aucune image dont aucun livre était orné, n’égalaient la présente

réalité.

Bientôt de larges tranches d’ours furent mises à rôtir au-dessus des

braises rouges, l’arôme du café, dans sa bouillotte, se mêla à la bonne

odeur des gâteaux de farine dont le feu faisait grésiller la graisse,

sur un petit fourneau, Rod connut alors que ses plus beaux rêves se

réalisaient.

Au cours de la nuit, le jeune citadin se plut à écouter, dans la lueur

du feu, les palpitantes histoires que contaient, à tour de rôle, Wabi et

le vieil Indien. Et l’aube le trouva encore éveillé, prêtant l’oreille

au hurlement lointain d’un loup, aux clapotis mystérieux qui montaient

de la rivière et à la note perçante du cri des oiseaux de nuit.

Pendant les trois jours qui suivirent, en cours de route, Roderick

continua ses expériences.

Par un beau matin glacé, avant que ses compagnons se fussent éveillés,

il quitta sans rien dire le campement, armé du fusil de Wabi. Il envoya

deux coups de feu à un daim rouge, qu’il manqua, les deux fois. Il

s’essouffla ensuite, sans plus de résultat, à la poursuite d’un

caribou[4], qui lui échappa en se jetant à la nage dans le Lac de

l’Esturgeon, et sur lequel il tira sans effet trois coups à longue

distance.

[4] Le cariboo ou caribou est une sorte de renne de l’Amérique du

Nord. (_Note des Traducteurs._)

CHAPITRE IV

RODERICK SAUVE MINNETAKI

Ce fut par un magnifique après-midi que, sur le bateau où ils avaient

pris place et qui fendait l’eau calme du Lac Nipigon, le regard perçant

de Wabi découvrit le premier les maisons faites de bûches de

Wabinosh-House, blotties sur la lisière d’une immense forêt, dont on ne

voyait pas la fin.

A mesure qu’ils approchaient, il désignait du doigt, à Rod, joyeusement,

les magasins de la factorerie, le petit groupe des maisons des employés,

et celle du factor, qui allait s’ouvrir devant lui et l’accueillir.

Lorsque le rivage ne fut plus très éloigné, un canot s’en détacha et

vint au devant du bateau. Les deux boys virent un mouchoir blanc

s’agiter, pour les saluer. Wabi répondit par un cri d’allégresse et tira

en l’air un coup de fusil.

«C’est Minnetaki! cria-t-il. Elle m’avait bien promis d’épier notre

arrivée et de venir elle-même à notre rencontre.»

Minnetaki! Un petit frisson nerveux courut sur la peau de Rod. Mille

fois, Wabi, au cours des soirées passées devant le foyer de Mistress

Drew, lui avait dépeint la jeune fille. Toujours il avait associé sa

sœur à la conversation, aux projets ébauchés et, peu à peu, sans même

s’en rendre compte, Roderick s’était épris d’un amour de rêve pour celle

qu’il n’avait jamais vue.

Les deux jeunes gens et Mukoki la rejoignirent aussitôt, dans un canot

du bord. Avec un petit cri de joie, et toute rieuse, Minnetaki se pencha

vers son frère, pour l’embrasser. En même temps, ses yeux noirs

jetèrent, vers celui dont elle avait tant ouï parler, un regard curieux.

Elle avait alors quinze ans et, comme à cet âge toutes les filles de sa

race, elle était svelte et élancée, et avait, presque déjà, la taille

d’une femme. D’une vraie femme elle avait, inconsciemment, la grâce et

les gestes. Un flot de cheveux noirs, légèrement ondulés, encadrait un

gentil minois que Rod estima, à part lui, être un des plus aguichants

qu’il eût jamais rencontrés. Une lourde tresse retombait sur les épaules

de Minnetaki, entrelacée de rouges feuilles automnales.

Elle se dressa dans son canot et sourit à Rod. Il se leva lui aussi,

pour lui répondre avec politesse en retirant sa casquette, à la mode des

gens civilisés. Un coup de vent, juste à cet instant, emporta la

coiffure dans le lac.

Ce fut une explosion de rires, de la part des deux boys et de la jeune

fille, et le vieil Indien ne se priva pas de les imiter.

La glace, dès lors, était rompue et, tout en riant au nez de Rod,

Minnetaki poussa son canot vers la casquette qui flottait. Elle la

repêcha et la tendit au jeune homme, du bout de sa rame.

«Pourquoi, dit-elle, vous couvrir ainsi la tête avant les grands froids?

Wabi en a l’habitude. Moi pas.

--Alors, moi non plus, je ne le ferai pas!» répliqua Rod, galamment.

Et tous deux, parmi leurs rires, se mirent à rougir. Un équipement de

chasse complet attendait le jeune blanc dans la chambre de

Wabinosh-House qui lui avait été réservée: un fusil Remington, à cinq

coups, d’aspect redoutable, tout pareil à celui de Wabi; un revolver de

gros calibre; des raquettes à neige et une douzaine d’autres

fourniments, indispensables à quiconque se prépare à entreprendre une

longue expédition dans le Grand Désert Blanc. Rod, dès la première nuit,

essaya son équipement.

Wabi avait pareillement préparé leur itinéraire sur une carte et

délimité leur terrain de chasse. Les loups, sans cesse pourchassés dans

les environs immédiats de la factorerie, y étaient devenus rares et

prudents. Mais, à une centaine de milles au nord et à l’est, sur les

terres à peu près vierges, ils pullulaient, exterminant sans relâche

élans, rennes et caribous.

C’est là qu’il fallait aller, là que Wabi avait projeté d’établir ses

quartiers d’hiver. Il était nécessaire de se mettre en route sans tarder

et, au centre des pistes, après les avoir relevées, de bâtir en toute

hâte, avant les grosses chutes de neige, la cabane de bûches où les

chasseurs s’abriteraient durant les grands froids.

Il fut en conséquence décidé que les jeunes chasseurs, accompagnés de

Mukoki, partiraient dans une semaine pour leur expédition.

Roderick employa de son mieux le temps qui lui restait à passer à

Wabinosh-House et, tandis que Wabi suppléait, pour les affaires

commerciales, à une courte absence de son père, il reçut de la jolie

Minnetaki ses premières leçons de vie sauvage.

En canot, le fusil à la main, ou apprenant à lire en sa compagnie les

signes mystérieux de la vie des forêts, le jeune homme était vis-à-vis

d’elle en perpétuelle admiration.

Lorsqu’il la voyait se pencher sur une piste fraîche, toute palpitante,

ses yeux étincelant soudain et luisant comme des braises, son abondante

chevelure, emplie des chauds reflets du soleil, venant balayer le sol

autour d’elle, elle semblait un adorable et vivant tableau, bien propre

à soulever le cœur d’un jouvenceau de dix-huit ans. Cent fois, il prit

le ciel à témoin que, de la pointe de ses jolis pieds, chaussés de

mocassins, au faîte de sa tête, elle n’avait pas sa pareille en ce

monde.

A maintes reprises, il fit part de son sentiment à Wabi, qui acquiesçait

avec enthousiasme. Si bien que la semaine n’était pas encore achevée, et

déjà Minnetaki et Rod étaient devenus d’inséparables camarades. Ce

n’était pas sans quelques regrets que le jeune chasseur voyait poindre

l’aurore du jour où il allait s’enfoncer plus avant dans le Grand Désert

Blanc.

Minnetaki était d’ordinaire une des premières levées à Wabinosh-House.

Mais Rod, le plus souvent, était debout avant elle encore. Certain

matin, pourtant, il se trouvait en retard et, tandis qu’il s’habillait

et procédait à sa toilette, il entendait, dehors, Minnetaki qui

sifflait. Car la jeune fille savait siffler avec une perfection qui

excitait son envie.

Lorsqu’il descendit de sa chambre et sortit, Minnetaki n’était plus là.

Elle avait disparu dans la direction de la forêt. Il trouva simplement

Wabi qui, en compagnie de Mukoki, était en train de lier par paquets

provisions et équipements.

C’était un matin radieux, clair et froid, et Rod remarqua qu’une fine

couche de glace s’était formée sur le lac, durant la nuit. Une ou deux

fois, Wabi se tourna vers l’orée de la forêt et jeta vers elle un cri

connu, à l’adresse de Minnetaki. Personne ne répondit.

«Je me demande, dit-il, tout en bouclant une courroie autour d’un

ballot, pourquoi elle ne revient pas. Le déjeuner va être bientôt prêt.

Rod, allez donc la chercher, voulez-vous?»

Roderick ne se le fit pas dire deux fois. Rapidement il courut sur le

petit sentier qu’il savait être la promenade habituelle de Minnetaki et

qui, avant d’entrer sous bois, longeait tout d’abord la grève

caillouteuse du lac. Il arriva ainsi à l’endroit où elle amarrait son

canot de bouleau et il put constater qu’elle était certainement passée

là, il n’y avait pas bien longtemps. La glace, en effet, avait été

brisée autour de l’embarcation, que la jeune fille avait dégagée sur une

longueur de quelques pieds.

De ce point, le sentier, où des traces de petits pieds avaient laissé

leur empreinte, remontait la pente du rivage et gagnait la forêt.

Rod le suivit et, avant de s’engager sous les arbres, il cria, à

plusieurs reprises:

«Holà, oh! Minnetaki!... Minnetaki!»

Il recommença encore, à appeler, cette fois de toute la force de ses

poumons. L’écho resta muet.

L’inquiétude, et un vague pressentiment, mal formulé, lui firent

reprendre sa course à travers la forêt, où se continuait l’étroit

sentier.

Cinq minutes, dix minutes, il alla, puis appela de nouveau. Même

silence. Alors il songea que peut-être la jeune fille avait pris un

autre sentier et que lui-même était sans doute allé trop loin dans

l’épaisse forêt. Il poursuivit cependant, quelques instants encore, et

ne tarda pas à atteindre un endroit où un énorme tronc d’arbre, renversé

au travers du sentier, avait lentement pourri et laissé sur le sol un

humus mou, épais et noirâtre. Les mocassins de Minnetaki y étaient

imprimés comme dans une cire.

Rod fit une pause et devint perplexe. Il écouta, sans faire de bruit;

mais le vent ne lui apporta aucun son particulier. Une seule chose était

certaine, c’est qu’il se trouvait maintenant à plus d’un mille de la

factorerie et que ni lui ni Minnetaki ne pourraient plus être rentrés

pour l’heure coutumière du déjeuner. Malgré son tourment, il ne put

s’empêcher, en examinant dans l’humus la marque des pieds de la jeune

fille, d’admirer combien ils étaient menus. Il put aussi constater que

les mocassins, à l’encontre de l’usage habituel, étaient munis de petits

talons.

Il en était là de ses réflexions lorsqu’il sursauta brusquement.

N’était-ce pas un cri qu’il venait d’entendre, assez loin devant lui?

Son cœur s’arrêta de battre, son sang devint brûlant et, dans la seconde

même, il reprit sa course, avec la rapidité d’un renne.

Il ne tarda pas à atteindre une clairière, qu’un incendie avait trouée

dans la forêt.

Les chasseurs de loups · 第 1 / 11 段