Les relations de Louis XI avec les États pontificaux de France

constituent l'un des chapitres les plus intéressants de ce règne et

l'un des moins connus. Ni Mathieu, ni l'abbé Legrand, ni Duclos n'ont

soupçonné ce côté, cependant si curieux, de la diplomatie secrète d'un

souverain dont ils ont étudié la politique dans ses moindres détails.

Parmi les auteurs contemporains, M. Legeay n'a rien tenté pour combler

cette lacune. Seul, M. de Beaucourt, dans la remarquable étude qu'il a

consacrée aux rapports de Charles VII avec son fils, a indiqué en

quelques lignes les accusations portées contre le dauphin Louis que

son père soupçonnait avec raison de vouloir mettre la main sur les

possessions du Saint-Siège situées sur les bords du Rhône.

La politique de Louis XI, dans ses rapports avec les États du

Saint-Siège, comprend cinq phases bien caractérisées:

1º (_1444_). Louis, dauphin, cherche à s'emparer de l'administration

d'Avignon et du Comtat par voie de négociations secrètes engagées dans

ce but avec le pape Eugène IV.

2º (_De 1447 à 1452_). Le dauphin noue plusieurs intrigues qui doivent

lui faciliter l'occupation du Comté. Il lance indirectement des

expéditions à main armée contre les frontière des États; des violences

sont commises par les officiers et agents du dauphin contre les

personnes et les biens des sujets pontificaux. Il soulève la question

de la succession des Boucicaut et ne s'arrête que devant

l'intervention directe de Charles VII.

3º (_De 1463 à 1464_). Louis XI se prépare à recueillir la succession

du cardinal de Foix en imposant au Saint-Siège un légat à sa dévotion

qui sera l'instrument de la politique royale à Avignon et dans le

Comté.

4º (_De 1468 à 1470_). Louis XI, dont les visées ont été déjouées par

le pape à propos de la désignation du successeur du cardinal de Foix,

emploie tous les moyens pour obtenir que la légation d'Avignon soit

donnée au cardinal de Bourbon, archevêque de Lyon. Il y réussit, et

désormais l'influence française est prépondérante dans l'ancienne

ville papale.

5º (_En 1476_). Le conflit entre le roi et Jules de la Rovère, légat

pontifical, fournit à Louis XI un prétexte suffisant pour menacer

d'une occupation militaire les possessions de l'Église, mais le

serment de fidélité prêté par les Avignonnais au roi de France, à Lyon

(juin 1476), apaise momentanément le mécontentement royal.

Charles VII avait donné à son fils l'administration du Dauphiné par

lettres du _28 juillet 1440_[247], mais ce n'est qu'en 1445 ou janvier

1446 que, brouillé avec la Cour, Louis se retire définitivement dans

son gouvernement et s'installe à poste fixe à Grenoble où il

administre d'une façon indépendante «battant monnaie, levant des

impôts, créant un parlement, fondant une université, courbant sous sa

volonté le clergé et la noblesse, favorisant et anoblissant les

bourgeois, épousant sans le consentement paternel Charlotte de Savoie,

contractant des alliances avec ses voisins ou leur déclarant la

guerre, exerçant en un mot le pouvoir d'une manière aussi absolue que

si le Dauphiné avait été séparé de la France[248]». Mais auparavant le

dauphin avait dirigé la campagne contre les Suisses, terminée par le

combat de Saint-Jacques (26 août 1444) qui amenait Louis et ses

troupes aux portes de Bâle[249]. Le concile, qui depuis bientôt treize

ans siégeait dans cette ville, n'était plus que l'ombre de

lui-même[250]; son plus puissant appui, Alphonse V, roi d'Aragon,

avait fait sa paix avec Eugène IV qu'il avait reconnu comme pape

légitime, et rappelé les évêques dont l'archevêque de Palerme,

Tedeschi, était une des lumières du concile (juillet 1444). Dans

l'intervalle, le pape Eugène IV était, après dix ans d'exil, rentré à

Florence (28 septembre 1443), et le concile, abandonné successivement

par ses premiers partisans, n'avait plus comme appui que l'Empire.

Néanmoins, malgré son état de «léthargie», l'assemblée était encore

redoutable pour Eugène IV. Il persistait à soutenir Amédée de Savoie,

Félix V, contre le pape légitime, et il avait décidé, le 16 mai 1443,

qu'à trois ans de là le concile serait transféré à Lyon[251].

[247] V. Duclos, _Preuves_, p. 20.--Legeay, _Histoire de Louis

XI_, II, p. 444.--Prudhomme, _Hist. de Grenoble_, p. 255.

[248] Charavay et Vaesen, _Lett. de Louis XI_, préface, LXV.

[249] Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, III, p. 37.

[250] Pastor, _Hist. des Papes_, trad. franç., I, p. 341.--Mgr

Héfelé, _Hist. des Conciles_, VII, p. 809.

[251] Vaesen, _Rev. des quest. histor._, XXX, pp. 561,

568.--Pastor, _Hist. des Papes_, I, p. 340, not. 3.

Toutes ces décisions, bien qu'émanant d'une assemblée discréditée et

sans force morale, n'en étaient pas moins une cause d'agitation

menaçante pour la paix de l'Église et pour la personne du souverain

pontife. Aussi ne faut-il pas chercher ailleurs la raison qui devait

pousser Eugène IV à placer les États pontificaux de France sous la

protection d'un prince assez puissant pour les défendre, dût la

papauté les perdre pour toujours. Le concile soupçonnait sûrement les

intentions du Saint Père, car, par décision du 26 septembre 1437[252],

il interdit formellement l'aliénation d'Avignon et du Comtat dont

Eugène IV, disait-on, voulait se défaire par peur de voir un pape

rival s'y établir. Les vues du pape s'étaient portées sur le dauphin

de France. On ne saurait en douter en présence des témoignages de

sympathie et des faveurs exceptionnelles qu'il accorde au dauphin

Louis, précisément au moment où se termine la campagne contre les

Suisses. Eugène IV alla-t-il, comme l'affirme M. Vallet de

Viriville[253], jusqu'à engager le dauphin à dissoudre le concile?

nous n'en avons aucune preuve. Mais nous savons qu'Eugène IV, par un

rescrit du 29 août 1444[254], conféra au dauphin le titre de

_Gonfanonier de l'Église_. Ce titre était accompagné d'une pension de

15,000 écus romains sur les revenus de la chambre apostolique. Ces

procédés de la part du pape donnaient la mesure de ses intentions sur

le rôle qu'il destinait au dauphin, lorsqu'un événement d'une certaine

gravité, qui eut pour théâtre Avignon même, contribua à rapprocher

encore le Saint-Siège du dauphin de France, et donna naissance à des

négociations secrètes qui devaient aboutir à la cession des États du

Saint-Siège à l'ambitieux fils de Charles VII sous couleur de

protectorat[255]. Le 15 septembre 1444[256], un certain Hugolin

Alemand, parent du cardinal d'Arles, Louis Alemand, un des prélats les

plus influents du concile de Bâle et l'un des ennemis les plus

acharnés d'Eugène IV, se présenta au lever du jour devant les portes

de la ville, à la tête d'une troupe nombreuse de Savoyards armés,

criant: «Vive Savoye et Papa Félix!» Les assaillants mettent garnison

aux portes de la ville et occupent la porte du Pont. Cette tentative

d'occupation d'Avignon à main armée au nom de l'anti-pape Félix V,

avait été organisée secrètement par Louis Alemand et les pères du

concile qui avaient compté sans l'énergie et l'activité toute

militaires du légat d'Eugène IV à Avignon, le cardinal Pierre de Foix;

mais celui-ci faisait bonne garde et pouvait opposer ses fidèles

gascons aux aventuriers savoyards. Le cardinal appela aux armes tous

les citoyens avignonnais et se mit lui-même à la tête des troupes.

Après quelques heures d'une lutte acharnée, les assaillants furent mis

en déroute, poursuivis dans les environs de la ville et pendus en

grand nombre par ordre du cardinal de Foix. Eugène IV, informé de ce

qui s'était passé, ordonna à l'évêque de Conserans, Tristan d'Aure,

alors gouverneur de la place d'Avignon, de poursuivre avec la dernière

rigueur les partisans de l'anti-pape et de ne faire aucun quartier aux

prisonniers[257]. Alarmé par l'audace de ses ennemis, le pape chercha

pour ses États un protecteur, et Vallet de Viriville[258] avance même

que ce titre fut donné au dauphin _Protector Venaissini_, bien

qu'aucune trace de cet acte ne subsiste dans les registres d'Eugène

IV. Aux comptes secrets d'Eugène IV, nous trouvons à la date du 13

novembre 1444 une dépense de 158 florins et 25 sols pour l'achat de

deux couvertures d'écurie, couleur écarlate, envoyées au dauphin par

le pape comme cadeau de bonne amitié[259]. Ce que l'on ne saurait

nier, c'est qu'à ce moment, et presque aussitôt après l'attaque

d'Hugolin Alemand contre Avignon, le pape et le dauphin durent engager

des pourparlers secrets en vue de la cession à Louis des possessions

de l'Église sur la rive gauche du Rhône. Grâce aux registres des

délibérations des États nous avons pu reconstituer toutes les phases

de ces négociations si curieuses, et faire connaître un épisode de

l'administration du dauphin Louis resté jusqu'à ce jour absolument

inédit[260].

[252] Chambaud, _Recueil mss. sur Avignon_, I, fol. 169.

[253] _Hist. de Charles VII_, III, pp. 37, 38.--Raynaldi,

_Annales ecclés._, t. XXVIII, p. 426.--Lenfant, _Hist. du concile

de Bâle_, II, pp. 101 et suiv.

[254] Vallet de Viriville, _loc. cit._, III, p. 226.--Charavay et

Vaesen, _Lettres de Louis XI_, I, p. 208, pièc.

justificat.--D'après l'abbé Chevalier, ce titre aurait été

conféré le 25 août 1444.--Voy. _Cartul. de Montélimar_, p. 290,

n. 1, et _Cartul. de Saint-Paul-trois-Châteaux_, f. (l x

j)--Legay, _Hist. de Louis XI_, II, p. 444.--Arch. vatic., Reg.

368, fol. 44, 45.

[255] Vallet de Viriville, _loc. cit._, III, p. 37.--Voy. Pilot,

_Catalogue des actes du dauphin Louis II, devenu le roi Louis XI,

relatifs à l'administration du Dauphiné, 1437-1483_. 2 vol. avec

supplément, I, no 140.

[256] Pour cette tentative sur Avignon, voir Chambaud, _Recueil

mss. sur Avignon_, I, fol. 382, 383, et _Hist. mss. sur Avignon_,

fol. 134;--Denis Hale, notaire, fol. 138;--Laurens, _Hist. mss.

d'Avignon_, fol. 296.

[257] Bref du 5 des kalendes de février 1445; Arch. municip.,

Origin.--Voir Fantoni, _Hist. d'Avignon_, p. 333.--Pièces

justific. nos I et II.

[258] Vallet de Viriville, _loc. cit._, III, p. 226.

[259] Arch. secrèt. vatic., Reg. 411.

[260] Vallet de Viriville, _L. cit._, III, p. 226.

Le 24 novembre 1444, les États du Comtat se réunirent à Carpentras

sous la présidence de Roger de Foix, abbé de Lézat[261], régent du

Comtat et chargé, de la part du cardinal de Foix, son oncle, de faire

aux élus une communication de la plus haute importance. Il expose aux

représentants du pays que le pape Eugène IV a donné au dauphin Louis,

fils du roi de France «le gouvernement et l'administration» du comté

de Venaissin et de la ville d'Avignon: «Dominus noster papa Eugenius

dedit et contulit regimen et gubernacionem presentis comitatûs

Venayssini et civitatis Avenionensis illustrissimo principi domino

Dalphino Viennensi, domini Francorum Regis filio[262].» La déclaration

du régent avait un caractère de sincérité et de gravité particulier,

en ce sens qu'il n'était, dans la circonstance, que le porte-parole du

cardinal de Foix, légat du Saint-Siège à Avignon. Le régent affirmait

que ledit cardinal avait vu, dans les mains d'un camérier secret

envoyé par le souverain pontife, une cédule contenant les principaux

articles de l'acte de donation qui devait être passé entre le

représentant du Saint-Siège et un certain écuyer nommé OPTAMAN(?),

délégué spécialement, à cet effet, à Avignon, comme procureur du

dauphin[263]. En exposant les faits, par ordre du cardinal de Foix,

aux représentants du comté de Venaissin, le régent ne pouvait leur

laisser ignorer que ce projet de cession était très mal vu du dit

cardinal comme de lui-même; il ajoutait qu'il ne voulait pas, en

présence de l'assemblée, se laisser aller à des écarts de langage de

nature à déplaire au pape et au dauphin, mais qu'il ne pouvait

s'empêcher de protester solennellement[264] contre la convention

projetée. Après avoir fait cette déclaration, le régent, suivant

l'usage, quitta la salle des séances pour laisser les élus délibérer

en toute liberté sur les mesures à prendre. Le surlendemain, les États

se réunirent dans le local habituel (26 novembre 1444) pour examiner

la conduite à tenir à la suite des déclarations de Roger de Foix.

Après une longue délibération, ils décidèrent d'envoyer à Avignon,

auprès du cardinal-légat, une véritable commission d'enquête chargée

de provoquer les explications du cardinal et de rapporter sa réponse

aux États[265]. La délégation comprenait _Jehan de Beaudiera_, prieur

de Bédoin, de l'ordre des Bénédictins, licencié ès-lois; pour les

nobles, Gauffredi de Vénasque; pour la judicature de l'Isle, noble de

Sades du Thor; pour la judicature de Valréas, seigneur Pierre Dauphin

junior, juge de Valréas, et pour celle de Carpentras, Bertrand

d'Alauzon et Gérard de Pernes. Les ambassadeurs des trois États se

mirent en route pour Avignon où le cardinal-légat les reçut en

audience et ne fit que leur répéter en détail ce que son neveu Roger

de Foix avait déjà exposé à l'assemblée du pays, en protestant très

énergiquement contre les intentions du Saint-Père.

[261] Arch. départ., _Reg. des délibér. des États_, G. 14, fol.

77.--Louis Dauphin était pendant ce temps à Ensisheim où il

soignait une blessure au genou qu'il avait reçue au siège de

Dambach, le 7 octobre 1444. Il passe les mois de novembre et

décembre 1444 à Montbéliard.--_Lettres de Louis XI_, I, 19, not.

1.--Tuetey, _Les Écorcheurs sous Charles VII_, t. I, pp. 286,

196.

[262] _Registre des délibérat. des États_, G. 14, fol. 80.

[263] Le nom de ce personnage est sans doute mal orthographié

dans le texte du registre qui est du reste d'une écriture

difficile. Il s'agit ici de _Thomas_, écuyer ou scuyer,

originaire d'Écosse, écuyer ordinaire du Dauphin, qui l'avait

amené à sa suite quand il vint prendre le gouvernement du

Dauphiné.--Voy. Pilot, _Catalog._, I, p. 50.--Peut-être est-ce en

récompense de cette mission que le Dauphin, par lettre

d'Ensisheim, du 21 octobre 1444, l'investit à perpétuité de la

châtellenie de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs.

[264] «Iterum etiam dixit et eisdem tribus statibus exposuit quod

eosdem fecerat principaliter coram evocare quûm credat ipsos non

ignorare ymo quasi manifestius esse quod aliqui dicentes quod

dominus papa Eugenius dedit et contulit regimen et gubernacionem

presentis comitatûs Venayssini et civitatis Avenionensis

illustrissimo principi domino Dalphino Viennensi domini Francorum

Regis filio. Et tamen verum est quod prefatus dictus Cardinalis

viderat quamdam cedulam papiream, manu dicti camerarii domini

nostri pape subscriptam, continen_tem_ certa capitula et pacta et

quemdam scutiferum vocatum _Optamanum_ (?) pro presenti dicto

domino Dalphino supra et quod specialiter continebatur in dicta

cedula qualiter dominus noster Papa dabat præfato domino Dalphino

gubernacionem regimen et administracionem dicte patrie Venayssine

et Civitatis Avenionensis. Quare prefatus dictus Cardinalis fuit

intencionis premissa notificari facere dicte patrie. Idcirco

eisdem tribus statibus memoratus dominus Regens premissa

notificavit, dicens primitûs et protestans prefatus dictus Regens

quod non est intentionis dicendi aliqua que forent in prejudicio

et displacentia prefati domini nostri Pape et etiam memorati

dicti Dalphini qui si dixerit voluit habere et non dicta de quo

solemniter fuit protestans.» _Reg. des délibérat. des États_, G.

14, fol. 80.

[265] Arch. départ., _Reg. des délibérat. des États_, G. 14, fol.

80.

Les délégués rentrèrent à Carpentras le 28 novembre 1444 et, le soir

même, ils rendaient compte de la mission dont ils avaient été

chargés. C'est alors que les États résolurent, en assemblée générale,

d'envoyer au pape une ambassade, à Rome, à l'effet de protester contre

ce projet de cession des domaines de l'Église au dauphin, en déclarant

de la façon la plus formelle que les populations du Venaissin

voulaient rester sous la domination pontificale et sous le

gouvernement du cardinal Pierre de Foix. L'ambassade avait pour

instruction de remontrer au pape: «que le comté de Venayssin et la

ville d'Avignon, étant propriétés de l'Église romaine, offraient un

refuge assuré à tous les chrétiens de l'univers, Français, Anglais,

Espagnols, Allemands qui avaient coutume de la visiter en se rendant à

Rome, d'y demeurer et d'y faire leurs affaires en toute sécurité. Les

bannis de tous les pays trouvaient sur la terre papale un refuge

assuré, et le jour où les États cesseraient d'appartenir au

Saint-Siège, c'en était fait de _cette réputation de ville

hospitalière et libre_ dont Avignon jouissait en pays étrangers[266]».

[266] Arch. départ, _Reg. des délibérat._, G, 10, fol. 85.

Il est à croire qu'en présence de l'attitude de ses sujets, tant à

Avignon qu'à Carpentras, Eugène IV renonça à son projet, et les

pourparlers déjà très avancés, comme nous l'avons vu, furent

abandonnés. Aucun document ne nous autorise à croire que Charles

VII ait eu connaissance des relations de son fils avec le souverain

pontife; mais, à coup sûr, comme nous le verrons plus tard, il

n'eût pas manqué de condamner sévèrement ce marché.

Quoi qu'il en soit, inquiet sans doute de l'agitation que pouvait

provoquer en deçà des Alpes l'aliénation des terres de l'Église,

Eugène IV s'empressa de démentir les affirmations du cardinal de Foix.

Dans un premier bref adressé aux États du Venaissin le 20 novembre

1444[267], il déclare que jamais il n'a eu la pensée d'aliéner les

terres et les droits de l'Église romaine, mais qu'il s'est, au

contraire, toujours efforcé de les étendre, et que les États ont pu

constater qu'il a fait tous les sacrifices possibles pour les protéger

contre les ennemis de l'Église. Il les engage à ne rien croire des

faux bruits qui ont été mis en circulation; il les invite à vivre dans

la fidélité et l'obéissance de l'Église et à se soumettre

respectueusement à l'autorité du légat Pierre de Foix. Ce premier

bref, si on le remarque, est adressé quatre jours avant la séance où

Roger de Foix dénonce aux États la conduite du pape. Aussi il est

vague, sans fait précis, et plutôt destiné à effacer la fâcheuse

impression produite par la divulgation des intentions du Saint-Siège.

Dans un second bref de décembre 1444[268], Eugène IV, voulant dissiper

tout malentendu, fait savoir aux États qu'il a été instruit de

certains propos «disseminatos sermones» répandus au sujet d'un projet

d'aliénation des terres de l'Église au dauphin Louis. Il les informe

qu'il n'a jamais eu l'intention de se séparer d'eux, mais qu'au

contraire il entend conserver ses États sous le gouvernement de

l'Église et du pape, et qu'il veut que désormais, comme dans le

passé, ils ne cessent pas d'obéir au cardinal-légat. Deux brefs

analogues étaient envoyés en même temps, et presque à la même date,

aux consuls d'Avignon, pour les rassurer sur les intentions du

Saint-Siège à leur égard[269].

[267] Voy. aux pièces justificat. no III.--_Reg. des délibérat._,

G. 14, fol. 96 (copie).

[268] Voy. aux pièces justificat. no IV.--_Reg. des délibérat._,

G. 14, fol. 96 (copie). Les originaux des deux brefs ont été

brûlés dans l'incendie qui détruisit les _Archives des États_ à

Carpentras, en 1713. Nous donnons les copies d'après les

_Registres des délibérations des États_.

[269] Arch. d'Avignon, B. I. Cott. N, 15. Ces deux brefs

originaux, qui figurent à l'inventaire _Pinta_, sont en déficit

dans la boîte I; on les suppose égarés.

Malgré l'énergie de ces dénégations, et quelque habileté qu'Eugène IV

eût mise à cacher ses desseins, il n'en est pas moins vrai qu'un

projet de cession des États citramontains de l'Église au dauphin

Louis, vers la fin de l'année 1444, a existé, et nous venons d'en

fournir des preuves irréfutables. Quelle a été la part du futur Louis

XI dans ces négociations? Il serait difficile de le dire, et aucun

document ne permet même de le soupçonner. Il est hors de doute que,

dans cette occurrence, l'initiative n'appartient pas au dauphin, qui

certainement était flatté de la confiance du pape, mais à Eugène IV,

qui préférait renoncer au besoin aux possessions de l'Église en deçà

des Alpes que de les voir tomber entre les mains d'un rival suscité et

soutenu par le concile de Bâle. Avec son expérience des hommes et des

choses, son grand bon sens et son énergique volonté, le cardinal-légat

Pierre de Foix comprit le danger que ce projet faisait courir à la

papauté, et c'est certainement son intervention auprès d'Eugène IV qui

amena la rupture des négociations et le maintien des Avignonnais et

des Comtadins sous l'autorité du Saint-Siège.

CHAPITRE IV

Le dauphin Louis et ses agissements vis-à-vis des États citramontains

de l'Église

(1444-1461).

L'héritage des Boucicaut.--Invasion à main armée du Venaissin par

les agents du Dauphin.--L'expédition de Troyhons

(1450).--Intervention de Charles VII.--Ambassade de Jehan de

Lizac à Avignon (mars 1451).--Mission du cardinal

d'Estouteville (1452).--Les dernières intrigues du dauphin.

Malgré l'échec de leur combinaison, le dauphin Louis et Eugène IV n'en

restèrent pas moins d'excellents amis[270]. Fixé désormais dans son

gouvernement du Dauphiné, entouré de familiers sûrs et dévoués, Louis

put donner libre cours à «ce talent d'intrigues et d'agissements

occultes qu'il devait pousser si loin[271]». Naturellement, toute son

attention devait se porter sur ses voisins. Nous le voyons

successivement, dans une pensée politique qui, du reste, lui fait le

plus grand honneur, chercher à étendre vers le midi les limites de son

Dauphiné, comme il travaillera plus tard à pousser plus loin les

frontières de son royaume, tout en donnant aux provinces cette

cohésion qui est la première condition de l'unité territoriale et

politique d'un grand État.

[270] Le 5 décembre 1445, Louis fait défense aux habitants du

Dauphiné de reconnaître pour pape Amédée de Savoie, qui se

faisait appeler Félix V. Voy. Pilot, _Catalog._, I, p. 65.

[271] De Beaucourt, _Rev. des questions histor._, vol. XVII, p.

94.

Louis XI et Les États Pontificaux de France au XVe siècle · 第 6 / 19 段