CHAPITRE XI.

Aventures chevaleresques.

«Vous les reconnaîtrez par leurs fruits.»

C'était par cette petite porte du pavillon que Tullia Fabriana sortait

souvent, de nuit, vêtue en cavalier, l'épée à la hanche et le masque sur

le front.

Toujours seule.

Sous ses vêtements elle portait une cuirasse d'acier d'une légèreté sans

pareille: c'était l'ouvrage de l'un des vieux artistes du XVIe siècle

qui réussissaient une fois un chef-d'oeuvre d'armurerie et de

ciselure. L'un de ces inconnus, qui trempaient des dentelles

damasquinées, avait également travaillé la fine et puissante cotte de

mailles qui l'emprisonnait depuis les pieds jusqu'à la gorge.

Ses gantelets étaient tramés avec un dur filet d'airain merveilleusement

caché sous la soie. Son feutre, d'où s'échappaient de fausses boucles de

cheveux noirs, avait, à l'intérieur, une visière en treillis d'acier qui

se relevait et s'abaissait suivant son bon plaisir.

Elle ne semblait nullement gênée dans ce costume; elle marchait vite, le

manteau rejeté sur l'épaule, comme un chevalier. Les rares passants,

malgré son allure modeste, s'écartaient presque toujours de son chemin,

sans savoir pourquoi.

Que signifiaient ces ajustements? Était-ce l'amour des aventures? Mais

non: elle n'était point femme à commettre de ces folies.

Les cris familiers des oiseaux de la Mort lui disaient:

«Belle dame, voici le glas de minuit. C'est l'heure où nous avons heurté

nos ailes contre vos vitraux; nous connaissons votre lampe. Les rues se

font désertes, l'épée se brise dans l'embuscade: c'est le noir danger

qui guette, avec nos yeux, dans la solitude endormie. Femme, tu deviens

téméraire, toi si prudente, si profonde et si sage toujours. Retourne!

et c'est un conseil de vieillard; nous nous intéressons à toi.»

Elle marchait et s'avançait, tranquille, au milieu des ruelles, dans les

faubourgs équivoques et ténébreux.

Ah! c'est qu'elle éprouvait parfois le grand vertige d'elle-même; elle

le sentait bien: ce qui lui restait d'humain pouvait la quitter à chaque

instant; elle ne tenait presque plus à la terre, et elle n'existait pas

en vérité. Or il fallait qu'elle se souvînt de son corps, puisqu'elle

avait dit: «J'attendrai».

C'est pourquoi, par une réaction nécessaire, elle venait se retremper

dans le spectacle de quelques souffrances, pour ne pas oublier qu'elle

existait.

Le costume lui avait paru plus commode masculin que féminin dans cette

circonstance, motif qui l'avait déterminée à le choisir.

Elle montait bien des rampes dégoûtantes, elle trouvait bon nombre

d'horribles tableaux; à peine son mouchoir imprégné de sels odorants la

préservait-il des atmosphères suffocantes et pestiférées.

Elle donnait son or et sa science, non point parce que c'était «une

bonne action», mais parce que autant faire cela que le reste, et qu'elle

en avait l'occasion.

Elle connaissait trop, sans aucun doute, l'irrémédiable immensité des

douleurs, pour penser une minute que, fût-elle apparue à des millions

d'êtres dans la seule Europe, cela eût signifié grand'chose. Aussi la

question du bien qu'elle faisait n'était que très accessoire pour elle.

De pareilles fantaisies auraient été déplacées probablement, si elles

eussent été dictées par ce seul mobile d'un ordre inférieur. L'immense

oubli de tout, de son rang, de sa position, des conventions du vêtement

féminin, des causeries et des salutations auxquelles se livrent avec

dignité les personnes de distinction, pour tuer le temps, enveloppait

ces démarches. Une auréole d'éternité l'éclairait dans toutes ces façons

étranges. Souvent elle passait la nuit comme cela, au risque d'être

assassinée, et s'en revenait au point du jour sans avoir ôté son masque,

sans avoir dit son nom, sans avoir laissé mouiller ses gants. La

comprendra qui pourra!

--C'est bien! disait-elle, et elle sortait.

La femme de Caïn l'eût comprise.--Elle manquait de cette _sensibilité_

que les personnes aux paroles charitables _aiment à trouver_ dans la

femme.

Froide, elle pouvait être d'une tristesse infinie en elle-même; mais ces

enfants malades,--par exemple,--qui lui tendaient leurs petits bras,

avec des inflexions de voix suppliantes, n'émouvaient pas beaucoup ce

sombre coeur inaccessible.

Les personnes mentionnées se seraient émues, quitte à discourir deux

heures après sur «la nature humaine», en voyant les pauvres enfants

guéris soit martyriser quelque animal, soit injurier quelque malheureux,

soit faire acte de méchanceté foncière, lâche, opiniâtre, sans but ni

motif;--bref manquer de charité pour tout ce qui souffre comme ils

souffraient. Le discours eût duré quelques demi-heures, perte de temps

qu'elle évitait en n'étant pas stérilement impressionnée. Elle agissait

dans la mesure des forces dont elle disposait: si peu que ce fût,

c'était ce qui lui était bien permis de faire. Était-ce donc sa faute si

les douleurs mêmes ne pouvaient troubler son âme?

Elle avait accepté de remplir ce métier mystérieux dans Florence, malgré

les deux asiles qu'elle avait encore établis en Toscane sous un autre

nom que le sien. Elle semblait s'être créé le passe-temps original de

supprimer quelque chose, ne fût-ce qu'un rien, dans l'universel malheur!

Sa constance, à ce sujet, ne se décourageait et ne se dégoûtait jamais

dans l'occasion. C'était une façon d'attendre ce qu'elle attendait.

Sa main ne tremblait pas plus en tenant le scalpel que le livre ou que

l'épée, et il lui paraissait sans doute aussi naturel d'écrire, auprès

d'un grabat, la formule des drogues étranges qui soulagent les tourments

et retardent l'agonie, que d'écrire une ode en vers saphiques sur

l'inconstance des passions.

En ceci, Tullia Fabriana ne cessait pas d'être grande et impassible.

Il ne lui avait fallu qu'une réflexion pour la décider à ces risques et

périls de déguisements; c'est qu'elle devait faire ce que bon lui

semblait, sans relever de personne.

La première fois que, devant la glace, en s'habillant, les mailles

d'acier avaient brillé sur ses membres blancs et souples, elle avait eu

un sourire de tristesse.

La seconde fois, elle n'y avait pas même fait attention.

Elle s'était vue forcée d'agir elle-même sans doute parce qu'elle ne

tenait pas à être connue, et que, lorsqu'elle consentait à l'action,

elle devait aimer à faire toute chose, si peu que ce fût, aussi

exactement bien qu'il lui était permis.

La science colossale, étourdissante, extra-terrestre, l'intuitive

habileté de sa main et son froid regard de génie ne pouvaient se

remplacer: quelques lignes écrites à la hâte sur ses genoux, des plaies

refermées et des membres sauvés, la flétrissure et la désolation de

beaucoup d'existences conjurées par un moment de sa bonne volonté et de

son courage, étaient préférables à l'insuffisance de quelque argent et

valaient une autre occupation.

D'ailleurs la concentration perpétuelle de ses pensées en elle-même lui

permettait de travailler n'importe où, en faisant n'importe quoi, tout

aussi bien que dans son palais.

Une ou deux paroles dites avec sa voix absolue et tranquille, donnaient

plus de force et calmaient davantage, touchaient plus juste enfin (vu sa

sécurité d'évaluation intellectuelle de ceux qu'elle approchait), que

n'eussent fait, par exemple, les exhortations de ceux qui ont toujours

la manie «_d'être dans le vrai_».

Soit dit en passant, les coeurs sensibles, les coeurs _simples et

sans détours_, ne sont souvent bons qu'à faire souffrir ceux auxquels

ils s'intéressent; avec le meilleur vouloir, ils sont généralement la

cause des plus grands embarras.

Au total, elle pouvait, en tant que femme, estimer que son action était

une espèce de devoir, et elle remplissait ce devoir stoïquement.

Souvent, lorsqu'elle rentrait le matin, à l'heure où la clarté des

lampes se ternit, où le ciel se couvre de teintes mortuaires, où les

lassitudes de l'esprit et les dégoûts du coeur ne laissent que le

vide, le vide immense et pesant dans le découragement de la pensée, à

cette heure où la plupart des personnes, enfin, comprennent la

possibilité de l'éternel néant,--oui, souvent, il lui arrivait

d'entendre les dernières mesures des danses finales qui bruissaient,

étouffées, à travers les stores et les grands orangers des autres

palais.

Mais elle ne perdait pas le temps à se rappeler, alors, ces heures de

rêves noirs et de stupeurs profondes qu'elle venait de quitter. Elle ne

tenait pas à comparer les agonies affolées et les cris sans nom, les

hurlements et les soifs puériles de vengeance, enfin les concerts variés

que présente aux amateurs la répugnante Misère, quand elle n'est pas

silencieuse, c'est-à-dire plus lugubre encore, elle ne tenait pas à

comparer, disons-nous, toutes ces plaintes avec les bouffées de joie

harmonieuse et insouciante.

Elle ne jugeait pas, ayant d'autres pensées.

Elle prodiguait ses forces et ses secours, parce que cela lui convenait.

Ce que faisaient les brillants élus des fêtes nocturnes et ce qu'elle

avait passé la nuit à accomplir s'entre-valait pour elle! Chacun avait

rempli son devoir et son temps d'une manière quelconque et selon sa

préférence.

Trois fois, depuis cinq ou six ans qu'elle risquait cette promenade,

lorsqu'elle était à Florence, dans les intervalles de ses voyages

lointains, trois fois on avait attaqué Tullia Fabriana.

La première fois, elle avait tenu, sans appeler, contre de pauvres gens,

et grâce à sa flamboyante manière de tenir une épée, on s'était enfui

après quelques coups de pointe dont trois assaillants étaient restés sur

le pavé.

La seconde, elle jeta une poignée de florins et leur dit de sa voix

calme:

--C'est parce que je ne me soucie pas de vous tuer.

Et, entr'ouvrant son manteau, la marquise laissa voir les pistolets,

tout armés, de son ceinturon.

La troisième, elle se vit cernée subitement. Il était deux heures de la

nuit. C'était au sortir d'un bouge où elle venait de sauver de la

maladie et de la faim deux familles moribondes.

Elle abaissa précipitamment sa visière, fit feu deux fois et mit l'épée

à la main. Comme elle avait affaire à une meute d'ivrognes pauvres, qui

se ruaient en aveugles sur elle, toute défense était paralysée et

impossible. On sauta sur ses bras.

Elle se dégagea une seconde fois par un mouvement terrible; mais, se

voyant désarmée, elle eut un sourire amer sous son casque. Un stylet

vint se briser la pointe sur sa cuirasse; un autre l'eût aveuglée sans

sa visière: malgré les coups de poing d'une précision et d'une force

étranges dont elle défonça, pendant quelques secondes, un certain nombre

de trognes et de poitrines, elle comprit de suite qu'on allait finir

par l'étouffer ou l'étrangler. Dans le fort de cette lutte, et voyant

luire les grands couteaux, elle portait déjà une bague empoisonnée à ses

lèvres pour ne pas tomber vivante à leur merci, lorsqu'un des

personnages cria un nom inconnu et qu'elle n'entendit même pas.

A ce seul mot, tous s'écartèrent. On échangea quelques paroles à voix

basse: leur effet fut étonnant. Ceux qui l'entouraient s'agenouillèrent

devant elle et lui demandèrent pardon. Elle ne répondit rien; mais,

debout au milieu des groupes hideux éclairés par la lanterne d'un

ex-voto, elle remit son épée dans sa gaîne et s'en alla lentement.

Depuis, on ne l'inquiéta plus. Dans les ruelles les plus désertes et les

plus sombres, un appel de sa voix eût suffi pour la défendre; mais elle

n'aurait pas appelé. Tacitement les pauvres s'entendaient pour le

reconnaître et ne pas lui faire de mal. Ils se défendaient de la suivre

par respect; d'ailleurs un cheval tout sellé l'attendait au point du

jour à un tel endroit, et un temps de galop eût distancé les espions de

tout genre: on ne la questionnait jamais...

Isis: Roman · 第 21 / 27 题