Rovère, neveu du pape, archevêque d'Avignon, en qualité de _légat
gouverneur d'Avignon et du Comtat_, et de son intention d'occuper le
grand palais, et d'en faire sortir incontinent ceux qui le détiennent
pour le compte de l'archevêque de Lyon. Le conseil délibère aussitôt
que les consuls et douze députés des plus notables auront plein
pouvoir pour établir une garnison aux portes et aux autres points de
la ville où besoin sera, et que des mesures seront prises incessamment
pour pourvoir à la sécurité de la ville et de ses habitants. Les
députés désignés furent: Louis Merulis, primicier de l'Université;
Guillaume Ricci, docteur; Antoine Ortigues, Girard de Sades, François
Malépine, Baptiste de Brancas, Pierre Baroncelli, Louis Pérussis,
Antoine Simonis, Veran Malhardi, Étienne de Gubernatis et Jean
Martini. Le 29 avril suivant[461], le conseil décide de notifier cette
décision à l'archevêque de Vienne, pro-lieutenant du cardinal de
Bourbon, et députe une ambassade au seigneur de Beaujeu[462], et à
l'archevêque de Narbonne, qui étaient au pont de Sorgues, pour tâcher
de pacifier les choses. C'est au milieu de cette agitation que le
nouveau légat pontifical arriva à Avignon, où il fut reçu avec la
déférence que commandaient ses nouvelles fonctions et sa parenté avec
la personne du souverain pontife.
[461] Arch. municip., _Reg. des délibérat_. (avril 1476).
[462] Pierre II de Bourbon-Beaujeu était le frère de Charles,
archevêque de Lyon, et gendre de Louis XI. Voy. Delachesnaye des
Bois, III, p. 476;--Anselme, I, p. 315.
De son côté, Louis XI n'était pas resté inactif, et son intervention,
à ce moment, avait, s'il faut en croire Belleforest[463], un double
but; intimider le pape et peser sur l'esprit du roi René dont les
ambassadeurs étaient partis secrètement pour aller offrir au duc de
Bourgogne son héritage, après avoir rejeté et divulgué audit duc
toutes les propositions à lui faites par Louis XI[464]. Mais on sait
comment la défaite du Téméraire à Granson détacha du duc de Bourgogne
tous ses alliés, et René, dont les ambassadeurs avaient été pris et
les projets dévoilés, n'avait plus qu'à solliciter son pardon. Ce fut
l'épilogue du combat de Granson (1476).
[463] Belleforest, II, p. 126.
[464] Commines, _Édit. Chantelauze_, V, c. i, p. 306, et V, c.
ii, p. 311.--Cf. Muller, _Hist. des Suisses_, X, p.
127;--Raynald, _Annal. ecclésiast._, 1476, §§ 1, 3;--César de
Nostredame, _Hist. de Provence_, VI, p. 640; Sismondi, _Hist. des
Français_, XIV, p. 476.
Mais Louis XI n'avait pas attendu une solution que donnât à ses
visées politiques le sort des armes. Au mois d'avril 1476, par
ordre du roi, des troupes du Languedoc furent mises en mouvement
et portées sur la rive droite du Rhône, avec ordre d'amasser une
grande quantité de vivres et d'approvisionnements de toutes sortes à
Villeneuve-lès-Avignon[465]. L'avant-garde de l'armée royale,
commandée par le capitaine Bertrand de Codolet, se présenta au pont
du Rhône pour attaquer le terroir d'Avignon. Quant au représentant du
légat, l'archevêque de Lyon, il avait fait occuper le palais
apostolique par une garnison de soixante hommes, archers et
arbalétriers, fournis par le roi de France et à la solde de 4 livres
par jour. Dans cette forteresse inexpugnable la petite garnison
française entretenait des signaux avec les soldats de l'armée royale
campés sur la rive droite du Rhône, et leur fournissait des
renseignements utiles pour l'attaque des remparts. Vers la même date,
et pour appuyer les troupes massées sur la rive droite du fleuve,
Louis XI faisait diriger par voie rapide toute son artillerie
disponible, traînée par plus de quarante-quatre chevaux, sur
Avignon[466]. L'amiral de Bourbon, frère de l'archevêque de Lyon,
avait été chargé du commandement de l'armée «laquelle nous avions
envoyée ès marches de par dellà et près de la dite ville pour obvier à
la mauvaise entreprinse du dit cardinal alyé à nos ennemis[467]».
[465] Ménard, _Hist. de Nîmes_, III, p. 253.--Ménard, _Preuves_,
III, p. 328. «A noble homme Guisarnaut de Gaube par mandement du
Roy nostre Sire, en faisant mettre sus gens de guerre, assembler
et mettre sus aussy porter vivres de plusieurs contrées du dit
diocèse au dit lieu de Villeneuve-les-Avignon pour secourir à
l'armée que le Roy nostre dit seigneur y avoit envoyée contre
ceux d'Avignon au moys d'avril passé, etc. LXXVIII, livr.
tournois.»
«A Monseigneur Messire Philippe Gervais au moys d'avril dernier
passé par plusieurs journées à fere assembler et porter vivres et
artillerie de plusieurs lieux et contrées du dit diocèse aux gens
de guerre pour lors de par le dit seigneur envoyez à
Villeneuve-lès-Avignon contre ceulx d'Avignon. X livres.»
_Preuves_, III. p. 328.
[466] Toute cette artillerie fut reconduite vers Lyon le 4 mai
1476. _Comptes de la Ville_, C.C., 1476.
[467] _Lettres patent. de Louis XI_, Origin., Arch. de l'Isère,
du 4 septembre 1476, série B.
Aucun des historiens, en mentionnant cette prise d'armes du roi de
France contre les domaines du Saint-Siège, n'a connu réellement les
faits tels qu'ils se sont passés. Presque tous affirment que Louis XI
occupa Avignon et le comté, et ne sont pas éloignés de croire que,
dans la pensée du roi, cette tentative d'occupation à main armée
n'était que le prélude d'une annexion définitive, et que le
Saint-Siège fut même menacé de perdre Avignon par la faute de son
légat[468]. Il y a là une exagération évidente, conséquence de
l'ignorance des archives locales, qui vont nous permettre de mettre,
pour la première fois, sous leur vrai jour, les événements politiques
et militaires si peu connus de cette période de l'histoire des États
citramontains de l'Église.
[468] Fantoni, _Liv. cit._, p. 345.--Cottier, _Notes sur les
Recteurs_, pp. 142, 143.--Cf. Morenas, _Lettr. histor._, p.
12.--Charpenne, I, préface.--Cf. notamment Pastor (IV, p. 297)
qu'on est étonné de voir partager cette opinion fausse.
Un document inédit et de la plus incontestable authenticité, renfermé
dans la caisse d'Avignon, parmi les papiers constituant le fonds de
l'inventaire de la Chambre des Comptes de Grenoble, nous apporte sur
les agissements de Jules de la Rovère, dans les événements qui vont
suivre, des renseignements forts curieux, que quelques historiens ont
soupçonnés, et qui n'expliquent que trop les griefs de Louis XI contre
la curie romaine et son représentant, le cardinal de Saint-Pierre ad
Vincula. Un certain Jean Aubert, dit de Montclus, seigneur et
chevalier de Montclus, avait été laissé à Avignon comme agent secret
du légat Charles de Bourbon, avec mission de le renseigner sur tout ce
qu'il pourrait saisir des desseins de Jules de la Rovère. Grâce à un
espionnage savamment dissimulé, ledit de Montclus ne tarda pas à
apprendre que le nouveau légat avait envoyé auprès de Charles le
Téméraire, duc de Bourgogne, son vicaire à Avignon, le sieur de
Lyennans, «lequel était revenu porteur de certaines lettres de créance
et instructions signées et scellées du seing et scel du dit duc de
Bourgogne adreçans au pape et au dit cardinal lesquelles lettres et
instructions estoient au grand dangier et préjudice[469]» de la
personne du roi et du royaume de France; que, pour mettre à exécution
ces mauvais desseins et entreprises, certaine alliance avait été
contractée entre ledit cardinal, le duc de Bourgogne et d'autres
ennemis du royaume (et ce disant, Louis XI fait évidemment allusion au
roi René). Au dire de Louis XI, le cardinal de Saint-Pierre aux Liens
était venu en Avignon pour mettre la main sur le palais apostolique,
en chasser la garnison française que le légat Charles de Bourbon avait
préposée à sa garde, et par la possession de cette forteresse
inexpugnable, barrer aux armées royales la route de Provence. On ne
saurait, en cette occurence, mettre en doute les accusations de Louis
XI contre le cardinal de Saint-Pierre ad Vincula, car ce sont ces
projets secrets que Baroncelli avait dû communiquer aux différents
corps élus d'Avignon et du comté, et qui motivèrent la délibération du
conseil de ville d'Avignon du 17 avril 1476[470].
[469] Arch. de l'Isère, _Titres du Comtat Venaissin_, série
B.--Voy. Pilot. _Catalog. des Actes du roi Louis XI_, II, p. 248,
no 1667.--Tours, 4 septembre 1476.
[470] Délibérat. du 17 avril 1476, _Reg. des Conseils_, IV.
Louis XI, informé de ce qui se tramait à Avignon par ledit seigneur
de Montclus, voulut intimider la curie romaine en mandant à Lyon, où
il se trouvait (mai 1476), le sieur de Montclus et le propre vicaire
de Jules de la Rovère, de Lyennans, les invitant à venir se justifier
auprès de lui. Le cardinal de Saint-Pierre aux Liens, dont la trahison
à l'égard de Louis XI n'était pas douteuse, pour empêcher son vicaire
de rien divulguer de la mission secrète qu'il avait remplie auprès du
duc de Bourgogne, s'empressa de faire incarcérer ledit de Lyennans,
comme témoin compromettant. Puis, sachant que le seigneur de Montclus,
en sa qualité de représentant de Charles de Bourbon, avait des
intelligences avec le capitaine qui gardait le palais, il tenta par
des promesses et toutes sortes de moyens de le gagner à sa cause.
N'ayant pu réussir dans son dessein, Jules de la Rovère, très irrité
contre le sieur de Montclus, le fit venir au petit palais[471], en
présence de l'évêque de Cavaillon, des évêques italiens qui avaient
accompagné le nouveau légat, des consuls et autres personnages
notables de la ville, et devant tous les assistants le cardinal entra
dans une violente colère, déclarant au sieur Montclus que s'il ne lui
faisait pas remettre incontinent le palais apostolique en obligeant
les gens de Charles de Bourbon à l'évacuer, «il luy feroit coupper la
teste et qu'il ne luy tenoit à guères qu'il ne le fist gecter par la
fenestre en la rivière du Rosne et que c'estoit le dit suppliant qui
les y avait mis et que par luy se conduisoient[472]». De Montclus,
sans s'intimider des menaces du cardinal, répondit que c'était à tort
qu'on l'accusait de maintenir dans le palais la garnison française;
qu'il n'avait point charge de traiter cette question, et que le mieux
était pour le cardinal de s'entendre avec les ambassadeurs du roi de
France, qui se trouvaient en ce moment à Avignon. Mécontent de cette
réponse et aveuglé par la colère, Jules de la Rovère donna l'ordre de
s'emparer sur-le-champ de la personne dudit de Montclus, et de
l'enfermer dans la prison du petit palais; il le fit lier et attacher
avec de gros fers aux pieds, et «loger en une grosse tour estroitement
et durement detenu en grant detresse de sa personne, couchier sur le
plastre comme s'il estoit ennemy de la foy et mecréant, garder par
certains habitans de la dite ville, piller et desrober tous ses biens
meubles qui estoient de bonne valeur estans en certaine maison qu'il
avoit au dit Avignon. Et contre toute forme de justice inhumainement
et cruellement feist tourmenter et mettre en gehayne et torture le dit
suppliant cuidant par ce moyen recouvrer le dit palais et que pour
éviter la mort du dit suppliant le capitaine et autres estans de dans
le dit palais eussent rendu au dit cardinal le dit palais et que faire
ne vouloirent[473]».
[471] Le petit palais, dont il est souvent question, était la
résidence des évêques d'Avignon, après que les papes et, après
eux, leurs légats se furent établis dans le grand palais, ou
palais des papes actuel. Il fut reconstruit par Jules de la
Rovère sur le même emplacement et sert aujourd'hui de petit
séminaire. Le Rhône coulait sous les fenêtres du palais.
[472] _Lettres de Louis XI_, Docum. cité.--Arch. de l'Isère,
série B.
[473] _Lettres de Louis XI_, Docum. cité.
Cependant, comprenant que la détention dudit Montclus était illégale,
et que la ville et les habitants d'Avignon pourraient supporter les
conséquences d'un aussi grave abus d'autorité, au moment où l'armée
envoyée par Louis XI approchait de la ville[474], Jules de la Rovère
laissa entendre que de Montclus n'avait été mis en prison que pour
obtenir le recouvrement du palais indûment retenu, puisque, en
exécution des engagements pris par le roi et le légat en 1472, ledit
palais devait être rendu à première réquisition du Saint-Siège. Il
ajoutait, en outre, que ce faisant il avait voulu complaire à un
certain nombre d'habitants d'Avignon, ennemis du roi de France, qui
étaient débiteurs vis-à-vis de lui de certaines sommes qu'il avait
donné charge d'aller recueillir, en vertu d'une obligation déjà
ancienne, et après sommation faite par lettres patentes aux officiers
du Saint-Siège. Sous ce dernier prétexte, Jules de la Rovère fit
appliquer la torture audit sieur de Montclus, pour le forcer à
déclarer que lesdites lettres obligatoires adressées par Louis XI à la
ville «estoient induement faictes et forgées», alors que lesdites
obligations avaient été souscrites par la ville avant la naissance
dudit de Montclus et ne le touchaient en quoi que ce soit[475]. La
torture, appliquée avec tous les raffinements en usage chez les
bourreaux du Saint-Siège, alla jusqu'à la séparation des membres pour
contraindre Montclus à dire des choses «à l'appétit et vouloir» de ses
persécuteurs. Le malheureux prisonnier faillit en mourir. Ce que
voyant, le cardinal de Saint-Pierre _ad Vincula_, les habitants et
consuls de la ville d'Avignon, émus sans doute à l'idée qu'un
traitement aussi barbare et le trépas qui s'en suivrait engageaient
gravement la responsabilité de la ville aux yeux du roi de France,
cessèrent de torturer leur prisonnier. Quant à Jules de la Rovère, il
trouva moyen de parlementer avec l'amiral de Bourbon, commandant
l'armée royale, et partit d'Avignon pour venir à Lyon trouver le roi.
[474] Avril 1476.
[475] Louis XI fait certainement allusion à l'obligation que la
ville avait contractée vis-à-vis du seigneur de Ropol, Louis de
Valspergues, représentant de Michel et de Jean de Valspergues,
coseigneurs de Caumont, à qui il était dû une somme assez forte
par la ville (soit 3,000 écus) et par un citoyen, Allemand de
Pazzis, qui avait fait faillite. Louis XI avait écrit aux consuls
pour réclamer le paiement de cette dette en faveur de Louis de
Valspergues.
Mais les consuls et les habitants d'Avignon comprenant enfin tout
l'odieux de leur conduite, afin d'apaiser la colère du roi «et les
dites deshonnestes faultes assoupper», envoyèrent auprès dudit de
Montclus, enfermé dans la tour de l'auditeur, une délégation qui se
composait de maître Tulle, docteur et juge de ladite ville, de maître
Accurse Meynier et d'Etienne Sedile, notaire de la cour de
Saint-Pierre et autres officiers, et de plusieurs autres notables
citoyens. Le juge de Saint-Pierre délivra sur-le-champ ledit de
Montclus comme innocent et sans charge aucune, en lui en donnant acte
par lettres que ledit suppliant avait requises «pour sa descharge et
s'en aider en temps et lieu». Tels sont les événements qui se
passaient à Avignon au moment où Louis XI, déjà très mécontent,
dirigeait des forces sur les terres du Saint-Siège, et on comprend dès
lors que l'accueil fait par lui à Jules de la Rovère n'ait pas été
précisément très amical.
A l'annonce des mouvements de troupes qui se dessinaient de l'autre
côté du Rhône, et des préparatifs de siège du palais apostolique, le
conseil de ville d'Avignon décida de faire garder les portes et les
remparts par une garnison de soixante hommes d'armes pendant huit
jours, et de leur payer à cette occasion 60 florins. Le soin de
constituer cette force armée fut confié à Marot Borgognon qui, ne
trouvant personne dans le pays, fut obligé d'envoyer quérir à
Tarascon, à Aix et à Marseille, des aventuriers pour concourir à la
défense de la ville[476]. Gaspard de Sarrachani et son frère Thomas
furent chargés de couvrir tous les passages du Rhône qui mettaient en
communication le terroir d'Avignon avec la rive languedocienne[477].
Les bacs à traille notamment devaient être l'objet d'une surveillance
rigoureuse. Quant à l'intérieur de la ville, les consuls avaient pris
toutes leurs mesures pour la mettre à l'abri d'un coup de main. Le
conseil avait fait fabriquer neuf couleuvrines qu'il avait placées
dans l'hôtel de ville[478], en refusant énergiquement de les laisser
transporter au grand palais[479]. Comme le bruit s'était répandu qu'un
assaut devait être livré au palais, les consuls donnèrent charge à
Marot Borgognon et à Antoine Simon, avec un certain nombre de
compagnons, de garder les passages près de la tour Trolhas par où
pouvaient s'introduire des troupes royales destinées à renforcer la
petite garnison fidèle à Charles de Bourbon. Borgognon et Simon avec
leurs hommes d'armes veillèrent pendant quinze jours et quinze nuits,
et outre les désagréments d'une pareille faction, ils encoururent la
disgrâce du seigneur de Lyon (Charles de Bourbon)[480].
[476] Comptes de la Ville où se trouve le détail de la dépense,
no 283 du Compte de 1476.
[477] Comptes de la ville, annexe du 58e mandat. Comptes de 1477,
1478.
[478] 26 juin 1477. Mandat de 16 florins à Albergas Basilic,
marchand d'Avignon, pour neuf couleuvrines qu'il avait vendues à
la ville sous le consulat de Thomas Busaffi. Arch. municip.,
Comptes, C.C., Mandat no 101, 1477, 1478.
[479] _Reg. des délibérat._, du 1er mai 1476.
[480] «Item quant es vengut au bruch del siège del Palais, les
consols en la compaignie de Messires Anthony Symon me doneron
charge ambe «certans» compaignons de guarda los passaiges au pres
de la torre de Troulhas la hout ieu ay demorat xiiii ou xv jours
et jor et nuyt. Et oltre los malo jors et malas nuytz enay
aquestat la mala gracia de monsegnor de Lyon comme tout lo mont
sap.» _Comptes de la Ville_, C.C., no 283.
C'est à cette occasion qu'il y eut quelques escarmouches entre les
assiégés et les soldats placés par la ville autour du palais. Il
n'est parlé que de blessures légères, du reste. Le 14 mai 1478,
les consuls payèrent un mandat de 3 florins à Antoine Massebon
«pro vulnere illato et facto per illos de magno palacio, tempore
guerre domini Lugdunensis.» G. G., no 405. Il n'y eut donc pas à
proprement parler de siège du palais en avril-mai 1476, mais
seulement quelques arquebusades échangées sans grand dommage.
Tels sont, dans toute leur simplicité, les événements militaires dont
les États du Saint-Siège furent le théâtre en avril-mai 1476, et
auxquels on avait donné une portée et un caractère contraires de tous
points à la vérité historique. S'il n'y eut pas, en réalité,
occupation _manu militari_ du comté et d'Avignon par les troupes du
roi de France, toutes les mesures furent prises pour l'effectuer.
L'attitude du roi René[481] d'abord, et de Jules de la Rovère ensuite,
suspendit les préparatifs belliqueux de Louis XI et donna aux
événements une tournure pacifique. Dès le 11 avril 1476, René d'Anjou
promit aux ambassadeurs du roi de n'avoir jamais plus d'intelligence
avec Charles le Téméraire, ni avec les autres ennemis de la couronne.
Il prit l'engagement de se rendre à Lyon pour assister à l'entrevue à
laquelle l'avait convié Louis XI, et prépara l'entrevue de Jules de la
Rovère avec le monarque. Les troupes royales furent incontinent
rappelées[482], et nous voyons quelques jours après les Avignonnais se
porter caution pour l'archevêque de Lyon, Charles de Bourbon, d'une
somme de 3,200 livres que ledit cardinal devait payer au roi de
France. Charles de Bourbon figure dans l'acte avec les titres de
_gubernator civitatis Avinionensis et Comitatûs_ et avec le titre de
_legatus a latere_[483]. Le 9 mai, le roi René qui, en passant, avait
eu un entretien avec Jules de la Rovère, arrivait à Lyon, où Louis XI
lui fit les honneurs d'une hospitalité vraiment royale. Les deux rois
vécurent dans la plus grande intimité, se montrant ensemble à la foire
avec les plus belles dames de la ville[484], et parurent parfaitement
réconciliés. Les compagnons du roi René, entre autres Palamède de
Forbin, reçurent des cadeaux des deux côtés. Celui-ci eut même du roi
René 4,000 livres de pension annuelle, et c'est en reconnaissance de
ces gracieusetés que les ambassadeurs provençaux s'employèrent de leur
mieux pour amener une cessation d'hostilités entre Louis XI et Sixte
IV[485].
[481] Lecoy de la Marche, _Le Roi René_, II, p. 359.
[482] Legeay, II, p. 200.
[483] Instrument relatant un contrat passé entre Jehan de Foix,
seigneur de Maille, pour le roi Louis XI, et Edouard de Messiaco,
abbé de l'Isle-Barbe, lieutenant de Charles de Bourbon. Arch.
municip., B.77, Origin. parchemin.
[484] Commines, V, II, p. 311.--Cf. Lecoy de la Marche, I, 412,
413.
[485] Lecoy de la Marche, I, p. 554.
C'est au milieu de ces démonstrations d'amitié sincère entre les deux
rois que Jules de la Rovère arriva à Lyon, pour s'entretenir avec
Louis XI des difficultés pendantes avec le Saint-Siège. Le roi le
reçut fort mal d'abord[486], mais finit par l'écouter, sur les
instances du roi René, et exigea en premier lieu: 1º que Jules de la
Rovère renoncerait à sa légation et restituerait à Charles de Bourbon
la provision que le pape lui avait retirée au mois de mars 1476, et 2º
que les Avignonnais enverraient à Lyon une députation chargée de
prêter, au nom de la ville, serment de fidélité à la couronne[487].
[486] Aubéry, _Vie des Cardinaux_, p. 469. Pendant les mois qui
précèdent, Jules de la Rovère recevait de Sixte IV, son oncle,
une pension de 104 ducats d'or par mois (mars-mai 1476). Arch.
vat., _Reg._ 492.
Le 11 juin 1476, une somme de 40 florins d'or est payée par le
trésorier de la Chambre apostolique à Christophe de Bergame,
_maître coureur_, qui est envoyé auprès du légat Jules de la
Rovère avec les brefs. Arch. vat., _Reg._ 493, fol. CLXXXD, etc.
[487] Chambaud, _Ann._, mss., fol. 390.
L'orgueilleux cardinal-légat s'humilia pour ménager le Saint-Siège et
les domaines de l'Église, et le 10 juin il fit tenir aux consuls
d'Avignon des lettres patentes leur enjoignant de reconnaître pour
légat Charles de Bourbon, archevêque et comte de Lyon[488]. Quelques
jours plus tard, le 18 juin 1476, Jules de la Rovère écrivait de
nouveau aux consuls[489] pour les informer que le serment de fidélité
exigé par le roi avait été prêté suivant la formule convenue, mais que
sa majesté entendait qu'il fût prêté en outre par le conseil de ville
comme représentant de la collectivité des habitants. En conséquence,
il leur faisait tenir une copie dudit serment, qui devait être
adressée à lui-même, revêtue de la signature des membres du conseil,
avec défense expresse d'y introduire la moindre variante[490]. «Et ont
juré Guillaume Ricci, François Peruzzi, Antoine Ortigues, Antoine de
Damiani, en présence de l'archevêque de Lyon, de M. l'admiral de
France, son frère, que dans la ville d'Avignon on ne souffrira aucune
personne qui puisse nuire au roi et à ses États, et on n'y prendra
point parti pour ses ennemys déclarés qui sont le duc de Bourgogne, le
roi Fernand, le roi d'Aragon et le roi d'Espagne, son fils, au moyen
de quoy le dit amiral et le vice-chancelier ont promis au nom du roi
de France de garantir la ville d'Avignon de toute oppression qu'on
pourrait vouloir faire aux sujets de Notre Saint Père, ainsi que des
attaques de ses ennemis». Les consuls et conseillers firent également
le même serment, sauf toutefois certaines réserves en ce qui touchait
l'obéissance et la fidélité au pape et son droit de souveraineté. Bien
que cette condition ne fût point stipulée dans l'acte, le grand palais
d'Avignon devait être occupé provisoirement, au nom du légat Charles
de Bourbon, par une garnison de soldats royaux, ce qui était pour la
cité papale une humiliante obligation, en même temps qu'une
perpétuelle cause de conflits. Quant au caractère même et à la portée
du serment des Avignonnais prêté à un souverain qui n'était pas le
leur, il ne faut pas s'y méprendre; il liait l'un vis-à-vis de l'autre
les contractants par acte public, et les Avignonnais ne manqueront
pas de s'en prévaloir dans une circonstance où la tranquillité de la
ville et la sûreté de ses citoyens se trouvent menacées par les
attaques du sacrilège Bernard de Gorland (1479-1480). Et il faut dire,
à l'éloge de Louis XI, que le roi de France ne faillit pas aux
engagements pris à Lyon[491].
[488] Copie en latin de la lettre du 18 juin 1486. Arch.
municip., série A.A.
[489] Lettre de Jules de la Rovère aux consuls de Lyon, 18 juin
1476.