historiens ont à peine soupçonnée, c'est l'occupation du littoral de
Provence qui doit donner à la France la prépondérance sur la
Méditerranée. Déjà ce dessein caché se fait jour dans l'administration
du dauphin, et c'est morceau par morceau, peut-on dire, que Louis
cherche à s'annexer successivement les territoires qui séparent le
domaine royal des possessions de la seconde maison d'Anjou. Sur sa
route, il devait rencontrer comme une barrière les terres de l'Église,
mais il n'était pas prince à reculer devant cet obstacle. Un premier
échange avec le duc de Savoie (4 avril 1446)[272] donne à Louis les
comtés de Valentinois et de Diois pour le Faucigny, province éloignée,
sans importance, alors que les pays échangés confinaient aux domaines
de l'Église et donnaient libre accès dans la vallée du Rhône. De là à
mettre la main sur Montélimar, il n'y avait qu'un peu d'adresse
diplomatique et elle ne manquait pas au dauphin. Les papes avaient, il
est vrai, depuis 1228[273] des droits incontestés sur Montélimar que
ne détruisaient pas les prétentions des rois de France sur cette
ville. Une première fois, le dauphin, par lettres patentes datées de
Nancy, le 29 mars 1445, avait abandonné ses droits sur Montélimar en
faveur d'un certain Arrighi, mais la donation n'eut pas de suite[274].
Le 22 juillet 1446[275], Eugène IV, pour des raisons inconnues renonça
à sa part de droits sur Montélimar en faveur du même Arrighi; mais
comme pour le Venaissin en 1444, cette donation provoqua parmi les
habitants de la seigneurie de Montélimar une vive émotion; une
ambassade fut envoyée auprès du souverain pontife pour lui remontrer
que la portion de ladite seigneurie, appartenant à l'Église, ne
pouvait être aliénée sans compromettre la sécurité d'Avignon et du
comté Venaissin, «cum sit clavis et introitus dicti comitatûs[276]».
L'ambassade obtint l'annulation de la donation consentie à Arrighi,
qui n'était peut-être que le fidéi-commis du dauphin, mais la proie
était trop tentante pour que ce dernier la laissât échapper. On le
voit, à ce moment même, entretenir les relations les plus étroites
avec Eugène IV, qui lui fait payer par Robert Damien, archevêque
d'Aix, une somme de 20,000 florins[277] sur les revenus des églises de
France. Depuis longtemps, d'autre part, Louis négociait des traités
secrets avec le cardinal de Foix, qui avait sans doute pour mission de
préparer les bases d'une convention destinée à mettre Montélimar entre
les mains du dauphin de France. Les conditions du nouveau traité
furent discutées à Romans (mars 1447) entre Louis et Pierre de Foix et
approuvées par le successeur[278] d'Eugène IV, Nicolas V. Mais le
traité définitif ne fut signé que le 13 mai 1447 à Carpentras[279]; il
porte la signature de Louis et de Pierre de Foix. Le dauphin rendait
au pape le château de Grillon et recevait en échange la seigneurie de
Montélimar, ou du moins «la part et porcion que le sieur de Grignen
soulait tenir de Monteil Aymart tenu en fie et hommaige de mon dit
sieur pieca baillée à Nostre Saint-Père le Pape par le dit de
Grignen». C'était, pour la chambre apostolique et la papauté un marché
de dupe[280], car Louis gardait pour lui la part la plus considérable;
en outre, il s'engageait à rendre hommage pour la seigneurie
nouvellement acquise au recteur du Comtat. Il se garda bien de tenir
sa parole et c'est là, nous le verrons plus tard, un des griefs
principaux portés à Rome contre le dauphin, en 1461. Cette acquisition
de Montélimar par le fils du roi de France mettait désormais Avignon
et le Venaissin à sa merci; sa politique, du reste, à ce moment, avait
dans la ville des papes un agent tout dévoué, le cardinal de Foix, et
c'est à coup sûr sous l'inspiration de ce dernier que le conseil de
ville d'Avignon délibère, le 27 avril 1447, d'offrir 50 florins en
vaisselle d'argent «au sérénissime dauphin de Viennois[281]».
[272] Charavay et Vaesen, _Lettres de Louis XI_, I, p.
375.--Bibl. nat., _Cartul. du Dauphiné_, par Fontanieu.--Cf. de
Beaucourt, IV, p. 230 (la première cession date de novembre
1444).--Voy. Pilot, _Catalog._, I, nos 169 et 937.
[273] _Statuts de la Conté Venayssin_, p. 108.--Montélimar, comme
Romans, la baronnie de Saint-Auban et environ quatre-vingts
autres places, étaient comprises dans ce qu'on appelait les
«terres adjacentes», pour lesquelles Louis rendit hommage au pape
en 1456.
[274] De Coston, _Hist. de Montélimar_, II, p. 11.--De Nancy du
17 avril 1445. Voy. pour Arrighi, Pilot, _Catalog._, I, p. 57,
not. 5.
[275] De Coston, _L. cit._, pp. 11 et 15.--Cf. Chevalier, _Cart.
de Montélimar_, c. XIX, p. 279.
[276] Charavay et Vaesen, _L. cit._, t. I, p. 213.
[277] Gibert, _Hist. mss. de Pernes_, I, fol. 316, vo. Le 13 des
kalendes de juin 1446, le pape Nicolas V confirma le paiement de
cette somme.--Arch. vatic., _Reg. de Nicolas V_, 385, fol. 3.
[278] Chorier, _Hist. du Dauphiné_, p. 439.--Le 14 octobre 1447.
Voy. Chevalier, _Cartul. de Montélimar_, p. 289.
[279] L'abbé Chevalier, _L. cit._, p. 283.--Cf. Arch. de l'Isère,
B. 295, fol. VI, **X.--Legeay, _Hist. de Louis XI_, I, p.
158.--De Coston, _L. cit._, II, p. 15.
[280] Fornéry, _Hist. mss. ecclés._, fol. 437, vo. (Instructions
de 1461).--Voy. Pilot, _Catalog._, I. p 153, no 451. Origin.
Arch. de l'Isère, B. 2990, fol. 497.--Le dauphin n'en restait pas
moins astreint, vis-à-vis du Souverain Pontife ou de son légat, à
l'hommage pour la ville de Montélimar.--Voy. la prestation
d'hommage, au nom du dauphin, par Charles de Grolée, le 2 juin
1455.--Pilot, _Catalog._, 1159.
[281] Chambaud, _Rec. sur Avignon_, mss., Ann., 1447.
Cette année même, au mois de novembre 1447, une ambassade est envoyée
à Carpentras par le dauphin. Les archives municipales nous en
fournissent la preuve indéniable[282]. Quel était le but de cette
ambassade? Nous ne saurions le dire, mais le dauphin, ayant des
moulins à Carpentras depuis de longues années[283], profitait
peut-être de ce prétexte pour sonder les dispositions des États et
chercher une cause qui l'amenât à intervenir dans les affaires
intérieures des vassaux du pape. Peut-être encore est-il permis de
supposer qu'il s'agissait de la ratification du traité passé en mai de
la même année? En présence de la pénurie des documents, on peut se
demander, avec quelque raison, si déjà, dès 1447, le dauphin Louis ne
se portait pas en revendicateur des biens et héritages des neveux du
maréchal Boucicaut, les fils de Geoffroy le Meingre, mort en 1429, et
que nous voyons figurer dans un acte authentique du 23 juin 1452
extrait des archives de Valréas[284] _Louis le Meingre_[285] _et Jean
le Meingre_. Nous croyons donc pouvoir supposer avec quelque fondement
que là est le véritable but de l'envoi à Carpentras des gens du
dauphin en novembre 1447.
[282] Arch. municip. de Carpentras, Origin., B.B. 66, fol. 35.
[283] Fornéry, _Hist. ecclés._, mss. d'Avignon, fol. 410; mss. de
Carpentras, fol. 762.
[284] Arch. municip. de Valréas, copie inédite recueillie par
Achard.
[285] Il était chambellan du dauphin en 1448, _Lettres de Louis
XI_, p. 220.
Nous ne croyons pas avoir à revenir sur l'origine de cette question,
assez obscure du reste, que nous avons cherché à élucider ailleurs
autant que les documents à notre disposition nous l'ont permis.
Rappelons seulement en quelques mots l'état de la question au moment
où le dauphin s'établit dans son gouvernement.
Malgré les efforts et les bonnes dispositions du cardinal de Foix, le
litige qui s'était élevé au sujet de l'attribution des biens de la
succession du maréchal de Boucicaut et de son frère Geoffroy était
resté pendant. A la demande du dauphin, les États se réunirent à
Carpentras, en 1448[286], pour délibérer sur la réponse à faire aux
revendications des héritiers. Les élus ne purent s'entendre. Mais
Louis devient plus pressant et informe l'assemblée du pays que les
Boucicaut l'ont chargé de faire valoir leurs droits[287] et il appuie
sa réclamation par une lettre qu'il confie à deux des familiers de son
hôtel, maître Ferraudiz «maistre des requestes» de l'hôtel du dauphin,
et Anthoyne d'Alauzon, «escuier de son escuerie[288]»; il fait savoir
aux États qu'ils doivent «adjuster plaine foy et créance à tout de ce
que de nostre part ils vous diront». La missive était écrite de Romans
le 15e jour de may 1450. Introduits au sein de l'assemblée les envoyés
y exposèrent l'objet de leur voyage au sujet des Boucicaut, mais
aucune conclusion ne fut prise[289].
[286] Arch. municip., _Reg. somm. des délibérat. des États_, fol.
261.
[287] _Id._, fol. 135.
[288] Arch. municip., de Carpentras, B.B. 70, fol. 63.--Voy. aux
pièc. justificat, no VI. Anthoine d'Alauzon figure dans la maison
du dauphin en 1452. _Lettres de Louis XI_, I, p. 229.--Pour
Antoine d'Alauzon, voy. Pilot, _Catalog._, I, p. 291, not. 2.
[289] «Et ibidem prefati Domini ambaxiatores exposuerunt eorum
creanciam super facto _Buccicaudorum_ et nihil fuit conclusum.»
Mécontent de la mauvaise volonté des représentants comtadins, Louis
emploie la menace et fait avancer quelques soldats pour intimider les
officiers pontificaux. Le cardinal de Foix cherche à calmer
l'irritation du dauphin et dépêche auprès de lui le gouverneur
d'Avignon, Tristan d'Aure, évêque de Conserans, qui ne fut pas reçu.
De son côté, le dauphin expédiait au cardinal-légat le sieur
d'Estissac[290], avec mission d'exposer à Pierre de Foix ses
revendications et d'insister pour le paiement d'une somme de 6,000
fr.; à cette condition il promettait d'oublier ses griefs. Les
exigences de Louis portées à la connaissance des États, ceux-ci
donnèrent pleins pouvoirs au cardinal de traiter pour une somme aussi
modérée que possible (27 octobre 1450).
[290] Le sire d'Estissac était premier chambellan du dauphin en
1452. De Beaucourt, V, p. 173, not. 3.--Voy. pour d'Estissac,
Pilot, _Catalog., Actes du dauphin Louis_, I, no 542, pp.
191-192.
Au fond, les réclamations présentées aux États par le dauphin de
France, pour le compte des Boucicaut, n'étaient qu'un prétexte que ce
dernier cherchait pour avoir l'air de les mettre dans leur tort, et
avec l'intention calculée de justifier les attaques et les violences
de toutes sortes dont ses propres officiers et lui-même allaient, dans
le même temps, se rendre coupables vis-à-vis des vassaux de sa
Sainteté. Bien décidé à combattre le pouvoir temporel des évêques en
Dauphiné, Louis engageait la lutte sur les propres domaines de
l'Église sans aucun ménagement. Cette résolution se montre partout au
moment même où il refuse de reconnaître la suzeraineté de l'évêque de
Grenoble, coseigneur de la ville, et l'oblige à lui rendre hommage à
lui-même (18 octobre 1450); il suit une politique semblable vis-à-vis
des villes et villages appartenant au Saint-Siège, mais enclavés en
Dauphiné[291]. Nyons, Vinsobres, Mirabel-les-Baronnies étaient en
Dauphiné, mais le dauphin devait prêter hommage pour ces villes au
recteur du Comtat, ouvrir les portes quand le recteur se présentait,
faire arborer pendant un jour les armes des papes au sommet de la tour
de la ville et payer chaque année un marc d'argent. Louis refusa
énergiquement sur tous ces points de donner satisfaction au
Saint-Siège[292].
[291] Prudhomme, _Hist. de Grenoble_, p. 263.--Pour les villes et
autres lieux à raison desquels le dauphin devait hommage au pape,
voy. la prestation d'hommage de Romien de Morimont, écuyer et
procureur du dauphin, au pape Calixte III (1er juin
1456).--Pilot, _Catalog._, 1239 _bis_, p. 502, et Arch. vatican.
Ex., 20, 23. _Pie II_, fol. 66. Arm. 35.--Voy. aux pièces
justificat., no XII _bis_.
[292] Instructions après la mort de Calixte III.--Voy. Fornéry,
_Hist. ecclés._, mss., fol. 437 et fol. 453-470.--Cf.
_Pretentiones Papæ super Venaissino contra Regem Franciæ
dalphinum_, Lambert, III, p. 477.
Presque aux confins de la seigneurie de Montélimar était la terre de
Pierrelatte qui faisait partie du comté Venaissin. Les papes avaient
droit à l'hommage des coseigneurs de cette terre, qui le prêtaient au
recteur du Comtat. Louis secrètement excite les vassaux du Saint-Siège
à la révolte, et à partir de 1450[293] ceux-ci refusent de rendre
hommage au recteur, prétendant qu'ils ne le devaient qu'au dauphin. Ce
premier coup porté aux droits du Saint-Siège fut suivi d'un second
beaucoup plus grave, puisqu'il s'agit d'une véritable confiscation
d'un territoire pontifical. La même année, en effet, à la suite d'une
rixe qui avait éclaté entre les habitants de Caderousse et des sujets
de la couronne, au passage du Rhône, quelques-uns de ces derniers
ayant été blessés ou tués, le dauphin exige des États et du légat une
somme de 4,000 écus comme compensation des torts faits à ses vassaux,
et n'étant qu'à demi satisfait de ces concessions, Louis met la main
sur Pierrelatte[294].
[293] Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., c. IX, fol. 317 et
vo.--_Somm. des délibérat. des États_, fol. 135.
[294] La seigneurie de Pierrelatte fut donnée en 1452, par Louis,
à Gabriel de Bernes; elle passa plus tard entre les mains de
Charles _Astars_, secrétaire de Louis XI, après la confiscation
des biens de Gabriel de Bernes. _Lett. de Louis XI_, I, p.
362.--Louis échangea la seigneurie de Chabrillan contre la
portion de la terre de Pierrelatte que possédait Etienne Morelon
(6 mai 1450). Voy. Pilot, _Catalog._, I, no 756, p. 273, et nos
58, 759, 760.
La Chambre apostolique eut à subir également une nouvelle injustice de
la part de Louis. Cette dernière, depuis un temps immémorial, avait le
droit de percevoir à la Palud[295] un ducat par boisseau de blé
transporté sur le Rhône. Le dauphin contesta ce droit et refusa de se
rendre aux observations de la cour de Rome. Ces vexations répétées
produisirent à Avignon et dans tout le Venaissin un vif
mécontentement, et après délibération, il fut décidé qu'une ambassade
serait envoyée simultanément au pape et à Charles VII, avec mission de
dévoiler au roi la conduite odieuse de son fils. La minute de ce
document nous a été heureusement conservée[296]. Le mémoire rédigé
sans aucun doute sous l'inspiration du cardinal de Foix relatait tous
les faits dont il vient d'être parlé. A côté, et pour mieux montrer
combien étaient légitimes les plaintes des Avignonnais et des
Comtadins, le mémoire faisait allusion à quelques menus griefs dont
Louis croyait avoir à se plaindre. Il y était dit entre autres que le
dauphin passant une nuit à la Palud, le capitaine du lieu, ignorant
qui il était, avait refusé de lui ouvrir les portes. Autre grief: un
certain Aynard, dit _le seigneur des Marches_, se tenait dans une tour
appelée le Burset et dépouillait, capturait ou tuait les personnes
d'Avignon et du Venaissin qui venaient à passer à portée de ses gens.
Le cardinal de Foix voulant pourvoir à la sûreté commune, le fit
déguerpir à main armée. Le dauphin prit cet acte de vigueur pour une
«injure personnelle», bien que la tour de Burset fût située en
Provence, dans le domaine du roi de Sicile, et que ce dernier eût
autorisé le légat à expulser ledit seigneur des Marches même _manu
militari_. Le dauphin se plaignait encore d'un outrage qu'il aurait
reçu des habitants de Bollène qui avaient enlevé du territoire de
Bozon, appartenant au Comtat, et hors de sa juridiction, les poteaux
portant ses armes et panonceaux, et réclamait de ce chef une grosse
indemnité pécuniaire. Forts de leur bon droit, les sujets du pape
objectaient à leur tour que les officiers du Dauphiné empiétaient sur
les États du Saint-Père, plantant çà et là les armes de leur seigneur,
comme ils l'avaient fait à Caromb, aux portes de Carpentras, devant un
verger d'oliviers, propriété de François de Ponte. En outre, ils
accordaient à des Comtadins la sauvegarde du dauphin, ainsi que cela
s'était vu naguère pour la garde des tours de Piolenc.
[295] Fornéry, _Hist. ecclés._, mss., fol. 437.--Nous avons
trouvé cette mention au sujet du péage de _la Palud_. «Cum autem
nobis innotuit unum antiquum podagium de _La Palu_ vulgariter
nuncupatum prope ripam superiorem fluminis Rodani in dicto
comitatu existens et ad ipsam Cameram pertinens quod per
arrentatores longe tempore fuerat extinctum.» Le pape le
rétablit.--Arch. vatic., _Reg. de Sixte IV_, 656, fol. 76.
[296] Arch. d'Avignon. _Dossier des Ambassades_, minute, série
A.A.
Enfin, les mêmes officiers, quoique le château des Pilles fût du
domaine de l'Église et de la juridiction de Valréas, avaient sommé le
seigneur de ce lieu de comparaître devant eux pour souscrire en faveur
du dauphin l'hommage de son fief[297].
[297] Arch. municip., _Dossier des Ambassades_, minute, série
A.A.
La mesure était comble, et toutes ces plaintes accumulées furent
portées à la connaissance de Charles VII par le pape et par le
cardinal de Foix dans les derniers mois de 1450. Au moment où les
doléances des Avignonnais parvinrent à la Cour, la situation entre le
dauphin et son père était très tendue. Le roi se trouvait, depuis le
commencement de l'hiver, aux Montilz-les-Tours, dont il avait fait sa
résidence de prédilection. C'est là qu'entouré d'une foule de
seigneurs appartenant aux plus anciennes familles de la noblesse
française, Charles VII donnait des fêtes splendides tout en dirigeant
avec habileté les affaires de l'État[298]. C'est au milieu de cette
Cour hostile au dauphin que furent apportées les nouvelles des
attentats dont il s'était rendu coupable vis-à-vis des vassaux du
Saint-Siège. Charles VII, fort courroucé des allures indépendantes de
son fils, le faisait surveiller étroitement; il n'ignorait pas son
projet de mariage avec Charlotte, fille du duc de Savoye, qui était
contre sa volonté. Déjà, un an auparavant (février 1450), Charles VII
avait envoyé auprès de son fils Thibaud de Luce[299], évêque de
Maillezays, chargé de faire au dauphin de vifs reproches sur les
points suivants: «Il avait mécontenté le roy par son attitude à
l'égard des églises du Dauphiné; la rumeur publique l'accusait, en
outre, «de vouloir s'emparer d'Avignon et du Comtat», ce qui serait
contre Dieu et contre l'Église[300].»
[298] De Beaucourt, _Hist. de Charles VII_, V, p. 141.
[299] _Id._, V, p. 141.
[300] Le manuscrit no 15537, ancien résidu de Saint-Germain (143,
fol. 61), qui renfermait les plaintes portées contre le dauphin,
ayant disparu depuis quelques années de la Bibliothèque
nationale, il faut recourir aux archives locales où l'on en
trouve un résumé que nous donnons plus loin. Voy. arch. municip.,
série A.A.--Voy. de Beaucourt, V, p. 141, note 1.
Les lettres du cardinal de Foix et des consuls d'Avignon durent mettre
le comble à la colère du roi contre son fils, et au mois de février
1451 Charles VII paraît se résoudre à une action énergique. Nous en
trouvons l'indice dans l'envoi simultané de deux ambassadeurs, l'un à
Chambéry, «le Roi d'armes de Normandie», qui devait notifier au duc de
Savoie l'opposition formelle de Charles VII au mariage du dauphin avec
la princesse Charlotte; l'autre, de «Jean de Lizac», premier sergent
d'armes de la maison du roi, qui recevait l'ordre de se rendre en
toute hâte à Avignon pour faire connaître aux syndics de la ville et
au cardinal de Foix les intentions de Sa Majesté. Nous avons pu
retrouver dans les registres des délibérations du conseil de ville la
copie des instructions royales, que nous reproduisons in-extenso, et
la réponse des Avignonnais auxdites instructions:
«_Instruction de par le Roy à Jehan de Lizac, premier huissier
d'armes dudit sire, sur ce qu'il a affaire par devers le Cardinal
de Foyx et les bourgeoys et habitans de la cité d'Avignon,
touchant la matière dont cy après est faicte mencion:_
«Premièrement, s'en yra par ses journées jusques au dit lieu
d'Avignon. Et en son chemin et au dit lieu d'Avignon se informera
et enquerra là où il verra estre affaire et par bons moyens se
aulcuns traictez se sont fais ou font avecques monseigneur le
dalphin ou aultres de par luy, de bailler et mettre ès mains de
mon dit seigneur la ville d'Avignon et conte de Venissy, et par
quelles gens et moyens la chose se doit fere se ainsi est[301].
[301] Arch. municip., _Dossier des Ambassades_, série A.A.
(copie).
«Item et suppose que les choses dessus dites soyent vrayes
ou non. Après les salutations accoustumées, présentera les
lettres closes que le roy escript au dit cardinal de Foix.
Et après aus dits manans et habitans de la dite ville
d'Avignon.
«Item et pour sa créance leur dira que dès pieca et puis
naguères nostre saint père (Nicolas V) a fait savoir au roy,
par lettres et de bouche, et espécialement et dernièrement,
par le doyen de Ségobie, les grands maulx et entreprinses
que continuelement se faisoient par les gens du dict
monseigneur le dalphin et de son adveu, sur les terres et
seigneuries de notre dit saint père et de la sainte Église
catholique, et sur ses hommes et subgetz. Et principalement
sur ceulx du dit lieu d'Avignon et du dit conte de Venissy
et autres des dites Marches. Et de ce a esté pareillement
adverti le roy par le dit cardinal d'Avignon, en requérant
instamment au roy provision sur ce.
«Item dira ledit de Lizac que, après ces choses, le roy a
fait savoir aus dits cardinal et habitans que les
entreprises dessus dites navaient point été faites par adveu
ne de son sceu et consentement, mais en avoit esté et estoit
très desplaisant et courroucé. Et que quant aucuns feroient
ou porteroyent dommage à notre dit Saint-Père et aux terres
et seigneuries de l'Eglise et subgets d'icelle. Et il estoit
requis en ayde qu'il si employeroit en toutes manières
possibles au bien et honneur de notre dit Saint-Père et à la
conservation des droits de ladite Esglise.
«Item dira que nonobstant toutes ces choses on a puis
naguères rapporté au roy que aulcuns font avecques mon dit
seigneur le dalphin ou avec autres de par luy certains
traictiez ou accors de bailler ou faire bailler à mon dit
seigneur le dalphin les dits villes d'Avignon et conte de
Venissy qui seroit, se ainsi estoit, chose préjudiciable à
notre dit Saint-Père le pappe et en son grant préjudice et
dommage et diminucion des droits et seignories de lui et de
l'Esglise. Et lesquelles choses le roy ne peut bonnement
croire que ainsi soit.
«Item dira pour celle cause le roy l'envoye par delà
expressément pour les advertir des choses dessus dites et
obvier à icelles. Et pour leur dire et remonstrer que se la
chose advenoit, ce qu'il ne pourroit bonnement croyre, le
roy y prendroit très grant desplaisir et nen pourroit estre
content, et seroit contraint de y donner provision à
l'onneur de notre dit Saint-Père et du Saint-Siège
apostolicque telle qu'il appartiendroit.
«Item et tout ce qu'il trouvera touchant les choses dessus
dites et aultres deppandans de la matière, rédigera par
escript, et les rapportera au roy pour procéder au surplus
ainsi qu'il appartiendra.
«Faict aux Montilz-lez-Tours, le VIIIe jour de mars l'an mil
CCCCLI.
«J. de Laloëre.»
_Coppia littere responcionis tradite dicto Johanni de Lizacco primo
hostiario regio:_
«Très hault, très puissant prince et très redoubté seigneur. Nous
nous recommandons à vous tant et très humblement que fere povons.
Très haut, très puissant prince et très redoubté seigneur, plaise
vous savoir que nous avons receues vos gracieuses lettres avec
honneur et révérence à nous possible par votre premier huissier
Jehan de Lizac et si avons oye sa créance et bien entendue.
Contenant en partie comme ainsi que comme l'on vous a rapporté que
nous voulions mettre ceste cité d'Avignon hors des mains de
l'Esglise et aultrement. Sur quoy, très humblement vous
rescripvons que au disposer de ce que notre loyalté ne requierre
que jamais n'a esté ne ne sera en notre pensée par ainsi que de
ceste matière avons parlé et en parlement avecques le très
révérend père en Dieu, Monsieur le cardinal de Foix, vicaire et
légat de notre Saint-Père le pappe. Duquel seigneur sommes seurs
et certains que jamais n'a esté ne sera son entencion de le faire.
Et se l'on vouloit entreprendre de faire le contraire, le dit
monseigneur le cardinal et nous y résisterons de notre force et de
tout notre povoyr tous les jours en espérance de votre bon ayde et
confort ainsi que plus à plain avons dit et remonstré audit de
Lizac. Et, au brief, vous certifions plus au long par message
exprès. Lequel monseigneur le cardinal pareillement vous en
rescript. Très hault, très puissant prince et très redoubté
seigneur, de votre bon advisement et très nobles propos sommes
toujours et avons esté bien advisez, donc à votre royal magesté
tant et si humblement que plus povons et remercions, car Dieu
mercy, par votre magesté tant que luy a esté possible de sa
bénigne grâce comme vray bras dextre et protecteur de l'Esglise et
subgets d'icelle, avons esté de plusieurs dangiers et affaires à
ceste cité contraires gardez et préservez. Et aussi avons esté
toujours et encore sommes en bonne espérance que toujours votre
magesté ne daignera penser ou faire souffrir estre fait le
contraire, mais comme avez de bonne coustume votre magesté nous
aura toujours en sa grâce et espéciale recommandacion. Pour ce,
très hault, très puissant prince et très redoubté seigneur, très
humblement vous supplions qu'il vous plaise de nous mander et
enjoindre tous vos très nobles plaisirs et services pour les
acomplir de très bon cuer sans faillir, avec povoir du plaisir de
Dieu qui vous doine bonne vie et longue et acomplissement de vos
très nobles plaisirs.
«Escript en Avignon le premier jour d'avril.»
En outre de ses instructions, Jean de Lizac apportait au conseil une
lettre du roy, dont nous reproduisons l'original inédit conservé aux
archives de la ville.
_Copie de la lettre que Charles VII fit remettre aux consuls
d'Avignon par Jean de Lizac, premier huissier d'armes dudit sire
(8 mars 1451):_
«Charles par la grâce de Dieu roi de France,