Il y a à l'exposition une galerie qui jouit du privilège d'attirer
incessamment la foule et de la retenir des heures entières, pressée,
agglomérée et silencieuse: c'est la galerie des instruments de musique,
pianos, orgues, etc. O vous qui aimez à voir de beaux instruments,
allez-y bien vite; mais si vous aimez la bonne musique, prenez la
précaution que prit Ulysse pour ses compagnons, mais non par le même
motif, bouchez-vous les oreilles et partez bien vite, car jamais
charivari organisé n'a trouvé un plus bel emplacement et de plus nobles
encouragements. De tous côtés des sons se heurtent dans l'air et
éclatent sur vous en dissonances monstrueuses, en cascades de notes qui
n'ont rien à faire avec l'harmonie, en accords les plus contre nature:
ici c'est l'orgue, là un instrument de Sax, plus loin, en avant, en
arriére, de tous côtés, un piano, deux pianos, dix pianos, cent pianos,
et tout cela marche en même temps. Serait-ce, par hasard, les profondes
méditations qu'a dû faire un de nos musiciens feuilletonistes les plus
excentriques sur les effets d'harmonie étrange qui ont fait élection de
domicile dans cette galerie de neuf à cinq heures, qui lui ont inspiré
l'idée de ce festival monstre avec 843 musiciens, dont 10 fifres, dont
on doit régaler les malheureux exposants et ceux qui voudront bien
donner 10 francs!
Le bilan de l'exposition musicale, cette année, peut se chiffrer ainsi:
Sept exposants d'orgues d'église, dix d'orgues expressives,
quatre-vingt-neuf de pianos, dix-huit d'instruments à cordes, et
vingt-neuf d'instruments à vent. C'est déjà un bon commencement pour le
concert-monstre.
Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur les instruments à corde. Notre
lutherie commence à prendre un nom, et les amateurs, en continuant à
apprécier comme il convient les Amati et les Stradivari, ne dédaignent
pas les produits des Gand, des Vuillaume, des Bernardel, qui sont
obligés de copier servilement la forme, les couleurs, et même les
défauts des instruments des grands maîtres. Tous ces habiles artistes
excellent trop dans l'imitation pour qu'on doute que, livrés à
eux-mêmes, ils ne puissent acquérir un nom pour eux et leurs produits.
La grande difficulté pour ces instruments c'est d'avoir du bois
convenable, du bois dont toutes les molécules vibrent de même. Aussi la
perfection serait-elle de trouver une table d'harmonie sur laquelle il
ne se forme pas de _nodosités_ qui interceptent les vibrations et
dénaturent le son. L'habile physicien, M. Savart, était parvenu à
composer la table supérieure d'un violon de petits morceaux de bois
qu'il avait éprouvés isolément. Ce violon avait un beau son, mais sa
forme était disgracieuse; et d'ailleurs aucun luthier, que nous
sachions, ne s'astreindrait à ces recherches minutieuses et patientes,
qui augmenteraient énormément le prix de l'instrument. Ce qui rend les
instruments anciens préférables aux nouveaux, c'est qu'à la longue, et
sous les vibrations répétées des cordes, les molécules des tables se
sont disposées, habituées, pour ainsi dire, à vibrer ensemble, à prendre
la même sonorité, et à devenir, par l'effet du temps, ce que la physique
indique qu'elles doivent être pour donner le son le plus plein et le
plus beau.
[Illustration: Exposition.--Piano de M. Érard.]
[Illustration: Instruments de Sax: Sax Tromba et cornet à cylindre.]
Quant aux pianos et orgues, quatre-vingt-neuf d'une part et sept de
l'autre. Mais à tout seigneur tout honneur! Commençons par les orgues.
Deux des exposants se distinguent tout d'abord et par leur ancienne
renommée, et par la perfection soutenue de leurs produits. Ce sont MM.
Cavaillé-Coll, et Daublaine-Collinet. Ces facteurs ont résumé dans leur
art tous les progrès, et ont appliqué avec bonheur à leurs instruments
les perfectionnements les plus récents.
L'orgue de MM. Cavaillé-Coll est le modèle de l'orgue destiné à la
Madeleine. Le plus beau titre de ces habiles facteurs est d'ailleurs le
magnifique orgue de Saint-Denis.
La maison Daublaine-Collinet soutient dignement sa réputation. On sait
que M. Barker, un des chefs de cette maison, est parvenu à rendre les
claviers réunis aussi doux au toucher que le clavier d'un piano, au
moyen d'un appareil pneumatique très-ingénieux. Le perfectionnement que
présente l'orgue exposé cette année, qui est destiné à l'église
Saint-Nicolas de Toulouse, consiste à produire l'expression par une
seule pédale et avec des nuances très-variées, au lieu de l'obtenir,
comme on le fait sur les autres orgues, au moyen du mouvement alternatif
de deux pédales agissant sur la soufflerie.
Du reste, une tendance bien manifeste aujourd'hui, et qui a donné
naissance à l'harmonium, au mélophone, etc., est de pouvoir se procurer
sur les instruments à touches l'expression qu'on obtient sur les
instruments à cordes ou à vent. C'est dans cette direction que le
progrès se fait, et il y a déjà bien loin de l'épinette et du clavecin
d'autrefois au piano à queue, et surtout au piano à sons soutenus de nos
jours.
Comme toujours, à la tête de nos facteurs se placent Érard, Pape,
Pleyel, Herz, puis M. Boisselet, de Marseille, et quelques autres fort
remarquables, parmi lesquels nous citerons MM. Faure et Roger.
C'est à la maison Érard que revient l'immortel honneur d'avoir fait les
premiers pianos complets, et d'avoir, par une série de travaux non
interrompus depuis près de soixante-dix ans, perfectionné, amélioré,
complété cet admirable instrument. C'est ici que nous regrettons que
l'espace nous soit mesuré, et que nous ne puissions entrer dans les
développements que comporte la science du facteur. Il en est en effet du
mécanisme du piano comme de celui d'une montre; tout le monde en a, mais
bien peu en connaissent les éléments. Nous ne pourrions donc pas être
entendu à demi-mot, et nous devons nous borner à signaler, en les
récapitulant, les nombreux perfectionnements dus à Érard:
1° Un nouvel échappement qui, de 1809 à 1844, a été constamment
amélioré, et qui rend le toucher plus facile et fait mieux résonner la
corde;
2º Un système d'agrafes pour tenir les cordes et qui procure un tirage
plus égal et plus rationnel;
3° Le barrage métallique inventé en 1822, et qui a été perfectionné par
des essais successifs jusqu'à cette année. Pour se rendre compte de
l'importance de ce procédé, il faut songer que le tirage des cordes du
piano équivaut à environ 12,000 kilogrammes. De là la nécessité de
pièces d'une grande force et d'une grande rigidité pour résister à ce
tirage énorme;
[Illustration: Sculptures exécutées par les détenus de la maison
centrale d'Eysses (Lot-et-Garonne), sous la direction de M de
Saint-Amant.]
[Illustration: Instruments de Sax.]
4° L'application depuis 1834 d'un nouveau système de monture et de
proportion des cordes de basse qui leur permet de résister à des
variations de température de quinze à vingt degrés;
5° L'introduction de la basse harmonique qui a permis de mettre en
rapport les dessus des grands pianos avec le médium et les basses.
M. Érard ne s'est pas borné à la partie la plus importante de son art,
il a également apporté tous ses soins à l'ébénisterie et à
l'ornementation de ses instruments, comme nos lecteurs peuvent s'en
convaincre par le dessin d'un piano en chêne sculpté, peint et doré, que
nous mettons sous leurs yeux.
M. Pleyel a conservé la vieille réputation de ses pianos si bien
appropriés à nos petits appartements; il les a améliorés en leur donnant
plus de son et plus de tenue.
M. Pape a exposé un piano qui compte huit octaves et qui se distingue en
outre par la réduction du format, l'augmentation de sonorité et la
simplicité de son mécanisme, qui se trouve réduit à quelques
frottements, les marteaux fonctionnant directement sous les touches,
sans l'intermédiaire d'aucun levier.
L'exposition de M. Boisselet se distingue par deux utiles innovations:
l'une est le _piano-octavié_. Ce piano a la propriété de produire les
octaves avec un seul doigt et par un seul mouvement. Les pianistes
apprécieront cet immense avantage. L'autre est un piano à sons soutenus
à volonté, qui rend possible l'exécution d'un chant en notes liées et de
longue valeur, sans qu'on soit obligé de laisser le doigt sur la touche,
tandis qu'en même temps on peut faire entendre des passages en notes
brèves et piquées.
Mais voici un de nos plus habiles facteurs avec deux perfectionnements
notables; M Henri Herz, avec son piano à queue, du format des pianos
carrés, donnant autant de son que les grands pianos à queue, et surtout
avec son piano droit dont les sons se prolongent et se nuancent à
volonté. Nous passerons rapidement sur le premier, dont nous avons
admiré les sons larges et pleins, et dont nous approuvons tout à fait
l'ensemble et les détails. Mais ce qui nous a le plus frappé, c'est le
piano à sons continus et nuancés. Ici rien n'est ajouté au piano, pas de
lame métallique, pas de tuyaux, un simple soufflet disposé de façon à ce
que la note une fois frappée, la corde mise en vibration conserve cette
vibration sous un courant d'air qui en augmente ou en diminue
l'intensité à volonté. Cette invention est due à M. Isoard, qui en
s'associant à M. Herz, a donné à son idée et à ses essais la vie et la
direction qui leur manquaient. C'est, à notre avis, pour nos habiles
pianistes une mine inépuisable de richesses encore inconnues. Donner aux
sons du piano l'expression, c'est galvaniser un cadavre, et nous pensons
que cette heureuse innovation doit changer bientôt le genre de musique
de cet instrument.
[Illustration: Exposition.--Pendule exécutée par Paul Garnier, horloger,
pour lord Seymour.]
MM. Faure et Roger, au milieu de bons pianos dus à leur fabrication
courante, ont exposé un piano droit (style Louis XV) en bois de rose
avec dorures et porcelaines qui en font un magnifique meuble de salon.
L'espace nous empêche de nous appesantir sur les diverses innovations
dues à ces habiles facteurs.
Enregistrons en passant trois inventions dues à M. Guérin: c'est le
pianographe, espèce de daguerréotype musical qui permet de fixer
instantanément les improvisations, les pensées les plus fugitives; le
sténoclure destiné à plier les doigts aux exercices du piano, et une
nouvelle clef de piano à engrenage, dont l'effet est d'augmenter la
facilité à accorder, en amenant peu à peu, par un mouvement doux et sans
saccade, la corde au point désiré.
Signalons aussi les inventions de M. Sax dans les instruments à vent. M.
Sax a perfectionné tous les instruments en cuivre et en bois; il a
appliqué de nouveaux systèmes de cylindres aux instruments en cuivre
sans rien changer à leur sonorité. Son exposition forme une musique
militaire complète: bugles à cylindres, trompettes grandes et petites,
nouveau basson, flûte, clarinette basse et contre-basse, et
principalement le saxophone, véritable création, puis le saxotromba, que
sais-je, des cornets, des trombones, tout s'y trouve et dans des
conditions d'exécution telles qu'on peut dire que ce sont des
instruments nouveaux. Quant à nous, nous ne doutons pas que l'auteur, le
promoteur et le conducteur du festival monstre ne leur donne une large
place dans son orchestre; et en attendant ce grand jour, nous félicitons
sincèrement M. Sax des habiles modifications et des utiles
perfectionnements de sa fabrication.
[Illustration: Bénitier modelé par M Châtillon, exécuté en bronze par M.
Victor Paillard.]
Le Sacrifice d'Alceste.
(PREMIÈRE PARTIE)
«En vérité! m'écriai-je», du ton irrésistible d'un homme qui a trouvé un
argument péremptoire, on dirait que vous n'avez pas lu Euripide!
Cette autorité imposante (je dois prévenir le lecteur qu'il y a de cela
quelques années, et qu'on avait encore la faiblesse d'estimer les
anciens), cette autorité produisit l'effet attendu. Il y eut un moment
de silence.
«Pourquoi? répondit enfin le plus intrépide des adversaires; je l'ai
même traduit. Ensuite?
--Pourquoi? parce que vous comprendriez alors le sacrifice d'Alceste.
Vous auriez vu que les anciens admettaient, comme moi, le dévouement de
l'amour dans toute sa puissance, et qu'Alceste se dévouant pour son
mari, donnant sa vie pour racheter la sienne, est l'emblème le plus
touchant de ce sacrifice...
--Renouvelé des Grecs!» interrompit un autre, qui prit sa revanche par
une plaisanterie, et mit pour un moment les rieurs de son côté.
Pendant tout ce vacarme, mon oncle Antoine, appuyé sur son fauteuil, les
pieds sur les chenets et les bras croisés, sifflotait sans mot dire son
thème favori de la bataille de Marengo.
«Voyons donc, papa: lui dis-je en lui mettant la main sur l'épaule; on
dirait que vous n'êtes pas de mon avis.
--Si fait! dit l'oncle Antoine. Seulement, raie Alceste de tes
arguments. C'est une invraisemblance hellénique.»
A ce mot irrévérencieux, il y eut un nouveau tumulte. L'oncle Antoine
l'apaisa bien vite.
«J'ai une histoire là-dessus,» dit-il.
Alors, il se fit silence; on se resserra autour de son fauteuil; il
frappa deux ou trois fois la pincette sur les tisons, et commença:
Tu as entendu ton père, me dit-il, parler souvent du comte de Keraudran?
C'était un aimable homme, et j'étais fort lié avec lui... avant la
révolution. Nathaniel de Keraudran était bien fait de sa personne, d'un
esprit peu commun et d'une instruction rare; seulement, sa tête bretonne
avait été douée d'une imagination tellement vive, que parfois on pouvait
craindre qu'elle ne dominât sa raison. Les croyances superstitieuses
dont il avait été bercé, les vieilles légendes galliques qui avaient
entouré son enfance, avaient laissé dans son âme des traces
ineffaçables. Un penchant secret l'entraînait sans cesse vers ces idées
vagues et mystiques de rapports magnétiques, de puissances cachées et
surnaturelles, de pressentiments, de divinations spontanées, enfin, vers
toutes ces faiblesses du coeur et de l'âme qui prennent leur source dans
les passions exaltées d'une imagination poétique et rêveuse. Malgré
cela, et peut-être même à cause de cela, Keraudran était un homme
remarquable. Sa conversation était spirituelle et vive, son caractère
égal, son coeur sensible, son amitié dévouée. Nous fûmes presque
inséparables!
Nathaniel de Keraudran était fiancé avec Mathilde de Larcy, charmante
enfant gâtée de dix-huit ans. Il l'aimait comme un fou, et franchement
Mathilde était faite pour tourner la tête la mieux organisée. Vous me
dispenserez de vous décrire ses superbes cheveux noirs, ses grands yeux
bleus, son teint blanc et rose, et surtout l'inexprimable vivacité de sa
physionomie, qui semblait si bien d'accord avec les mille petits
caprices charmants qui faisaient à la fois le bonheur et le tourment de
mon pauvre ami. Ils s'aimaient comme deux enfants, et devaient se marier
dans quelques mois.
Cependant, en approchant de ce moment si désiré, il semblait que
Mathilde perdit quelque chose de sa gaieté, de sa vivacité habituelles.
Elle devenait rêveuse, et fixait par intervalles sur Keraudran des
regards pénétrants, dont l'expression à la fois mélancolique et
passionnée excitait ma surprise. Au reste, je l'expliquai facilement par
le prochain départ du fiancé, qui devait aller à Rennes dans quelques
jours pour préparer leur union.
Je ne pus m'empêcher de lui en dire quelques mots un soir que pendant la
promenade, plus rêveuse encore que de coutume, elle avait pris mon bras.
«Vous croyez donc que Nathaniel m'aime! me répondit-elle avec expression
Oh! oui, il m'aime comme les hommes savent aimer!... Il m'aime parce que
je suis riche et jolie; il m'aime pour le plaisir que je puis lui
donner. Le coeur d'une femme vaut mieux que cela, monsieur le marquis!
L'amour d'une femme, c'est le dévouement; l'amour d'un homme, c'est
l'égoïsme.
--Si vous avez une exception à faire dans cette condamnation générale,
répondis-je, vous pouvez la faire pour Keraudran... Je le connais assez
pour en répondre.
--Bonne caution! dit-elle en riant. Répondez-vous toujours ainsi l'un
pour l'autre? Ce serait comique. Je serais curieuse de savoir si vous
feriez honneur à la lettre de change tirée sur vous au nom de Keraudran?
--Essayez!» répliquai-je.
Elle rit encore un moment, puis retomba dans sa rêverie. Quelques jours
après, Keraudran partit pour Rennes, et je l'y accompagnai.
Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que Keraudran avait contracté une
singulière habitude. Tous les soirs, à dix heures, il envoyait un
baiser... à la lune. Je me moquai passablement de lui, et il convint,
non sans quelque confusion, qu'il avait promis à Mathilde de remplir
scrupuleusement ce devoir.
«A la même heure, me dit-il, Mathilde regarde également le ciel, et nos
pensées s'unissent par un lien sympathique, malgré la distance qui nous
sépare...»
Je ne pus m'empêcher de rire.
«Vous êtes bien heureux de vous aimer ainsi... Seulement cet astre
inconstant et de forme bizarre me paraît assez mal choisi.»
A cette plaisanterie, Keraudran faillit se fâcher pour tout de bon, et
nous en restâmes lâ.
Malgré l'impatience de Keraudran, notre séjour à Rennes se prolongeait.
Un soir, nous entrâmes dans un café pour passer le temps, et nous nous
mîmes à regarder plusieurs individus qui jouaient aux échecs. Keraudran
se croyait fort à ce jeu, et il suivit avec intérêt la partie qui se
trouvait engagée. Moi, je regardai surtout l'un des joueurs. C'était un
homme déjà sur le retour, mais grand et robuste. Sa tête, fortement
caractérisée, avait une expression remarquable, et ses grands yeux,
abrités sous d'épais sourcils noirs, brillaient d'un tel éclat, qu'il
était difficile d'en soutenir le regard. Au reste, il semblait distrait
et préoccupé; Keraudran semblait surtout attirer son attention, et il
négligeait évidemment son jeu, qui s'embrouillait de plus en plus.
«Enfin, s'écria l'adversaire, je le tiens!»
Et il fil un coup qu'il méditait depuis longtemps.
«La partie est gagnée,» dit Keraudran.
L'inconnu sourit, et lui jetant un regard expressif:
«Croyez-vous?» répondit-il.
En même temps il déplaça une pièce, et en trois coups son adversaire fut
mat. Keraudran resta stupéfait. L'inconnu lui fit un geste amical et
s'éloigna. Nous sortîmes du café presque aussitôt.
«Voici un homme extraordinaire! me dit Keraudran avec enthousiasme.
--C'est un homme qui joue bien aux échecs,» répondis-je froidement.
Nous continuâmes à nous promener en silence sur la place. L'heure du
rendez-vous était arrivée, et la lune brillait de tout son éclat dans un
ciel d'azur. Keraudran s'arrêta, la regarda un moment, et lui envoya le
baiser d'usage. Au bruit qu'il entendit derrière lui, il se retourna
brusquement et vit l'inconnu. Il fit un pas pour se retirer; mais
celui-ci s'avança et le retint par le bras. Il y avait dans ce mouvement
et dans l'expression de sa remarquable figure quelque chose d'imposant
et de noble qui fascina Keraudran.
«Pourquoi n'attendez-vous pas la réponse? lui demanda-t-il.
--La réponse? repartit Keraudran avec surprise. Quelle réponse puis-je
attendre?
--Un moment! répliqua l'étranger avec une certaine autorité; et il serra
fortement la main du jeune homme, tandis qu'il lui posait son autre main
ouverte sur le coeur, en regardant fixement l'astre qui brillait au
ciel.--La voici! continua t-il: «Les sympathies de deux âmes qui
s'aiment franchissent la distance, de même que l'amour doit franchir le
temps.» Souvenez-vous de ces paroles, et vous verrez que je ne me suis
pas trompé. Vous êtes heureux, jeune homme, d'être aimé ainsi.»
En achevant ces mots, il s'éloigna. Keraudran resta immobile.
«C'est étrange! murmura-t-il.
--Il s'amuse à tes dépens,» lui dis-je. Mais il m'entendit à peine;
évidemment son imagination était frappée.
Deux jours après, lorsque j'entrai dans sa chambre le matin, je le
trouvai à demi vêtu, assis sur son lit, la tête dans sa main et
profondément absorbé dans ses méditations, il tenait une lettre qu'il
relisait par intervalles.
«Qu'y a-t il?» lui demandai-je. Il tressaillit.
«Te souviens-tu des paroles que m'a dites l'inconnu avant-hier soir?
--Ma foi... à peu près. Il était question de sympathies, de distance,
d'amour, de temps; toutes choses assez banales et qui prêtent fort bien
à l'improvisation.
--Tiens!» me dit-il, et il me tendit la lettre qu'il tenait à la main.
Elle lui arrivait par la poste, et lui était écrite par Mathilde. Elle
lui parlait de leurs conversations nocturnes, et je lus en effet cette
phrase singulière: «Ce soir, lui disait-elle, en regardant à l'heure
fixée la discrète et pâle intermédiaire de nos pensées, je n'ai pu
m'empêcher de croire que les sympathies de deux âmes qui s'aiment
franchissent la distance, de même que l'amour doit franchir le temps.»
«Eh bien! reprit Keraudran, voyant que je restais muet, qu'en dis-tu
maintenant?
--Je ne dis rien, de peur de me tromper, répondis-je. C'est, en effet,
assez singulier. Il a deviné juste, s'il n'a fait que deviner.»
Mais j'eus beau examiner le cachet, il était intact. D'ailleurs la
lettre avait été évidemment écrite à peu près au moment même de la
rencontre, et l'étranger ne pouvait en avoir en connaissance. Ce ne
pouvait être qu'un de ces hasards fabuleux qui arrivent aux joueurs
audacieux et aux équilibristes. Je ne pouvais donner d'autre
explication. Mais Keraudran secoua la tête et haussa les épaules.
«Quand on veut tout expliquer, on n'explique rien.»
Je n'avais rien à répondre, et je le laissai. Je ne sais trop quand et
comment il revit l'individu en question, mais il paraît qu'ils eurent
plusieurs conversations en mon absence. Mon scepticisme choquait
Nathaniel, et loin de moi il s'abandonnait bien plus facilement à son
imagination rêveuse. Un soir, cependant, il me dit:
«Il faut que lu viennes avec moi.
--Où? répondis-je.
--Dans l'église des Cordeliers. J'y ai rendez-vous, et j'ai besoin que
tu voies comme moi ce qui s'y passera.
--Ah! ah! répliquai-je, le sorcier est de la partie! Eh bien, partons je
ne demande pas mieux.»
Nous nous rendîmes aux Cordeliers. La soirée était superbe. La chaleur
du jour avait été, tempérée par une brise rafraîchissante, et le ciel
scintillait d'étoiles. Lorsque nous entrâmes dans l'église, elle nous
parut déserte; mais à peine avions-nous fait quelques pas dans la nef
que nous aperçûmes le grand inconnu devant nous. Dans cette obscurité
croissante, sa haute taille et sa figure majestueuse prenaient un
caractère imposant qui commandait en quelque sorte le respect. On eût
dit qu'on voyait jaillir de ses paupières le feu de ses regards. Il
s'approcha de nous lentement.
«Je suis satisfait de vous voir, dit-il d'une voix grave; je suis
disposé, et je tiendrai tout ce que je vous ai promis.--Et vous?
--Que faut-il faire?» dit Keraudran.
Et je m'aperçus au son de sa voix de l'émotion qui le dominait.
«Priez, espérez... et ne parlez pas.»
Il parut ensuite se recueillir un moment; puis il leva la tête et
regarda la lune qui commençait à traverser les vitraux.
«L'heure est venue! ajouta-t-il à voix basse; suivez-moi.»
Nous le suivîmes dans une chapelle latérale qu'inondait un rayon de
lumière argentée. Là, une jeune fille d'une douzaine d'années était
étendue, profondément endormie, dans une stalle garnie de velours rouge;
ses cheveux blonds flottant sur ses épaules étaient couverts d'une
légère guirlande de bluets; sa figure délicate et pâle, sa longue robe
blanche, vivement éclairées par la lune au milieu de cette obscurité,
sous les noirs arceaux de la chapelle, semblaient en faire une forme
aérienne, transparente et légère. Je m'arrêtai à la considérer; il y
avait un charme indicible dans cette poétique et frêle vision.
«Voici l'enfant, dit notre guide; le sommeil magnétique l'enchaîne, et
son regard, quoique voilé, va percer le temps et l'espace. Je suis
maître de lui, et je n'ai qu'à commander pour être obéi.»
En même temps il leva le bras... et comme du même mouvement, par une
attraction irrésistible, le bras de l'enfant se souleva, et se dirigea
vers le sien, restant immobile et tendu; il baissa sa main, et par la
même action mécanique, le bras de la jeune fille se reposa sur
l'accoudoir; il fit un signe, et la tête angélique de l'enfant, comme si
elle eût suivi la voir l'indication muette du doigt fascinateur, se
tourna lentement et regarda les vitraux.--C'était étrange.
«Avez-vous apporté le gage? dit l'inconnu à voix baisse à Keraudran.
--Le voici! répondit-il; et il lui remit une tresse de cheveux, don que
sa fiancée lui avait remis avant son départ.
--C'est bien, répondit-il; et il alla le placer sur le coeur de
l'enfant, puis il revint auprès de nous.--Regarde!» dit-il d'une voix
basse mais vibrante.
L'enfant se souleva avec roideur, comme sous l'impulsion d'une volonté
étrangère, se retourna et regarda à travers l'ogive le disque brillant
de la lune.
«Je la vois! murmura-t-elle; elle regarde aussi.»
Sa voix semblait une modulation lointaine, indépendante de ses lèvres.
«Qui vois-tu?
--Celle que j'ai sur le coeur.
--Comment est-elle? que fait-elle? où est-elle?
--Elle est appuyée sur le balcon d'une terrasse sculptée--les boucles de
ses cheveux noirs flottent sur son cou et sa poitrine... ses grands yeux
bleus me regardent... son regard est si doux!... Elle envoie un
baiser... là!...»
Et par un mouvement elle indiqua Keraudran, qui l'écoutait avec avidité;
mais l'enfant se tut, retomba sur le fauteuil avec un soupir, et parut
reprendre son sommeil immobile.
«Que voulez-vous apprendre encore? demanda l'inconnu.
--Peut-on voir dans l'avenir, comme dans le présent? répondit Keraudran.
--Sans doute! répliqua l'inconnu. Et reprenant son geste impérieux.
--Regarde! dit-il à l'enfant.
--Non, non, assez! répondit la jeune fille d'une voix suppliante en
s'agitant avec effort; je souffre! grâce... je n'en puis plus...»
Et sa tête se renversant convulsivement allait frapper les stalles de
chêne.
«Lève-toi, et regarde! continua l'inconnu. Comment la vois-tu dans trois
jours?
--Elle rit, et tresse une guirlande de jasmin.
--Dans huit jours?
--Je la vois encore... oui... c'est elle... mais... elle est changée...
elle est pâle... ah! je souffre... car... elle souffre aussi.. ah!
j'étouffe... elle est bien pâle... ah!... ah!... ah! le coeur me fait
mal!»
Et elle s'agitait péniblement. Son gracieux visage se contractait et
s'agitait convulsivement; ses mains semblaient vouloir éloigner d'elle
quelque chose qui eût pesé sur sa poitrine; sa voix devenait de plus en
plus faible et sourde, entremêlée de soupirs et de gémissements
étouffés. Il y avait, je l'avoue, dans ces paroles sinistres, dans cet
enfant se débattant ainsi, comme sous la pression d'un démon invisible,
quelque chose de saisissant qui remplissait l'âme d'une émotion
involontaire et d'une sorte d'effroi.
«Ah! oui! continuait l'enfant... je la vois... ses joues sont creuses et
ses yeux brillants.. ils me font mal... ah! ah!... au secours... au
secours... je n'en puis plus... j'étouffe... qu'on m'ôte ce cadavre...
je l'ai sur le coeur... ah! ah!»
L'inconnu se précipita, et enleva à l'enfant la fatale mèche de cheveux.
Elle retomba immobile sur la stalle.
«Êtes-vous satisfait? dit-il à Keraudran d'une voix émue... Sortez!»
Keraudran restait devant lui en proie à une agitation fébrile, ne
pouvant ni parler ni partir. Je l'entraînai hors de l'église, et le
ramenai chez lui. Son émotion était si violente, que je craignais
presque pour sa raison. Je n'essayai de le calmer que le lendemain
matin; mais mes raisons eurent peu d'influence. Keraudran était fasciné,
et moi-même j'avais peu de chose à lui dire. Je ne voyais pas le but de
cette comédie, et il réfutait sans peine mes arguments, qui n'étaient au
reste que des présomptions.
«Je ne puis rester ici, me dit-il; je n'aurai de repos qu'auprès de
Mathilde. Je verrai alors s'ils m'ont trompé.»
Deux jours après nous étions au château de Lurcy; Mathilde, rayonnante
et plus gaie que je ne l'avais vue depuis longtemps, accueillit avec
tendresse son fiancé. Cette courte absence semblait avoir dissipé les
nuages qui avaient obscurci un moment leur intimité.
«Tu es bien heureux! dis-je à Keraudran en revenant avec lui d'une
promenade que nous avions faite dans le parterre.
--Attendons encore, répondit-il avec un soupir en me serrant la main; le
délai fatal n'est pas expiré.
--Tu es fou!» répliquai-je.
En ce moment nous entrions au salon, dont les larges fenêtres
s'ouvraient sur la terrasse, ornée de fleurs odoriférantes. Mathilde
était appuyée sur le balcon; elle s'avança en riant au devant de nous.
«Tenez, beau chevalier! dit-elle avec gaieté, je vous ai tressé de mes
mains une guirlande.»
Et elle tendit à Keraudran une guirlande de jasmin qu'elle achevait de
nouer. Keraudran me tenait encore le bras. Je le sentis tressaillir et
chanceler; et j'avoue que cette singulière coïncidence, que ce
rapprochement inconcevable avec la vision de l'enfant me frappa au
coeur.
«Eh bien! dit Mathilde en continuant de rire, est-ce ainsi le vous
recevez mes présents, Nathaniel? me laisserez-vous encore longtemps le
bras tendu?»
Nathaniel se précipita vers elle, prit la guirlande, et par et mouvement
involontaire, tombant en même temps à ses pieds, couvrit ses mains de
baisers éperdus.
«Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en essayant de se dégager, en voilà trop
maintenant, Nathaniel!... Assez, assez!»
Et son émotion était visible, «Quoi! vous pleurez! mon Dieu!
qu'avez-vous donc?»
Nathaniel balbutia quelques mots entrecoupés, sans suite, j'essayai
moi-même d'intervenir pour terminer cette scène dont je redoutais
l'issue. Keraudran sortit et me laissa seul avec Mathilde.
«C'est étrange! dit-elle après un moment de silence; comprenez-vous
cela?
--Mais, sans doute! répondis-je avec, quelque embarras, Keraudran a été
touché de votre attention... Il vous aime tant!
--Je le crois... je crois même en être sûre... mais... c'est égal, c'est
trop; et je ne puis m'expliquer cela.»
Je n'essayai pas de l'aider dans cette recherche, car j'étais un peu
troublé moi-même. Au reste, elle l'oublia bien vite, prenant l'émotion
de Keraudran comme une nouvelle preuve de sa tendresse, elle fut
d'autant plus gaie, d'autant plus affectueuse. Deux ou trois jours
passèrent ainsi rapidement.
Le troisième jour après notre arrivée, nous étions réunis soir dans le
parterre. Elle était silencieuse. Je m'en aperçut et je m'en plaignis.
«Ce n'est pas ma faute, me répondit-elle; j'ai un mal de tête affreux.
Je crois même que j'ai un peu de fièvre.» Keraudran se rapprocha
vivement de nous.
«Quoi! vous souffrez! dit-il d'une voix altérée.
--Ce n'est rien, reprit-elle en souriant, une migraine! nous avons trop
ri ce matin.»
Elle se retira de bonne heure.--Le lendemain elle ne parut pas au
déjeuner, et fit dire qu'elle était indisposée. Elle ne parut que fort
tard, en peignoir. Je la trouvai réellement changée. Elle était pâle et
silencieuse, et se plaignait de douleurs dans la poitrine.--Keraudran
paraissait presque fou. J'avoue que je devenais inquiet.--Le lendemain,
elle fut obligée de garder le lit. Je ne savais plus que penser,
Keraudran avait disparu dès qu'il avait appris quelle avait passé une
mauvaise nuit, et je ne savais ce qu'il était devenu.--C'était en effet
le huitième jour.
Le neuvième jour, je vis entrer chez moi Keraudran méconnaissable. Je ne
pus m'empêcher de tressaillir en apercevant ses traits décomposés, sa
physionomie bouleversée, ses yeux hagards.
«L'as-tu vue aujourd'hui? me dit-il d'une voix étouffée.
--Non! répondis-je.
--Est-ce quelle ne va pas mieux?»
Il fit un geste de désespoir et tomba dans un fauteuil.--Je me rendis à
son appartement, et demandai si je pouvais être introduit. La vieille
gouvernante y consentit avec quelque difficulté, et je fus admis. Je fus
frappé du changement qui était opéré en si peu de temps. Elle était
excessivement pâle, et paraissait déjà maigrie. Dans ce demi-jour, qui
régnait dans sa chambre, je pouvais distinguer cependant ses yeux
mobiles, qui semblaient animés de cet éclat extraordinaire que donne une
fièvre ardente, et que faisait encore ressortir le cercle bleuâtre dont
ils étaient entourés. Je fus terrifié en reconnaissant ces symptômes qui
nous avaient été décrits si bien, et en voyant se réaliser l'effrayante
vision de la jeune fille. Je crus encore entendre les gémissements
terrifié de l'enfant, et ce en sinistre: «Otez-moi cadavre!»--Je sentais
malgré moi mes genoux fléchir et une sueur froide m'inonder le visage Je
dis quelques mots, auxquels elle répondit d'une voix faible et
entrecoupée,--puis je sortis.
«Mon Dieu! quelle est donc cette maladie? que dit le médecin?»
demandai-je à la gouvernante.
Elle haussa légèrement les épaules.
«Imprudence de jeune fille! répondit-elle avec un sourire. Que
voulez-vous? elles ne comprennent jamais le danger de cela.»
Je sentis que je ne pouvais insister davantage, et je me retirai hors de
moi. Je ne revis Keraudran que le soir. Quand il entra dans ma chambre,
je crus voir s'avancer un spectre, à l'abattement de sa physionomie, et
en même temps l'égarèrent de ses regards m'effrayèrent; je craignis
sérieusement pour sa raison, et j'essayai, par quelques mots, de lui
donner une confiance que, réellement, j'avais peu moi-même Il m'écoutait
à peine; son regard, mobile et vague, était invariablement fixé devant
lui, et, par intervalles, un frissonnement convulsif passait sur tous
ses membres. Il n'interrompit tout à coup.
«Maintenant je suis sans inquiétude!» me dit-il d'une voix caverneuse,
avec un indéfinissable sourire.
Je le regardai avec étonnement.
«Je suis sans inquiétude! reprit-il d'un ton plus sombre encore.
--Comment cela?
--Oui... j'ai entre mes mains le remède qui doit la sauver!»
Et comme il remarqua mon air incrédule, il ajouta:
«Je l'ai retrouvé... et je viens de lui parler.
--Qui? interrompis-je vivement, le jongleur des Cordeliers? Que t'a-t-il
dit encore, cet homme que Dieu confonde?
--Il m'a donné le remède qui doit la sauver» répéta-t-il l'un air égaré.
Je l'ai... le voici' et il tira de son sein une petite fiole, qui me
parut pleine d'une liqueur épaisse et noirâtre.
--Ah! malheureux! m'écriai-je en essayant de la lui prendre des mains;
garde-toi bien de l'essayer! Qui sait ce que ce détestable charlatan a
mis dans cette fiole?...
--Je le sais, moi!... c'est du poison!
--Du poison?...»
Je restai stupéfait.
«Voyons, Nathaniel, es-tu fou?
--Oui, c'est du poison!... et ce poison, continua-t-il d'une voix sourde
et vibrante, ce poison est pour moi!»
Je gardai un moment le silence, ne sachant trop si mon malheureux ami
jouissait encore, en effet, de toute sa raison, et cherchant à lire sur
son visage, où se peignait toute l'agonie du désespoir.
«Oui, continua-t-il d'une voix entrecoupée, je l'ai vu, je lui ai
parlé... nous avons interrogé le présent et l'avenir... L'enfant a lu
dans son sein... elle y a vu la cause du mal et le remède... Le
remède..., le voici... je dois le prendre, c'est du poison. Je mourrai,
mais elle vivra. Mon seul attouchement l'aura sauvée.
--Quelle atroce folie! quel ridicule délire! m'écrai-je Comment peux-tu
croire, Nathaniel, à de semblables rêveries? Reviens à toi, mon ami.
--Écoute! dit Keraudran d'une voix saccadée, et en me saisissant
fortement le bras. Tu doutes toujours, n'est-ce pas? c'est ton esprit,
ta nature! Eh bien, homme sensé, homme raisonnable, explique-moi comment
cet homme a lu, vingt-quatre heures à l'avance, la lettre que j'ai reçue
le lendemain; explique-moi cette guirlande de jasmin qui m'a été offerte
à l'heure même qu'il me l'avait prédite; explique-moi... comment
Mathilde se meurt!... et tu me diras ensuite pourquoi je ne puis la
sauver.»
J'avoue, mes amis, que je restai muet. Mon bon sens, qui se révoltait
contre cette succession de faits incompréhensibles, surnaturels, ne me
fournissait pas un seul argument solide pour les réfuter. Au reste,
Keraudran ne m'en laissa même pas le temps.
«L'arrêt est prononcé! continua-t-il d'un ton sombre avec une sorte
d'égarement; le poison est là. Si demain, au point du jour, je n'ai pas
fait passer dans mes veines ce venin mortel... qui lui donnera la vie...
elle est morte!... et moi je vivrai!... Mais non, elle vivra... et
alors, moi... je ne serai plus!...»
Il tomba dans le fauteuil, et se cacha la figure entre ses mains.
«Pour l'amour du ciel, Keraudran, m'écriai-je, garde-toi bien!....
--Laisse-moi! répliqua-t-il en m'échappant; la nuit porte conseil!
Adieu!» Et il sortit précipitamment. Je voulus le suivre et le
rejoindre, mais il se barricada dans son appartement, et je ne pus
pénétrer jusqu'à lui.
Vous concevez que ma nuit fut triste et sans sommeil. Je vous laisse à
juger aussi quelle fut celle de Keraudran. Le lendemain matin j'allai
frapper à son appartement: je n'obtins pas de réponse. Fort effrayé,
j'allai me procurer la seconde clef pour ouvrir la porte, et en revenant
en toute hâte, je rencontrai la vieille gouvernante qui montait aussi
l'escalier avec précipitation.
«Pour Dieu! madame Gervais, comment va mademoiselle Mathilde?
demandai-je.
--Beaucoup mieux, Dieu merci! me répondit-elle. Je l'ai veillée toute la
nuit. Elle a eu, au petit jour, une crise terrible; mais elle est toute
soulagée; la lièvre l'a quittée, et elle repose J'allais le dire à M.
Nathaniel.
--Au petit jour!» répétai-je avec un saisissement dont je ne pus me
défendre; et je hâtai le pas vers l'appartement de Keraudran. J'ouvris
la porte et j'entrai. Les volets étaient fermés; la bougie placée sur la
table, entièrement consumée, fumait en s'éteignant, et ne jetait plus
que par intervalles une rouge et vacillante lueur, trop faible pour
distinguer les objets. La chambre était silencieuse, et paraissait
déserte. Je courus au lit; il était vide. Je courus à la fenêtre et
j'ouvris les volets pour donner de la lumière... Keraudran, à demi vêtu,
était étendu sur le sol, auprès de la table.--Je le relevai... Il était
sans connaissance. Je regardai avec effroi, et je vis la fiole fatale
renversée et vide; mais la liqueur était encore tout entière dans la
coupe où mon pauvre ami l'avait versée... Il n'avait pas eu la force de
la boire et de consommer le sacrifice... Il était tombe évanoui.
«Dieu soit loué! m'écriai-je à haute voix; il n'a pas bu... Et je le
portai sur son lit.
«Il n'a pas bu? répéta madame Gervais en regardant la liqueur; c'est
vrai! tout y est.» Et elle sortit aussitôt, me laissant seul avec
Keraudran, que je fis revenir à lui avec beaucoup de peine.
«Mathilde' dit-il avec effort.
--Elle est sauvée, répondis-je.
--Sauvée!.. répéta-t-il en se levant sur son séant malgré sa faiblesse;
et je n'ai pus bu!
--Eh! non, parbleu! mais elle va beaucoup mieux malgré cela; il n'y a
plus de danger.
--Dieu soit béni! dit-il en retombant sur le lit. Ah! j'ai cru en
mourir.»
En effet, la unit terrible qu'il avait passée, et toutes les émotions
qui avaient précédé ce fatal moment, l'avaient épuisé. Il était en proie
à une lièvre ardente. Il voulut se lever pour aller s'assurer lui-même
de la guérison de Mathilde; mais il ne pouvait se soutenir, et je le mis
au lit malgré lui. Quelques minutes après il avait le délire, et ne
parlait que visions, mort et poison. J'envoyai vite chercher le médecin.
Je redescendais pour apprendre des nouvelles de Mathilde que je croyais
encore très-souffrante, quand je rencontrai madame Gervais à la porte de
l'appartement.
«Mademoiselle m'envoie savoir comment M. Nathaniel a passé la nuit.» me
dit-elle aussitôt qu'elle me vit.
Je restai un peu surpris de cette phrase et du ton qui l'accompagnait.
«Mais... fort mal! répondis-je. J'ai envoyé chercher le médecin. Je suis
fort inquiet.--Et mademoiselle Mathilde?
--Oh!... elle va bien. Elle se lèvera aujourd'hui.»
Puis elle se mit à rire et rentre.
J'étais stupéfait. Je descendis au jardin pour rencontrer quelqu'un qui
pût me donner quelques éclaircissements, lorsqu'on traversant le
parterre, et levant les yeux sur la façade du château, je vis, à ma
grande surprise, Mathilde debout, habillée, et appuyée sur son balcon Je
croyais rêver. Elle me vit aussi, me fit un geste aimable de la main et
de la tête, et disparut. Je restai cloué à la même place, lorsqu'un vint
m'avertir que le docteur était chez Keraudran. J'y courus. Il me rassura
et prescrivit une ordonnance que je me chargeai d'exécuter. Lorsqu'il
sortit, j'entendis du bruit dans le château, et j'appris que Mathilde
avait fait mettre les chevaux à la voiture et qu'elle partait. Presque
aussitôt après on vint remettre de sa part à Keraudran une lettre, qu'il
ne lut que quelques jours plus tard, mais dont voici à peu près le
contenu:
«Vous m'aviez dit souvent que vous m'aimiez plus que vous-même, plus que
votre existence, que vous donneriez mille fois votre vie pour la mienne.
J'ai voulu savoir si vous me la donneriez une seule; j'ai fait l'épreuve
de ce dévouement que vous m'aviez promis, et j'ai vu que, pour vous
aussi, promettre et tenir sont deux.
«J'ai perdu une illusion; mais je ne risque plus d'être trompée. Comme
vous vous étiez déjà résigné à ma perte, je pense que vous accepterez
sans beaucoup de regret une séparation qui, bien qu'elle ne soit pas
éternelle, Dieu merci! n'en sera pas moins sans retour. Adieu.»