Arch. municip., B. 36. Voir _Marquis d'Aubais_, pièc. fugitives,
I, p. 94. _Itinér. de Charles VII_.
Cette agitation seigneuriale, qui menaçait d'entraîner dans ses
guerres privées les sujets du roi pour se jeter sur les terres de
l'Église dès les premières années du règne de Charles VII, était la
conséquence des revendications de Geoffroy le Meingre. Le maréchal,
son frère, pris à Azincourt, puis captif en Angleterre, était mort en
1421, ne pouvant survivre à l'humiliation de sa patrie[159]. Son frère
hérita de ses domaines que lui avait garantis l'acte du 7 juillet
1399[160]. De plus, comme Benoît XIII, réfugié à Paniscola, se mourant
dans le dénûment le plus complet, n'avait jamais pu rembourser à Jean
Boucicaut les 40,000 francs que ce dernier lui avait avancés en
_1408_, Geoffroy, comme héritier, se saisit aussitôt des villes dont
l'inféodation avait été consacrée par le contrat passé à Gênes et à
Porto-Venere entre le pape et le maréchal. Martin V essaya de
s'opposer à cette prise de possession, qui était discutable à coup
sûr, puisque la légitimité de Benoît XIII comme souverain pontife
était elle-même contestée; mais les châteaux et les villes étaient
déjà entre les mains des agents de Boucicaut[161]. Cette prise de
possession ne se fit pas sans violences, et les sujets du pape
protestèrent contre un acte passé sans leur consentement; Charles VII
lui-même intervint et demanda des comptes à Geoffroy dont tous les
vassaux réclamaient la protection royale. Ce dernier fut convoqué à
comparaître devant le Parlement de Toulouse, pour répondre de ses
crimes et forfaits, mais Geoffroy avant fait défaut, le roi lui
confisqua les terres _d'Aramon_[162] et de _Valabrègue_ qu'il avait
reçues à perpétuité. Désormais chassé du Languedoc, Geoffroy s'établit
à poste fixe dans ses domaines de l'Église, où il devenait pour la
papauté un voisin fort gênant. Un premier traité fut passé entre
Geoffroy et les représentants de la Chambre apostolique, qui lui
payèrent une somme considérable, à la condition qu'il mettrait fin aux
actes de brigandage dont il se rendait journellement coupable[163].
Geoffroy promit, reçut l'argent, feignit le repentir, mais il rompit
aussitôt ses engagements et employa les fonds de la Chambre
apostolique à rassembler une armée de routiers, gens de sac et de
corde, commandés par des capitaines qui se sont fait un nom au milieu
de ces guerres qui ont désolé la vallée du Rhône, de Valence à
Avignon, pendant les premières années du règne de Charles VII. Parmi
eux figurent _Charles de Poitiers_, _Jean Ollivier_, _Saint-Vallier_,
écuyer de l'évêque de Valence, le _bâtard de Valence_, fils de
l'évêque de cette ville, _Anthoine de la Peype_, _Allegret de
Bonnyot_, _Aymard de Clermont_, _Jean de Geys_ et le _bâtard de
Langres_. Bien plus, Geoffroy fait appel à ses compatriotes de
Touraine, et parmi ses meilleurs officiers on trouve Jehan de
_Champerons_, seigneur de la Porte[164]. Cette petite troupe se
grossit promptement d'une foule d'aventuriers de toute origine,
soldats sans emploi, routiers et vagabonds, qui, comme jadis Raymond
de Turenne, considéraient comme une excellente aubaine de guerroyer
contre le pape. Pernes fut saccagé, Vaison livré aux flammes, le
château de Saint-Roman pris d'assaut[165]. Charles VII, prié
d'intervenir, écrivit au sénéchal de Beaucaire, le sieur de Vilar,
pour empêcher qu'aucune entreprise fût dirigée contre Avignon (20
avril 1426).
[159] Delaville Le Roux, _loc. cit._, 360-363.
[160] Manuscrits Peiresc, Bibl. de Carpentras, Reg. LXX, vol.
III, fol. 232, vo.
[161] Ehrle, _loc. cit._, p. 97.
[162] Dom Vaissette, IX{2}, p. 1077. Jean de la Graille, maréchal
de Languedoc, à la tête des milices royales occupa les biens et
domaines de Geoffroy qui fut déclaré coupable de félonie.--Cf.
Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 316.
[163] De Coston, _Hist. de Montélimar_, I, pp. 496, 499.
[164] Ce seigneur est officiellement nommé dans la bulle
d'excommunication. Mais il dut se retirer avant le siège de
Livron et abandonner la cause de Geoffroy, puisque Charles VII
affirme qu'il n'avait pas quitté la Touraine. Les archives
d'Indre-et-Loire ne contiennent aucun renseignement sur ce
personnage (communication de M. de Grandmaison, archiviste
d'Indre-et-Loire).
[165] Chambaud, _Rec._, mss., I, fol. 442.
D'un autre côté, Charles VII, par lettres patentes données à Montluçon
le 11 janvier 1426[166], considérant que Geoffroy le Meingre, dit
Boucicaut, «chevalier est en intencion et volunté de faire guerre en
la Conte de Venisse qui est du patrimoine de nostre mère saincte
Église et des contez de Provence et Forcalquier, qui sont lors Estats
de nostre mère et de nostre très chier frère, le roy de Jérusalem et
de Cécile, son filz, et domagier le pais et subgectz de nostre dit
sainct père et nos ditz mère et frère, a fait souldoyer gens d'armes
et de trait en nostre royaume et Daulphiné, et en nostre conte de
Valentinoys et desjà ayant passé oultre la dite rivière du Rosne et se
efforce de plus faire et a fait entrer dans la terre de l'Église le
sire de Clavaison, Anthoyne de la Peype, chevalier, un nommé Gastonet,
chevalier de Bron, un nommé Montchanu et autres capitaines
rotiers[167], avec grant nombre de gens de Compaigne, lesquels ont
prins aucunes places en la dite terre de l'Église, forcé femes, bouté
feux, tué et murdry plusieurs genz, prins prisonniers, faits plusieurs
courses, maulx et dommaiges innumérables». Charles VII, pour ces
motifs, fait défense à quiconque de ses sujets de porter la guerre
contre Avignon. Comme on le voit par ce document, le roi de France
protège les vassaux de l'Église, mais ce n'est qu'une protection
défensive en ce sens qu'il interdit aux sujets royaux de prendre part
aux ravages commis par les officiers de Boucicaut sur les domaines de
l'Église. Martin V employa d'abord contre ces brigands les armes
spirituelles, et Guillaume Raimundi, prévôt de l'église d'Avignon, en
qualité de commissaire apostolique excommunia en 1426 Geoffroy le
Meingre et ses officiers, qui avaient commis toutes les atrocités
relatées dans les lettres royales du 21 janvier 1426[168]. En même
temps, l'évêque de Montauban, Pierre Cottini, nommé recteur du Comtat,
prit le commandement des milices levées par les États et s'empara, sur
les troupes de Boucicaut, de la ville de Pernes, dont Jehan de
Champerons avait été nommé gouverneur (12 avril 1426). Les habitants
de la communauté furent dispensés de payer les arrérages de tailles
pour tout le temps qu'elle avait été placée sous la domination de
Boucicaut. Mais bientôt, feignant de nouveau la plus grande contrition
et sollicitant le pardon de ses crimes, Geoffroy, grâce à l'entremise
de François de Conzié, légat du Saint-Siège à Avignon qu'il avait
connu à l'époque du premier siège du palais[169] (en 1398-1399),
obtint pour lui et pour ses complices, du pape Martin V, une bulle
d'absolution (23 mai 1426)[170] totale. C'est à la suite de cet accord
que Geoffroy le Meingre se réfugia avec ses bandes dans le château de
Livron et occupa également la forteresse de Narbonne[171] dans le
terroir de Montélimar sur lequel il avait quelques droits par l'oncle
de sa femme Isabelle, Jean de Poitiers, évêque de Valence. La présence
de Boucicaut à Livron dès 1426 est incontestable. Les comptes
consulaires de la ville de Valence[172] portent une dépense de trois
gros pour Champel, Chaponays, etc., envoyés à la Roche de Glun
au-devant d'Humbert, maréchal, allant assiéger Boucicaut dans le
château de Livron (1426). C'est donc vers la fin de cette même année
que les gens d'armes à la solde des Avignonnais viennent mettre le
siège devant cette ville. Bien qu'il n'y eût pas encore de traité
officiel passé entre Humbert et les Avignonnais, la ville d'Avignon
supportait les charges de cette expédition qui fut ruineuse pour la
malheureuse cité. Boucicaut assiégé appela à lui, de l'autre côté du
Rhône, un certain nombre de partisans recrutés dans le royaume, qui
avaient pour but de débloquer _Livron_ et d'attaquer les troupes
pontificales. Le conseil de ville d'Avignon et les élus de la guerre,
qui délibéraient avec eux depuis le siège du palais, traitèrent avec
un capitaine d'aventuriers, _Jean Boulet_, originaire de Saint-Flour
en Auvergne et seigneur de Châteauneuf-de-Melet, pour qu'avec ses gens
celui-ci s'opposât à leur passage. Jean Roulet dut, pour arrêter les
alliés de Boucicaut, non seulement employer les armes, mais encore
acheter la paix. Nous trouvons en effet dans les archives communales
un document établissant que la ville d'Avignon, pour tenir compte «au
dit Jehan Roulet de ses peines et debours», lui régla une indemnité de
4,250 écus d'or de la nouvelle frappe, dont 1,500 lui furent comptés
dans le courant de l'année 1427. Pour le règlement du solde, ledit
Roulet délégua à la ville une somme de 1,430 écus à payer à un certain
Pierre Bovis, sur ce que la communauté d'Avignon lui redevait
encore[173]. Ce n'est donc point en 1428, comme quelques auteurs
l'ont cru, mais bien en 1427, que la ville d'Avignon fit assiéger, par
des gens d'armes à ses gages, Geoffroy le Meingre, dans le château de
Livron. A cette occasion, Martin V n'abandonna pas ses fidèles sujets.
Il envoie auprès d'eux Jean de Rehate et Jean de Puteo pour leur dire
qu'ils n'ont pas à s'effrayer des menaces de leurs ennemis (21 mars
1427)[174]. Il donne pouvoir audit Jean de Rehate d'assigner à la
ville d'Avignon 6,000 florins pour les besoins de la guerre, à prendre
sur les revenus de la Chambre apostolique, tant en Provence qu'en
Savoie[175]. Enfin, dès le mois de février 1427, il avait prescrit à
l'évêque d'Avignon de faire imposition sur le clergé pour subvenir aux
grands frais qu'il convenait de supporter pour se garder contre les
ennemis[176]. Grâce à ces subsides de la curie romaine, les
Avignonnais purent renforcer leurs troupes occupées au siège de
Livron. Un traité fut signé le _31 janvier 1428_ à Lyon, entre Thomas
Busaffi, d'une part, représentant la ville d'Avignon, et _Humbert
Maréchal_, capitaine de gens d'armes, d'autre part, aux conditions
ci-après[177]: 1º ledit Humbert s'engage à défendre les propriétés,
biens, meubles et immeubles et personnes des Avignonnais contre les
troupes de Boucicaut et de ses adhérents avec cent hommes d'armes et
cent hommes de trait (l'homme d'armes aura trois chevaux, un page et
un varlet); 2º chaque homme d'armes recevra 20 florins, monnaie
courante, par mois, et chaque homme de trait à cheval 10 florins par
mois, de même monnaie; 3º ledit Humbert s'oblige à être rendu à Vienne
sous Lyon avec ses troupes, le 15 février prochain _1428_. La paie des
soldats sera due à dater de ce jour; 4º ledit Humbert, dès son arrivée
à Avignon recevra pour son compte la somme de 200 florins de ladite
monnaie; 5º ledit Humbert s'oblige à se retirer, lui et ses gens, à la
première sommation qui lui en sera faite. Il est convenu que ledit
Humbert recevra sur la solde de ses troupes 1,500 florins dans la
ville de Lyon, à-compte du premier mois de solde, et le restant dès
que lui et ses soldats auront passé la rivière de l'Isère; 6º chaque
chevalier ou escuyer banneret qui fera partie des troupes dudit
Humbert recevra double paie.
[166] Arch. municip., Origin., B. 36, no 37, Cott. N. N.
[167] On remarque que Jehan de Champerons n'est pas mentionné et
qu'il y en a plusieurs que Giberti (_Hist. mss. de Pernes_, fol.
729) ne nomme pas.
[168] Chambaud, _Recueil sur Avignon_, mss., t. I, fol. 442.--Cf.
Giberti, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 315, et mss. de
Carpentras, fol. 723.
[169] Cottier, _Notice sur les Recteurs_, p. 120.--Cf.
Cambis-Velleron, _Annal._, mss., IV, 32, 34.--Chambaud, _Rec._,
mss., vol. I, fol. 163.--Giberti, _Hist. de Pernes_, mss. de
Carpentras, 721, 722.
[170] Le texte de la bulle a été publié par Ehrle, _loc. cit._,
pp. 99-100.
[171] _Cartulaire de Montélimar_, p. 265.--Cf. de Coston, _loc.
cit._
[172] Arch. de Valence, C. C., 27, 1426.
[173] L'acte fut souscrit par la ville le 25 juin 1427. Arch.
municip., Compte de la ville, de septembre 1428, de 1320 écus
d'or pour solde de la somme ci-dessus.
[174] Arch. municip., B. 36, no 1, Cott. A.A.
[175] _Id._, B. 37.
[176] _Id._, B. 34, février 1427.
[177] Acte passé à Lyon par maître Cordard, notaire apostolique
impérial et royal, le 31 janvier 1428. Arch. municip., B.
34.--Cf. Chambaud, _Rec. des Chartes_, mss., I, fol.
40.--_Recueil Massillian_, mss., XXI, fol. 359, 361.--Gauffridi,
_Hist. de Provence_, I, VII, p. 294.--Giberti, _Hist. de Pernes_,
fol. 327, 328.
Geoffroy Boucicaut ne pouvait pas résister à des forces aussi bien
organisées, commandées par un vaillant officier. Dès le mois de mars
1428, les bandes de Boucicaut, après une résistance inutile, se
dispersèrent et franchirent le Rhône. Les documents font du reste
absolument défaut[178] sur ce point et ne nous permettent pas de dire
comment Geoffroy quitta pour toujours ce pays où son nom était en
exécration. Quoi qu'il en soit, dès le mois de mai 1428, toute guerre
entre Avignon et les Routiers avait pris fin, et Martin V relevait la
ville d'Avignon, les syndics et les citoyens de la promesse par eux
faite à l'évêque de Valence pour raison des dommages causés par leurs
troupes au château de Livron[179] (11 kalendes de juin 1428). Charles
VII intervint quelques mois plus tard en faveur de Jean de Champerons,
seigneur de la Porte, dont quelques biens et héritages avaient été
confisqués par les Avignonnais et les Comtadins: «Veuillez, pour amour
et honneur de nous, faire délivrer à nostre bien aimé escuyer Jehan de
_Champerons_ ses héritaiges et aultres biens meubles, les quelz soubz
umbre du débat qui naguères a esté entre nostre aimé et féal
chevalier, conseiller et chambellan Giefroy le Meingre du Bouciquault,
d'une part, et vous et les habitans de la ville d'Avignon, d'autre,
avaient esté pour empeschiez. Et que avons esté assuré que le dit
_Champerons_ ne s'estoit auculnement entremis ne meslé du débat dessus
dit, mais s'estoit durant icelluy tousjours tenu en nostre pais de
Touraine[180].» Il semblerait donc résulter de ce document que déjà,
avant le siège de Livron, plusieurs des officiers de Geoffroy
l'avaient abandonné, puisqu'il est avéré que Jehan de Champerons se
trouvait en Touraine en 1428. Quant à Boucicaut, il se retira dans sa
terre de Bridoré, dont il avait hérité en 1421, après la mort de son
frère[181]. Il y mourut l'année suivante, en 1429[182], comme
l'indique, d'une façon certaine, une instance en justice reprise à la
fin de 1429 par sa veuve, Isabelle de Poitiers. L'héritage
considérable, en titres il est vrai plutôt qu'en biens immeubles dans
les terres de l'Église, passa à ses deux fils, Jean et Louis, dont les
revendications ultérieures donneront au dauphin Louis un premier
prétexte pour intervenir dans les affaires intérieures du
Venaissin[183].
[178] De Coston, _Hist. de Montélimar_, I, 496, 499.
[179] Arch. municip., B. 36, no 2, Cott. B.
[180] Donné en nostre chastel de Lezignen, le 5e de novembre
1428. Orig.--Arch. municip., B. 36.
[181] Le Maréchal n'avait eu d'Antoinette de Turenne qu'un fils
qui fut tué à la bataille d'Azincourt (1415).
[182] Arch. de Tours. Communication de M. de Grammaison,
archiviste d'Indre-et-Loire.--Cf. de la Chesnaye des Bois,
Diction. XIII, p. 590, le fait mourir en 1429.--L'abbé Chevalier
fait à tort mourir Geoffroy en 1407. _Répert. des sources
historiq._, p. 339.
[183] Voy. chap. iv, pp. 96-97.
Les conséquences du schisme qui divisait l'Église ne devaient pas
tarder à ramener l'attention de Charles VII sur les événements qui se
déroulaient dans les États du Saint-Siège. Martin V, qui avait réussi
à préserver ses domaines de l'invasion de Louis de Châlons, prince
d'Orange, en 1430, et des troupes royales[184], était mort au moment
où allait s'ouvrir le concile de Bâle, le 17 février 1431[185]. Son
successeur, Eugène IV (Gabriel Condulmaro)[186], annonce son élection
aux syndics d'Avignon, par bref du 12 mars 1431[187]. Or, comme le
jour de l'ouverture du concile il n'y avait que douze prélats
présents, il décida de transporter l'assemblée à Bologne, afin de
pouvoir s'occuper plus tranquillement des intérêts de ses domaines
citramontains[188]. En attendant, il engageait les Avignonnais à
prendre conseil du cardinal de Saint-Eustache[189], légat
extraordinaire du Saint-Siège dans cette ville, homme de grande
sagesse, et dans lequel le Saint-Siège avait la plus entière
confiance. Alphonse Carillo, cardinal diacre du titre de
Saint-Eustache, bien que d'origine espagnole[190], avait fait preuve
des sentiments les plus conciliants et les plus bienveillants
vis-à-vis de la Cour de France dans le règlement des différends
soulevés à propos des limites du Rhône, et que le Saint-Siège lui
avait donné mission de résoudre en 1430. Malgré sa nationalité,
Alphonse Carillo était l'homme des intérêts français, et Charles VII
était dans l'obligation de le ménager. Aussi le roi, désireux de voir
nommer à titre définitif, comme légat à Avignon, un haut dignitaire
ecclésiastique, pour servir les desseins de la politique française,
prie les syndics d'Avignon de mettre à profit le crédit et l'influence
dont ils disposent à Rome pour obtenir la nomination du cardinal de
Saint-Eustache à Avignon, «qu'il lui plaise ordonner nostre très cher
et aimé cousin le cardinal de Saint Eustace (_sic_), estant de
présentement en la ville d'Avignon son vicaire, ès partie deça les
monz come avez sceu par nos diz ambassadeurs en passant par la dite
ville. A la quelle requeste nous entendu avons nostre dit Saint Père à
aucunement différer et encores diffère dont nous donne grans
merveilles, attendu les grans biens que à cause de ce pourroyent
advenir à tous les pais de par deça». Charles VII insistait en faisant
valoir les avantages que ce choix procurerait tant au royaume de
France qu'aux États de l'Église; il les invite «à y envoyer pour ce
messagiers exprès qui poursuivront, avec nos ditz ambassadeurs, la
chose au nom de la cité d'Avignon. Nous vous prions bien a certes pour
tout l'amour et bienvueillance qu'avez à nouz et à nostre dit royaume,
et surtout le plaisir et service que nous ferez que ceste chose pour
nostre dit cousin de Saint Eustace et non pour aultre, vous vueillez
poursuivre devers nostre dit Saint Père, de manière quelle sortisse
son effect et y envoyer pour ce faire gens notables. Et ce vueillez
faire telle promte et bonne diligence que nous cognoistrons que vous
avez tousjours le bien de plus en plus de nous et de nostre royaume
dont estes prouchains voisins, comme devez, et le service que en ce
nous ferez recognoistrons en temps et en lieu envers vous et la dite
ville d'Avignon[191]».
[184] Bref de Martin V, juin 1430. Arch. municip., origin.,
B.--Cf. Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, 139 et suiv.--Dom
Vaissette, IX{2}, p. 1107.
[185] Dareste, _Hist. de France_, III, p. 136.--Mgr Héfelé,
_Hist. des Conc._, XI, pp. 185, 187.
[186] C'est le véritable nom. Il était d'une noble famille de
Venise et neveu de Grégoire XII qui l'avait fait
cardinal.--Pastor, _loc. cit._, I, p. 293, not. 1.
[187] Chambaud, _Rec. mss. sur Avignon_, I, fol. 166.
[188] In futuro bononiensi Concilio cui Deo propicio interesse et
præsidere desideramus de tranquillitate et bono statu Civitatis
nostræ Avenionensis et illarum partium opportune providebimus.
Arch. municip., B. IV.
[189] Bref du 6 janvier 1431. Arch. municip., B. 36, no 8.
[190] Reynard Lespinasse, _Armorial de l'État d'Avignon_, p.
145.--Dom Vaissette, IX{2}, p. 1115.
[191] Arch. municip., B. 4, no 24, origin., donné à Selles le
dernier jour de mars 1432.
Pour complaire à la demande de Charles VII, les Avignonnais
s'empressèrent d'appuyer auprès du Saint-Siège la candidature du
cardinal de Saint-Eustache, mais Eugène IV leur fit savoir que la
présence du cardinal comme légat du Saint-Siège en Espagne était
indispensable au moment où la papauté se trouvait aux prises avec tant
de difficultés[192]. En même temps, pour mettre fin à toutes ces
démarches dictées par la France, Eugène IV annonça à ses sujets d'en
deçà la triple promotion de son frère Marc Condulmaro aux fonctions
d'évêque d'Avignon, de légat du Saint-Siège et de recteur du
Venaissin (31 mars 1432)[193]. Le nouveau légat vint aussitôt prendre
possession de son siège, et les États furent convoqués pour prêter
serment de fidélité. De violentes protestations s'élevèrent à
Carpentras et à Avignon contre le cumul, entre les mains du même
personnage, de fonctions si élevées et qui ne pouvaient pas être
réunies sans préjudice pour les intérêts du pays[194]. En même temps,
on attaquait violemment les moeurs privées du nouveau représentant de
la papauté[195]. La guerre éclata de nouveau dans les domaines de
l'Église. D'un côté, Eugène IV, décidé à maintenir son frère envers et
contre tous; de l'autre, les Avignonnais refusant de reconnaître Marc
Condulmaro et se plaçant sous la protection du concile de Bâle. Le
schisme qui divisait l'Église mettait ainsi les armes à la main aux
partisans du pape contre ceux du concile. La position du roi de France
ne laissait pas d'être embarrassante. Au fond, Charles VII était pour
les Avignonnais et pour le candidat du concile, Alphonse Carillo[196],
mais il lui répugnait d'engager directement la lutte contre le pape.
Aussi, dans ses lettres patentes données à Amboise le 20 juillet
1432[197], Charles VII s'empresse-t-il de déclarer que les sujets du
roi devront garder une stricte neutralité à l'occasion de la querelle
qui s'est élevée entre les sujets de l'Église et leur légat. Dans ce
but, il écrit: «Et pour ce que nous ne sommes pas advertiz des causes
des dites divisions et guerre, ni du bon droit ou tort et querelles
des dites parties ne quelles autres ceste matière peut toucher, et
aussi que pour le faict de noz guerres contre les Anglais, autres
ennemys et adversaires de nous et de nostre royaume, il nous est
besoin de nous ayder et servir en plusieurs et diverses marches et
pays de nos vassaux et subgiectz, aux quelz se appartient, de
entremettre de la dite guerre à Avignon, ne doit faire partie d'un
cousté ne de l'autre, ne nous ne voulons que aucunement s'en
entremettent sans nos congiés et licence.»
[192] Bref de mars 1432.--Arch. municip., B. IV. «Cum ejus
(Cardinalis Sancti Eustachii) consilio propter gravia imminencia
negocia plurimum indigeamus.»
[193] _Armorial d'Avignon_, p. 63.--Cf. Cottier, Not. sur les
Recteurs.
[194] _Reg. des États_, arch. départ., G. 13, fol. 134.--Cf.
_Amplissima collectio_, VIII, 649.
[195] Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, pp. 94, 95.
[196] Sa lettre du dernier jour de mars 1432 aux syndics
d'Avignon le montre clairement.
[197] Fornéry, _Hist. ecclés._, fol. 429, 430 (Copie).
Pendant ce temps, le concile de Bâle, qui avait accueilli très
favorablement la demande d'intervention des Avignonnais, avait
nommé, avec mission temporaire, comme légat d'Avignon, Alphonse
Carillo, cardinal de Saint-Eustache, à la place de Condulmaro,qui
était ennemi du concile (inimicus concilii)[198] (20 juin 1432). Ce
dernier, obligé de quitter son siège, se réfugia à Rome et fut
transféré, peu après, à l'évêché de Tarentaise[199]. C'est ce même
évêque que le pape Eugène IV délégua pour aller chercher les Grecs
à Constantinople, en 1437. Les Avignonnais témoignèrent
publiquement leur reconnaissance aux pères du concile[200].
[198] _Amplissima collectio_, VIII, p. 649.--Cf. Fantoni, I. p.
315.--_Recueil Massilian_, XXII, fol. 57, vo.--Dom Vaissette, IX.
p. 1115.--Cottier, _loc. cit._, p. 124.
[199] Vast, _Le cardinal Bessarion_, p. 46.--Cf. Cottier, _loc.
cit._, p. 124.
[200] 25 août 1432. _Amplissima collectio_, VIII, p.
163.--Massillian, _Collect. Chart._, XXI, fol. 368.