Fiat nox.
«Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants!...»
(_César-Auguste_).
Le lendemain de la présentation du comte de Strally, vers huit heures du
soir, Tullia Fabriana était dans son palais, dans un appartement
spacieux et retiré. C'était celui qu'elle préférait; elle y passait la
plus grande partie de son temps à Florence; jamais autre créature que
Xoryl n'y avait pénétré. Ce salon circulaire présentait un aspect
d'extraordinaires splendeurs. Huit grandes statues en basalte noir,
arrachées aux vallées tumulaires d'Éthiopie, et dont les têtes naïvement
sculptées, exprimaient un supplice intérieur, supportaient ensemble,
avec leurs seize bras tendus et crispés, la fresque du plafond
représentant Isis voilée dans la nuit pleine d'étoiles. Les tentures
étaient remplacées par des surcharges de draperies en velours fauve, aux
reflets dorés. Une profusion de peaux de lions et de tigres du Levant
cachaient complètement le parquet. Une croisée unique, à vitrail
précieux, était ouverte sur les jardins. Des cordons, tressés de ganses
et de filigranes d'or, y retenaient, demi-tendue, une natte en paille
brune devant préserver du soleil sans trop d'obscurité.
Près de la balustrade il y avait deux caisses de nacre remplies de
toutes les fleurs rares des climats les plus lointains. Des faisceaux
d'armes anciennes étaient appliqués dans les draperies.
Au milieu de la chambre, sur une table d'ébène, resplendissaient un vase
florentin en or, une aiguière pleine de fruits et deux coupes d'émail
d'une haute antiquité. Un sphinx, de longueur colossale, également en
lave durcie et noire et faisant comme le pendant de ces cariatides,
était placé dans une sécante tirée à gauche de la croisée; son dos
énorme était creusé et comblé de peaux de martre et d'hermine. Sur ce
magnifique lit de repos, Fabriana s'était indolemment étendue ce
soir-là. Près d'elle, une veilleuse bleue, élevée sur un trépied d'or et
allumée nuit et jour dans une petite urne de cristal, brûlait une huile
odorante.
Autant qu'il était permis d'en juger, la marquise était d'une taille
grande et svelte. Elle était vêtue, à cause de la chaleur étouffante,
d'un nuage de batiste en forme de peignoir échancré de la poitrine et
découvrant ses épaules quelque peu. Des gouttelettes de sueur se
diamantaient sur sa chair ferme et neigeuse. Cette trame transparente et
molle qui enveloppait son corps laissait deviner les plénitudes de la
statue de Cléomènes. Sa tête, sur laquelle tombait le rayon de la
veilleuse, était d'une carnation très blanche. Les masses lourdes et
dorées de ses cheveux se partageaient sur son beau front mat et
retombaient en flocons de boucles radieuses derrière sa tête, inondant
son col et son dos. Ses yeux, dont les prunelles aux lueurs noyées
étincelaient comme deux pierreries noires, regardaient vaguement le
groupe effroyable enchaîné autour d'elle. Elle avait des sourcils d'une
impassibilité intelligente. Le nez tracé avec une sévère finesse de
dessin, était droit; l'air de son visage était séduisant: ses narines
déliées bougeaient, rosées et diaphanes, à chaque soulèvement de sa
poitrine. La vie circulait avec une saine volupté dans cette belle dame
étendue. Sa bouche, parfaite, était d'un rouge vif, pourpre, et comme
velouté par les plis de sa belle peau: ses dents lactées mordaient
légèrement sa lèvre inférieure. Hier, le sourire tempérait l'expression
royalement dédaigneuse de cette bouche, aujourd'hui rien ne souriait
dans sa physionomie. L'un de ses bras était recourbé sur son front dans
une attitude abandonnée; entre deux doigts de la main qui pendait sur ce
front, elle tenait une bouture de fleur indienne, sorte de brunelle aux
parfums excessifs, qu'elle remuait, et dont elle touchait gracieusement
son visage de temps à autre. Son autre bras, moulé par quelque divin
statuaire, tombait de la manche aux dentelles flottantes et pendait
jusque sur les fourrures. A l'un des doigts menus de cette main, elle
avait un anneau d'or constellé de grosses émeraudes: cet anneau formait
sa seule parure; elle ne le quittait jamais, même le long du sommeil,
pour des raisons particulières. Ses pieds nus jouaient dans de blanches
mules de velours festonnées de broderies moresques.
Elle rêvait ainsi, perdue au milieu de sa beauté, ressortant, toute
suavement couchée, du fond sombre qui l'entourait, et, certes, à la voir
si presque positivement exempte des soucis possibles, on n'eût pas
deviné de quelle nature était l'effrayant rêve, le rêve inouï! qui
vivait dans son âme inexplorée.
Elle regardait depuis longtemps les torses démesurés sur lesquels
miroitait la lumière de la veilleuse.
La soirée au dehors, s'obscurcissait.
Souvent, dans la campagne, un rayon de lune étreignant des ruines est
une évocation. Les pierres vêtues de mousses et de souvenirs, paraissent
avoir vu tant d'histoires et d'événements oubliés! Les légendes
s'éveillent, les bois et les bruyères se peuplent de visions et de
murmures... des formes se promènent dans le silence. Pareille au savant
qui reconstruisait les fossiles de la nuit du monde avec un fragment de
leurs défenses, l'âme recrée alors les temples, les manoirs et les
palais avec les débris d'une colonne, et la méditation touchant le vaste
songe de l'existence, la grande mélancolie du Devenir enveloppe
invinciblement l'esprit.
Ici, dans ce salon, l'entourage des cariatides semblait en exclure la
sauvage majesté. Il leur manquait l'immensité, le spectacle de l'espace
embrasé par le simoun. Ils paraissaient n'être plus environnés de la
solitude des siècles... mais ils portaient avec eux tout cela pour
Fabriana. Son âme suppléait aux déserts pour ces ruines. A sa volonté,
la chambre devenait profonde; sous son regard, les murailles se
reculaient et se faisaient lointaines. Ces colosses noirs, arrachés aux
tombeaux des rois d'Abyssinie et d'Égypte, réveillaient en elle des
faits anciens. On eût dit souvent que leurs yeux avaient l'air
d'échanger avec ses yeux une pensée sans nom, sans limites, sans
espérance, glacée comme eux, triste de leur tristesse. Longtemps ils
n'avaient eu que le pélerin des bords du Nil à qui jeter de loin en loin
une de ces réflexions que gardait leur silence et que leur aspect
inspirait. A quels souverains les aïeux de Fabriana les avaient-ils
achetés?... Elle ne savait pas. Seulement elle aimait ces fronts
douloureux parce qu'ils symbolisaient sans doute quelque chose pour
elle.
Elle abaissa ses paupières et, comme en proie aux concentrations de
l'esprit sur un seul point de vue, elle murmura ce seul mot:
--J'essaierai.
Quelques instants se passèrent.
--Au reste, ajouta la superbe songeuse, n'est-ce pas la seule réalité
qui vaille la peine que je vive pour elle, maintenant?...
Son regard se souleva de nouveau vers les vieilles pierres noires à
figure humaine qui semblaient être pour quelque chose dans le fond de sa
pensée, et elle continua de se parler d'une voix calme et pure, bien que
très basse et à peine distincte:
--Essayons de rappeler les choses et les fantômes, puisque je vais
vivre!...--Oui, le soir, lorsque dans les flots plombés du Nil
s'assourdissait le bruit des rames de la barque impériale, quand l'air
s'imprégnait des senteurs exhalées par les immenses floraisons que
les esclaves nubiens plantaient autour de la vallée des tombeaux,--et
que sur les hautes pyramides argentées par les nuits orientales
brillaient, comme des phares du désert, les inscriptions des mages
d'Osiris;--lorsque les caravanes chargées de myrrhe, de gomme, de
camphre et d'or, et venues de la Bactriane ou de la Perse, passaient
confusément, au loin, dans l'étendue, avec leurs torches, leurs
éléphants, leurs richesses et leurs esclaves; lorsque,--à travers un
mirage de sables, de verdures et d'étoiles,--le vent s'embaumait dans
le feuillage des cèdres et des palmiers; quand les phénix immortels
volaient sur les sépulcres des pharaons; enfin, lorsque le monde fut
riche une fois dans sa vie, souvent, dès la tombée de la nuit, souvent
la belle reine de l'Heptanomide antique aimait à s'attarder sur le
fleuve.
Alors depuis les piliers d'Hercule jusqu'aux steppes boréales, le monde,
avec ses peuples, ses rois et son mystère, en venait à cette femme!...
Son nom formulait toutes ces images.
Elle resta une minute sans parler et s'accouda sur le sphinx.
--C'était, je crois, la dernière enfant de cette dynastie trois fois
séculaire des Ptolémées Lagides. Elle descendait du soldat macédonien
jeté là par la funèbre indifférence d'Alexandre. Les excès avaient
atténué en elle la pureté des lignes de cette beauté grecque transmise à
sa race par le soldat.
Cependant, grâce aux philtres balsamiques et aux essences dangereuses
que lui distillaient les prêtres, elle conservait sa pâleur ambrée et
solaire.
Ah! c'était la grande insensible. Elle s'accoudait au fond de la cange
sur sa panthère favorite; les roseaux bruissaient, obstrués par les
alligators et les hippopotames. Elle reposait, vêtue de son astrale
nudité, sur des étoffes dont les secrets du tissu n'ont pas été
retrouvés, et qui étaient les présents des satrapes d'Asie Mineure.
Comme le monarque assyrien, elle devait prouver, à huit cents ans
d'intervalle, que la mort n'était pour elle qu'une esclave comme les
autres. Le triumvir d'Actium ne devait pas orner son triomphe de cette
vivante! Toute lasse d'avoir lascivement étudié dans les salles
souterraines de ses palais ce que ses esclaves pouvaient supporter de
tourments sans mourir, elle réfléchissait. A ses pieds, jouait l'une de
ses filles naïves élevées pour la servir d'une certaine façon et dont
elle s'accommodait. Les vertiges des éblouissantes et profondes nuits
entouraient cette reine, fille des terreurs, du silence et de la
volupté! Elle se perdait, inéblouie de sa propre majesté, dans quelque
rêve que nul ne sondera jamais... C'était sublime.
Tullia Fabriana courba la tête, et après une seconde:
--O passé!... dit-elle comme un murmure.
Ces paroles avaient rendu la chambre fantastique.
--Vous êtes fidèles et vous gardez les secrets malgré les années sans
nombre, statues aux bouches de pierre!... Mais lorsque vous souteniez
les travées où les restes de ces rois des vieux mondes reposaient
embaumés près du Nil, sans doute l'avez-vous vue passer ainsi, la grande
reine!
Elle les regarda et reprit sa rêverie.
--O belle et sombre amie, je ne connaissais pas ton histoire, et
cependant, lorsque j'entendis prononcer ton nom pour la première fois,
je me souviens d'avoir tressailli, moi qui ne sais plus tressaillir. Mon
âme était déjà révoltée d'être forcée de vivre dans ces siècles
d'humiliation! Dès ma jeunesse, en considérant l'humanité, je compris
les larmes de Xercès et, comme les vieillards, je ne vivais déjà que du
passé, ce spectacle ayant creusé dans mon coeur les rides que l'âge
seul refusait à mon front. Mon âme n'est pas de ces temps amers! Vous le
savez, Esprits, vous qui êtes attentifs à ceux qui vous parlent sans
étonnement, vous savez qu'aux récits de toute cette histoire il m'a
semblé--plus d'une fois--que ma mémoire, abîmée tout à coup dans les
domaines profonds du rêve, éprouvait d'inconcevables souvenirs.
Depuis cette heure, continua-t-elle après un silence, depuis cette heure
où j'ai fixé mon avenir, je tiens compte, malgré moi, de la sourde
hésitation de ma conscience, et j'essaie vainement de combler de longs
intervalles. Mes jours se soudent à mes jours comme les anneaux d'une
chaîne que je suis obligée de porter et qui m'accable sous son poids. Il
me semble que depuis longtemps mon âme s'est brusquement arrêtée au
milieu de je ne sais quelle route immense, et la terre me paraît lugubre
comme une prison. Ah! c'est cela, c'est cela surtout qui m'interdit! Je
souffre de vivre, n'ayant plus rien à tirer de la terre... et ne pouvant
cependant pas m'en détacher.
Elle ferma les yeux pendant un moment de silence.