CHAPITRE XII.

Fiat nox.

«Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants!...»

(_César-Auguste_).

Le lendemain de la présentation du comte de Strally, vers huit heures du

soir, Tullia Fabriana était dans son palais, dans un appartement

spacieux et retiré. C'était celui qu'elle préférait; elle y passait la

plus grande partie de son temps à Florence; jamais autre créature que

Xoryl n'y avait pénétré. Ce salon circulaire présentait un aspect

d'extraordinaires splendeurs. Huit grandes statues en basalte noir,

arrachées aux vallées tumulaires d'Éthiopie, et dont les têtes naïvement

sculptées, exprimaient un supplice intérieur, supportaient ensemble,

avec leurs seize bras tendus et crispés, la fresque du plafond

représentant Isis voilée dans la nuit pleine d'étoiles. Les tentures

étaient remplacées par des surcharges de draperies en velours fauve, aux

reflets dorés. Une profusion de peaux de lions et de tigres du Levant

cachaient complètement le parquet. Une croisée unique, à vitrail

précieux, était ouverte sur les jardins. Des cordons, tressés de ganses

et de filigranes d'or, y retenaient, demi-tendue, une natte en paille

brune devant préserver du soleil sans trop d'obscurité.

Près de la balustrade il y avait deux caisses de nacre remplies de

toutes les fleurs rares des climats les plus lointains. Des faisceaux

d'armes anciennes étaient appliqués dans les draperies.

Au milieu de la chambre, sur une table d'ébène, resplendissaient un vase

florentin en or, une aiguière pleine de fruits et deux coupes d'émail

d'une haute antiquité. Un sphinx, de longueur colossale, également en

lave durcie et noire et faisant comme le pendant de ces cariatides,

était placé dans une sécante tirée à gauche de la croisée; son dos

énorme était creusé et comblé de peaux de martre et d'hermine. Sur ce

magnifique lit de repos, Fabriana s'était indolemment étendue ce

soir-là. Près d'elle, une veilleuse bleue, élevée sur un trépied d'or et

allumée nuit et jour dans une petite urne de cristal, brûlait une huile

odorante.

Autant qu'il était permis d'en juger, la marquise était d'une taille

grande et svelte. Elle était vêtue, à cause de la chaleur étouffante,

d'un nuage de batiste en forme de peignoir échancré de la poitrine et

découvrant ses épaules quelque peu. Des gouttelettes de sueur se

diamantaient sur sa chair ferme et neigeuse. Cette trame transparente et

molle qui enveloppait son corps laissait deviner les plénitudes de la

statue de Cléomènes. Sa tête, sur laquelle tombait le rayon de la

veilleuse, était d'une carnation très blanche. Les masses lourdes et

dorées de ses cheveux se partageaient sur son beau front mat et

retombaient en flocons de boucles radieuses derrière sa tête, inondant

son col et son dos. Ses yeux, dont les prunelles aux lueurs noyées

étincelaient comme deux pierreries noires, regardaient vaguement le

groupe effroyable enchaîné autour d'elle. Elle avait des sourcils d'une

impassibilité intelligente. Le nez tracé avec une sévère finesse de

dessin, était droit; l'air de son visage était séduisant: ses narines

déliées bougeaient, rosées et diaphanes, à chaque soulèvement de sa

poitrine. La vie circulait avec une saine volupté dans cette belle dame

étendue. Sa bouche, parfaite, était d'un rouge vif, pourpre, et comme

velouté par les plis de sa belle peau: ses dents lactées mordaient

légèrement sa lèvre inférieure. Hier, le sourire tempérait l'expression

royalement dédaigneuse de cette bouche, aujourd'hui rien ne souriait

dans sa physionomie. L'un de ses bras était recourbé sur son front dans

une attitude abandonnée; entre deux doigts de la main qui pendait sur ce

front, elle tenait une bouture de fleur indienne, sorte de brunelle aux

parfums excessifs, qu'elle remuait, et dont elle touchait gracieusement

son visage de temps à autre. Son autre bras, moulé par quelque divin

statuaire, tombait de la manche aux dentelles flottantes et pendait

jusque sur les fourrures. A l'un des doigts menus de cette main, elle

avait un anneau d'or constellé de grosses émeraudes: cet anneau formait

sa seule parure; elle ne le quittait jamais, même le long du sommeil,

pour des raisons particulières. Ses pieds nus jouaient dans de blanches

mules de velours festonnées de broderies moresques.

Elle rêvait ainsi, perdue au milieu de sa beauté, ressortant, toute

suavement couchée, du fond sombre qui l'entourait, et, certes, à la voir

si presque positivement exempte des soucis possibles, on n'eût pas

deviné de quelle nature était l'effrayant rêve, le rêve inouï! qui

vivait dans son âme inexplorée.

Elle regardait depuis longtemps les torses démesurés sur lesquels

miroitait la lumière de la veilleuse.

La soirée au dehors, s'obscurcissait.

Souvent, dans la campagne, un rayon de lune étreignant des ruines est

une évocation. Les pierres vêtues de mousses et de souvenirs, paraissent

avoir vu tant d'histoires et d'événements oubliés! Les légendes

s'éveillent, les bois et les bruyères se peuplent de visions et de

murmures... des formes se promènent dans le silence. Pareille au savant

qui reconstruisait les fossiles de la nuit du monde avec un fragment de

leurs défenses, l'âme recrée alors les temples, les manoirs et les

palais avec les débris d'une colonne, et la méditation touchant le vaste

songe de l'existence, la grande mélancolie du Devenir enveloppe

invinciblement l'esprit.

Ici, dans ce salon, l'entourage des cariatides semblait en exclure la

sauvage majesté. Il leur manquait l'immensité, le spectacle de l'espace

embrasé par le simoun. Ils paraissaient n'être plus environnés de la

solitude des siècles... mais ils portaient avec eux tout cela pour

Fabriana. Son âme suppléait aux déserts pour ces ruines. A sa volonté,

la chambre devenait profonde; sous son regard, les murailles se

reculaient et se faisaient lointaines. Ces colosses noirs, arrachés aux

tombeaux des rois d'Abyssinie et d'Égypte, réveillaient en elle des

faits anciens. On eût dit souvent que leurs yeux avaient l'air

d'échanger avec ses yeux une pensée sans nom, sans limites, sans

espérance, glacée comme eux, triste de leur tristesse. Longtemps ils

n'avaient eu que le pélerin des bords du Nil à qui jeter de loin en loin

une de ces réflexions que gardait leur silence et que leur aspect

inspirait. A quels souverains les aïeux de Fabriana les avaient-ils

achetés?... Elle ne savait pas. Seulement elle aimait ces fronts

douloureux parce qu'ils symbolisaient sans doute quelque chose pour

elle.

Elle abaissa ses paupières et, comme en proie aux concentrations de

l'esprit sur un seul point de vue, elle murmura ce seul mot:

--J'essaierai.

Quelques instants se passèrent.

--Au reste, ajouta la superbe songeuse, n'est-ce pas la seule réalité

qui vaille la peine que je vive pour elle, maintenant?...

Son regard se souleva de nouveau vers les vieilles pierres noires à

figure humaine qui semblaient être pour quelque chose dans le fond de sa

pensée, et elle continua de se parler d'une voix calme et pure, bien que

très basse et à peine distincte:

--Essayons de rappeler les choses et les fantômes, puisque je vais

vivre!...--Oui, le soir, lorsque dans les flots plombés du Nil

s'assourdissait le bruit des rames de la barque impériale, quand l'air

s'imprégnait des senteurs exhalées par les immenses floraisons que

les esclaves nubiens plantaient autour de la vallée des tombeaux,--et

que sur les hautes pyramides argentées par les nuits orientales

brillaient, comme des phares du désert, les inscriptions des mages

d'Osiris;--lorsque les caravanes chargées de myrrhe, de gomme, de

camphre et d'or, et venues de la Bactriane ou de la Perse, passaient

confusément, au loin, dans l'étendue, avec leurs torches, leurs

éléphants, leurs richesses et leurs esclaves; lorsque,--à travers un

mirage de sables, de verdures et d'étoiles,--le vent s'embaumait dans

le feuillage des cèdres et des palmiers; quand les phénix immortels

volaient sur les sépulcres des pharaons; enfin, lorsque le monde fut

riche une fois dans sa vie, souvent, dès la tombée de la nuit, souvent

la belle reine de l'Heptanomide antique aimait à s'attarder sur le

fleuve.

Alors depuis les piliers d'Hercule jusqu'aux steppes boréales, le monde,

avec ses peuples, ses rois et son mystère, en venait à cette femme!...

Son nom formulait toutes ces images.

Elle resta une minute sans parler et s'accouda sur le sphinx.

--C'était, je crois, la dernière enfant de cette dynastie trois fois

séculaire des Ptolémées Lagides. Elle descendait du soldat macédonien

jeté là par la funèbre indifférence d'Alexandre. Les excès avaient

atténué en elle la pureté des lignes de cette beauté grecque transmise à

sa race par le soldat.

Cependant, grâce aux philtres balsamiques et aux essences dangereuses

que lui distillaient les prêtres, elle conservait sa pâleur ambrée et

solaire.

Ah! c'était la grande insensible. Elle s'accoudait au fond de la cange

sur sa panthère favorite; les roseaux bruissaient, obstrués par les

alligators et les hippopotames. Elle reposait, vêtue de son astrale

nudité, sur des étoffes dont les secrets du tissu n'ont pas été

retrouvés, et qui étaient les présents des satrapes d'Asie Mineure.

Comme le monarque assyrien, elle devait prouver, à huit cents ans

d'intervalle, que la mort n'était pour elle qu'une esclave comme les

autres. Le triumvir d'Actium ne devait pas orner son triomphe de cette

vivante! Toute lasse d'avoir lascivement étudié dans les salles

souterraines de ses palais ce que ses esclaves pouvaient supporter de

tourments sans mourir, elle réfléchissait. A ses pieds, jouait l'une de

ses filles naïves élevées pour la servir d'une certaine façon et dont

elle s'accommodait. Les vertiges des éblouissantes et profondes nuits

entouraient cette reine, fille des terreurs, du silence et de la

volupté! Elle se perdait, inéblouie de sa propre majesté, dans quelque

rêve que nul ne sondera jamais... C'était sublime.

Tullia Fabriana courba la tête, et après une seconde:

--O passé!... dit-elle comme un murmure.

Ces paroles avaient rendu la chambre fantastique.

--Vous êtes fidèles et vous gardez les secrets malgré les années sans

nombre, statues aux bouches de pierre!... Mais lorsque vous souteniez

les travées où les restes de ces rois des vieux mondes reposaient

embaumés près du Nil, sans doute l'avez-vous vue passer ainsi, la grande

reine!

Elle les regarda et reprit sa rêverie.

--O belle et sombre amie, je ne connaissais pas ton histoire, et

cependant, lorsque j'entendis prononcer ton nom pour la première fois,

je me souviens d'avoir tressailli, moi qui ne sais plus tressaillir. Mon

âme était déjà révoltée d'être forcée de vivre dans ces siècles

d'humiliation! Dès ma jeunesse, en considérant l'humanité, je compris

les larmes de Xercès et, comme les vieillards, je ne vivais déjà que du

passé, ce spectacle ayant creusé dans mon coeur les rides que l'âge

seul refusait à mon front. Mon âme n'est pas de ces temps amers! Vous le

savez, Esprits, vous qui êtes attentifs à ceux qui vous parlent sans

étonnement, vous savez qu'aux récits de toute cette histoire il m'a

semblé--plus d'une fois--que ma mémoire, abîmée tout à coup dans les

domaines profonds du rêve, éprouvait d'inconcevables souvenirs.

Depuis cette heure, continua-t-elle après un silence, depuis cette heure

où j'ai fixé mon avenir, je tiens compte, malgré moi, de la sourde

hésitation de ma conscience, et j'essaie vainement de combler de longs

intervalles. Mes jours se soudent à mes jours comme les anneaux d'une

chaîne que je suis obligée de porter et qui m'accable sous son poids. Il

me semble que depuis longtemps mon âme s'est brusquement arrêtée au

milieu de je ne sais quelle route immense, et la terre me paraît lugubre

comme une prison. Ah! c'est cela, c'est cela surtout qui m'interdit! Je

souffre de vivre, n'ayant plus rien à tirer de la terre... et ne pouvant

cependant pas m'en détacher.

Elle ferma les yeux pendant un moment de silence.

Isis: Roman · 第 22 / 27 题