D. Fabre d'Olivet.

(_La suite à un prochain numéro._)

Les Forçats.

Le 18 mai dernier, 231 voix contre 128 ont adopté, à la Chambre des

députés, un projet de loi sur les prisons dont la discussion avait

occupé vingt séances.

Dans la Chambre des députés comme dans la presse et dans le public, ce

projet de loi a soulevé de vives et éloquentes protestations. Mais ce

n'est pas ici le lieu de les reproduire et d'en discuter la valeur.

D'après le titre III, qui règle le sort des condamnés, le projet de loi

voté par la Chambre des députés décrète la suppression des bagnes et

l'adoption de l'isolement cellulaire perpétuel pour tous les condamnés;

non pas, il est vrai, tel que l'ont inventé les quakers de Philadelphie,

mais tempéré par le travail et les fréquentes visites du médecin, de

l'aumônier, de l'instituteur, des membres des associations charitables,

des comités de surveillance, des entrepreneurs des travaux, des parents,

etc.

Dans notre numéro 60 (20 avril) nous avons montré le système nouveau

appliqué dans la prison modèle de Pettonville, en Angleterre.

Aujourd'hui nous allons mettre sous les yeux de nos abonnés le système

ancien tel qu'il fonctionne actuellement dans le bagne de Toulon.

Alors même qu'ils ne seraient pas remplacés par des pénitenciers

cellulaires, les bagnes seront tôt ou tard détruits. Trop de causes

graves nécessitent leur suppression, pour qu'ils puissent subsister

encore longtemps. Nous le répétons, nous ne voulons discuter ici aucune

des graves questions que soulève la réforme des prisons. Montrer

simplement et que sont les bagnes en 1844, faire connaître ou plutôt

faire voir ces prisons fameuses, ici est notre seul but. Aussi nous

bornerons-nous à donner à nos lecteurs une courte explication sommaire

des curieux dessins qui accompagnent notre texte, et dans lesquels M.

Letuaire, artiste éminent de Toulon, représente les scènes principales

de la vie d'un forçat.

La création des bagnes n'est pas nouvelle.

Les galères, qui remontent à une grande antiquité, furent supprimées

lorsque, par suite des changements notables introduits par le temps dans

les diverses institutions maritimes de l'Europe, l'on conçut la pensée

d'employer aux travaux des ports les criminels condamnés aux fers.

Des lors il ne fut plus question pour ces hommes de ramer comme

autrefois, on les affecta aux armements et désarmements, ainsi qu'aux

constructions neuves, aux travaux hydrauliques, aux excavations, au

creusement des bassins, aux fondations des quais et des cales, enfin à

tous les ouvrages de force, à toutes les manoeuvres et opérations des

ateliers, chantiers et magasins des ports.

Pour cela, il fallut nécessairement construire de grands établissements

destinés à recevoir, loger et garder ces condamnés avec toutes les

précautions convenables.

C'est ainsi qu'en exécution d'une ordonnance de Louis XV, les bagnes

furent crées en 1748, il y a près de cent ans.

[Illustration: Arrivée des Forçats au Bagne]

Aussitôt les mesures les plus sévères et les plus minutieuses furent

prises pour l'installation de ces prisons nouvelles et exceptionnelles;

et, depuis, les administrateurs distingués qui, sans interruption, se

sont succédé à la tête de nos ports, ont constamment apporté leur

sollicitude et leur attention à l'amélioration du bagne.

Aujourd'hui on compte quatre bagnes en France: trois civils, ceux de

Toulon, Brest et Rochefort, et un militaire, celui de Lorient. Les trois

bagnes civils contiennent environ sept à huit mille forçats condamnés

aux travaux forcés à temps ou à perpétuité.

Sur ce nombre, Toulon et Brest en comptent chacun plus de trois mille.

Une administration fort peu nombreuse est chargée du soin difficile,

mais important, de contenir les condamnés, de les diriger et de les

garder, de pourvoir à leur nourriture, à leur habillement, et de régler

les faibles salaires qui leur sont accordés pour les travaux les plus

pénibles, de punir les fautes et de récompenser la bonne conduite, de

recevoir leurs réclamations et d'y faire droit, de correspondre avec

leurs familles, de rendre les comptes d'un service aussi minutieux que

compliqué, d'entretenir sans cesse des relations avec toutes les

autorités maritimes, civiles, militaires et judiciaires du royaume;

enfin, des innombrables détails que l'on peut imaginer, puisqu'il s'agit

de l'agglomération de trois à quatre mille condamnés dans la même maison

de force.

Cette administration est confiée à un commissaire de la marine, qui

porte le titre de chef du service _des chiourmes._

Un commis principal, avec le titre d'agent comptable, est chargé de

l'immense comptabilité de ce grand détail, et n'a pour le seconder que

deux ou trois commis de marine.

[Illustration: Bain des Forçats.]

Les auxiliaires de ces agents supérieurs sont nommés adjudants ou

sous-adjudants des chiourmes. Ils se divisent en trois classes; et,

malgré les difficultés et les dangers de leurs fonctions, ils n'ont que

les faibles appointements de 1,500, 1,200 et l,000 fr. par an.

Enfin, chaque bagne a une garde militaire plus ou moins considérable,

composée de gardes chiourmes, divisée en escouades, et commandée par des

sergents-majors, des sergents et des caporaux.

Ces renseignements préliminaires terminés, arrivons au bagne avec un

condamné.

[Illustration: Enregistrement des Forçats.]

Jugé par une cour d'assises éloignée; le malheureux qui descend de la

voiture cellulaire est resté plusieurs jours et plusieurs nuits enfermé

dans un étroit espace où il ne pouvait faire aucun mouvement, où il

respirait à peine la quantité d'air nécessaire à sa poitrine. Ses yeux

se ferment malgré lui, éblouis par la lumière du jour; ses pieds sont

enflés, et tous ses membres tellement endoloris, qu'il faut le porter ou

le soutenir jusqu'à la chaloupe qui l'attend sur le port. Des forçats

lui rendent ce service. Le chef des chiourmes assiste presque toujours

en personne à l'arrivée de la voiture cellulaire et à la réception des

condamnés.

Les places réservées aux nouveaux arrivés occupées, la chaloupe se

dirige vers le bagne. Ce sont des forçats qui rament, mais le gouvernail

reste confié à un pilote libre. Des gardes chiourmes se tiennent debout

entre les condamnés. La chaloupe court rapidement sur les vagues, et

bientôt les condamnés pénètrent dans cette prison redoutable, dont la

plupart d'entre eux ne doivent plus jamais franchir les limites: Quel

moment terrible! frappés dans leur honneur, dans leur fortune, dans leur

liberté, dans leur état civil, ils disent un adieu éternel à cette vie

du monde maintenant finie pour eux... Est-ce un remords ou le désespoir

qui leur cause cette émotion que la plupart d'entre eux essaient

vainement de dissimuler?

A peine débarqués au bagne, on les conduit tous dans le bureau de M. le

commissaire de la marine; on les fait asseoir sur un banc, et cet

employé supérieur, assisté d'adjudants et de sous-adjudants, procède

immédiatement à la vérification de leurs papiers, s'assure de leur

identité, et les enregistre sur les livres du bagne. Désormais ils

n'auront même plus de nom; le numéro de leur inscription servira seul à

constater leur individualité.

[Illustration: Coupe des Cheveux.]

Au sortir du bureau des commissaires, ils sont conduits à la salle de

bain. Là, ou les lave dans une cuve en bois; des forçats les frottent

avec une grosse éponge, tandis que d'autres vident et remplissent

incessamment la cuve d'eau de mer. Des adjudants et des gardes chiourmes

président toujours à cette opération, qui ne dure que quelques minutes.

A peine nettoyé, chaque homme passe de la cuve dans une salle voisine,

où le médecin attaché spécialement au bagne,--un chirurgien de première

classe de la marine,--l'examine avec soin de la tête aux pieds. A côté

du docteur, vous remarquez un forçat debout; il tient d'une main une

planchette recouverte d'une feuille de papier, et de l'autre un crayon.

C'est le secrétaire du docteur, chargé d'écrire toutes ses observations.

Les malades sont immédiatement envoyés à l'hôpital pour y recevoir tous

les soins que réclame leur état.

La visite du docteur terminée, les forçats reconnus valides et bien

portants reçoivent leurs effets d'habillement, qui se composent des

objets suivants:

1º Une seule casaque, ou robe de moui rouge;

2° Un seul pantalon de moui jaune en hiver et de toile en été;

3° Deux chemises de grosse toile écrue;

4° Une paire de gros souliers ferrés;

5° Un bonnet de laine rouge ou vert; vert pour les condamnés à vie,

rouge pour les condamnés à temps. Chaque bonnet porte une plaque sur

laquelle est gravé le numéro d'enregistrement de son possesseur.

[Illustration: Visite des Forçats.]

Depuis quelques années on leur donne, en cas de pluie, comme ils n'ont

pas de casaque de rechange, une espèce de manteau en toile sur lequel le

mot _bagne_ est écrit en grosses lettres rouges:

Dès qu'ils ont revêtu ce costume, ils se rendent, toujours accompagnés

d'adjudants et de gardes chiourmes, dans une des salles des condamnés à

vie. Là on leur coupe les cheveux presque ras, et le coiffeur a soin de

tracer sur leur tête un nombre considérable de raies, afin qu'ils soient

plus faciles à reconnaître, s'ils parvenaient à s'évader.

Les trois quarts de la vie des forçats se passent dans une salle

semblable à celle où se fait cette opération, et que représente notre

dessin. Pendant une partie de la journée, ils travaillent au grand jour,

en plein air, avec des hommes libres. Si pénible qu'elle soit, cette

fatigue leur est salutaire; mais, le soir, on les renferme dans ces

tristes salles. La nuit venue, ils y sont enchaînas sur un lit de bois,

les uns contre les autres, par une tringle de fer, sans pouvoir faire un

seul mouvement...

[Illustration: Ferrement des Forçats.]

Mais il reste une dernière précaution à prendre pour rendre les évasions

plus difficiles: les forçats ont tous des fers aux pieds, et ils sont

accouplés deux à deux par une chaîne d'un mètre environ de longueur.

Notre dessin représentant la ferrure ne nécessite aucune explication. Ce

sont des forçats qui remplissent les fonctions de ferreur.

Le jour de leur arrivée, les forçats ne sont pas encore accouplés. On se

contente de leur river un anneau à un pied, et on les conduit dans la

salle qu'ils doivent désormais habiter jusqu'à l'expiration de leur

peine. Ils y restent en général trois jours. Non-seulement ils ne

travaillent pas, mais on leur donne une nourriture plus abondante et

plus succulente. Ce n'est que lorsqu'on les suppose remis des fatigues

du voyage qu'on les accouple et qu'on les contraint à travailler.

[Illustration: Les nouveaux arrivés au repos.]

Comme cet anneau auquel ils ne sont pas habitués les blesse, ils tâchent

de se procurer un morceau de toile et de drap pour le garnir et garantir

ainsi leurs jambes d'un frottement douloureux.

Parmi les trois mille forçats du bagne de Brest ou de Toulon, toutes les

classes de la société ont leurs représentants.

On y trouve des propriétaires, des négociants, des médecins, des

notaires, des avocats, des fabricants, des artisans, des paysans, des

militaires, etc. Tous ces condamnés sont confondus et accouplés dans les

mêmes salles, soumis au même régime, aux mêmes règlements, aux mêmes

récompenses, aux mêmes travaux, à la même surveillance; tous, ils sont

condamnés aux travaux forcés. L'égalité la plus inflexible règne au

bagne.

Quels que soient leur ancienne position sociale, leurs habitudes, leur

fortune, leur famille, leurs talents, leur constitution physique, tant

qu'ils sont bien portants, ils vont, sans distinction, travailler dans

les ateliers, dans les magasins et sur les chantiers de l'arsenal, ou

aux excavations ou à bord des bâtiments en armement ou en désarmement;

ils y sont occupés selon leur aptitude et leurs forces.

Dans l'hiver, les travaux finissent à quatre heures et demie. Au coup de

canon, tous les forçats sont ramenés au bagne, et ils ne sortent plus de

leurs salles respectives jusqu'au lendemain matin.

La nécessité de maintenir l'ordre le plus parfait, l'avantage de

détourner les condamnés des mauvaises pensées ou des projets funestes

qu'ils pourraient former pendant les heures d'inaction qui précèdent

celle du silence et du repos; ces motifs et d'autres encore, qu'il

serait inutile d'énumérer ici, ont, de tout temps, fait accorder aux

forçats la faculté de se livrer à de petits travaux d'industrie, qu'ils

font dans leurs soirées.

Dès leur rentrée en salle, et aussitôt qu'ils se sont replacés sur leurs

bancs, ils se mettent à l'ouvrage; les uns gravent des cocos et des

tabatières; d'autres tournent, lisent, écrivent, copient de la musique;

d'autres rédigent des lettres ou des mémoires pour leurs camarades

illettrés ou pour eux-mêmes, et «ces occupations nombreuses et variées

produisent les résultats les plus heureux, dit M. Venuste-Gleizes,

directeur du bagne de Brest, dans son intéressant mémoire sur l'état

actuel des bagnes en France. D'abord les condamnés y trouvent le moyen

de se procurer de petits profits qui améliorent leur triste position;

ensuite (et ceci est d'une extrême importance) le bagne est tranquille.

Les forçats travailleurs sont infiniment soumis parce qu'ils savent bien

que la privation de cette permission serait la peine de la plus légère

désobéissance, de la simple contravention à l'ordre et à la police qui

doivent régner dans les salles.»

[Illustration: Travaux des Forçats.]

Au coup de sifflet, tous les forçats d'une salle cessent leurs travaux,

puis on dit la prière du soir et ils s'étendent sur l'étroite portion de

planche qui leur sert de lit. Pour se garantir du froid ils n'ont qu'une

couverture. Quand ils se sont allongés à leurs places respectives, on

les enchaîne tous ensemble par une tringle de fer passée dans les

anneaux de leurs fers; pendant la nuit des gardes chiourmes se promènent

dans le couloir pour contraindre ceux qui ne dorment pas à rester

parfaitement immobiles et silencieux, et pour réprimer à l'instant même

toute tentative de désordre.

Le matin, au coup de canon, les bagnes s'ouvrent, les gardes enlèvent

les tringles de fer, et les forçats, se levant, roulent leur couverture

jusqu'au haut de leur lit, puis ils vont travailler. Toutes tes fois

qu'ils sortent de leur salle, un garde chiourme procède à la visite des

fers, en présence d'un adjudant, pour s'assurer qu'ils n'ont pas été

limés. A cet effet, chaque forçat déboutonne le bas de son pantalon,

tend sa jambe sur un petit banc, et le garde chiourme frappe les fers

avec un marteau. La planche que l'on aperçoit contre le mur s'appelle

planche de sûreté; tous les noms des forçats enfermés dans la salle y

sont inscrits, et à mesure qu'ils sortent, un garde place une cheville

de bois à côté de leur nom. On s'assure ainsi par un coup d'oeil qu'ils

ont tous passé à la visite et qu'il n'en manque aucun.

[Illustration: Visite des fers.]

Les forçats sortis, d'autres forçats, qui ne sont plus accouplés, lavent

et balaient la salle, vident les baquets, etc. En récompense de ces

services pénibles, on accorde à ces derniers un petit matelas pour la

nuit...

Le dernier dessin que nous publions aujourd'hui représente les forçats

employés dans le bagne aux travaux les plus rudes, à retourner des

pièces de bois, à les transporter, à les hisser sur les chantiers, etc.

Leur zèle a souvent besoin d'être stimulé par des avertissements,

quelquefois même par des coups de canne. Leurs travaux sont presque

toujours forcés. Aux heures de repas, et quand l'ouvrage manque, les uns

s'étendent et dorment à terre, les autres confectionnent ces divers

petits ouvrages qu'ils vendent aux visiteurs des bagnes.

(_La suite à un prochain numéro._)

Bulletin bibliographique.

_Cours de littérature_, par Amédée Duquesnel: _Histoire des Lettres au

moyen âge_, t. IV; _Histoire des lettres aux seizième, dix-septième et

dix-huitième siècles_; t. V et VI. In-8. _W. Coquebert_, éditeur.

M. Duquesnel, qui avait débuté par résumer l'histoire des lettres chez

les anciens, a entrepris l'histoire de la littérature en Europe depuis

l'ère chrétienne jusqu'à nos jours. Son travail, fort avancé, entame

déjà le dix-huitième siècle. Ce jeune et laborieux écrivain a même saisi

par anticipation l'époque contemporaine dans un livre en deux volumes

qui a pour titre: _Du travail intellectuel en France, résumé de la

littérature française de 1815 à 1837_; il ne reste donc plus qu'une

lacune de cent et quelques années. Lorsqu'elle sera remplie, nous

pourrons suivre, grâce à l'auteur, dans un tableau continu, le

développement des lettres pendant plus de trois mille ans. Nous n'avons

pas à nous occuper des trois premiers volumes, qui exposent, outre

l'antiquité, les origines des littératures modernes. Ceux que nous avons

sous les yeux embrassent le moyen âge à dater du sixième siècle et les

temps modernes depuis la renaissance jusqu'au dix-huitième siècle. Ce

serait encore une tâche considérable si nous voulions contrôler sur tous

les points cette partie de l'ouvrage de M. Duquesnel. Nous nous

bornerons donc à juger l'ensemble et quelques détails. Aussi bien ne

crois-je pas que sur une masse aussi imposante de faits et de jugements,

personne au monde puisse avoir une compétence universelle.

Il est évident qu'un travail de ce genre doit être, avant tout, un

résumé des histoires antérieures; car aucun écrivain, si érudit et si

laborieux qu'on le suppose, ne peut avoir dévoré moins encore digéré les

oeuvres de tant de siècles et de tant de peuples. L'Allemagne, l'Italie,

l'Angleterre, la France, ont produit en oeuvres littéraires dignes

d'attention, assez de livres pour que la vie d'un homme ne suffise pas à

les feuilleter. Donc, par force majeure, l'auteur parlera souvent sur la

foi d'autrui, et lorsqu'il ne transcrira pas ses devanciers, il les

abrégera, heureux si sur quelques points il apporte des études et des

sentiments personnels! Qui veut la fin veut les moyens; Or, les moyens

de l'entreprise de M. Duquesnel sont la connaissance et l'exploitation

des historiens littéraires, à défaut des oeuvres originales. Qu'on ne

croie pas que cette tâche secondaire puisse être remplie avec succès par

un esprit vulgaire; il faut beaucoup de discernement pour choisir les

traits caractéristiques dans le tableau d'une époque, pour classer les

faits avec méthode, pour concilier des jugements contradictoires, pour

éviter la sécheresse et l'obscurité, enfin pour arriver à la proportion

des parties et à l'intérêt de l'ensemble. Celui qui résume doit apporter

de son fonds des idées générales d'histoire et de critique et un langage

qui mette en relief tout ce qu'il exprime.

Nous sommes loin d'affirmer que M. Duquesnel réunisse sans exception

toutes les qualités nécessaires pour atteindre à la perfection dans un

résumé, mais nous pouvons le louer hautement d'une vertu fort rare chez

les écrivains qui tirent d'autrui la substance de leurs oeuvres, je veux

dire la probité. M. Duquesnel ne donne sous son nom et sous sa garantie

que ce qui lui appartient réellement, et il avoue hautement ses

emprunts. J'en sais d'autres qui sont moins scrupuleux et qu'on mettrait

à nu si on les dépouillait de leurs larcins anonymes. Notre jeune auteur

a respecté les principes du droit des gens en matière littéraire; nous

le croyons irréprochable sur ce point. Nous nous plaindrons seulement

qu'il ait négligé plusieurs des sources où il pouvait puiser. Ainsi, par

exemple, pour la littérature italienne, il nous semble qu'il aurait pu,

sans dédaigner M. de Sismondi, consulter plus souvent Ginguené. Je le

louerai sans doute d'avoir suivi pour le tableau du moyen âge les lignes

tracées par M. Villemain, et d'avoir paré son livre de quelques

fragments tirés de notre illustre historien littéraire; mais je lui

reprocherai de n'avoir tiré aucun parti de travaux plus récents qui ont

pour objet spécial les essais de poésie héroïque et dramatique pendant

la même période. Il serait facile de multiplier les reproches de ce

genre.

M. Duquesnel mêle dans sa composition l'histoire, la biographie et la

critique. Il ne nous paraît pas qu'il ait toujours employé ces trois

éléments dans une proportion convenable, ni surtout qu'il les ait fondus

de manière à les éclairer mutuellement. Les détails biographiques dans

une histoire générale ne doivent venir que s'ils jettent quelque lumière

sur le génie de l'écrivain. Or, il est rare que M. Duquesnel fasse ce

rapprochement: il raconte et il juge successivement sans chercher le

lien des faits et des oeuvres. Même ces esquisses biographiques ne sont

pas toujours d'une parfaite exactitude. Voici comme échantillon les

traits par lesquels l'auteur pense faire connaître Paul de Gondi: «Il

eut pour précepteur l'illustre Vincent de Paul, et se fit remarquer dans

ses études. En 1643, il prit le bonnet de docteur en Sorbonne et fut

nommé la même année coadjuteur de l'archevêque de Paris; mais ces

honneurs furent vains. L'abbé de Gondi, entraîné par son humeur ardente,

s'éloignait de plus en plus de l'esprit de son état: il sollicitait les

plus hautes dignités de l'Église, et se battait en duel comme un

mousquetaire. Abandonné à sa passion pour les femmes, dévoré du besoin

de l'intrigue et d'une ambition très inquiète, on le vit préparer la

guerre civile dès que Mazarin eut été mis à la tête du gouvernement,

lever à ses frais un régiment que l'on nomma le régiment de Corinthe,

prendre séance au Parlement en laissant sortir de sa poche la poignée de

son poignard, etc.» Tout ce morceau, qui veut être méchant, n'est ni

exact ni piquant. L'abbé de Gondi prit longtemps avant 1643, en

Sorbonne, ses degrés, qui ne l'élevèrent pas jusqu'au doctorat: je ne

crois pas que les mousquetaires fussent plus ferrailleurs que les autres

porteurs d'épée, et de plus il y a un étrange anachronisme à faire du

coadjuteur un duelliste, car c'est dans son extrême jeunesse que Paul de

Gondi fit bruit de ses duels et de ses galanteries pour éviter de

prendre les ordres et rejeter la soutane dont on avait chargé ses

épaules d'adolescent. Peut-on dire que le coadjuteur ait préparé la

guerre civile, qu'il ait levé un régiment dès que Mazarin fut premier

ministre, puisque la Fronde ne se forma que cinq ans après, que Retz n'y

fut précipité que par les dédains de la cour, et qu'il n'organisa son

célèbre régiment que pendant le blocus de Paris? Ne semble-t-il pas

aussi que le poignard inoffensif dont le coadjuteur arma sa poche une

seule fois pendant la seconde Fronde fit partie intégrante de ses

insignes archiépiscopaux? Ceci ne nous apprend pertinemment qu'une seule

chose, c'est que si M. Duquesnel a lu les mémoires du cardinal de Retz,

il n'en a gardé qu'un souvenir bien confus.--Puisque j'en suis aux

chicanes biographiques, je demanderai à M. Duquesnel où il a vu que

madame de Lafayette, née en 1632 et morte en 1693, n'ait vécu que

trente-huit ans.

Malgré beaucoup d'imperfections qu'il nous serait facile de signaler, M.

Duquesnel a fait un ouvrage qui ne manque ni d'utilité ni d'intérêt.

Nous souhaitons d'autant plus vivement qu'il réussisse, qu'une

réimpression lui permettrait de remplir bien des lacunes, de réparer

bien des erreurs et de mettre à profit des ouvrages récents ou anciens

qu'il n'a pas consultés et qui valent mieux que ceux dont il s'est aidé.

Nous pensons qu'il pouvait se dispenser d'invoquer l'autorité littéraire

de M. Mély-Janin, dont il cite une page, et n'emprunter des idées

littéraires à une histoire qui n'est pas toujours judicieuse. Prions le,

crainte d'oubli, de rectifier dans l'occasion une fausse leçon de

quelques vers de Charles d'Orléans. On lit dans l'édition de Chalvet

(Grenoble, 1803):

En regardant vers le pays de France,

Un jour m'advint _adoure_ sur la mer;

Qu'il me souvint de la doulce plaisance

Que je soulois audit pays trouver.

Ces vers harmonieux sans doute, gracieux par l'image qu'on entrevoit,

touchants par le sentiment qu'on devine, ont l'inconvénient d'être

inintelligibles. Tels qu'ils sont, M. Duquesnel les goûte fort. Eh bien!

qu'il consulte l'édition donnée par M. Guichard, et il verra qu'il

fallait dire _à Dovre_ (Douvre) _sur la mer_, et ne mettre qu'une

virgule à la fin du vers, ce qui rend l'admiration plus légitime, parce

qu'alors on comprend.

Nous ne pousserons pas plus loin les remarques de ce genre; mais nous

voulons attirer l'attention de M. Duquesnel sur la langue qu'il parle.

Nous ne croyons pas que pour bien écrire, il suffise de vivre en paix

avec la syntaxe. On renonce au titre d'écrivain, si on se contente

d'expressions vagues, si on adopte toutes celles que l'improvisation

introduit à la tribune et dans les journaux, et qui n'en seront pas

moins longtemps encore des barbarismes pour les gens de goût; si enfin

on accepte ces phrases toutes faites qui cessent si vite d'avoir un

sens, ou du moins de l'exprimer, si elles le conservent. M. Duquesnel

croit-il avoir dit quelque chose lorsqu'il écrit que _les Provinciales_

excitèrent un enthousiasme _impossible à décrire?_ pense-t-il parler

élégamment et même purement, lorsqu'il dit que l'act _progresse_, que

des principes sont _basés_ sur, etc., qu'un livre n'est pas

_analysable_, et qu'il déclare ne pas savoir par quelle _ramification_

Boursault fut _attiré_ à la cour? Au risque de passer pour pédant,

continuons cette leçon, et ouvrons au hasard un des volumes de M.

Duquesnel.

Je tombe sur la page 230, vol. VI. J'y lis un morceau sur _Régnard

(sic)_. Lisons d'abord Regnard et prononçons Renard. Continuons et «Une

intrigue d'amour _le fit s'embarquer_....» Voilà du patois si je ne me

trompe. Deux lignes plus loin, je vois:

«Regnard, gourmand et _cuisinier_, art qu'il avait appris...» J'apprends

ici pour la première fois que cuisinier est un art: possible, dans le

français de cuisine, non dans celui des maîtres. Que dire de la phrase

suivante: «On dit qu'après avoir vécu au milieu _d'une voluptueuse

gaieté_, il mourut du _spleen_ en 1709.» A cette époque, le spleen

n'avait pas encore été importé d'Angleterre en France; c'est au moins un

anachronisme de langage; de plus, c'est une erreur, car la tradition

fait mourir Regnard d'une médecine de cheval qu'il s'administra de sa

propre autorité, avec la complicité d'un vétérinaire. Et ceci: «Ses

épîtres et ses autres poésies n'ont guère de caractère et _manquent

souvent de conviction._» Ainsi les épîtres de Regnard ne sont pas

toujours convaincues. Nous voilà bien instruits!» «Le _Bat_ et la

_Sérénade_ sont des ébauches sans valeur par lesquelles le poète

_préludait à sa carrière_.» Préluder à une carrière! qu'en pensez-vous?

«Regnard ne peut être classé qu'à une distance _incommensurable_ de

Molière.» Faut-il apprendre à M. Duquesnel qu'incommensurable se dit de

deux étendues qui n'ont point de mesure commune, et que par conséquent

une distance, considérée absolument, n'est jamais incommensurable?

Encore une petite citation prise dans le voisinage et à distance

très-mesurable: c'est trois lignes plus bas: «On n'y trouve presque

jamais ces vues morales si élevées que Molière jette à pleines mains

dans son oeuvre immortelle.» Pour jeter des vues à pleines mains, il

faudrait avoir des vues dans les mains; or, est-ce là leur place? et

pourquoi M. Duquesnel met-il de si étranges figures dans sa prose?

Nous faisons ces remarques, parce que M. Duquesnel ne passe pas pour

écrire plus négligemment qu'un autre, et qu'effectivement il y a bon

nombre de nos auteurs, parmi ceux dont on loue le style, qui ne

supporteraient pas mieux les regards de la critique... si on critiquait

encore.

L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844 · 第 6 / 10 题