[158] Donné au château de Loches, le 22 septembre 1423. Orig.

Arch. municip., B. 36. Voir _Marquis d'Aubais_, pièc. fugitives,

I, p. 94. _Itinér. de Charles VII_.

Cette agitation seigneuriale, qui menaçait d'entraîner dans ses

guerres privées les sujets du roi pour se jeter sur les terres de

l'Église dès les premières années du règne de Charles VII, était la

conséquence des revendications de Geoffroy le Meingre. Le maréchal,

son frère, pris à Azincourt, puis captif en Angleterre, était mort en

1421, ne pouvant survivre à l'humiliation de sa patrie[159]. Son frère

hérita de ses domaines que lui avait garantis l'acte du 7 juillet

1399[160]. De plus, comme Benoît XIII, réfugié à Paniscola, se mourant

dans le dénûment le plus complet, n'avait jamais pu rembourser à Jean

Boucicaut les 40,000 francs que ce dernier lui avait avancés en

_1408_, Geoffroy, comme héritier, se saisit aussitôt des villes dont

l'inféodation avait été consacrée par le contrat passé à Gênes et à

Porto-Venere entre le pape et le maréchal. Martin V essaya de

s'opposer à cette prise de possession, qui était discutable à coup

sûr, puisque la légitimité de Benoît XIII comme souverain pontife

était elle-même contestée; mais les châteaux et les villes étaient

déjà entre les mains des agents de Boucicaut[161]. Cette prise de

possession ne se fit pas sans violences, et les sujets du pape

protestèrent contre un acte passé sans leur consentement; Charles VII

lui-même intervint et demanda des comptes à Geoffroy dont tous les

vassaux réclamaient la protection royale. Ce dernier fut convoqué à

comparaître devant le Parlement de Toulouse, pour répondre de ses

crimes et forfaits, mais Geoffroy avant fait défaut, le roi lui

confisqua les terres _d'Aramon_[162] et de _Valabrègue_ qu'il avait

reçues à perpétuité. Désormais chassé du Languedoc, Geoffroy s'établit

à poste fixe dans ses domaines de l'Église, où il devenait pour la

papauté un voisin fort gênant. Un premier traité fut passé entre

Geoffroy et les représentants de la Chambre apostolique, qui lui

payèrent une somme considérable, à la condition qu'il mettrait fin aux

actes de brigandage dont il se rendait journellement coupable[163].

Geoffroy promit, reçut l'argent, feignit le repentir, mais il rompit

aussitôt ses engagements et employa les fonds de la Chambre

apostolique à rassembler une armée de routiers, gens de sac et de

corde, commandés par des capitaines qui se sont fait un nom au milieu

de ces guerres qui ont désolé la vallée du Rhône, de Valence à

Avignon, pendant les premières années du règne de Charles VII. Parmi

eux figurent _Charles de Poitiers_, _Jean Ollivier_, _Saint-Vallier_,

écuyer de l'évêque de Valence, le _bâtard de Valence_, fils de

l'évêque de cette ville, _Anthoine de la Peype_, _Allegret de

Bonnyot_, _Aymard de Clermont_, _Jean de Geys_ et le _bâtard de

Langres_. Bien plus, Geoffroy fait appel à ses compatriotes de

Touraine, et parmi ses meilleurs officiers on trouve Jehan de

_Champerons_, seigneur de la Porte[164]. Cette petite troupe se

grossit promptement d'une foule d'aventuriers de toute origine,

soldats sans emploi, routiers et vagabonds, qui, comme jadis Raymond

de Turenne, considéraient comme une excellente aubaine de guerroyer

contre le pape. Pernes fut saccagé, Vaison livré aux flammes, le

château de Saint-Roman pris d'assaut[165]. Charles VII, prié

d'intervenir, écrivit au sénéchal de Beaucaire, le sieur de Vilar,

pour empêcher qu'aucune entreprise fût dirigée contre Avignon (20

avril 1426).

[159] Delaville Le Roux, _loc. cit._, 360-363.

[160] Manuscrits Peiresc, Bibl. de Carpentras, Reg. LXX, vol.

III, fol. 232, vo.

[161] Ehrle, _loc. cit._, p. 97.

[162] Dom Vaissette, IX{2}, p. 1077. Jean de la Graille, maréchal

de Languedoc, à la tête des milices royales occupa les biens et

domaines de Geoffroy qui fut déclaré coupable de félonie.--Cf.

Gibert, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 316.

[163] De Coston, _Hist. de Montélimar_, I, pp. 496, 499.

[164] Ce seigneur est officiellement nommé dans la bulle

d'excommunication. Mais il dut se retirer avant le siège de

Livron et abandonner la cause de Geoffroy, puisque Charles VII

affirme qu'il n'avait pas quitté la Touraine. Les archives

d'Indre-et-Loire ne contiennent aucun renseignement sur ce

personnage (communication de M. de Grandmaison, archiviste

d'Indre-et-Loire).

[165] Chambaud, _Rec._, mss., I, fol. 442.

D'un autre côté, Charles VII, par lettres patentes données à Montluçon

le 11 janvier 1426[166], considérant que Geoffroy le Meingre, dit

Boucicaut, «chevalier est en intencion et volunté de faire guerre en

la Conte de Venisse qui est du patrimoine de nostre mère saincte

Église et des contez de Provence et Forcalquier, qui sont lors Estats

de nostre mère et de nostre très chier frère, le roy de Jérusalem et

de Cécile, son filz, et domagier le pais et subgectz de nostre dit

sainct père et nos ditz mère et frère, a fait souldoyer gens d'armes

et de trait en nostre royaume et Daulphiné, et en nostre conte de

Valentinoys et desjà ayant passé oultre la dite rivière du Rosne et se

efforce de plus faire et a fait entrer dans la terre de l'Église le

sire de Clavaison, Anthoyne de la Peype, chevalier, un nommé Gastonet,

chevalier de Bron, un nommé Montchanu et autres capitaines

rotiers[167], avec grant nombre de gens de Compaigne, lesquels ont

prins aucunes places en la dite terre de l'Église, forcé femes, bouté

feux, tué et murdry plusieurs genz, prins prisonniers, faits plusieurs

courses, maulx et dommaiges innumérables». Charles VII, pour ces

motifs, fait défense à quiconque de ses sujets de porter la guerre

contre Avignon. Comme on le voit par ce document, le roi de France

protège les vassaux de l'Église, mais ce n'est qu'une protection

défensive en ce sens qu'il interdit aux sujets royaux de prendre part

aux ravages commis par les officiers de Boucicaut sur les domaines de

l'Église. Martin V employa d'abord contre ces brigands les armes

spirituelles, et Guillaume Raimundi, prévôt de l'église d'Avignon, en

qualité de commissaire apostolique excommunia en 1426 Geoffroy le

Meingre et ses officiers, qui avaient commis toutes les atrocités

relatées dans les lettres royales du 21 janvier 1426[168]. En même

temps, l'évêque de Montauban, Pierre Cottini, nommé recteur du Comtat,

prit le commandement des milices levées par les États et s'empara, sur

les troupes de Boucicaut, de la ville de Pernes, dont Jehan de

Champerons avait été nommé gouverneur (12 avril 1426). Les habitants

de la communauté furent dispensés de payer les arrérages de tailles

pour tout le temps qu'elle avait été placée sous la domination de

Boucicaut. Mais bientôt, feignant de nouveau la plus grande contrition

et sollicitant le pardon de ses crimes, Geoffroy, grâce à l'entremise

de François de Conzié, légat du Saint-Siège à Avignon qu'il avait

connu à l'époque du premier siège du palais[169] (en 1398-1399),

obtint pour lui et pour ses complices, du pape Martin V, une bulle

d'absolution (23 mai 1426)[170] totale. C'est à la suite de cet accord

que Geoffroy le Meingre se réfugia avec ses bandes dans le château de

Livron et occupa également la forteresse de Narbonne[171] dans le

terroir de Montélimar sur lequel il avait quelques droits par l'oncle

de sa femme Isabelle, Jean de Poitiers, évêque de Valence. La présence

de Boucicaut à Livron dès 1426 est incontestable. Les comptes

consulaires de la ville de Valence[172] portent une dépense de trois

gros pour Champel, Chaponays, etc., envoyés à la Roche de Glun

au-devant d'Humbert, maréchal, allant assiéger Boucicaut dans le

château de Livron (1426). C'est donc vers la fin de cette même année

que les gens d'armes à la solde des Avignonnais viennent mettre le

siège devant cette ville. Bien qu'il n'y eût pas encore de traité

officiel passé entre Humbert et les Avignonnais, la ville d'Avignon

supportait les charges de cette expédition qui fut ruineuse pour la

malheureuse cité. Boucicaut assiégé appela à lui, de l'autre côté du

Rhône, un certain nombre de partisans recrutés dans le royaume, qui

avaient pour but de débloquer _Livron_ et d'attaquer les troupes

pontificales. Le conseil de ville d'Avignon et les élus de la guerre,

qui délibéraient avec eux depuis le siège du palais, traitèrent avec

un capitaine d'aventuriers, _Jean Boulet_, originaire de Saint-Flour

en Auvergne et seigneur de Châteauneuf-de-Melet, pour qu'avec ses gens

celui-ci s'opposât à leur passage. Jean Roulet dut, pour arrêter les

alliés de Boucicaut, non seulement employer les armes, mais encore

acheter la paix. Nous trouvons en effet dans les archives communales

un document établissant que la ville d'Avignon, pour tenir compte «au

dit Jehan Roulet de ses peines et debours», lui régla une indemnité de

4,250 écus d'or de la nouvelle frappe, dont 1,500 lui furent comptés

dans le courant de l'année 1427. Pour le règlement du solde, ledit

Roulet délégua à la ville une somme de 1,430 écus à payer à un certain

Pierre Bovis, sur ce que la communauté d'Avignon lui redevait

encore[173]. Ce n'est donc point en 1428, comme quelques auteurs

l'ont cru, mais bien en 1427, que la ville d'Avignon fit assiéger, par

des gens d'armes à ses gages, Geoffroy le Meingre, dans le château de

Livron. A cette occasion, Martin V n'abandonna pas ses fidèles sujets.

Il envoie auprès d'eux Jean de Rehate et Jean de Puteo pour leur dire

qu'ils n'ont pas à s'effrayer des menaces de leurs ennemis (21 mars

1427)[174]. Il donne pouvoir audit Jean de Rehate d'assigner à la

ville d'Avignon 6,000 florins pour les besoins de la guerre, à prendre

sur les revenus de la Chambre apostolique, tant en Provence qu'en

Savoie[175]. Enfin, dès le mois de février 1427, il avait prescrit à

l'évêque d'Avignon de faire imposition sur le clergé pour subvenir aux

grands frais qu'il convenait de supporter pour se garder contre les

ennemis[176]. Grâce à ces subsides de la curie romaine, les

Avignonnais purent renforcer leurs troupes occupées au siège de

Livron. Un traité fut signé le _31 janvier 1428_ à Lyon, entre Thomas

Busaffi, d'une part, représentant la ville d'Avignon, et _Humbert

Maréchal_, capitaine de gens d'armes, d'autre part, aux conditions

ci-après[177]: 1º ledit Humbert s'engage à défendre les propriétés,

biens, meubles et immeubles et personnes des Avignonnais contre les

troupes de Boucicaut et de ses adhérents avec cent hommes d'armes et

cent hommes de trait (l'homme d'armes aura trois chevaux, un page et

un varlet); 2º chaque homme d'armes recevra 20 florins, monnaie

courante, par mois, et chaque homme de trait à cheval 10 florins par

mois, de même monnaie; 3º ledit Humbert s'oblige à être rendu à Vienne

sous Lyon avec ses troupes, le 15 février prochain _1428_. La paie des

soldats sera due à dater de ce jour; 4º ledit Humbert, dès son arrivée

à Avignon recevra pour son compte la somme de 200 florins de ladite

monnaie; 5º ledit Humbert s'oblige à se retirer, lui et ses gens, à la

première sommation qui lui en sera faite. Il est convenu que ledit

Humbert recevra sur la solde de ses troupes 1,500 florins dans la

ville de Lyon, à-compte du premier mois de solde, et le restant dès

que lui et ses soldats auront passé la rivière de l'Isère; 6º chaque

chevalier ou escuyer banneret qui fera partie des troupes dudit

Humbert recevra double paie.

[166] Arch. municip., Origin., B. 36, no 37, Cott. N. N.

[167] On remarque que Jehan de Champerons n'est pas mentionné et

qu'il y en a plusieurs que Giberti (_Hist. mss. de Pernes_, fol.

729) ne nomme pas.

[168] Chambaud, _Recueil sur Avignon_, mss., t. I, fol. 442.--Cf.

Giberti, _Hist. de Pernes_, mss., fol. 315, et mss. de

Carpentras, fol. 723.

[169] Cottier, _Notice sur les Recteurs_, p. 120.--Cf.

Cambis-Velleron, _Annal._, mss., IV, 32, 34.--Chambaud, _Rec._,

mss., vol. I, fol. 163.--Giberti, _Hist. de Pernes_, mss. de

Carpentras, 721, 722.

[170] Le texte de la bulle a été publié par Ehrle, _loc. cit._,

pp. 99-100.

[171] _Cartulaire de Montélimar_, p. 265.--Cf. de Coston, _loc.

cit._

[172] Arch. de Valence, C. C., 27, 1426.

[173] L'acte fut souscrit par la ville le 25 juin 1427. Arch.

municip., Compte de la ville, de septembre 1428, de 1320 écus

d'or pour solde de la somme ci-dessus.

[174] Arch. municip., B. 36, no 1, Cott. A.A.

[175] _Id._, B. 37.

[176] _Id._, B. 34, février 1427.

[177] Acte passé à Lyon par maître Cordard, notaire apostolique

impérial et royal, le 31 janvier 1428. Arch. municip., B.

34.--Cf. Chambaud, _Rec. des Chartes_, mss., I, fol.

40.--_Recueil Massillian_, mss., XXI, fol. 359, 361.--Gauffridi,

_Hist. de Provence_, I, VII, p. 294.--Giberti, _Hist. de Pernes_,

fol. 327, 328.

Geoffroy Boucicaut ne pouvait pas résister à des forces aussi bien

organisées, commandées par un vaillant officier. Dès le mois de mars

1428, les bandes de Boucicaut, après une résistance inutile, se

dispersèrent et franchirent le Rhône. Les documents font du reste

absolument défaut[178] sur ce point et ne nous permettent pas de dire

comment Geoffroy quitta pour toujours ce pays où son nom était en

exécration. Quoi qu'il en soit, dès le mois de mai 1428, toute guerre

entre Avignon et les Routiers avait pris fin, et Martin V relevait la

ville d'Avignon, les syndics et les citoyens de la promesse par eux

faite à l'évêque de Valence pour raison des dommages causés par leurs

troupes au château de Livron[179] (11 kalendes de juin 1428). Charles

VII intervint quelques mois plus tard en faveur de Jean de Champerons,

seigneur de la Porte, dont quelques biens et héritages avaient été

confisqués par les Avignonnais et les Comtadins: «Veuillez, pour amour

et honneur de nous, faire délivrer à nostre bien aimé escuyer Jehan de

_Champerons_ ses héritaiges et aultres biens meubles, les quelz soubz

umbre du débat qui naguères a esté entre nostre aimé et féal

chevalier, conseiller et chambellan Giefroy le Meingre du Bouciquault,

d'une part, et vous et les habitans de la ville d'Avignon, d'autre,

avaient esté pour empeschiez. Et que avons esté assuré que le dit

_Champerons_ ne s'estoit auculnement entremis ne meslé du débat dessus

dit, mais s'estoit durant icelluy tousjours tenu en nostre pais de

Touraine[180].» Il semblerait donc résulter de ce document que déjà,

avant le siège de Livron, plusieurs des officiers de Geoffroy

l'avaient abandonné, puisqu'il est avéré que Jehan de Champerons se

trouvait en Touraine en 1428. Quant à Boucicaut, il se retira dans sa

terre de Bridoré, dont il avait hérité en 1421, après la mort de son

frère[181]. Il y mourut l'année suivante, en 1429[182], comme

l'indique, d'une façon certaine, une instance en justice reprise à la

fin de 1429 par sa veuve, Isabelle de Poitiers. L'héritage

considérable, en titres il est vrai plutôt qu'en biens immeubles dans

les terres de l'Église, passa à ses deux fils, Jean et Louis, dont les

revendications ultérieures donneront au dauphin Louis un premier

prétexte pour intervenir dans les affaires intérieures du

Venaissin[183].

[178] De Coston, _Hist. de Montélimar_, I, 496, 499.

[179] Arch. municip., B. 36, no 2, Cott. B.

[180] Donné en nostre chastel de Lezignen, le 5e de novembre

1428. Orig.--Arch. municip., B. 36.

[181] Le Maréchal n'avait eu d'Antoinette de Turenne qu'un fils

qui fut tué à la bataille d'Azincourt (1415).

[182] Arch. de Tours. Communication de M. de Grammaison,

archiviste d'Indre-et-Loire.--Cf. de la Chesnaye des Bois,

Diction. XIII, p. 590, le fait mourir en 1429.--L'abbé Chevalier

fait à tort mourir Geoffroy en 1407. _Répert. des sources

historiq._, p. 339.

[183] Voy. chap. iv, pp. 96-97.

Les conséquences du schisme qui divisait l'Église ne devaient pas

tarder à ramener l'attention de Charles VII sur les événements qui se

déroulaient dans les États du Saint-Siège. Martin V, qui avait réussi

à préserver ses domaines de l'invasion de Louis de Châlons, prince

d'Orange, en 1430, et des troupes royales[184], était mort au moment

où allait s'ouvrir le concile de Bâle, le 17 février 1431[185]. Son

successeur, Eugène IV (Gabriel Condulmaro)[186], annonce son élection

aux syndics d'Avignon, par bref du 12 mars 1431[187]. Or, comme le

jour de l'ouverture du concile il n'y avait que douze prélats

présents, il décida de transporter l'assemblée à Bologne, afin de

pouvoir s'occuper plus tranquillement des intérêts de ses domaines

citramontains[188]. En attendant, il engageait les Avignonnais à

prendre conseil du cardinal de Saint-Eustache[189], légat

extraordinaire du Saint-Siège dans cette ville, homme de grande

sagesse, et dans lequel le Saint-Siège avait la plus entière

confiance. Alphonse Carillo, cardinal diacre du titre de

Saint-Eustache, bien que d'origine espagnole[190], avait fait preuve

des sentiments les plus conciliants et les plus bienveillants

vis-à-vis de la Cour de France dans le règlement des différends

soulevés à propos des limites du Rhône, et que le Saint-Siège lui

avait donné mission de résoudre en 1430. Malgré sa nationalité,

Alphonse Carillo était l'homme des intérêts français, et Charles VII

était dans l'obligation de le ménager. Aussi le roi, désireux de voir

nommer à titre définitif, comme légat à Avignon, un haut dignitaire

ecclésiastique, pour servir les desseins de la politique française,

prie les syndics d'Avignon de mettre à profit le crédit et l'influence

dont ils disposent à Rome pour obtenir la nomination du cardinal de

Saint-Eustache à Avignon, «qu'il lui plaise ordonner nostre très cher

et aimé cousin le cardinal de Saint Eustace (_sic_), estant de

présentement en la ville d'Avignon son vicaire, ès partie deça les

monz come avez sceu par nos diz ambassadeurs en passant par la dite

ville. A la quelle requeste nous entendu avons nostre dit Saint Père à

aucunement différer et encores diffère dont nous donne grans

merveilles, attendu les grans biens que à cause de ce pourroyent

advenir à tous les pais de par deça». Charles VII insistait en faisant

valoir les avantages que ce choix procurerait tant au royaume de

France qu'aux États de l'Église; il les invite «à y envoyer pour ce

messagiers exprès qui poursuivront, avec nos ditz ambassadeurs, la

chose au nom de la cité d'Avignon. Nous vous prions bien a certes pour

tout l'amour et bienvueillance qu'avez à nouz et à nostre dit royaume,

et surtout le plaisir et service que nous ferez que ceste chose pour

nostre dit cousin de Saint Eustace et non pour aultre, vous vueillez

poursuivre devers nostre dit Saint Père, de manière quelle sortisse

son effect et y envoyer pour ce faire gens notables. Et ce vueillez

faire telle promte et bonne diligence que nous cognoistrons que vous

avez tousjours le bien de plus en plus de nous et de nostre royaume

dont estes prouchains voisins, comme devez, et le service que en ce

nous ferez recognoistrons en temps et en lieu envers vous et la dite

ville d'Avignon[191]».

[184] Bref de Martin V, juin 1430. Arch. municip., origin.,

B.--Cf. Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, 139 et suiv.--Dom

Vaissette, IX{2}, p. 1107.

[185] Dareste, _Hist. de France_, III, p. 136.--Mgr Héfelé,

_Hist. des Conc._, XI, pp. 185, 187.

[186] C'est le véritable nom. Il était d'une noble famille de

Venise et neveu de Grégoire XII qui l'avait fait

cardinal.--Pastor, _loc. cit._, I, p. 293, not. 1.

[187] Chambaud, _Rec. mss. sur Avignon_, I, fol. 166.

[188] In futuro bononiensi Concilio cui Deo propicio interesse et

præsidere desideramus de tranquillitate et bono statu Civitatis

nostræ Avenionensis et illarum partium opportune providebimus.

Arch. municip., B. IV.

[189] Bref du 6 janvier 1431. Arch. municip., B. 36, no 8.

[190] Reynard Lespinasse, _Armorial de l'État d'Avignon_, p.

145.--Dom Vaissette, IX{2}, p. 1115.

[191] Arch. municip., B. 4, no 24, origin., donné à Selles le

dernier jour de mars 1432.

Pour complaire à la demande de Charles VII, les Avignonnais

s'empressèrent d'appuyer auprès du Saint-Siège la candidature du

cardinal de Saint-Eustache, mais Eugène IV leur fit savoir que la

présence du cardinal comme légat du Saint-Siège en Espagne était

indispensable au moment où la papauté se trouvait aux prises avec tant

de difficultés[192]. En même temps, pour mettre fin à toutes ces

démarches dictées par la France, Eugène IV annonça à ses sujets d'en

deçà la triple promotion de son frère Marc Condulmaro aux fonctions

d'évêque d'Avignon, de légat du Saint-Siège et de recteur du

Venaissin (31 mars 1432)[193]. Le nouveau légat vint aussitôt prendre

possession de son siège, et les États furent convoqués pour prêter

serment de fidélité. De violentes protestations s'élevèrent à

Carpentras et à Avignon contre le cumul, entre les mains du même

personnage, de fonctions si élevées et qui ne pouvaient pas être

réunies sans préjudice pour les intérêts du pays[194]. En même temps,

on attaquait violemment les moeurs privées du nouveau représentant de

la papauté[195]. La guerre éclata de nouveau dans les domaines de

l'Église. D'un côté, Eugène IV, décidé à maintenir son frère envers et

contre tous; de l'autre, les Avignonnais refusant de reconnaître Marc

Condulmaro et se plaçant sous la protection du concile de Bâle. Le

schisme qui divisait l'Église mettait ainsi les armes à la main aux

partisans du pape contre ceux du concile. La position du roi de France

ne laissait pas d'être embarrassante. Au fond, Charles VII était pour

les Avignonnais et pour le candidat du concile, Alphonse Carillo[196],

mais il lui répugnait d'engager directement la lutte contre le pape.

Aussi, dans ses lettres patentes données à Amboise le 20 juillet

1432[197], Charles VII s'empresse-t-il de déclarer que les sujets du

roi devront garder une stricte neutralité à l'occasion de la querelle

qui s'est élevée entre les sujets de l'Église et leur légat. Dans ce

but, il écrit: «Et pour ce que nous ne sommes pas advertiz des causes

des dites divisions et guerre, ni du bon droit ou tort et querelles

des dites parties ne quelles autres ceste matière peut toucher, et

aussi que pour le faict de noz guerres contre les Anglais, autres

ennemys et adversaires de nous et de nostre royaume, il nous est

besoin de nous ayder et servir en plusieurs et diverses marches et

pays de nos vassaux et subgiectz, aux quelz se appartient, de

entremettre de la dite guerre à Avignon, ne doit faire partie d'un

cousté ne de l'autre, ne nous ne voulons que aucunement s'en

entremettent sans nos congiés et licence.»

[192] Bref de mars 1432.--Arch. municip., B. IV. «Cum ejus

(Cardinalis Sancti Eustachii) consilio propter gravia imminencia

negocia plurimum indigeamus.»

[193] _Armorial d'Avignon_, p. 63.--Cf. Cottier, Not. sur les

Recteurs.

[194] _Reg. des États_, arch. départ., G. 13, fol. 134.--Cf.

_Amplissima collectio_, VIII, 649.

[195] Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, pp. 94, 95.

[196] Sa lettre du dernier jour de mars 1432 aux syndics

d'Avignon le montre clairement.

[197] Fornéry, _Hist. ecclés._, fol. 429, 430 (Copie).

Pendant ce temps, le concile de Bâle, qui avait accueilli très

favorablement la demande d'intervention des Avignonnais, avait

nommé, avec mission temporaire, comme légat d'Avignon, Alphonse

Carillo, cardinal de Saint-Eustache, à la place de Condulmaro,qui

était ennemi du concile (inimicus concilii)[198] (20 juin 1432). Ce

dernier, obligé de quitter son siège, se réfugia à Rome et fut

transféré, peu après, à l'évêché de Tarentaise[199]. C'est ce même

évêque que le pape Eugène IV délégua pour aller chercher les Grecs

à Constantinople, en 1437. Les Avignonnais témoignèrent

publiquement leur reconnaissance aux pères du concile[200].

[198] _Amplissima collectio_, VIII, p. 649.--Cf. Fantoni, I. p.

315.--_Recueil Massilian_, XXII, fol. 57, vo.--Dom Vaissette, IX.

p. 1115.--Cottier, _loc. cit._, p. 124.

[199] Vast, _Le cardinal Bessarion_, p. 46.--Cf. Cottier, _loc.

cit._, p. 124.

[200] 25 août 1432. _Amplissima collectio_, VIII, p.

163.--Massillian, _Collect. Chart._, XXI, fol. 368.

Louis XI et Les États Pontificaux de France au XVe siècle · 第 4 / 19 段