Forts de l'appui du roi et des engagements pris à Lyon, les sujets du

pape, dès 1478-1479, font appel aux promesses du roi et sollicitent

son intervention pour rétablir l'ordre et la sécurité dans le pays

qu'il a pris sous sa protection. Voici dans quelles circonstances. La

conspiration des Pazzi, qui avait éclaté à Florence[520] contre les

Médicis, 26 avril 1478, et amené la pendaison de l'archevêque de Pise

et du comte Riario, neveu de Sixte IV, eut pour conséquence de pousser

à l'exil un grand nombre de familles florentines qui, redoutant des

représailles de leurs ennemis politiques, vinrent se fixer à Avignon,

où étaient, depuis longtemps déjà, établis bon nombre de leurs

compatriotes occupant de hautes situations dans le commerce, dans la

finance et dans l'industrie. Les nouveaux venus espéraient à leur tour

trouver dans la cité papale un refuge contre les persécutions[521].

Malheureusement, les rapports commerciaux, si fréquents entre Avignon

et Florence[522], ouvraient une route commode aux ennemis des familles

émigrées, et dans les derniers mois de 1478, des bandes armées,

composées en grande partie d'aventuriers florentins, faisant cause

commune avec les routiers de Provence, envahirent le comté, sous la

conduite d'un certain Bernard de Guerlandz ou Gorlands[523],

originaire de l'Isle en Venisse, et s'inspirant des exploits

légendaires de feu Raymond de Turenne, commirent dans les terres de

l'Église tous les excès imaginables dont étaient coutumières en

pareille occurrence les vieilles bandes de routiers. Les documents que

nous produisons sont d'accord pour fixer le nombre de ces malandrins à

XVe (1,500) «tant à pied qu'à cheval». Tout d'abord Guerlands et ses

compagnons de pillage, suivant la coutume d'alors, se donnaient pour

des Anglais envoyés par le roi «en ses marches» «soy disant estre en

nostre service soubz umbre de nous, comme si a icelluy (Guerlands) en

ussions donné congié et un exprès mandement[524]». A cet impudent

mensonge, les brigands ajoutaient qu'ils étaient envoyés au secours

des Florentins et qu'ils avaient la permission de traverser le pays. A

la tête de ces routiers se trouvait, avec Bernard, Luc de Cambis,

banquier florentin depuis longtemps établi à Avignon. Le point de

concentration de cette expédition fut Lyon, et le pourvoyeur des

aventuriers un certain Florentin, Bundelmunti, qui fit les avances

d'argent en passant au Pont-Saint-Esprit. Si l'on donne crédit au

récit des doléances portées par les consuls d'Avignon dans leur lettre

à Monseigneur du Bouchage[525], chambellan et conseiller du roi, ces

aventuriers d'au delà des Alpes dépassèrent en cruauté et en

dévastations tout ce que l'on avait vu jusque-là. «Pris par force cinq

ou six places fortes où ils ont fait et font incessamment beaucoup de

maulx, tuer genz, violler femmes et filles pucelles de quelque aige

qu'elles soyent, brûler maisons et genz, desrober marchans sur chemin,

prendre bestial et mesnaige des pouvres gens et les vendre de fait et

tant de maulx que l'on n'en debvroit pas faire tant en terres de

Turcz.» Les consuls d'Avignon insistent très vivement auprès du favori

de Louis XI pour obtenir sans délai l'appui de sa majesté en hommes de

guerre: «en vous suppliant que vostre plaisir soit de addresser le dit

pourteur au roy et luy remonstrer les susdites oppressions et

violences et luy recommander tres humblement la cité, terres et

subgectz de l'Église, comme ses tres humbles et bons serviteurs et

alliez et luy supplier qu'il plaise en commandant le dit Bernard estre

pugny de ses grans forffaitz pour en donner exemple aux autres et luy

plaise de nous garder de toutes offences et oppressions ainsi que sa

dite Magesté nous a promis au moyen du serrement que derrenièrement

luy feismes à Lyon[526].» Pour montrer leurs sentiments d'obéissance

et de fidélité à l'égard de sa majesté, les consuls ajoutent que si

ledit Bernard de Guerlandz avait eu mandement du roi, la ville

certainement se serait empressée de lui donner passage, comme elle l'a

toujours fait pour ceux des capitaines qui étaient porteurs d'un ordre

royal.

[520] Guillaume Pazzi se réfugia à Lyon où il y avait déjà

beaucoup de Florentins établis à demeure. D'autres Florentins

plus ou moins compromis vinrent les y rejoindre. Voy. Perricaud,

_Rev. du Lyonnais_, 1855, IX, X, p. 457.

[521] Chambaud, _Hist. d'Avignon_, mss., III, fol. 149. Fantoni,

_op. citat._, p. 344.

[522] Desjardins, _Nég. avec la Tosc._, V, chap. II, 69.

[523] On trouve _Gorland_, _Guerland_, _Guerlands_.

[524] Lettre de Louis XI au Maistre des Ports, Bastard de

Comminges; pièc. justificat., XIX.

[525] Lettre des Avignonnais à Monseigneur du Bouchage.--Cf.

_Imbert de Batarnay_, par Bernard de Mandrot, p. 320.--Imbert de

Batarnay, seigneur du Bouchage, conseiller des rois Louis XI,

Charles VIII, Louis XII et François Ier. C'est ce personnage qui

fait l'objet du livre de M. Bernard de Mandrot, Paris, 1886,

in-fo.--Voy. pour ce personnage, Pilot, _Catalog._, 1290, p. 4,

not. 3.

[526] Lettre inédite, Origin., B. nat., fonds français, mss., no

2896, fol. 90.--Cette lettre ayant été donnée par M. Bernard de

Mandrot (Voy. Imbert de Batarnay, pp. 320, 321), nous n'avons pas

cru devoir en reproduire le texte aux pièces justificatives.

La diplomatie de Louis XI a des côtés tellement ténébreux qu'il est

parfois difficile d'en suivre les trames et que, dans tous les cas, on

a quelque raison de douter de sa bonne foi politique. Or, à ce moment,

la question des guerres civiles qui déchiraient la république

florentine avait fait de Sixte IV et du roi de France deux champions

prenant parti pour l'un des deux adversaires. En apprenant la mort

violente de son neveu Riario, le pape, furieux de cet acte de justice

sommaire, déclara la guerre aux Florentins. Une bulle de juillet 1479

portait que lesdits Florentins ne pourraient être admis à aucun office

séculier ni dans aucun conseil élu; que s'il y en avait quelqu'un dans

les États du Saint-Siège, il devait s'en démettre sur-le-champ,

menaçant d'excommunication ceux d'Avignon qui leur commettraient

lesdits offices. Finalement, la bulle interdisait aux Florentins

fugitifs l'accès d'Avignon et de son territoire.[527]

[527] Arch. municip., Origin., B. 31.--Les Florentins ne purent

occuper d'emploi public que par bulle de Sixte IV du 10 mars

1484. Ils en avaient été exclus en 1478.

Louis XI, au contraire, en relations depuis longtemps très suivies

avec les Médicis, «Lyonnet de Médicis, son compère[528],» désireux de

voir s'apaiser le conflit, proposa sa médiation, offrant de convoquer

à Lyon un concile qui servirait d'arbitre entre les deux partis et où

l'on s'occuperait également de préparer une croisade contre les

Turcs[529]. A ces avances, Sixte IV n'avait répondu que d'une façon

très évasive et formulant à l'égard des Florentins des exigences

inacceptables. En recevant la nouvelle des ravages commis par les

aventuriers florentins dans le comté et le terroir d'Avignon, Louis XI

ne montra pas une grande surprise, mais plutôt l'attitude d'un homme

qui connaît les dessous secrets de cette chevauchée et qui, tout en

étant complice, s'empresse de la désavouer et de décliner toute

participation à des actes de brigandage à main armée. Comme l'envoyé

de la ville lui expliquait que c'étaient des Anglais qui disaient

aller au service des Florentins, le roi répondit «que c'estoient des

trez (traits) de son compère Lyonnet de Médicis et qu'il avoit faict

faire tout cecy sans son sceu dont il monstra n'estre pas contant et

me dit qu'il vouldroit garder ceulx d'Avignon et du comté de Venisse

comme ses propres subgectz et mieulx, se mieulx povait. Et, en effet,

dist quil vouloit que tous ses officiers tant du royaume que de

Dalphiné vous donnassent tout l'ayde et faveur que leur vouldriez

demander pour leur faire reparer les dommaiges faitz et faire vuyder

hors de la terre de l'Esglise, car il n'entendit oncques quils y

entrassent ne feissent nul dommaige et quil ne les advouoit ne vouloit

soutenir en façon quelconque[530].» Et en effet le roi donne aussitôt

des ordres à Monseigneur du Bouchage et au comte de Castres pour que

les lettres nécessaires aux consuls et habitants d'Avignon fussent

expédiées le plus promptement possible. On remarquera qu'au cours de

cette lettre, qui ne fait que reproduire en termes brefs la

conversation échangée sur ce sujet entre Louis XI et Baptiste Bézégat,

chargé de représenter les intérêts de la cité, le roi parle à peine du

Saint-Siège et qu'il n'envisage au contraire que les justes doléances

des Avignonnais. Son langage vis-à-vis d'eux pouvait ne pas manquer de

sincérité, mais l'empressement qu'il met à désavouer les exploits des

bandes de Bernard de Guerlands, son insistance à laisser croire que

tout s'est fait à son insu, donnent facilement créance à cette

hypothèse que Louis XI, s'il n'a pas favorisé la tentative de

Guerlands, ne l'a pas désapprouvée, s'applaudissant peut-être de voir

une bande d'aventuriers saccager les terres du Saint-Siège pour amener

Sixte IV à composition[531]. La lettre de Bézégat aux consuls est du 9

février 1479. Dès le 7 du même mois, Louis XI écrivait à Bernard,

bâtard de Comminges[532], maître des ports, une lettre où il relatait

tous les excès commis par Guerlands et ses hommes et en reproduisant

le texte même de la supplique adressée, le 30 janvier précédent, par

la ville d'Avignon à Monseigneur du Bouchage. «Et pour ce que

n'entendons aucunement la dite cite ne les habitans d'icelle et du dit

conte, _comme noz confédérés, aliez et dévotz de nostre couronne_,

soient vexez ne opprimes en quelque manière que ce soit mesmement

comme à terre de saincte mère Esglise a cuy nostre désir ne serche que

servir, obeyr et complaire et que aussi en justice tous excès,

violences, forces et aultres maulx et roberies ne se doibvent

souffrir, vous mandons que veues ces presentes sur tant que desirez

nous complaire que incontinent et sans delay, faictes vuyder le dit

Bernard avec ses dits complices hors la «dicte conte[533].» Mais

quelque activité que montrât le roi dans cette circonstance,

l'occupation des terres papales se prolongea jusqu'au mois de mai

1472. Dans l'intervalle, la ville dut se défendre elle-même et faire

garder les portes et les remparts pour éviter une surprise des

routiers[534]. Enfin, au mois de mai 1479, Louis XI, à la suite d'une

nouvelle ambassade que lui avait envoyée la ville, composée de Gilles

de Berton, premier consul, et de Louis Merulis, deuxième consul,

intima l'ordre au parlement de Grenoble de faire poursuivre avec la

dernière rigueur les partisans de Guerlands, prescrivant par lettres

patentes datées de Montargis, le 8 mai 1479[535], de donner aux sujets

du Saint-Siège tous les secours dont ils auraient besoin. Quelques

compagnies de troupes royales envoyées du Dauphiné poursuivirent les

routiers de Guerlands et les expulsèrent du territoire pontifical.

[528] Lettre de Bézégat aux consuls d'Avignon, du 9 février 1479.

Voy. pièces justificat., no XX.--Cf. Huillard-Breholles, _Rev.

des Soc. sav._, 1861, p. 314.

[529] Dareste, _Hist. de France_, III, pp. 298, 299.--Cf.

Huillard-Breholles, Louis XI protecteur de la Confédération

italienne, _Rev. des Soc. sav._, 1861, 2e série, p. 317.

[530] Lettre de Baptiste Bézégat aux consuls, 7 février 1479.

Pièces justificat., XX.

[531] En janvier 1479 une ambassade composée de Guy d'Arpajon et

d'Antoine de Morlbon, premier président au Parlement de Toulouse,

envoyée par le roi auprès de Sixte IV dans un but pacifique,

échoua dans sa mission. La paix ne fut définitive qu'en décembre

1482.--Cf. H. Bréholles, _Rev. des Soc. sav._, 1861, p. 331.

[532] Le Bastard de Comminges, maître des ports de Languedoc,

figure parmi les commissaires royaux chargés (en 1476, juin) de

régler les différends au sujet des limites du Rhône. Voy. Arch.

municip., _Invent._, B. 70, no 2351.

[533] Louis XI au Bastard de Comminges, 7 février 1479. Orig.

inéd., Arch. municip., série A.A., pièc. justificat., XIX.

[534] Mandat de 27 florins 1/2 à Thomas de Sarrachino «pro

custodia dicti portalis (Saint-Lazare) pro timore guerce Bernardi

de Gorlans». Arch., Comptes C.C., ann. 1479, mandat no 76.

[535] Arch. de l'Isère, _Reg._, Cott. I, fol. 320. L'arrêt de

l'Enregistrement est du 15 juin suivant. _Invent. de la Chambre

des Comptes._--Pilot, _Catalog._, II, p. 291, no 1749--M. de

Mandrot (_Imbert de Batarnay_, p. 320) place par erreur en 1483

cette ambassade qui est bien, nous en avons la preuve, en 1479.

Voy. Pilot, _Catalog._, II, p. 292, not. 1.

L'enquête faite sur cette entreprise avortée, par les officiers

pontificaux et les représentants de l'autorité municipale, n'amena

aucune découverte sur les vrais mobiles de l'expédition, et on ne

trouva aucune trace de la main de Louis XI dans cette mystérieuse

tentative dirigée contre la ville. Le vendredi 12 février 1479, les

juges, assistés des consuls Antoine Lartessuti, Gilles de Berton et

Paul Ayduci, et de plusieurs conseillers, procédèrent _manu militari_

à l'arrestation de François Perussis, de Michel Dini, chez qui on

apposa les scellés, de Jean Bisquiri, de Boniface Pérussis, dont on

fut obligé d'enfoncer la porte pour le prendre, de Jean Syriasi,

facteur de Bundelmunti, qui menaça de tuer tout le monde en criant:

«Al sanguo del Dio, se non lassate la mya porta, vy tuaro!» Il fallut

briser sa porte et le faire ligotter par les soldats. Luc de Cambis

fit de même, jetant des pierres par les fenêtres, il cassa le bras

d'un soldat de l'escorte. Il fallut l'enchaîner pour le porter à la

prison où on l'enferma avec ses complices[536].

[536] Achard, _Rec. sur Avignon_, mss., vol. I, A.D.--La famille

de Cambis, d'origine florentine, s'était fixée à Avignon vers

1448, dans la personne de Luc de Cambis, qui avait épousé Marie

Pazzi de la famille ennemie implacable des Médicis. Voy.

Barjavel, _Diction. biograp._, I, p. 333.

Les lettres saisies chez les conjurés révélèrent les préparatifs faits

à Lyon. Allemand de Pazzis, témoin important, refusa de parler, même

sous la menace de voir sa maison occupée par des garnisaires. Quant à

Cambis, il répondit qu'il n'ignorait pas que Bernard de Guerlands

était un aventurier chassé des compagnies du roi de France, mais il

refusa de dire qui l'avait armé contre le Comtat et qui lui avait

fourni l'argent. Tous ces prisonniers devaient être mis au secret, de

manière à ne pouvoir s'entendre, mais la consigne ne fut pas observée,

et les juges les trouvèrent conversant avec le vicaire général de

l'archevêque et d'autres Florentins, citoyens avignonnais. Il est

difficile, en l'absence de preuves, d'accuser Louis XI d'avoir

contribué de son argent à encourager les projets de Guerlands et de

ses alliés les Florentins. Mais, en écartant l'hypothèse d'une

intervention directe, il n'est pas possible d'admettre que le roi ait

pu ignorer la formation d'un corps d'aventuriers à Lyon, destiné à

molester les sujets du pape et à inquiéter la papauté elle-même à un

moment où la mésintelligence régnait entre les deux cours? Si donc, au

début, Louis XI ne prêta aucun appui matériel à l'expédition, il ne

fut peut-être pas sans en éprouver quelque satisfaction intérieure.

Les dernières années de Louis XI sont marquées, dans l'histoire des

Étais pontificaux de France, par un redoublement d'attaques de la part

de routiers et d'aventuriers dont l'audace paraît défier toute

répression, et que l'attitude du roi semble encourager secrètement.

Dans le cas de Jehan de _Tinteville_ ou _Dinteville_ (1480-1482), chef

d'une bande qui saccagea le terroir d'Avignon et de Carpentras, et mit

en péril l'existence même de la ville, Louis XI, comme pour Bernard de

Guerlands, garde une réserve de nature à faire naître bien des

soupçons. Jehan de Tinteville, sur lequel nous ne possédons que de

rares documents, paraît avoir été d'origine champenoise[537]. Était-ce

un agent secret de Louis XI, comme on a pu le supposer? Était-ce un

de ces soldats d'aventure, que les hasards de la guerre avaient

conduit dans le midi? On ne peut répondre que par des conjectures.

Quoi qu'il en soit, nous le trouvons à Avignon vers 1480. Là, ledit

sieur de Tinteville, menant joyeuse vie, avait contracté de nombreuses

dettes, si bien que ses créanciers firent saisir ses biens, après quoi

il fut expulsé de la ville. Tinteville, sujet du roi de France, porte

ses doléances à Louis XI, en accusant les Avignonnais de lui détenir

injustement ses biens. «Ce neantmoings iceluy de Dinteville s'estoit

puis naguères tiré par devers nous et soubz couleur de ce quil nous

avoit donné entendre que les ditz habitanz lui detenoient ses ditz

biens par force sans les luy voloir faire rendre ne restituer avoit

obtenu comme il disoit noz aultres lettres en forme de marque à

rencontre des ditz habitanz et autres subgectz de nostre tres saint

père le pape au moyen desquelles le dit de Dinteville avoit fait

grande assemblée de gens de guerre deschelles et aultres armes et

bastons et entrera par force et en puissance darmes en la dite ville

et autres places de nostre sainct père ou prendera par force des biens

des dits habitantz jusqua la valleur de ses ditz biens[538].» Mais les

consuls d'Avignon, prévenus, avaient pris toutes leurs mesures pour

résister à un assaut imprévu. Les remparts avaient été garnis de

plusieurs bombardes et couleuvrines[539], une garde composée de gens

d'armes et de citoyens défendait chaque porte, si bien que Tinteville

et ses compagnons durent se borner à ravager les environs

d'Avignon[540]. Fatigués de ces incursions, les habitants se

constituèrent en corps de troupes, donnèrent la chasse à Tinteville

qui, battu et fait prisonnier, fut amené à Avignon où on le jeta,

chargé de chaînes dans les basses fosses du palais apostolique.

[537] On trouve un Gaucher de Tinteville ou d'Inteville mentionné

dans les mémoires de Philippe de Commines (1495, p. 199); un

Pierre de Tinteville chargé d'une mission par Louis XI auprès des

habitants de Troyes (2 juin 1465). Voy. Anselme, VIII, 719--Cf.

_Lettres de Louis XI_, II, p. 313.--Les archives de l'Aube font

mention (liasse G, 831) d'un mandement de Charles VII du 12 août

1437, où il est question des habitants de Saint-Lyé, maltraités

par des gens de guerre envoyés par _Jean de Dinteville_, menés au

château de Payns et rançonnés. Il nous paraît difficile

d'admettre que ce soit le même personnage dont il est parlé ici,

mais il paraît probable qu'il s'agit de la même famille. Voy.

pour un autre Dinteville (_Catalog. des actes de François Ier_, 4

décembre 1516-28 novembre 1520).

[538] 15 octobre 1482. Arch. municip., B. 51, no 52.

[539] Détail des dépenses d'artillerie «pro honore et utilitate

ac deffensione dicte civitatis». Comptes du 12 octobre 1480-82,

mandat no 14, et détail des dépenses faites pour les gens

d'armes, 6e mandat, 1481-82.

[540] En 1481, le même _Tinteville_ fut fustigé à Carpentras,

Arch. municip., B.B. 98.

C'est alors qu'intervient Louis XI, et c'est pour cette raison

peut-être qu'on a voulu voir dans cette intervention la poursuite d'un

dessein secret du monarque dont ledit de Tinteville n'aurait été que

l'instrument. Louis XI dépêcha à Avignon à quelques semaines

d'intervalle deux ambassadeurs avec des instructions pour les consuls.

Un maître d'hôtel du roi, Petit-Jean, arriva dans cette ville au mois

de mai 1481, porteur de lettres de sa majesté, pour le fait de

Tinteville[541]. Les lettres furent communiquées au conseil. Louis XI

désavouait ledit Tinteville publiquement, condamnait tous ses méfaits,

mais tout en le désavouant, il demandait l'élargissement immédiat du

prisonnier, qui était son sujet et vassal: «Sans avoir regart qu'il

feust nostre vassal et subgect et qui pis est votre legat a fait

pendre et noyer plusieurs des gens et autres gitter de la roche au

Rosne tres deshonnestement sans avoir consideracion quilz feussent de

nostre royaume, dont sommes tres mal contens[542].» Le conseil

s'excusa auprès de l'envoyé du roi en se retranchant derrière

l'autorité du légat, sous la juridiction duquel était placé le détenu.

Petit-Jean fut bien traité, choyé; la ville lui fit remettre deux écus

d'or par Guillaume Anequin, courrier de la maison de ville, et lui

offrit, le 31 mai 1481, un banquet somptueux qui coûta 95 florins à la

caisse municipale[543].

[541] Comptes de la ville, G.G., 1481, 1482.--Le 26 septembre

1481 fut fait mandat de deux écus d'or au coin du roi à Guillaume

Anequin, un des courriers de l'hôtel de ville, pour les donner à

Petit-Jean envoyé du roi de France, qui avait apporté de sa part

des lettres à la ville au sujet de Jean de Tinteville, détenu

dans le palais apostolique.--Comptes de la ville, mandat no 59.

[542] Lettr. origin. inédit. du 7 septembre 1481. Pièces

justificat., no XXI.

[543] Comptes de la ville, ann. 1481, mandat no 293.

L'ambassadeur rentra à la cour sans avoir obtenu ce qu'il avait charge

de solliciter; mais, le 19 novembre 1481, un nouvel émissaire de Louis

XI, Jean de Loqueto[544], conseiller du roi, arrivait en solliciteur

auprès du légat qui, après divers pourparlers, accorda l'élargissement

de Tinteville.

[544] Jean de Loqueto était descendu à l'hôtellerie de la Fleur

de Lys où la ville paya toutes ses dépenses. Ann. 1481, mandat no

105.

Ce furent le comté et les terres voisines qui en pâtirent, car à peine

rendu à la liberté, Tinteville appela à lui ses anciens compagnons de

pillage et commit, soit en Dauphiné, soit dans les terres de l'Église,

de tels excès que Louis XI dut intervenir une deuxième fois: «Comme

nous avons été presentement advertiz que Jehan de Tinteville et

plusieurs autres gens de guerre tant de nos ordonnances que de ceulx

qui ont été cassez et aultres pillars et gens de mauvais gouvernement

se soyent transportez et transportent encores de jour en jour en noz

pais et illec proumenent à grans despens eulx, leurs gens et chevaulx

sans vouloir aucune chose paier de leurs despenses, mais qui pis est,

battent, rançonnent, pillent, fourragent, destroussent gens et font

plusieurs autres maulx et exactions indines (indignes). Aussi ledit

_Detinteville_ et aultres complisses menacent chascun jour destourber,

piller et dégaster les dits biens circonvoisins de la cité d'Avignon

et aultres pais encores et seigneuries de nostre sainct père le pape

avec tres grand desplaisance et tres grand foulle, grief, préjudice et

dommaige de nous et de la chose publique, à nostre pais et aussi des

ditz[545].» Dans ses lettres patentes datées du Montilz-les-Tours, le

31 janvier 1483, Louis XI donnait des ordres très sévères à ses

officiers pour que l'entrée des terres de l'Église, comme des

provinces de la couronne, fût interdite à Tinteville et à ses gens

d'armes et qu'on prît de promptes et énergiques mesures pour leur

faire évacuer sans délai les lieux qu'ils occupaient. Les ravages n'en

continuèrent pas moins, et ce fut sous le règne de Charles VIII

seulement que, sur les nouvelles instances des consuls d'Avignon, le

duc de Longueville[546], gouverneur du Dauphiné, donna des ordres à

tous les officiers royaux pour que l'on s'emparât de la personne de

Tinteville. Celui-ci, après de longues pérégrinations, fut, en dernier

lieu, capturé et conduit, enchaîné, à Grenoble par Aymar de Viro, qui

reçut de la ville d'Avignon, à titre de présent, une somme de 100

florins et 2 gros pour les dépenses qu'il avait faites (1484)[547].

[545] Donné à Montilz-les-Tours le pénultième de janvier 1483.

Arch. municip., B, 19, nos 23 et 24.

[546] Arch. municip., B. 19, no 30.

[547] _Id._, B. 19, no 29.--Voy. _Lo Libre de la guerra de

Tinteville_, no 261 du Compte de 1483. Le 14 février 1484, la

ville fait payer 153 florins à Gaspar de _Sarrachano_, pour la

solde de 9 hommes qui avaient gardé le château de Mornas pour

voir si Tinteville et ses compagnons descendaient par la vallée

du Rhône pour surprendre Avignon, mandat no 168.

Les lettres du 31 janvier 1483 constituent le dernier acte de

l'administration de Louis XI qui ait quelque rapport avec les terres

du Saint-Siège et les habitants d'Avignon.

A la mort du roi (30 août 1483), les Avignonnais et les Comtadins

voulurent rendre un dernier et pieux hommage à la mémoire d'un

monarque dont l'activité infatigable s'était portée, à diverses

reprises, sur les affaires intérieures de leur pays, mais qui, en

somme, avait usé dans ses rapports d'une politique plus bienveillante

que tracassière et qui, tout en voulant gouverner à son gré les

événements dans les domaines du Saint-Siège, avait fait sentir aux

vassaux du souverain pontife, autant, sinon plus, qu'à ses propres

sujets, les bienfaits de sa royale protection. Les obsèques de Louis

XI furent célébrées à Avignon en l'église des Cordeliers, le 24

septembre 1483. La ville fournit de ses deniers cent torches neuves, à

quatre florins la douzaine. Sur chaque torche étaient appliquées à la

cire rouge les armes du roi de France à côté de l'écusson de la ville;

quatre cents grandes armes du roi servirent à décorer l'autel. La

dépense totale s'éleva à 65 florins 17 sols[548].

[548] Comptes de la ville, C.C., 1483-1484, mandat no 110.

Au cours de son règne, Louis XI avait accordé aux Avignonnais et aux

Comtadins divers privilèges qui dénotent chez lui le dessein bien

arrêté de faire pour les sujets du pape ce qu'il faisait pour les

siens, et «mieulx, se mieulx povoit». Suspension de lettres de marques

et de représailles, liberté d'édification des «pallières»,

application du produit du pontonage à l'entretien du grand pont du

Rhône, tels sont les bénéfices directs de l'entrevue de Lyon (juin

1476). Peu après, par lettres du 26 janvier 1478[549], Louis XI

confirme le privilège qu'avaient vingt-trois particuliers et quelques

couvents et monastères d'Avignon[550] de prélever sur le sel apporté

d'Aigues-Mortes et remontant le Rhône par bateaux un certain nombre de

minots sans payer les droits de gabelle aux officiers royaux[551].

Ces derniers ayant frappé lesdits particuliers d'une amende de 50

marcs et fait saisir leurs biens. Louis XI, par lettres patentes

annule lesdites amendes et maintient les particuliers et ordres

religieux dans leurs prérogatives et privilèges. «Et pour ce qui est

en leur tres grand grief, prejudice et dommaige et pourroit estre

cause de faire cesser le divin service en aucune des dites Esglises

parce que le dit droit de péage est le principal revenu qu'ils aient

pour leur vivre et entretenement... Voulons et debvons les faiz et

affaires des dictes Esglises tant de nostre royaume que hors icelluy

estre favorablement traictez afin que les susditz religieux et autres

ecclesiastiques soient tousjours plus enclinz a prier Dieu pour nouz,

nostre postérité et lignée....»

[549] Arch. municip., B. 69, no 16 (copie).

[550] Charles VI avait accordé ce privilège aux Célestins du

royaume, 26 septembre 1413, et Charles VII le 15 février 1461

(_Rec. des Ordonnances_, XV, p. 325). François Ier les confirme à

nouveau, 8 janvier 1517, _Catalog. des actes de François Ier_, I,

p. 133.

C'étaient:

Louis XI et Les États Pontificaux de France au XVe siècle · 第 15 / 19 段