Dans la pensée du pape, le caractère révocable de la provision donnée

à Charles de Bourbon laissait-il entrevoir un remplacement à brève

échéance, ou mieux encore Sixte IV fut-il, dans cette circonstance,

l'instrument docile de son neveu, le célèbre Jules de la Rovère, que

Jean de Serres appelle «instrument fatal des maux de l'Italie» et

ailleurs «puissant d'amis, de réputation, de richesses, naturel

farouche et terrible, inquiet, turbulent, mais magnifique et grand

défenseur de liberté ecclésiastique»[426]? Il est difficile de se

prononcer. Jules de la Rovère avait été appelé à l'évêché de

Carpentras lorsque, à la mort d'Alain de Coëtivy, en 1474[427], il fut

transféré au siège d'Avignon que Sixte IV, par affection pour son

neveu, érigea en archevêché par bulle du 22 novembre 1474[428], avec

les évêchés de Carpentras, de Cavaillon et de Vaison comme

suffragants, alors qu'ils ressortissaient précédemment de l'archevêché

d'Arles. Cette extension de l'autorité spirituelle de l'archevêque

d'Avignon, sa parenté avec le souverain pontife, en faisaient un

adversaire redoutable pour le légat, dont il contrebalançait

l'influence: un conflit ne pouvait manquer de se produire lorsque,

sollicité sans doute par son neveu, Sixte IV, sans penser aux

conséquences d'une pareille mesure, révoqua la faculté accordée à

Charles de Bourbon[429] et lui substitua son neveu Jules de la Rovère,

par bulle du 13 mars 1475. Quelques auteurs ont prétendu que les

pouvoirs conférés au nouveau légat étaient plus étendus que ceux de

son prédécesseur; que son autorité devait se faire sentir jusqu'à

Lyon; qu'il voulait rétablir la suzeraineté temporelle du Saint-Siège

sur la rive droite du Rhône[430]. Rien dans la bulle pontificale

n'autorise ces affirmations, et le texte même du document est conforme

aux formules adoptées en pareil cas par la chancellerie

pontificale[431]. Depuis le XIIIe siècle les légats représentant à

Avignon le Saint-Siège avaient toujours porté les mêmes titres, qui

n'étaient qu'une formule consacrée de diplomatique sans effet dans

l'exercice de leurs fonctions. Du reste, les parlements se montraient

d'une rigueur impitoyable quand il s'agissait de l'enregistrement de

la bulle, et ils n'auraient pas toléré un empiètement sur les droits

du pouvoir laïque.

[426] Jean de Serres, _Liv. cit., passim_.

[427] Nouguier, _Hist. chronolog. des évêques d'Avignon_, pp.

180, 181.

[428] Origin., Arch. municip., B. 36, no 20.--Nouguier, _Liv.

cit._, pp. 180 et suiv.

[429] «Venerabilem fratrem nostrum Carolum archiepiscopum

Lugdunensem in nostris civitate Avenionensi et Comitatu

Venayssino ac in illis adjacentibus provinciis civitatibus et

locis pro Romanâ Ecclesiâ gubernatorem et vicarium dudum

appellatum ab ejusdem sibi commisso gubernationis et vicariatûs

officio commissam facultatem revocamus.» Massillian, _Rec. des

Chartes_, vol. XXXI, fol, 393 et seq., mss. Biblioth. Avignon.

[430] Legeay, _Hist. de Louis XI_, II, pp. 200, 181.--Cf.

Cottier, _Hist. des Recteurs_, 142, 143.--_Recueil des

Ordonnances_, XVIII, p. 196, not. C.--Duclos, _Hist. de Louis

XI_, II, p. 227.

[431] Jules de la Rovère s'intitule dans un acte de 1476

«_Julianus Sancti Petri ad Vincula Sacrosanctæ Ecclesiæ Romanæ

presbyter Cardinalis in Civitate Avenionensi et Comitatu

Venayssino nonnullisque aliis provinciis Civitatibus et locis ac

terris illis adjacentibus apostolicæ sedis legatus de latere_».

Arch. municip,. B. 65, no 73, Cott. A.A.A.A.

Il y a là, selon nous, une confusion de la part des historiens, qui

ont traité la question sans la bien connaître, et dont nous allons

donner l'explication. L'archevêque d'Avignon avait juridiction sur

tous les sujets royaux fixés dans les limites de son diocèse[432]; or,

en ajoutant au diocèse du nouvel archevêque les évêchés de Cavaillon,

de Valréas et de Vaison, Sixte IV donnait par le fait, au sens propre

du mot, à son neveu «des pouvoirs plus étendus». Voilà ce qu'il faut

entendre par cette phrase qui se retrouve dans Duclos, dans Legeay et

les autres. C'est sans doute cette extension d'attribution qui motiva

les plaintes de Charles de Bourbon au roi, car on ne comprendrait pas

qu'il s'agît des attributions de Jules de la Rovère, légat, alors que

la provision de ce dernier ne fut délivrée qu'en mars 1475[433]. Or,

dès le mois de janvier 1475, Louis XI, mécontent des agissements du

pape, avait pris plusieurs ordonnances rigoureuses à l'adresse du

Saint-Siège. Une première ordonnance du 8 janvier 1475[434] instituait

une commission pour examiner les bulles, brefs et rescrits pontificaux

qui seraient contraires aux immunités et privilèges du royaume de

France et en défendait l'enregistrement. En vue de la défense des

libertés de l'église gallicane le roi soumettait au «_placet_» tous

les actes pontificaux. En outre, sans doute pour effrayer Sixte IV,

Louis XI fit écrire à tous les évêques de France pour leur dire qu'ils

ne devaient pas quitter leur résidence, et ce, sous peine de

confiscation et de privation du temporel[435].

[432] Voy. notamment p. 359. _Cart. de l'Archevêché_, t. III,

fol. 108.--_Rec. mss._, Massilian, fol. 66, vo.

[433] Pastor, _Hist. de la Papauté_, IV, pp. 296, 297.

[434] _Rec. des Ordonnances_, XVIII, p. 169.--Cf. Pastor, _Hist.

de la Papauté_, IV, pp. 290, 297.

[435] _Rec. des Ordonnances_, XVIII, p. 168.

En même temps, Louis XI, poussé secrètement par son allié, Laurent de

Médicis, provoque une agitation anti-romaine et parle de la prochaine

tenue d'un concile général pour la réforme de l'Église et l'élection

régulière d'un pape à la place du pontife, dont la nomination était

entachée de simonie. Il cherche à gagner à sa cause l'empereur

Frédéric[436].

[436] Pastor, _Liv. cit._, IV, p. 296.

La bulle pontificale du 21 novembre 1474 était sans contredit un acte

d'indépendance de la curie romaine et attentatoire aux libertés de

l'Église gallicane, en ce sens qu'elle portait modification des

circonscriptions ecclésiastiques du royaume de France, sans l'avis

préalable du roi. En effet, de ce chef, la province ecclésiastique

d'Avignon devenait indépendante de Vienne et d'Arles[437], et le

rattachement de l'évêché de Vaison au diocèse de l'archevêché

d'Avignon était une diminution de l'autorité de l'archevêque de Vienne

et de Lyon «primat de France». Bien que plus incliné aux idées

romaines que son père Charles VII, qui professait plutôt les idées

gallicanes, Louis XI ne pouvait décemment rester indifférent en

présence des prétentions de Sixte IV dont la faiblesse expliquait cet

acte de népotisme. Si on ajoute à cette extension d'attributions

l'autorité que le nouvel archevêque tenait de ses prédécesseurs, on

conviendra que l'archevêque d'Avignon était, sinon le supérieur, du

moins l'égal du légat, qui devait désormais compter avec lui. En

effet, depuis 1178, par privilège de Frédéric II, empereur

d'Allemagne, l'évêque d'Avignon était coseigneur de Barbentane, et

avait juridiction temporelle sur ce port, une des principales escales

de la navigation du Rhône[438]. En outre, depuis le Xe siècle, ledit

évêque possédait, comme fiefs temporels sur la rive droite du Rhône,

les localités ci-après avec leurs annexes: _Roquemaure_, _Trueil_ (de

Torcularibus), _Montfaucon_, _Saint-Giniès de Comolas_,

_Saint-Laurent-des-Arbres_, _Lirac_, _Tavel_, _Rochefort_, _Sazes_,

_Pujaut_ (Podium altum), _Sauveterre_, _Villeneuve_, _Les Angles_ et

_Saint-Étienne-de-Candals_[439]. «De tout temps et d'ancienneté les

prédécesseurs arcevesques du dit lieu ont tout droit de justice et

juridiction ecclésiastique sur plusieurs nos subgectz, mananz et

habitanz de plusieurs villes, villaiges et places nous appartenanz

dedans nostre royaume estans du dit diocèse et arcevesché, et ont

accoustumé selon droit commun les dits arcevesques du dit lieu

d'Avignon, davoir toute juridiction cohercion et contrainte non

seulement sur iceulx habitanz des villes de nostre royaume mais aussi

de Provence, du conte de Venisse et dailleurs ou le dit droict se

estant[440].» Ces lettres patentes de Louis XI ne peuvent laisser

aucun doute sur la légitimité des pouvoirs de l'archevêque d'Avignon,

en tant que juge temporel desdits fiefs enclavés dans le royaume de

France. Or, dans de pareilles conditions, ou l'évêque devait se

contenter d'une juridiction temporelle nominale, comme l'avaient fait

la plupart des prédécesseurs de Jules de la Rovère, ou, s'il voulait

prendre au pied de la lettre les droits qu'il tenait de ses fonctions,

il devait se préparer à vivre en état de guerre avec les officiers

royaux, sénéchaux de Beaucaire, maîtres des ports de Villeneuve ou

leurs lieutenants, et le Parlement de Toulouse dont la rigueur était

proverbiale. On comprend, en effet, que les sujets du roi, placés sous

la juridiction temporelle des évêques d'Avignon et poursuivis pour

crimes ou délits de droit commun, récusassent la juridiction

temporelle de leur suzerain spirituel, pour chercher aide et

protection auprès des agents royaux et échapper ainsi à toute

pénalité. De là des conflits incessants, des protestations, et comme

conclusion, des lettres de représailles qui empêchaient l'évêque

d'exercer en toute liberté son droit de juridiction.

[437] Le P. Armand Jean, _Les Évêques et Archevêques de France_,

1682-1801; Paris, Picard, 1891, t. I, p. 49.

[438] Arch. municip., Rhône et Durance, A, Invent.

[439] _Notes chronolog. sur les villes, villages, paroisses,

églises et autres lieux du diocèse d'Avignon_, mss. de

Massillian, t. I, Dom Vaissette, XII{2}, p. 154.--Les évêques

d'Avignon déléguaient généralement un official forain chargé de

régler les affaires ecclésiastiques dans la partie de la province

du Languedoc qui ressortissait de l'archevêché d'Avignon. On

trouve, en _1614_, un arrêt du Parlement de Toulouse maintenant

dans ses fonctions _Thomas Duret_, qui en avait été chargé par

l'archevêque d'Avignon, Etienne Dulcis. Arch. de la

Haute-Garonne, _Invent. Parlement_, série B, 329.

[440] Lettres de Louis XI données à Thouars le 27 janvier 1481.

Orig. _Cartul. de l'Archevêché_, III, fol. 108.

Quant à la question de conflit à propos de certains territoires

riverains du Rhône, dont la délimitation et les droits «de pâturage et

de bûcherage» étaient contestés entre les officiers royaux et le

représentant du Saint-Siège[441], Jules de la Rovère ne pouvait en

avoir la responsabilité, attendu que depuis longtemps des

dissentiments existaient entre le sénéchal de Beaucaire et de Nîmes et

les officiers pontificaux. Des attaques à main armée avaient été

dirigées par les sénéchaux de Beaucaire et de Nîmes contre le terroir

d'Avignon, sous forme de représailles et de droits de marque, sous

prétexte d'une dette que les papalins auraient refusé de solder à

Gabriel de Bernes, alors qu'il était constant que la cité d'Avignon

n'avait jamais refusé de se libérer[442]. Enfin, la ville se plaignait

avec quelque apparence de raison que les officiers du roi

s'opposassent, par vexation, à la construction de «pallières et

taudis» sur la rive gauche du Rhône dont le courant impétueux ne

cessait de menacer les remparts et fortifications qui garantissaient

la sécurité de la ville et de son territoire.

[441] Il s'agissait des îles d'Argenton, de Flesche, du Mouton,

de Barusin, du Château-Sables, de la Barthelasse, du Contrat,

_Invent._ A. Rhône et Durance. A la suite de l'entrevue de Lyon,

Louis XI nomma une commission composée de l'archevêque de Vienne,

de Pierre Arivel, président du Parlement de Grenoble, et du

Bâtard de Comminges et Jean de Moncade, juge-mage, pour régler le

différend, juin 1476. Arch. municip., B. 70.

[442] Les Valperge ou Valpergue, d'origine lombarde (de Ropol

près Verceil) étaient coseigneurs de Caumont. Gabriel de Bernes,

seigneur de Ropol, réclamait à la ville 2,200 écus représentant

le fonds et les arrérages de la pension qui lui était due. Les

consuls ayant refusé de payer, les officiers royaux lancèrent des

lettres de représailles contre Avignon (juin 1475). Le 27 du même

mois, la ville s'acquitta d'une partie de la somme.--Cf.

_Amplissima Collectio_, II, pp. 1509, 1511.--Délib. du Conseil de

ville du 21 juin 1475.

Les conflits entre riverains prirent même, au cours de l'année 1475,

un caractère tel de violence que le conseil de ville décida d'en

référer au pape, avec menace des censures ecclésiastiques[443]. De

leur côté les officiers du Languedoc, défenseurs des droits du roi,

maintenaient énergiquement leurs revendications et le juge-mage de

Beaucaire écrivait à Jean Bourré, président des États du Languedoc,

«touchant l'occupation que ceulx d'Avignon veullent faire du Rosne et

des isles d'icelluy[444]». Il montrait pour le roi l'importance qu'il

y avait à conserver la possession des terrains limitrophes du fleuve

et des îles voisines, «et le bon droit que le roy a». Le 9 juillet

1475[445], Sixte IV adressait à Louis XI une nouvelle lettre plus

pressante, dans laquelle il l'engageait à donner des ordres immédiats

pour que ses officiers du Languedoc cessassent d'inquiéter et de

molester les vassaux du Saint-Siège. Le roi de France n'ayant pris

aucune mesure pour donner satisfaction au souverain pontife, celui-ci

fulmina contre les officiers royaux une sentence d'excommunication (9

décembre 1475)[446].

[443] Arch. municip., _Reg. des délibérat._, 19 juin 1475.

[444] Dom Vaissette, XII{2}, _Preuves_, pp. 180, 181, 10 avril

1475.

[445] _Amplissima Collectio_, II, p. 1508.

[446] 9 décembre 1475. Arch. municip., B. 19, no 17.--Les

conflits entre les rois de France et le pape à propos de la

délimitation de leurs droits sur les bords du Rhône durèrent

plusieurs siècles et donnèrent lieu à d'interminables procès. En

1430-1431, sous Eugène IV, le cardinal de Saint-Eustache fut

chargé de régler le différend (Voy. Dom Vaissette, IX, pp. 1111,

1112);--Chambaud, _Recueil sur Avignon_ (mss. I, fol. 164,

165);--Ménard, _Hist. de Nîmes_, III, pp. 179, 377,

378;--Massillian, XXII, fol. 57, vo.--Voy. _Procès du Rhône_,

mss., t. VI, fol. 150, 168, 169, 173.

En 1430, un notaire royal ayant voulu instrumenter à Avignon,

reçut l'ordre de s'éloigner, et, détail curieux, il signa

désormais ses actes du milieu du lit du Rhône: _datum supra

Rhodanum, in quâdam barcâ ante turrim capitis pontis Villæ-novæ

prope Avinionem_. Voy. _Procès du Rhône_, t. VI, fol. 154. Charles

VI, par acte authentique de mars _1366_, avait reconnu au pape la

possession du lit du Rhône jusqu'à la chapelle de Saint-Nicolas

(Arch. municip., Orig., B. 68, no 27), et lorsqu'il y avait des

différends entre Avignonnais et sujets royaux, le conservateur des

privilèges apostoliques devait se transporter à cette chapelle et

y rendre ses jugements (Voy. _Enquête sur le Rhône_, Arch.

municip., B. 67, no 108); mais cette légitimité de possession du

souverain pontife était très fréquemment contestée, et le

Parlement de Paris dut intervenir pour trancher définitivement la

question (Voy. Arch. nation., X{ta} 8605, fol. 95, Ordonnance du

30 janvier 1443).

Ces explications étaient indispensables pour montrer l'origine du

conflit à propos des limites du Rhône, au moment où Sixte IV allait

appeler son neveu à la légation d'Avignon, et permettent de démêler ce

qu'il y a de fondé dans les accusations portées par les historiens

contre Jules de la Rovère sur ce point. Lorsque donc, quelques mois

plus tard, le cardinal de Saint-Pierre aux Liens se rendit à Lyon pour

porter ses doléances à Louis XI, il ne faisait que lui exposer des

griefs déjà anciens et qu'il n'avait en rien contribué à susciter.

Enfin, s'il se plaignait au roi de la sévérité outrée du Parlement de

Toulouse à l'égard des sujets pontificaux, lorsque quelque atteinte

était portée par eux aux prérogatives royales, ces plaintes étaient de

tout point fondées[447].

[447] On peut juger par un exemple de cette sévérité. En 1491

(septembre), quelques habitants d'Avignon ayant démoli les degrés

d'une arche du pont (partie française), le maître des ports cita

le légat, les consuls et citoyens à comparaître devant le

Parlement de Toulouse qui, par arrêt du 7 septembre 1491,

condamna lesdites personnes à rétablir les degrés démolis et à

payer au roi une amende de 400 livres. Les Avignonnais en

appelèrent à Charles VIII qui, par lettres patentes, donna

suspension de l'exécution de l'arrêt. Le Parlement passa outre à

l'ordre royal et décida que l'arrêt serait exécuté. Arch.

municip., B. 64, no 36.

En réalité, toutes les explications données jusqu'ici, pour justifier

le mécontentement du roi du retrait de la légation à Charles de

Bourbon, ne sont que de peu de poids et ne suffiraient pas pour rendre

plausible l'hostilité de la Cour de France et le parti pris de

recourir aux voies de fait contre le Saint-Siège dans la personne de

son légat et dans son propre domaine. Ce que Louis XI ne pouvait

pardonner à Sixte IV, c'était d'avoir manqué à ses engagements

vis-à-vis du roi et d'avoir porté une grave atteinte à l'influence

française dans les terres qui confinaient à la Provence, au moment où

Louis XI espérait mettre la main sur l'héritage du roi René.

Désormais, au lieu d'avoir à Avignon un représentant dévoué à ses

intérêts, la France allait se heurter à un ennemi habile, implacable,

que l'on accusait encore sans preuves d'entretenir avec le Téméraire

des intelligences secrètes, et de favoriser la cession des domaines de

la maison d'Anjou au duc de Bourgogne[448]. Tous les calculs

politiques de Louis XI se trouvaient ainsi déjoués, par suite de la

mauvaise volonté du pape, et on comprend qu'il en conçut une vive

irritation.

[448] Ce sont les raisons données par Legeay, _Hist. de Louis

XI_, II, p. 200.--Cf. abbé Christophe, _Hist. de la Papauté au

XVe siècle_, II, p. 248.

Cependant l'administration du cardinal de Bourbon, ou plutôt de

ses représentants à Avignon et à Carpentras, n'allait pas sans

quelques difficultés. Absent depuis plusieurs mois du siège de sa

légation, l'archevêque de Lyon avait délégué comme lieutenant à

Carpentras l'évêque de Narbonne[449]. A Avignon, il avait

constitué comme son fondé de pouvoir Édouard de Messiaco, abbé de

l'Isle-Barbe (13 décembre 1475). Les rapports entre le conseil de

ville et les délégués du légat étaient assez tendus par suite de

quelques questions d'ordre local. Le représentant du légat

reprochait au conseil: 1º de n'avoir pas procédé, comme le voulait

la charte municipale de 1411, au renouvellement annuel des

conseillers[450]; 2º de n'avoir pas voté au légat le présent

annuel de 500 florins, qui selon la tradition lui était offert la

veille de la Noël[451]; 3º il se plaignait en outre de ce que des

officiers avaient été créés directement par le Saint-Siège, sans

autorisation du légat; 4º de ce que les Florentins avaient obtenu

du Saint-Siège une exemption, au mépris du légat; 5º de ce qu'un

bref apostolique avait interdit à l'évêque de Narbonne de

s'immiscer dans les affaires intérieures du Gouvernement[451].

L'évêque de Cavaillon se fit, auprès du conseil, l'organe de ces

plaintes. Celui-ci, qui louvoyait entre les deux influences,

décida le 13 décembre de surseoir à toute décision jusqu'au retour

des consuls et d'une partie des conseillers que la peste tenait

pour le moment éloignés de la ville. Quelques jours après,

l'assemblée municipale se réunit (le 18 décembre)[452] et la

mutation des conseillers fut opérée en présence de l'abbé de

l'Isle de Barbe, délégué du légat, et par son ordre. Le 10 janvier

1476, le conseil décida de prendre des informations à Rome au

sujet de la bulle concernant la mutation des conseillers, qu'une

rature avait rendue suspecte de fausseté, et où le mois précédent

on avait délégué à cet effet Pierre Baroncelli comme ambassadeur

extraordinaire[453]. Le 24 janvier, le conseil procède à la

nomination des capitaines des paroisses, en vertu d'un bref que

Pierre Baroncelli avait rapporté de Rome avec des lettres de Jules

de la Rovère, archevêque d'Avignon. Il est probable que Baroncelli

avait été chargé par Jules de la Rovère d'une mission secrète pour

le conseil et les États, peut-être de leur faire pressentir la

prochaine venue du cardinal en qualité de légat, car dès son

arrivée, et par ordre de l'évêque de Carcassonne, Pierre

Baroncelli avait été jeté en prison. La ville députa aussitôt

auprès de l'évêque Pierre de Merulis, primicier de l'Université,

et Jean Martini, bourgeois, pour obtenir l'élargissement de

l'ambassadeur. D'autre part, le 3 février, le conseil fit de

pressantes instances auprès de l'abbé de l'Isle Barbe dans le même

but. Sixte IV lui-même, dans un bref menaçant, informa les consuls

qu'il avait donné l'ordre de relâcher sans délai Pierre

Baroncelli[454], se réservant de faire châtier l'auteur de

l'emprisonnement[455]. Le conflit était désormais inévitable entre

le Saint-Siège et son légat à Avignon, et forcément la Cour de

France allait être amenée à soutenir ce dernier contre le pape et

contre son rival et successeur désigné, Jules de la Rovère. Louis

XI, toujours à l'affût des desseins secrets de la Cour de Rome,

s'efforçait de provoquer une certaine agitation dans le clergé de

France et parmi les cardinaux du sacré collège. Au mois de mars

1476, pendant que Jules de la Rovère se rendait à Avignon, on

trouva affichée à la porte de la basilique de Saint-Pierre une

proclamation du roi de France enjoignant à tous cardinaux, prélats

et évêques de se trouver à Lyon, le 1er mai, afin d'y délibérer

sur la tenue d'un concile[456]. Une ambassade française fut même

envoyée à Rome, à ce sujet, au mois d'avril 1476[457], mais Sixte

IV refusa de la recevoir. Comme le fait justement observer Pastor,

il y a une corrélation indiscutable entre ces tentatives de

pression et d'intimidation que Louis XI cherchait à exercer sur

les membres de l'Église et l'envoi en France de Jules de la

Rovère[458]. Ce dernier avait quitté Rome le 19 février 1476.

[449] Cottier, _Not. sur les Recteurs_, pp. 142, 143.--Cf. abbé

Christophe, _Hist. de la Papauté au XVe siècle_, II, p. 248.

[450] La charte communale de 1411 avait posé le principe du

renouvellement annuel des conseillers par moitié; mais divers

faits montrent que dans la pratique et depuis nombre d'années on

ne se conformait pas aux prescriptions de cette charte, puisqu'il

est question de la subrogation de certains citoyens à des

conseillers qui étaient morts dans leurs fonctions. Le légat ne

faisait donc que demander le retour à la légalité. Le 21 avril

1476, Sixte IV approuve l'élection de deux conseillers à la place

de deux qui étaient morts.

[451] _Amplissima Collectio_, II, p. 1514, _Epistol._ LXXX.

[452] _Reg. somm. des délibérat._, décembre 1475.

[453] _Reg. somm. des délibérat._, janvier 1476.

[454] _Reg. des délibérat. du Conseil_, 1476.--Arch. muicip.,

_Invent_.

[455] Arch. municip., _Invent_. imprimé.

[456] Pastor, _Hist. de la Papauté_, IV, p. 298.

[457] _Id._, IV, p. 298.

[458] _Id._, IV, pp. 296, 297. Pastor fait remarquer avec raison

que cette mission si importante de Jules de la Rovère en France

est ignorée de la plupart de ses biographes, notamment de

_Brosch_ (IV, p. 298). Pour la première fois, grâce aux Registres

du Conseil de la ville d'Avignon, nous avons pu reconstituer le

rôle et les agissements de Jules de la Rovère (de mars à

septembre 1476) dans les affaires d'Avignon.

La guerre devenait dès lors inévitable, et les partis commençaient à

s'y préparer. Le 12 mars 1476, le conseil est avisé de la prochaine

venue de Jules de la Rovère à Avignon, mais l'assemblée ignorait

encore la nouvelle, tenue secrète, du remplacement de l'archevêque de

Lyon à la légation. Celui-ci, mis au courant de ce qui se tramait à

Rome contre son autorité, avait pris les devants, et le 17 avril[459]

1476, on annonçait l'arrivée à Avignon, par le Rhône, d'une grande

barque chargée de douze tonneaux de vin et de vingt à vingt-cinq

salmées de blé, destinés à l'approvisionnement du grand palais. Avisé

aussitôt, le conseil décide que le tout sera mis en entrepôt et en

lieu sûr, _attendu que cette affectation de se servir d'une voie

étrangère pour les denrées dont il a besoin ne fait rien augurer de

bon pour la ville, d'autant plus qu'on sait qu'il donne certains

signaux par des feux allumés du haut de la tour de Trolhas_[460].

[459] _Reg. des délibérat. du Conseil_, 1475-1476.

[460] La tour appelée aujourd'hui «Trouillas».

Louis XI et Les États Pontificaux de France au XVe siècle · 第 12 / 19 段