l'acte ci-dessus, Louis et Jean reçurent comme premier acompte, à
titre de somme représentative, pour le contingent de la ville de
Pernes, mille cinq cent cinquante florins d'or, montant du revenu du
«vingtain» de la communauté de Pernes, pour un an[337]. Mais la
renonciation définitive des Boucicaut à leurs droits sur cette
communauté ne prit réellement fin que le 5 janvier 1468, par acte
public et notarié en vertu duquel, moyennant un versement de 4,000
écus d'or du pays, les deux frères Boucicaut signèrent un acquit
général pour toutes les sommes à eux dues[338]. Quant à leur créance
sur Avignon, dont l'origine remontait, à leur dire, au premier siège
du palais, pour certaines avances faites à la ville, par leur père
Geoffroy, elle ne fut éteinte qu'après 1466, à la suite de
l'intervention du pape Paul II et sur la demande d'Alain de Coëtivy,
archevêque d'Avignon, qui fit comprendre les désagréments pouvant
résulter de la non extinction de cette dette, pour la tranquillité et
la bonne administration des États de l'Église[339].
[337] Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 307, vo.--Arch. de
Pernes, Laurent Michel, notaire.
[338] Arch. de Pernes.--Chart. origin. signée de Jacques Girardi
et Pierre Lamberti, notaires.
[339] Bref du pape Paul II, du 2 octobre 1466.--Arch. municip.,
B. 36, no 6, Cott. G.
Le rôle des Boucicaut dans ce pays est terminé[340]. Leurs
revendications plus ou moins fondées avaient servi de prétexte à
maints coups de force, à maintes représailles, sous couleur de droit
et de justice. Louis XI, qui était fixé sur la valeur morale de leurs
revendications, avait trouvé là une excellente occasion d'exercer ce
talent d'intrigues et de menées souterraines qui couvre ses hautes
vues politiques, et il en avait usé sans scrupule pour inquiéter ses
voisins et faire échec à l'autorité paternelle.
[340] Pour tout ce qui a trait à l'histoire des Boucicaut dans ce
pays, voy. Lambert, _Catalog. des Mss. de Peiresc_, t. II, p.
472.
La bonne intelligence qui régnait entre Charles VII et les
Avignonnais, un moment interrompue par l'attitude du cardinal de Foix
et de la ville, dans la question de la saisie des biens de
«l'Argentier[341]», ne tarda pas à être rétablie, comme le montrent
les lettres royales de 1453, relevant les Avignonnais des marques et
représailles que le roi avait laxées précédemment[342]. Tout fut
oublié, même les soupçons de relations suspectes avec le dauphin
Louis. Du reste, les événements militaires dont le sud-ouest de la
France était alors le théâtre, avaient détourné l'attention du roi de
ce côté. Et ce qu'il y a de particulièrement caractéristique dans ces
relations de la Cour de France avec Avignon, à ce moment du réveil
national, c'est de voir Charles VII annoncer aux sujets du pape, en
même temps qu'aux villes royales, le succès de ses armes contre
l'ennemi héréditaire. Le fait est naturel pour les villes du royaume;
il emprunte un tout autre caractère quand il s'agit d'Avignon, placée
sous une domination étrangère. Cette lettre du roi fait autant
d'honneur au souverain qui l'écrivait qu'aux Avignonnais à qui elle
était destinée, et on ne peut pas mieux faire l'éloge de leur
patriotisme et de leurs sentiments français: «Nous vous écrivons ces
choses, leur disait Charles VII, le 22 juillet 1453[343], en leur
annonçant la victoire et la capitulation de Castillon, la mort de
Talbot et de son fils: «tres chiers et grans amis, pour ce que savons
que prenez grant plaisir a oir en bien de la prospérité de nouz et de
nostre seigneurie.» Et il terminait par une phrase consolante pour
l'amour-propre national: «Et avons esperance en Dieu que le surplus du
recouvrement de nostre pais de Guienne se portera bien[344].»
[341] _Mém. de l'Académie de Vaucluse_, t. VI, ann. 1887.
[342] Arch. municip., B. (Lettres de marques et de représailles).
[343] Arch. municip., série A.A.--Voy. aux Pièces justificat., no
XII.
[344] La même lettre est écrite aux habitants de Lyon.--Cf. de
Beaucourt, _L. cit._, V, p. 276, et not. 3, V, Pièces
justificat., not. XVI, p. 463.
Moins de trois mois après, Charles VII, maître de Bordeaux, le 19
octobre 1453, s'empressait de faire connaître aux Avignonnais, dans
leurs moindres détails, les événements militaires qui avaient précédé
la reddition de la ville et la soumission de la Guyenne: «Ainsi grâces
à nostre seigneur nous avons réduit en nostre obeyssance tout nostre
pais et duchié de Guienne. Et à vous escripvons ces choses pour ce que
scavons certainement que avez en bien de nous, et, de la prospérité de
nostre seigneurie prenez très singulier plaisir[345].» Ces lettres ne
nous apprennent rien qui ne soit connu, surtout après la publication
de l'ouvrage de M. de Beaucourt[346], mais elles n'en constituent pas
moins un fait historique digne d'être relevé dans les relations de la
couronne avec les sujets du Saint-Siège.
[345] Arch. municip., Orig., B. 36, no 27, Cott. C.C.
[346] De Beaucourt, voy. pp. 272 et suiv.
La fuite du dauphin, menacé par son père, son installation au château
de Genappe, de 1456 à 1461, expliquent la cessation de toute relation
entre le futur héritier de la couronne et les Avignonnais. Néanmoins,
de sa retraite où il suivait tout ce qui se passait à la Cour, dans le
royaume et chez les autres nations, Louis entretenait des agents à
proximité du Dauphiné, dans le but de susciter quelque révolte dans
cette province dont son père, par lettres patentes du 11 juillet
1457[347], s'était attribué l'administration. C'est ainsi que, par
mesure de haute police, Charles VII écrit à Angelo de Amelia, recteur
du Venaissin[348], pour lui donner l'ordre de faire arrêter, sans
délai, un certain Gascon, nommé Bertrand Salines, qui s'était établi à
Courthézon, château appartenant au prince d'Orange, lequel était
parent et allié de Philippe de Bourgogne. Dans ces projets de
conspiration contre l'autorité royale, les Comtadins et les
Avignonnais ne donnèrent lieu à aucune plainte de la part de Charles
VII, et Thomas de Valsperge écrivait aux consuls, le 23 septembre
1459: «Je vous fès assavoir que de certayn le roy est tousjours en sa
bonne opinion pour Avignon[349].» Nous en avons une preuve dans la
lettre qu'il adresse aux consuls de la ville, le 13 décembre
1460[350], pour réclamer certaines sommes dues par des marchands
d'Avignon, à feu Pierre de Campo-Fregoso, ancien doge de Gênes,
d'abord allié de la France, puis traître à notre cause, et qui avait
trouvé un refuge auprès de Sforza, à Milan. Ayant voulu reprendre à
main armée la ville de Gênes, où commandait alors Jean, duc de
Calabre[351], fils du roi René, au nom de la France, Pierre de
Campo-Fregoso périt dans un combat sous les murs de Gênes (13
septembre 1459)[352]. Charles VII, informé que ledit Campo-Fregoso
avait une créance importante à Avignon, écrivit aux consuls et au
cardinal de Foix: «Pour les quelles causes et que tousjours avons
favorablement traictez les subgectz et habitans de la ville d'Avignon
et vouldrions leurs droiz et prérogatives leur estre gardez et
entretenuz en nostre royaume.....»; le roi priait les consuls de faire
payer les sommes dues à Campo-Fregoso: «Et en ce tellement fere que
nous ayons cause davoir de bien en mieulx vous et les subgectz de
l'Église, de par delà en nostre especialle recommandacion et qu'il ne
soit besoing que y procedions par autre manière dont fort nous
desplairoit ce que toutesfois se ainsi n'estoit fait raison nous
contraindroit pour la conservacion de nostre droit de le faire et de y
donner telle provision que au cas appartient[353].»
[347] De Beaucourt, VI, p. 378. Charles VII avait résidé à
Saint-Priest en Dauphiné de décembre 1456 à mai 1457. _Lettres de
Louis XI_, p. 281.
[348] Lettre du 4 juillet 1459, de Angelo de Amelia à Sforza.
Angelo de Amelia avait été nommé recteur du Venaissin par bref de
Paul II, le 28 novembre 1457.
[349] Origin., daté de Thonon, 23 septembre 1459, Arch. municip.,
série A.A.
[350] Origin., Arch. municip., B. 37, no 72, Cot. 2.2.2.
[351] Gênes avait reconnu l'autorité de Jean de Calabre (juin
1456). Ce dernier était entré dans la ville le 11 mai 1458.
[352] De Beaucourt, _L. cit._, pp. 247-248.--Pour Pierre de
Campo-Fregoso, voy. de Beaucourt, V, p. 294, not. 1, et p. 302.
Cf. Charavay, _Arch. des Miss._, VII, p. 470.
[353] Donné à Bourges le 13 décembre 1460 (?).--Arch. municip.,
B. 37.
Il paraît que les Avignonnais et le légat s'empressèrent de satisfaire
à la réclamation du roi, car par lettres patentes du 25 février
1461[354], Charles VII, seigneur de Gênes, fait donation au roi René
de la somme de 5,000 ducats d'or, due par les marchands d'Avignon, à
messire _Perrier de Campo-Frigosio_ et confisquée au profit de Sa
Majesté. La leçon que Charles VII avait donnée à la ville d'Avignon et
au cardinal de Foix, lors du procès de Jacques Coeur (1452-1453),
avait porté ses fruits. Aussi les sujets du pape firent-ils preuve en
cette circonstance des dispositions les plus conciliantes. Moins de
cinq mois après, Charles VII mourait, laissant aux Avignonnais et aux
Comtadins le souvenir de ses bontés royales et de sa protection
généreuse. Louis XI, exilé depuis six ans en Belgique, allait le
remplacer, et ce n'était pas sans une certaine appréhension que la
ville d'Avignon voyait monter sur le trône le rancunier monarque, qui
n'avait point encore oublié les dénonciations portées jadis contre
lui, à son père, par les émissaires de la ville et du cardinal de
Foix.
[354] Arch. des Bouches-du-Rhône.--Cour des Comptes de Provence,
B. 680.--Cf. Lecoy de la Marche, _Le roi René_, I, p. 294;--de
Beaucourt, VI, p. 349.
CHAPITRE V
Louis XI et la succession du Cardinal de Foix à la légation d'Avignon
(1464-1470).
Caractère des relations des Comtadins et des Avignonnais à
l'avènement de Louis XI.--L'ambassade de Malespine et de Pazzis
à Tours (1461).--La succession du cardinal de Foix.--Rôle du
maréchal Jean d'Armagnac.--Opposition de Louis XI à la
nomination du cardinal d'Avignon, Alain de Coëtivy, comme
légat.--Conflit entre Louis XI et Paul II pour la désignation
d'un légat.--Ambassade de d'Ortigues à Rome (janvier
1465).--Échec de la politique de Louis XI auprès du
Saint-Siège.
Charles VII était mort à Mehun-sur-Yèvre le 22 juillet 1461. Louis,
dauphin, se fit sacrer à Reims le 15 août de la même année, comme roi
de France.
Pendant les huit années qui précédèrent son avènement, les rapports
avec Avignon et l'État du Venaissin n'avaient été marqués par aucun
fait à signaler. Dans son attitude vis-à-vis de la papauté, Louis
s'était montré jusque-là plutôt respectueux et fils soumis de
l'Église, et depuis l'intervention du cardinal d'Estouteville, rien
dans ses agissements n'avait trahi une pensée ou un dessein hostile
aux vassaux du Saint-Siège. Néanmoins le nouveau monarque n'avait
point pardonné aux Avignonnais, pas plus qu'au cardinal de Foix, les
doléances portées contre lui auprès du roi défunt, et il en avait
gardé un vif ressentiment. Les Avignonnais et le cardinal n'avaient
probablement pas sur ce point la conscience tranquille, et c'est cette
raison qui les décida à envoyer auprès de Louis XI une ambassade
composée de François Malespine et d'Allemand de Pazzis[355],
représentants les plus éloquents de la ville, et de Geoffroy de
Bazilhac, élu de Carcassonne, que le rusé cardinal avait attaché à la
personne des ambassadeurs pour les surveiller et pour être tenu mieux
au courant des dispositions du roi. L'ambassade arriva à Paris[356] au
mois de septembre 1461, et après avoir rencontré bien des difficultés
pour se loger, obtint une audience de Sa Majesté. Un des personnages
qui jouissait auprès du souverain d'un crédit sans limites, le
maréchal d'Armagnac, parent du cardinal de Foix, servit d'introducteur
aux ambassadeurs et leur facilita une première entrevue avec Louis XI.
Le maréchal de Comminges[357] se mettait à leur service pour
complaire, disait-il, à son cousin le cardinal légat; mais, en
réalité, il cherchait, dès cette époque, à entrer en relations avec
les Avignonnais, escomptant la succession du cardinal vieux et
maladif, avec l'espoir de trouver auprès des sujets du Saint-Siège un
appui à Rome, en vue d'assurer à son frère, archevêque d'Auch, la
légation d'Avignon.
[355] 14 août 1461.--_Reg. des Conseils_, fol. 78.
[356] Louis XI passa à Paris le mois de septembre 1461 avant de
se rendre à Tours. Voy. _Lettres de Louis XI_, II, p. 17, not. 1.
[357] Jean de Lescun, bâtard d'Armagnac, fils d'Armand Guilhem de
Lescun et d'Anna d'Armagnac (Thermes), fut attaché au dauphin
dont il devint le confident et le conseiller intime, pendant son
séjour en Dauphiné. Ce sont ses agissements qui contribuèrent
surtout à irriter Charles VII contre son fils. Nommé gouverneur
du Dauphiné par lettres du dauphin datées de Bruges, 24 janvier
1458 (Voy. Duclos, _Preuves_, p. 160;--Charavay, _Lettres de
Louis XI_, I, p. 100), il administra cette province de 1458 à
1472 d'une manière vraiment remarquable. C'est lui qui opéra la
réforme municipale de Grenoble, réorganisa le Parlement de cette
ville (1461), fonda le monastère de Sainte-Claire (1469). Il fut
chargé par le roi de délivrer Yolande de Savoie, assiégée par ses
deux beaux-frères dans le château d'Aspremont, 1471 (Voy. M.
Legeay, II, p. 16, et Prudhomme, _Hist. de Grenoble_, pp.
273-278, Chorier, _Hist. du Dauphiné_, p. 473). Louis XI le
nomma, dès son avènement, maréchal de France (3 août 1461) et lui
donna le comté de Comminges en 1462. Voy. _Ordon. des Rois de
France_, XV, 626. Il figure au bas d'une ordonnance de Louis XI,
le 14 octobre 1463, avec le titre de «l'_Admiral_» (_Id._, XVI,
p. 91).
Jean d'Armagnac mourut à la Côte-Saint-André le 9 juin 1473, et
fut enterré dans l'église de Bourg-lès-Valence.
On peut consulter pour la biographie de ce personnage qui a joué
un rôle si important sous Louis XI, _Gallia Christiana_, I, p.
1000;--Anselme, _Hist. généalog. grands-off. de la Couronne_, VI,
p. 94;--Charavay et Vaesen. _Depech. de Tomaso Tebaldi_, I, pp.
267 et suiv.;--de Beaucourt, _Hist. de Charles VII_, V, p. 142,
not. 1;--Dom Vaissette, _Hist. du Languedoc_, {2}XI, pp. 50, 51.
Voy. la biographie très complète résumée par Pilot, _Catalog._; I,
pp. 315-316, not. 1.
Le roi se montra très bienveillant pour les ambassadeurs et les fit
venir près de sa personne, «si près même qu'ils se touchaient», afin
que personne ne pût entendre leur conversation. Après avoir écouté
avec sympathie leurs souhaits de bienvenue, Louis XI leur déclara
qu'il avait à se plaindre d'eux pour des faits passés. Il leur
rappela, en effet, que du vivant de son père («dont Dieu ayt l'âme!»)
les Avignonnais, sur les conseils de certains Gascons, l'avaient
accusé, lui, dauphin, d'avoir voulu enlever le comté et la ville
d'Avignon à notre saint père le pape, pour les mettre entre les mains
de son maréchal d'Armagnac. Louis XI protestait énergiquement contre
de pareilles imputations et il déclarait que si telles avaient été ses
intentions, jamais il n'aurait mis le pied dans Avignon et jamais il
ne se serait approché aussi près de la ville. Le roi ajoutait, du
reste, qu'il commettait le soin de recevoir là-dessus les explications
des ambassadeurs à Jean Bureau et qu'il tenait à connaître les noms
des inventeurs de pareilles calomnies[358]. Évidemment, dans ces
plaintes, le roi faisait allusion, sinon à la personne du cardinal de
Foix, du moins à son entourage, composé de Gascons, ses compatriotes.
Mais comme nous l'avons vu dans le précédent chapitre, à propos de
l'ambassade de Jean de Lizac, Charles VII accuse son fils, sans
preuves formelles; c'est un grief vague, peut-être comme un écho des
négociations avortées de 1444; mais, en 1451 rien dans nos documents
ne permet de diriger contre le dauphin une accusation précise.
[358] Lettre inédite de Malespine et de Pazzis au Conseil de la
ville d'Avignon, du 25 septembre 1461, Arch. municip., série A.A.
(Voy. aux pièces justificat.). L'original de cette lettre est au
point de vue littéraire un précieux spécimen de l'idiome parlé à
Avignon au cours du XVe siècle. L'influence du catalan y est
prépondérante; on y trouve également des vocables et des
tournures qui sont encore en usage dans le «patois local». Nous
en donnons la traduction aux pièces justificat., no XIII.
Quoiqu'il en soit, si réellement Charles VII avait été avisé des
desseins de son fils sur les possessions du Saint-Siège, ce ne peut
être que par le cardinal de Foix, à l'insu de la ville, ou encore par
l'évêque d'Avignon, Alain de Coëtivy qui était mal vu du dauphin. Il
est aussi de quelque apparence que Charles VII ait voulu, bien que
l'accusation remontât à quelques années, ajouter un grief de plus à
ceux qu'il formulait publiquement contre son fils.
Les ambassadeurs d'Avignon répondirent avec la plus grande sincérité
au maréchal d'Armagnac, qui les avait invités à dîner, que jamais, à
leur connaissance, la ville n'avait écrit au défunt roi dans le but
d'incriminer son fils; que, dans tous les cas, ils n'avaient jamais
suspecté la loyauté de ses intentions et qu'ils ne pouvaient pas
s'imaginer quel était l'auteur de ces propos mensongers.
Les envoyés se rendirent ensuite chez Jean Bureau[359] pour lui
demander s'il avait quelque souvenir plus précis de cette affaire.
Celui-ci répondit qu'il lui semblait se rappeler avoir vu quelque
lettre et entendu parler de quelque chose de semblable à l'hôtel du
roi, mais qu'il ne lui restait de ces conversations qu'un souvenir
très vague. Enfin, les mêmes ambassadeurs eurent à ce même sujet une
entrevue avec monseigneur de Boucicaut[360], ami de la ville et du
cardinal de Foix, et maître Pierre Robin. Monseigneur Boucicaut et une
autre personne rappelèrent que feu le roi Charles VII avait envoyé un
ambassadeur à Avignon pour avertir la ville et monseigneur le cardinal
«qu'on était sur le point de leur faire déplaisir et qu'il leur en
donnait avis». Il s'agit sans doute de la mission de Jean de Lizac, en
1451, dont nous avons raconté ailleurs les diverses péripéties. Les
envoyés de la ville, après avoir rappelé ce qui avait été répondu à
cette époque, tant par le conseil que par le cardinal, au roi Charles
VII, rendent compte de leurs démarches, ajoutant que s'il est
nécessaire de dire autre chose ou de produire de plus amples
justifications, le conseil ou monseigneur le cardinal doivent leur
mander leurs instructions, en adressant les lettres à la Cour. Le roi
devait se rendre incessamment à Melun, puis à Amboise et à Tours, où
les ambassadeurs se proposent de le suivre pour être dépêchés le plus
tôt possible «per espachats lo plus tost que porren[361]». En même
temps la lettre à l'adresse des consuls les informait que le nonce, à
Paris, avait eu avec le roi une entrevue, à la suite de laquelle il
avait avisé directement le cardinal de Foix de tout ce que le roi lui
avait dit, et envoyé de plus un messager spécial à Avignon, chargé de
faire connaître la teneur des paroles de Louis XI.
[359] Jean Bureau était, en 1461, chambellan de Louis XI. Il
avait fait sous Charles VII toute la campagne de Guyenne
(1452-1453). Il mourut le 5 juillet 1463. Anselme, VII, p. 135.
[360] Monseigneur de Boucicaut. Il s'agit ici de Louis le
Meingre, chambellan de Louis XI et fils de Geoffroy, le même qui
figure dans l'acte de renonciation de 1468.
[361] Voy. pièces justificat., no XIII (traduction).
Ce trait caractérise bien la diplomatie de ce temps-là. Le cardinal de
Foix a non seulement visé et modifié à sa guise les instructions
données aux ambassadeurs de la ville, mais il les a fait suivre par un
homme à lui qu'il a instruit de tout. Celui-ci, qui a été mis au
courant par le nonce de tout ce qui s'est traité à Paris, se fait
confier, sous des dehors officieux, les lettres par lesquelles les
ambassadeurs rendent compte à la ville de leur mission, et il est
probable que le cardinal eut connaissance de leur contenu avant les
consuls. Il est vrai que, de leur côté, les ambassadeurs savaient à
qui ils se confiaient. La réponse du roi aux consuls est du 26
décembre 1461. Après les avoir informés qu'il avait écouté avec
bienveillance et fait ouïr par son conseil leurs compatriotes «sur
tout ce qu'ils ont voulu dire et remonstrer, touchant les matières
dont le cardinal et les consuls leur avaient donné charge», Louis XI
ajoute, pour mieux marquer ses sentiments à leur égard: «et en toutes
autres choses touchant les affaires de la ville d'Avignon et du pais,
sommes tousjours pretz et enclinz de faire et nous emploier au bien
d'iceulx, ainsi que les cas se y offriront, comme par les dessuz
nommez povez estre plus à plain informez[362]».
[362] Cette lettre ne figure pas aux pièces justificatives, ayant
été donnée par Charavay et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, II, p.
21. Arch. municip., B. 33, no 45.
L'année suivante, Louis XI accordait au pape une apparence de
satisfaction, un peu tardive, il est vrai, sur les questions que le
cardinal d'Estouteville avait eu charge d'appointer dix ans
auparavant. Par un traité conclu avec le pape Pie II (1462), Louis XI
s'engageait à reconnaître les droits du Saint-Siège sur Pierrelate, La
Palud et autres lieux où il les avait contestés, mais il refusa
postérieurement de ratifier ses engagements et d'en exécuter les
conditions[363].
[363] Chambaud, _Recueil sur Avignon_, mss., I, fol. 402, 403.
Si Louis XI une fois sur le trône s'abstient de toute agression contre
les domaines de l'Église et paraît renoncer à toute pensée d'annexion,
il n'en affiche pas moins la prétention d'y faire prévaloir ses ordres
et ses instructions comme dans les provinces royales, et il veut avoir
la haute main sur l'administration intérieure du Venaissin et
d'Avignon. En un mot, si, comme le dit Legeay[364], il n'a pas
l'intention d'empiéter sur les domaines de l'Église, il ne saurait
admettre que le cardinal légat, représentant la suzeraineté du
Saint-Siège à Avignon, puisse avoir une politique qui aille à
l'encontre des intérêts de la couronne. Louis XI considère le légat du
Saint-Siège comme un subordonné qui doit être plus français que
romain. C'est pourquoi il veut que le pape le consulte toujours sur le
choix du légat, et il ne se gênera pas pour essayer de lui forcer la
main en vue de lui imposer un candidat à son agrément. Les idées du
roi, qui étaient là-dessus celles de son père, et qui caractérisent
nettement la ligne de conduite de presque tous les rois prédécesseurs
et successeurs, à l'égard des États pontificaux de France, se
manifestent franchement au cours de la lutte que la France soutenait
contre les Catalans en faveur du roi d'Aragon. On sait, en effet, que
le 1er mai 1462[365], Louis XI avait signé avec Henri d'Aragon le
traité de Sauveterre, par lequel il s'engageait à lui fournir 700
lances moyennant 30,000 écus; mais Henri ne pouvant les payer dut
abandonner comme gages, à la France, la Cerdagne et le Roussillon
(1462).
[364] Legeay, _Hist. de Louis XI_, I, p. 370.
[365] Dom Vaissette, _Hist. du Languedoc_, XI{2}, p. 47. Voy.
_Bulletin historique et philologique_, année 1895, nos 1 et 2,
pp. 392 et suiv.