Aventures chevaleresques.
«Vous les reconnaîtrez par leurs fruits.»
C'était par cette petite porte du pavillon que Tullia Fabriana sortait
souvent, de nuit, vêtue en cavalier, l'épée à la hanche et le masque sur
le front.
Toujours seule.
Sous ses vêtements elle portait une cuirasse d'acier d'une légèreté sans
pareille: c'était l'ouvrage de l'un des vieux artistes du XVIe siècle
qui réussissaient une fois un chef-d'oeuvre d'armurerie et de
ciselure. L'un de ces inconnus, qui trempaient des dentelles
damasquinées, avait également travaillé la fine et puissante cotte de
mailles qui l'emprisonnait depuis les pieds jusqu'à la gorge.
Ses gantelets étaient tramés avec un dur filet d'airain merveilleusement
caché sous la soie. Son feutre, d'où s'échappaient de fausses boucles de
cheveux noirs, avait, à l'intérieur, une visière en treillis d'acier qui
se relevait et s'abaissait suivant son bon plaisir.
Elle ne semblait nullement gênée dans ce costume; elle marchait vite, le
manteau rejeté sur l'épaule, comme un chevalier. Les rares passants,
malgré son allure modeste, s'écartaient presque toujours de son chemin,
sans savoir pourquoi.
Que signifiaient ces ajustements? Était-ce l'amour des aventures? Mais
non: elle n'était point femme à commettre de ces folies.
Les cris familiers des oiseaux de la Mort lui disaient:
«Belle dame, voici le glas de minuit. C'est l'heure où nous avons heurté
nos ailes contre vos vitraux; nous connaissons votre lampe. Les rues se
font désertes, l'épée se brise dans l'embuscade: c'est le noir danger
qui guette, avec nos yeux, dans la solitude endormie. Femme, tu deviens
téméraire, toi si prudente, si profonde et si sage toujours. Retourne!
et c'est un conseil de vieillard; nous nous intéressons à toi.»
Elle marchait et s'avançait, tranquille, au milieu des ruelles, dans les
faubourgs équivoques et ténébreux.
Ah! c'est qu'elle éprouvait parfois le grand vertige d'elle-même; elle
le sentait bien: ce qui lui restait d'humain pouvait la quitter à chaque
instant; elle ne tenait presque plus à la terre, et elle n'existait pas
en vérité. Or il fallait qu'elle se souvînt de son corps, puisqu'elle
avait dit: «J'attendrai».
C'est pourquoi, par une réaction nécessaire, elle venait se retremper
dans le spectacle de quelques souffrances, pour ne pas oublier qu'elle
existait.
Le costume lui avait paru plus commode masculin que féminin dans cette
circonstance, motif qui l'avait déterminée à le choisir.
Elle montait bien des rampes dégoûtantes, elle trouvait bon nombre
d'horribles tableaux; à peine son mouchoir imprégné de sels odorants la
préservait-il des atmosphères suffocantes et pestiférées.
Elle donnait son or et sa science, non point parce que c'était «une
bonne action», mais parce que autant faire cela que le reste, et qu'elle
en avait l'occasion.
Elle connaissait trop, sans aucun doute, l'irrémédiable immensité des
douleurs, pour penser une minute que, fût-elle apparue à des millions
d'êtres dans la seule Europe, cela eût signifié grand'chose. Aussi la
question du bien qu'elle faisait n'était que très accessoire pour elle.
De pareilles fantaisies auraient été déplacées probablement, si elles
eussent été dictées par ce seul mobile d'un ordre inférieur. L'immense
oubli de tout, de son rang, de sa position, des conventions du vêtement
féminin, des causeries et des salutations auxquelles se livrent avec
dignité les personnes de distinction, pour tuer le temps, enveloppait
ces démarches. Une auréole d'éternité l'éclairait dans toutes ces façons
étranges. Souvent elle passait la nuit comme cela, au risque d'être
assassinée, et s'en revenait au point du jour sans avoir ôté son masque,
sans avoir dit son nom, sans avoir laissé mouiller ses gants. La
comprendra qui pourra!
--C'est bien! disait-elle, et elle sortait.
La femme de Caïn l'eût comprise.--Elle manquait de cette _sensibilité_
que les personnes aux paroles charitables _aiment à trouver_ dans la
femme.
Froide, elle pouvait être d'une tristesse infinie en elle-même; mais ces
enfants malades,--par exemple,--qui lui tendaient leurs petits bras,
avec des inflexions de voix suppliantes, n'émouvaient pas beaucoup ce
sombre coeur inaccessible.
Les personnes mentionnées se seraient émues, quitte à discourir deux
heures après sur «la nature humaine», en voyant les pauvres enfants
guéris soit martyriser quelque animal, soit injurier quelque malheureux,
soit faire acte de méchanceté foncière, lâche, opiniâtre, sans but ni
motif;--bref manquer de charité pour tout ce qui souffre comme ils
souffraient. Le discours eût duré quelques demi-heures, perte de temps
qu'elle évitait en n'étant pas stérilement impressionnée. Elle agissait
dans la mesure des forces dont elle disposait: si peu que ce fût,
c'était ce qui lui était bien permis de faire. Était-ce donc sa faute si
les douleurs mêmes ne pouvaient troubler son âme?
Elle avait accepté de remplir ce métier mystérieux dans Florence, malgré
les deux asiles qu'elle avait encore établis en Toscane sous un autre
nom que le sien. Elle semblait s'être créé le passe-temps original de
supprimer quelque chose, ne fût-ce qu'un rien, dans l'universel malheur!
Sa constance, à ce sujet, ne se décourageait et ne se dégoûtait jamais
dans l'occasion. C'était une façon d'attendre ce qu'elle attendait.
Sa main ne tremblait pas plus en tenant le scalpel que le livre ou que
l'épée, et il lui paraissait sans doute aussi naturel d'écrire, auprès
d'un grabat, la formule des drogues étranges qui soulagent les tourments
et retardent l'agonie, que d'écrire une ode en vers saphiques sur
l'inconstance des passions.
En ceci, Tullia Fabriana ne cessait pas d'être grande et impassible.
Il ne lui avait fallu qu'une réflexion pour la décider à ces risques et
périls de déguisements; c'est qu'elle devait faire ce que bon lui
semblait, sans relever de personne.
La première fois que, devant la glace, en s'habillant, les mailles
d'acier avaient brillé sur ses membres blancs et souples, elle avait eu
un sourire de tristesse.
La seconde fois, elle n'y avait pas même fait attention.
Elle s'était vue forcée d'agir elle-même sans doute parce qu'elle ne
tenait pas à être connue, et que, lorsqu'elle consentait à l'action,
elle devait aimer à faire toute chose, si peu que ce fût, aussi
exactement bien qu'il lui était permis.
La science colossale, étourdissante, extra-terrestre, l'intuitive
habileté de sa main et son froid regard de génie ne pouvaient se
remplacer: quelques lignes écrites à la hâte sur ses genoux, des plaies
refermées et des membres sauvés, la flétrissure et la désolation de
beaucoup d'existences conjurées par un moment de sa bonne volonté et de
son courage, étaient préférables à l'insuffisance de quelque argent et
valaient une autre occupation.
D'ailleurs la concentration perpétuelle de ses pensées en elle-même lui
permettait de travailler n'importe où, en faisant n'importe quoi, tout
aussi bien que dans son palais.
Une ou deux paroles dites avec sa voix absolue et tranquille, donnaient
plus de force et calmaient davantage, touchaient plus juste enfin (vu sa
sécurité d'évaluation intellectuelle de ceux qu'elle approchait), que
n'eussent fait, par exemple, les exhortations de ceux qui ont toujours
la manie «_d'être dans le vrai_».
Soit dit en passant, les coeurs sensibles, les coeurs _simples et
sans détours_, ne sont souvent bons qu'à faire souffrir ceux auxquels
ils s'intéressent; avec le meilleur vouloir, ils sont généralement la
cause des plus grands embarras.
Au total, elle pouvait, en tant que femme, estimer que son action était
une espèce de devoir, et elle remplissait ce devoir stoïquement.
Souvent, lorsqu'elle rentrait le matin, à l'heure où la clarté des
lampes se ternit, où le ciel se couvre de teintes mortuaires, où les
lassitudes de l'esprit et les dégoûts du coeur ne laissent que le
vide, le vide immense et pesant dans le découragement de la pensée, à
cette heure où la plupart des personnes, enfin, comprennent la
possibilité de l'éternel néant,--oui, souvent, il lui arrivait
d'entendre les dernières mesures des danses finales qui bruissaient,
étouffées, à travers les stores et les grands orangers des autres
palais.
Mais elle ne perdait pas le temps à se rappeler, alors, ces heures de
rêves noirs et de stupeurs profondes qu'elle venait de quitter. Elle ne
tenait pas à comparer les agonies affolées et les cris sans nom, les
hurlements et les soifs puériles de vengeance, enfin les concerts variés
que présente aux amateurs la répugnante Misère, quand elle n'est pas
silencieuse, c'est-à-dire plus lugubre encore, elle ne tenait pas à
comparer, disons-nous, toutes ces plaintes avec les bouffées de joie
harmonieuse et insouciante.
Elle ne jugeait pas, ayant d'autres pensées.
Elle prodiguait ses forces et ses secours, parce que cela lui convenait.
Ce que faisaient les brillants élus des fêtes nocturnes et ce qu'elle
avait passé la nuit à accomplir s'entre-valait pour elle! Chacun avait
rempli son devoir et son temps d'une manière quelconque et selon sa
préférence.
Trois fois, depuis cinq ou six ans qu'elle risquait cette promenade,
lorsqu'elle était à Florence, dans les intervalles de ses voyages
lointains, trois fois on avait attaqué Tullia Fabriana.
La première fois, elle avait tenu, sans appeler, contre de pauvres gens,
et grâce à sa flamboyante manière de tenir une épée, on s'était enfui
après quelques coups de pointe dont trois assaillants étaient restés sur
le pavé.
La seconde, elle jeta une poignée de florins et leur dit de sa voix
calme:
--C'est parce que je ne me soucie pas de vous tuer.
Et, entr'ouvrant son manteau, la marquise laissa voir les pistolets,
tout armés, de son ceinturon.
La troisième, elle se vit cernée subitement. Il était deux heures de la
nuit. C'était au sortir d'un bouge où elle venait de sauver de la
maladie et de la faim deux familles moribondes.
Elle abaissa précipitamment sa visière, fit feu deux fois et mit l'épée
à la main. Comme elle avait affaire à une meute d'ivrognes pauvres, qui
se ruaient en aveugles sur elle, toute défense était paralysée et
impossible. On sauta sur ses bras.
Elle se dégagea une seconde fois par un mouvement terrible; mais, se
voyant désarmée, elle eut un sourire amer sous son casque. Un stylet
vint se briser la pointe sur sa cuirasse; un autre l'eût aveuglée sans
sa visière: malgré les coups de poing d'une précision et d'une force
étranges dont elle défonça, pendant quelques secondes, un certain nombre
de trognes et de poitrines, elle comprit de suite qu'on allait finir
par l'étouffer ou l'étrangler. Dans le fort de cette lutte, et voyant
luire les grands couteaux, elle portait déjà une bague empoisonnée à ses
lèvres pour ne pas tomber vivante à leur merci, lorsqu'un des
personnages cria un nom inconnu et qu'elle n'entendit même pas.
A ce seul mot, tous s'écartèrent. On échangea quelques paroles à voix
basse: leur effet fut étonnant. Ceux qui l'entouraient s'agenouillèrent
devant elle et lui demandèrent pardon. Elle ne répondit rien; mais,
debout au milieu des groupes hideux éclairés par la lanterne d'un
ex-voto, elle remit son épée dans sa gaîne et s'en alla lentement.
Depuis, on ne l'inquiéta plus. Dans les ruelles les plus désertes et les
plus sombres, un appel de sa voix eût suffi pour la défendre; mais elle
n'aurait pas appelé. Tacitement les pauvres s'entendaient pour le
reconnaître et ne pas lui faire de mal. Ils se défendaient de la suivre
par respect; d'ailleurs un cheval tout sellé l'attendait au point du
jour à un tel endroit, et un temps de galop eût distancé les espions de
tout genre: on ne la questionnait jamais...