Au cours des hostilités Louis XI fait défense formelle au seigneur de

Clermont, lieutenant du gouverneur du Languedoc, de laisser apporter

des ports de cette province du blé, aux habitants de Barcelone,

rebelles au roi d'Aragon[366]. Louis XI formule la même défense au

cardinal de Foix et sur un ton qui n'admettait pas de réplique.

Inhibition est faite aux Avignonnais d'envoyer «à ceulx de la ville de

Barselonne des vivres, artillerie et autres choses à eux nécessaires».

Et la lettre royale ajoutait: «Nous vous prions bien affectueusement

remontrer aux ditz habitanz de la dite ville d'Avignon et autres des

nacions dessouz dites demourans en icelle, en leur notiffiant ou

faisant notiffier que s'ilz font le contraire nous les réputons dès à

présent noz ennemis et entendons de procéder ou faire procéder à

lencontre d'eulx, ainsi quil appartient en tel cas. Et affin quilz

naient cause d'en prétendre aucune ignorance, vous prions de rechief

que les choses dessus dites faictes crier et publier par cry publique

et à son de trompe, en nous faisant savoir tout ce que aures fait. E

vous nous feres très singulier et agréable plaisir[367].» Nous ne

connaissons pas la réponse du cardinal, mais il est probable qu'elle

fut conforme aux désirs de Sa Majesté, comme celle du gouverneur du

Languedoc[368]. Cette lettre, bien que se rapportant à un fait isolé,

ne laisse pas que d'offrir le plus vif intérêt, en ce sens qu'elle

explique d'une façon logique l'attitude et les agissements si peu

connus de Louis XI dans l'importante question de la succession du

cardinal de Foix et de la désignation de son successeur.

[366] Dom Vaissette, _Liv. cit._, XI{2}, p. 55.--Voy. H. Sée,

_op. cit._, p. 292.

[367] Origin. inédit. Donné à Castalno de Médoc, le 21 janvier

(1464). Louis XI était à Castelnau de Médoc le 19 janvier 1464.

_Lettres de Louis XI_, II, not. 1. Arch. municip., série

A.A.--Voy. pièc. justificat., no XIV.

[368] Dom Vaissette, _Liv. cit._, XI, p. 55. Le lieutenant du

gouverneur écrit au roi en mars 1464 pour lui dire qu'il a obéi à

ses ordres.

Pierre de Foix, légat du Saint-Siège à Avignon et dans le Venaissin,

occupait ces fonctions depuis trente-deux ans, avec la plus grande

distinction. Diplomate plein de finesse, politique délié, ferme et

prudent, il avait su, sans se brouiller avec le dauphin, préserver de

ses attaques les terres placées sous son autorité et conserver

l'estime de Charles VII; plus tard, Louis XI devenu roi, l'avait

ménagé à la fois par intérêt personnel et pour complaire à son

conseiller et ami, le maréchal d'Armagnac. Succombant sous le double

fardeau de l'âge et des exigences multiples de sa charge, le cardinal

légat se mourait lentement dans son palais, et plusieurs émissaires

intéressés avaient appelé l'attention du roi de France sur une proie

aussi tentante que cette succession[369]. «D'autre part, sire, lui

écrivait le 31 août 1464 Jean de Foix, savez, Monsieur le Cardinal mon

oncle est en grant aage et tousjours maladif, mesmement a esté puis

naguères en tel point quil est cuidé de morir et est à présumer quil

ne vivra guères...., je ne scay, sire, se vous avez jamais pensé

d'avoir Avignon en vostre main, lequel à mon advis, vous seroit bien

séant et qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal ou

par la main de Monsieur de Foix ou autrement quelque homme de façon

qui fist résidence avec lui. Or ne fauldroit point davoir le palais

incontinent que le dit Monsieur le Cardinal seroit trépassé, etc.» La

dernière recommandation surtout est à retenir, car elle montre la

pensée tout entière des neveux du cardinal, surtout de Pierre de Foix,

qui ambitionnait sa succession comme légat. Sollicité par le maréchal

d'Armagnac, Louis XI avait pris les devants et dès le mois d'août il

engageait avec le Saint-Siège des négociations pour amener le Saint

Père à donner la légation d'Avignon à un membre du clergé qui fût

_persona grata_ à la Cour de France[370].

[369] Lettre de Jehan de Foix au Roy, Voy. Dom Vaissette, _Nouv.

édit._, XII, pp. 92, 93.

[370] Lettre inédite de Jean d'Armagnac aux consuls d'Avignon du

22 décembre 1464. Orig. Arch. municip., B. 95, no 73. Voir aux

pièces justificat., no XVII.

Le premier candidat proposé par Louis XI à l'agrément de Pie II avait

été le propre neveu du cardinal, portant le même prénom et qu'on a

quelquefois confondu avec son oncle le cardinal, Pierre de Foix le

jeune[371]; mais le pape répondit «que pour riens il ne lui

baillerait, pour ce quil estoit mineur d'aage». Sans se décourager de

ce premier échec, Louis XI proposa ensuite l'évêque de Genève,

Jean-Louis de Savoie, frère de la reine, qui fut également refusé. Le

pape fit alors savoir au roi «quil advise quelque évesque ou

arcevesque en son royaulme qui soit à son gré et quil pourvoyra cestuy

là sans autre».

[371] Pierre de Foix, dit le jeune, né à Pau en 1449, évêque de

Vannes, élu le 17 mai 1475; cardinal de Saint-Sixte en 1476. Il

mourut à Rome le 10 août 1490.

Déçu dans ses premières démarches, Louis XI s'adressa directement aux

Avignonnais, par l'intermédiaire de son maître d'hôtel Mombardon. Le

26 août 1464, le roi, alors à Noyon, écrivit aux consuls pour les

informer qu'il avait connaissance de la maladie du cardinal, ce dont

il était très «desplaisant. Et pour ce quil est à doubter que de la

dicte maladie il voise de vie à trespas, nous vous advertissons que se

avez daucune chose à faire en quoy nous puissions pour vous employer

nous le ferons de très bon cueur ains que plus amplement nous avons

chargié vous dire à nostre ami et feal conseiller et maistre de nostre

hostel Mombardon, porteur de ces présentes. Si le vueillez croire de

ce quil vous dira sur ce de nostre part[372]». En s'adressant aux

Avignonnais, Louis XI comptait évidemment mettre leur influence au

profit de son candidat qu'il ne leur désignait cependant, pas encore

nominativement. Au même moment, nous voyons arriver à Avignon Jean de

Comminges, maréchal d'Armagnac, accompagné du duc de Calabre, fils du

roi René (août 1464). Le conseil leur offrit une splendide hospitalité

et ne regarda pas à la dépense si l'on en juge par les comptes de la

ville[373]. On ne se tromperait pas en affirmant que le passage du

prince et du maréchal dans la cité papale se rattachait à la question

de la succession du cardinal de Foix. Évidemment ces deux personnages,

dont l'un était le confident le plus intime du roi «son grand

conseil[374]», devaient avoir reçu une mission secrète que nous

devinons facilement et qui avait pour but d'appuyer par paroles la

lettre de Louis XI aux consuls.

[372] Orig. inédit, Arch. municip., B. 77, no 87, Cott. P.P.P.P.

Voy. aux pièces justificat., no XVI.--Pour Arnaud de Mombardon,

voy. Anselme, II, p. 178.--Cf. Chambaud, mss., VII, fol. 17, et

Massillan, mss., X, fol. 42, vo.

[373] Mandat de 26 florins 6 gros pour vin et bois fournis au

comte de Comminges, mareschal de France, à l'occasion de son

passage et de celui du duc de Calabre: «hic adfuerunt de mense

augusto proxime præterito», 17 barrals de vin blanc, 18 florins

14 gros,--13 barrals de vin rouge, 8 florins 16 gros,--2

charretées de bois, 3 florins, «pro domino duce Calabriæ et aliàs

pro domino marescallo franciæ et pro jucundo adventu

eorum».--_Reg. des Conseils_, III, fol. 128, _Comptes de la

Ville_, Origin., C.C., Mandat du 7 mai 1465.

[374] Jean de Serres, I, p. 769.

Le 3 octobre 1464[375] le conseil se réunit pour examiner la réponse

à faire aux lettres royales du 3 août, et il fut décidé qu'un

ambassadeur serait dépêché à Rome pour faire connaître au pape les

intentions de la ville sur ce point; un messager spécial se rendrait

pour le même objet auprès de Louis XI. Au cours de ces négociations,

le vieux cardinal, dont la succession provoquait de si ardentes

compétitions, déclinait de jour en jour, et une issue fatale était

imminente. Vers le milieu de novembre[376], Louis XI fit partir pour

Rome Jehan de Reilhac[377], son secrétaire, auprès du Saint Père, pour

le supplier de donner la légation d'Avignon à Jehan de Lescun,

archevêque d'Auch, frère du maréchal de Comminges[378].

[375] _Regist. des délibérat._, Arch. municip., 1464.

[376] Lettre de Jehan de Comminges aux consuls, pièces

justificat., no XVII.

[377] Dans l'ouvrage qu'il a consacré à ce personnage, qui a joué

sous Louis XI, Charles VII et Louis XII un rôle important comme

diplomate, M. de Reilhac (I, pp. 183, 184) dit simplement: «C'est

ici que se place une ambassade de Jean de Reillac à Rome et à

Milan. Il reste absent pendant les sept mois qui s'écoulent du 13

août 1464 au 13 mars suivant, époque où éclata la guerre du Bien

public.» M. de Reilhac ignore le motif de ce voyage à Rome et

pense que ce fut pour représenter Louis XI à l'installation du

nouveau pape, le cardinal Barbo, vénitien qui avait succédé, sous

le nom de Paul II, au pape Pie II, mort le 16 août 1464.--Jean de

Reilhac, dont la femme avait soin du ménage du roi (voy. Charavay

et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, II, p. 56), fit ce voyage à

Rome, comme tant d'autres, à ses propres frais, «et fraya moult

sien, combien qu'il eust peu de bien du Roy». Arch. nat., X{t}a,

8317, fol. 239. (Cf. de Reilhac, I, pp. 183, 184).--Voy. pour

Jean de Reilhac, Pilot, _Catalog._, 1439, p. 92 et not. 1.

[378] Jean de Lescun était fils d'Armand Guilhem de Lescun,

seigneur de Sarraziet dans les Landes, et d'Anne

d'Armagnac-Thermes. Il avait deux frères: 1º Garcias Arnaud de

Lescun, seigneur de Sarraziet, et 2º Jean de Lescun, plus connu

sous le nom de Bâtard d'Armagnac, comte de Comminges et

gouverneur du Dauphiné. Cette filiation est absolument prouvée

par les documents conservés aux Archives des Basses-Pyrénées,

notamment par un acte du 18 janvier 1454, dans lequel figurent

les trois frères.

Jean de Lescun était protonotaire apostolique lorsqu'il fut élu

archevêque d'Auch, en 1453, après la démission de Philippe de

Lévis. Le comte d'Armagnac fit opposition à sa nomination et se

prononça en faveur de Philippe II de Lévis, évêque de Mirepoix.

Charles VII prit fait et cause pour ce dernier, et Jean de Lescun

ne put jouir de sa dignité qu'après la mort du roi, en 1462.

L'avènement de Louis XI à la couronne fut, pour l'archevêque

d'Auch, le commencement de nouvelles faveurs. Son frère, le Bâtard

d'Armagnac, venait d'être créé maréchal de France (3 août 1461) et

richement doté de terres et de pensions. Il est donc assez naturel

que la bienveillance du roi se reportât sur le frère de son

favori. La vie de l'archevêque d'Auch n'offre rien de particulier

à signaler, si ce n'est qu'il parvint à une extrême vieillesse,

étant mort à l'âge de 112 ans, en 1483. Il fut enseveli dans

l'abbaye de Gimont, au diocèse d'Auch, où il décéda. Il est

indifféremment désigné sous les noms de _Lescun_,

_Lescun-Armagnac_, _Armagnac_ et _Bâtard d'Armagnac_. Voy. à son

sujet _Gallia Christiana_, I, p. 1000;--Dom Vaissette, IX, p.

31;--Charavay et Vaesen, II, p. 280, III, pp. 58, 78;--Mathieu

d'Escouchy, II, p. 275, not. 3.--Anselme, _Hist. généalogique_,

VII, p. 95.

Au cours du voyage de Jehan de Reilhac à Rome, l'état du vieux

cardinal, depuis longtemps désespéré, s'aggrava, et ses exécuteurs

testamentaires, accourus en toute hâte à Avignon, s'étaient installés

dans le grand palais comme dans une propriété personnelle, suivant la

recommandation qui avait été faite à Louis XI, quelques mois

auparavant, par le neveu du cardinal, Jean de Foix[379]. Évidemment,

il est facile de reconnaître la main du roi dans les diverses

intrigues qui précèdent la mort du cardinal légat à Avignon. Celui-ci

avait fait, le 3 août précédent, son testament politique, dont nous

avons une copie, conservée dans les manuscrits de Chambaud, d'après

l'original[380]. Les trois exécuteurs testamentaires désignés par le

cardinal étaient Pierre de Foix, son neveu, l'évêque de Rieux

(_episcopus Rivensis_), Geoffroy de Bazilhac, et Jean, évêque de Dax

ou Acqs (_episcopus Aquensis_)[381]. Les trois personnages avaient

amené avec eux un train de maison considérable, et même un certain

nombre d'hommes d'armes, leurs compatriotes, Gascons déterminés et

résolus à qui avait été confiée la garde du grand palais, en vue d'une

attaque possible. Cette attitude, que Louis XI encourageait, était

pleine de menaces pour le Saint-Siège, et on pouvait craindre de voir

se produire un conflit sérieux dès que le cardinal de Foix viendrait à

décéder.

[379] Voy. chap. v, p. 128.

[380] Voy. Chambaud, _Rec. des Chartes_, mss., I, fol. 49, et

_Rec. d'Avignon_, I, p. 389, et Protocoles de Jacques Girard,

notaire à Avignon, côté Q.Q., fol. 21 et 23.

[381] Il est constamment appelé Johannes Aquensis in Vasconiâ.

Jean-Baptiste de Foix a été évêque de Dax de 1460 à 1471. A cette

époque il fut transféré à l'évêché de Comminges où il mourut en

1481. _Gallia Christiana_, édit. de 1870, t. I, 1055, 1104, 1105.

Il était parent du cardinal de Foix, et il est naturel qu'à ce

titre il ait été désigné par ce dernier comme un de ses

exécuteurs testamentaires.--Jean de Foix eut pour successeur à

l'évêché de Dax Pierre de Foix, le jeune, cardinal diacre

(1471-1481). C'est sous l'épiscopat de Jean de Foix que Louis XI

fit son entrée à Dax dont il confirma les privilèges.

Le grand palais était donc occupé militairement et sans autorisation

du Saint-Siège lorsque le cardinal mourut, le 17 décembre 1464[382].

Louis XI apprit le décès du cardinal de Foix, presque aussitôt, par

l'avis qui lui en fut donné d'Avignon par courrier spécial. Il se

trouvait alors à Tours[383], où il avait convoqué les États et les

princes pour les faire juges de ses griefs contre le duc de Bretagne

et exposer les droits de la couronne sur cette province. Préoccupé par

cette importante question, et ne voulant pas se mettre en avant

directement après les échecs successifs qu'il avait déjà éprouvés à

Rome, le roi fit écrire sur-le-champ aux Avignonnais par son

conseiller et premier chambellan, Jean d'Armagnac, maréchal de

Comminges, gouverneur du Dauphiné et de Guyenne[384]. Il envoyait en

même temps vers eux, et porteur de ses instructions confidentielles,

le bailli des montagnes du Dauphiné, son conseiller et serviteur[385].

Le maréchal leur annonçait en ces termes cette ambassade: «Pour vous

dire et remonstrer aucunes choses de par luy et si vous escript bien

au long, en vous priant que vueilliez avoir mon frère l'arcevesque

d'Auch pour recommandé au fait de la légation de la ville et cité

d'Avignon et gouvernement de la conte de Venissy, en la forme et

manière que mon dit seigneur le cardinal la tenoit. Et pour ce, très

chiers et grans amys, je vous prie et requiert que, pour l'honneur du

roy et amour de mon dict frère, vous y vueilliez aider et tenir la

main en tout ce qu'il vous sera possible, tant envers nostre sainct

père que autrepart, et, en temps et lieu, mon dit frère et moy le

recognoistrons envers vous tellement que par raison en devrez estre

contens. Car je vous certifie que je le fais plus pour le bien du pays

que pour le prouffit que j'en espère en avoyr[386].» Le maréchal

insistait vivement, au nom du roi, en faisant le plus grand éloge de

son frère. «Et me semble que c'est l'homme au monde que vous devriez

mieulx vouloyr, veu que vous cognoissez ses conditions et qu'il n'est

pas homme malicieux pour pourchasser aucun dommage au pays, ainsi que

plus après pourrez être informez par le dit bailli des montaignes de

l'entente du roy, ensemble de la mienne[387].» Le messager était du

reste porteur d'une lettre autographe de Louis XI, dans laquelle il

faisait savoir aux Avignonnais que sa volonté formelle était que la

ville reçût comme légat l'archevêque d'Auch[388].

[382] Voy. _Biographie du cardinal de Foix_, ch. v, pp. 141, 142.

[383] Dareste, _Hist. de France_, III, p. 213.

[384] C'est à tort qu'Anselme (voy. VII, p. 94) prétend que Jean

d'Armagnac ne porta ces titres qu'après 1464, puisque nous les

voyons figurer au bas de sa lettre.

[385] Ce magistrat avait une juridiction assez étendue. Nous le

voyons trancher un différend entre les habitants de Gap et les

officiers de l'évêque de cette ville. _Arch. des

Bouches-du-Rhône_, B. 1215, série B. Voy. pour ce magistrat,

Pilot, _Catalog._, no 914 et _passim_.

[386] Lettre de Jean de Comminges aux consuls, 22 décembre 1464.

Voy. pièces justificat., no XVII.

[387] Lettre de Jean de Comminges aux consuls, 22 décembre 1464.

Voy. pièces justificat., no XVII.

[388] Lettres closes signées Louis et Delaloëre. Arch. municip.,

B. 4, cott. P-15, sans date.

Les intentions royales ainsi manifestées par dépêche publique

plongèrent le conseil de ville dans la plus grande perplexité.

L'assemblée ne voulant pas assumer une pareille responsabilité, décida

qu'un ambassadeur serait envoyé à Rome, porteur des instructions de la

ville et de la copie des lettres du roi. Le temps pressait, il fallait

agir sans délai; les décisions du conseil furent rédigées dans un long

mémoire qui devait être confié au sieur d'Ortigues, avec ordre de se

mettre en route dans les premiers jours de janvier 1465[389].

L'orateur devait exposer au pape Paul II que déjà du vivant du

cardinal de Foix, Louis XI avait, par lettres patentes, prié la ville

d'Avignon d'intercéder auprès de sa sainteté pour que la légation fût

donnée à Pierre de Foix, fils du comte de Foix; que depuis la mort du

vénéré légat le roi avait de nouveau écrit ou fait écrire par ses

officiers pour que ladite légation fût attribuée à l'archevêque

d'Auch; qu'en ce qui concernait Pierre de Foix, le roi avait fait

valoir qu'étant apparenté à plusieurs familles régnantes, non

seulement le comte de Foix, mais le roi d'Aragon, le roi de Navarre,

le roi de Portugal, le roi de Castille, ses parents, ne manqueraient

certainement pas d'intervenir auprès du Saint Père en sa faveur. Il y

était dit qu'«après avoir pris connaissance des lettres du roi, les

consuls, les conseillers et les autres citoyens réunis, considérant

que la provision du vicariat ou de la légation appartient à la libre

volonté du souverain pontife, avaient délibéré de ne pas intervenir et

de n'adresser au saint père aucune prière ou supplique pour quiconque

dans cette matière». En conséquence, le sieur d'Ortigues avait pour

instruction bien précise de faire savoir au pape que cette nomination

lui appartenait uniquement et qu'il eût à y pourvoir à sa guise, comme

dans toutes terres appartenant à l'Église. L'assemblée, réservant son

indépendance, s'en remet en toute confiance à la sagesse du pape, qui

voudra bien nommer un légat favorable à la ville, de façon que la cité

d'Avignon et ses habitants soient heureux et satisfaits de ce

choix[390].

[389] Arch. municip., série A.A., _Dossier des Ambassades_.

[390] Instructions données à d'Ortigues, janvier 1465, série

A.A., _Dossier des Ambassades_.

De peur d'encourir auprès du Saint-Siège le moindre soupçon d'avoir

voulu favoriser les vues du roi de France, d'Ortigues devait exposer

au pape que le conseil de ville avait répondu à ce dernier que le pape

seul avait qualité pour désigner le titulaire de la légation et que le

devoir de la ville et des habitants était d'obéir respectueusement au

représentant qui serait choisi par Sa Sainteté. Il ajouterait que la

lettre contenant cette réponse avait été portée à la Cour de France

par un docteur de l'Université et un religieux de l'ordre des frères

prêcheurs. La même réponse avait été envoyée au comte de Foix, et

d'Ortigues devait, en outre, remettre une copie de ces lettres à sa

sainteté[391]. Pendant que l'ambassadeur de la ville faisait ses

préparatifs de départ arriva une nouvelle missive de Louis XI qui

défendait à la ville d'accepter comme légat le cardinal d'Avignon,

Alain de Coëtivy, pour plusieurs raisons, et engageait les habitants,

s'il se présentait, à ne le point recevoir[392].

[391] Instructions données à d'Ortigues, _Dossier des

Ambassades_, série A.A.

[392] Original inédit du 26 janvier 1465. Arch. municip., B. 4,

A.A., 25.--Délibérat. du 3 octobre 1464, _Regist. des Conseils_,

III, fol. 132;--Délibérat. du 26 janvier 1465, _Regist. des

Conseils_, III, fol. 137. La ville décidait d'envoyer au roi

Antoine _Symonis_, docteur en théologie de l'ordre des frères

prêcheurs, ou le procureur des Célestins d'Avignon, avec ordre de

se rendre auprès de Sa Majesté, et, après l'audience, d'aller à

Rome pour rapporter à Sa Sainteté tout ce que le roi aurait dit

(III, fol. 138). Le même ambassadeur était porteur d'une réponse

de la ville au comte de Comminges.

Quelles considérations dictaient la conduite de Louis XI dans cette

occurrence? Était-ce seulement l'appréhension de voir écarter son

protégé? Cette raison ne nous paraît pas suffisante. Du reste, nous

n'avons aucun motif de croire que Paul II ait songé à investir Alain

de cette haute dignité, alors qu'il fallait surtout pour recueillir la

succession difficile du cardinal de Foix un esprit pondéré, ferme et

souple à la fois, qui sût sauvegarder les intérêts du Saint-Siège et

tenir la balance égale entre la papauté et son remuant voisin le roi

de France. Quoi qu'il en soit, Alain n'était point l'homme de la

circonstance. D'un caractère fougueux, violent, ambitieux et

intrigant, Alain occupait l'évêché d'Avignon où il avait été transféré

de Quimper en 1440 ou 1438[393]. C'était le frère de l'amiral de

Charles VII et suspect, de ce chef, à Louis XI. Il s'était montré au

concile de Bâle l'adversaire ardent d'un pape grec «qui n'avait pas

encore rasé sa barbe[394]». Créé cardinal du titre de Sainte-Praxède,

par Nicolas V, le 20 décembre 1448, il avait été envoyé par Calixte

III auprès de Charles VII en qualité de légat _a latere_, pour prêcher

la croisade contre les Turcs (1456). Il parvint même à faire croiser

un certain nombre de seigneurs, mais les démarches irrégulières et

l'attitude hostile du dauphin firent échouer ses préparatifs de

croisade. Louis XI devenu roi l'avait toujours tenu en suspicion[395],

et avec de semblables dispositions, la nomination d'Alain de Coëtivy

ou du «cardinal d'Avignon», comme on l'appelait, aurait

vraisemblablement provoqué entre le Saint-Siège et la Cour de France

un conflit brutal, comme il advint quelques années après à la suite de

la promotion à la légation de Jules de la Rovère.

[393] Mas Latrie, _Chronologie_, p. 1382.--Cf. Nouguier, _Hist.

des Évêques d'Avignon_, pp. 178, 179, 180, donne la date 1438.

[394] Vast, _Le cardinal Bessarion_, p. 219.

[395] Voy. Charavay et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, t. I, p.

114. Louis dit de lui: «le cardinal d'Avignon qui en toutes

choses et mesmement en ceste-cy se montre si fort nostre ennemy».

Il assiste en 1456 à l'entrevue qui eut lieu entre le roi et les

envoyés du dauphin, Gabriel de Bernes et le prieur des Célestins

venant justifier le dauphin. Alain de Coëtivy représentait

Charles VII. De Beaucourt, VI, p. 86.--Il mourut à Rome le 22

juillet 1474.

Paul II comprit très certainement le danger d'un choix aussi

hasardeux, et pour couper court à toute nouvelle sollicitation, il fit

savoir le 14 janvier 1465[396] qu'il venait de déléguer, pour remplir

l'intérim de la légation d'Avignon, Constantin de Hérulis, évêque de

Narni, recteur du Comtat, prélat d'une grande science, doué de toutes

les vertus chrétiennes et confident du pape. Le bref qui portait cette

nomination à la connaissance des Avignonnais fut reçu avec la plus

grande satisfaction, et on en comprend les motifs.

[396] Le bref est du 14 janvier 1465; il fut donc écrit le jour

avant la seconde lettre de Louis XI aux consuls, mais il ne leur

parvint que postérieurement, alors que d'Ortigues n'avait pas

encore quitté Avignon. Quant à Antoine Symonis, en arrivant à

Lyon, au retour de son ambassade à la Cour, il reçut l'ordre de

suspendre son voyage à Rome et de rentrer à Avignon. _Reg. des

Conseils_, III, fol. 138.

Sollicités d'un côté par le roi de France, craignant de l'autre de

déplaire au pape, ils se trouvaient ainsi délivrés de la lourde

responsabilité qui leur incombait en cette occasion. Le bref

pontifical fait savoir aux Avignonnais que le Saint Père a été avisé

de la présence au palais d'Avignon de Pierre de Foix et de Jean,

évêque d'Acqs, et de la teneur des négociations engagées entre les

citoyens et les héritiers du cardinal. Il loue l'activité, la prudence

et le zèle des habitants et leur dévouement au Saint-Siège. Il les

avise en même temps qu'il vient de nommer lieutenant et gouverneur de

la ville et autres lieux appartenant à la sainte Église l'évêque de

_Narni_, jusqu'à l'arrivée du légat qu'il se proposait d'envoyer

ultérieurement. Enfin, comme conclusion, Paul II engage les

Avignonnais à prévenir Pierre de Foix et Jean, l'évêque d'Acqs, qu'ils

aient à évacuer sans retard le grand palais et à le remettre aux mains

de l'évêque de Narni: «Vobis præcipimus et mandamus ut episcopum et

Petrum prædictos omni studio inducatis ut palatium nostrum quod ab eis

teneri accepimus, dicto episcopo Narniensi sine dilatione

consignent[397].»

[397] Bref du 14 janvier 1465.--Arch. départ., B. 4.

Louis XI et Les États Pontificaux de France au XVe siècle · 第 10 / 19 段