Ténèbres.
«Le flambeau n'éclaire pas sa base.»
(Proverbe arabe.)
Sombre, elle continua:
--Je pourrais m'en détacher! N'ai-je pas ce talisman de liberté, cet
anneau qui contient pour moi la nuit où personne ne travaille plus!
Et, s'interrompant, elle fit bouger un ressort de sa bague: une émeraude
se dérangea, laissant voir quelques grains d'une poudre brune dans le
chaton.
--Mais les spectacles les plus contraires ne peuvent ni me distraire ni
me troubler; je n'ai pas besoin de l'anneau; je suis parvenue, à force
de lutte, à l'identité de moi-même. Pour l'empire du ciel, je ne saurais
oublier la suprême tristesse de vivre ni descendre de la sphère où j'ai
atteint. Les sympathies et les aversions des gens passent,
indifférentes, devant ma solitude. J'ai commencé à mourir depuis
longtemps; l'horizon est assombri; mon coeur est une grande mélancolie
glacée: il me semble que je ne change plus.
Je ne frémis pas de ce que je n'aime rien, et c'est parce que je ne
tiens à rien que je suis au-dessus de la plupart des souffrances. Je ne
sais pas me satisfaire de ce qui dure peu; je n'ai point d'enthousiasme
pour ce qui finit; je n'aime pas le bruit du vent dans les forêts; je
n'aime pas l'Océan ni les astres de la nuit; je ne tiens guère à une
beauté qui doit s'annuler d'elle-même et qui est à la merci du moment
qui passe; rien, désormais, de terrestre, ne me captivera.
En prononçant ces paroles, Tullia Fabriana s'était levée et avait allumé
un candélabre. Elle marcha vers un angle de la chambre, en face d'elle,
et souleva la tenture qui masquait cet angle. Une des lames de cèdre
glissa dans la boiserie; la marquise prit un livre dans cette case, et,
posant le candélabre sur la table, elle vint reprendre son attitude sur
le sphinx.
Elle ouvrit le volume et feuilleta les pages.
C'étaient environ cent feuilles de parchemin reliées entre deux plaques
d'un métal noir et solide; l'agrafe des fermoirs était enrichie de
pierres précieuses; c'était un manuscrit, bien que l'égalité des
caractères semblât d'une perfection typographique.
L'écriture était précise, fine et serrée; pas une rature. Les deux tiers
seulement du livre étaient remplis.
--Cependant, continua-t-elle, malgré le peu d'intérêt que je leur
accorde, il faut que je me souvienne de bien des choses, car si le
secret des commencements ne m'est pas inconnu, si je suis au fait du
mystère, si la Nécessité s'est révélée à elle-même en moi, je n'en reste
pas moins la victime et je dois lutter contre elle jusqu'à mon dernier
soupir.
Elle commença de lire silencieusement.
Voici ce qui était écrit sur la page:
«Note 112e: Retour de cette exploration en Bessarabie.
»Je venais de Kilia. Je rapportais sous ma cuirasse la bande de chiffres
stellaires classée au rayon de l'Hermétique entre les signes cabires et
les tables d'Éleusis, titre 21.
»En route, les bohémiens, sous la tente desquels j'avais dormi,
m'expliquèrent des secrets de leur science augurale. Une des filles de
cette tribu me fit présent de l'amulette d'asbeste qui éclaire les
précipices et les cavernes, sans être enflammée. Le mince rouleau de mon
ceinturon renfermait un riche herbier. Ces femmes, qui parlent à voix
basse dans le désert, en avaient cueilli, elles-mêmes, et desséché les
fleurs précieuses; je connaissais la vertu de chacune de ces plantes. Un
soir, le troisième depuis cette rencontre, comme je les quittais,
l'enfant qui s'était défaite pour moi de sa pierre magique et à laquelle
j'avais donné un collier d'or, m'accompagna quelques instants. Elle
conduisait mon cheval; il faisait sombre. «--Tu es silencieux comme le
sable, me dit-elle avec un son de voix familier; moi, je lis l'avenir,
comme toutes celles qui marchent sans avoir de pays: donne-moi ta main,
tu verras.» Cette phrase me fit sourire; j'ôtai l'un de mes gants, et, à
cause de l'obscurité, je tins, au-dessus de la main ouverte que je lui
présentai, l'amulette qui éclaire les abîmes. Au premier symptôme de
saisissement qui parut sur ses traits--(sans doute à la vue du signe
d'Isis au sommet du mont de Saturne ainsi que des puissances constellées
qui couvrent le doigt d'Hermès et toute la percussion de ma
main),--j'étendis cette main vers elle. Les paupières de l'enfant
battirent; elle roula endormie sur l'herbe; je rendis les rênes et je
disparus dans les ténèbres.»
Tullia Fabriana s'arrêta; puis elle murmura vaguement:
--Ce voyage m'a fait connaître une plaine de bataille dont j'aurai
peut-être à me souvenir un jour.
Elle reprit sa lecture.
«Quelque temps après (j'ignore sous quels parallèles des frontières
d'Asie je me trouvais lorsque ceci m'arriva), j'avais passé les
montagnes et j'étais, par une claire nuit d'Orient, dans une profonde et
silencieuse forêt. A travers les branches, je regardais par moments la
Croix du Sud, afin de continuer mon chemin vers la Perse ou la Syrie.
»Et, perdue dans la pensée, j'observais un point fixe de la Notion à
laquelle j'étais déjà parvenue. Je méditais sur la correspondance de
l'Universel, du Particulier et de l'Individuel avec l'Identité, la
Différence et la Raison d'être, antérieurement présupposées et
reconstituées en moi par l'Esprit. J'étais plongée dans l'Abstraction
visionnaire, et, saisie par l'Immensité, je ne m'aperçus pas de ce qui
me menaçait. Le cheval, effrayé brusquement soit par la voix lointaine
d'un tigre, soit d'un bruissement d'écailles sous l'herbe, s'était
emporté, et, tête baissée, dans les vertiges de son élan, il
m'entraînait avec sa course furieuse au milieu de dangers invisibles, à
je ne sais quelle mort imminente.
»Un instant, la nuit me tenta. La dent des bêtes fauves ou les noeuds
des serpents me séduisaient aussi bien que telle autre maladie. La mort
ne me surprenait pas; ici ou ailleurs, peu m'importait. A cette heure-ci
plutôt qu'à celle-là, sous l'océan, sous les feuilles ou sous terre,
cela m'était devenu indifférent. S'il me restait un désir, c'était de
reconstruire tout à fait les choses avant de les quitter, mais je n'y
tenais même pas, sachant que je contenais déjà virtuellement leur
explication absolue. Cependant j'avais dit aux Esprits que j'attendrais,
je ne voulus pas accepter la mort. Je me recueillis immédiatement dans
la Science du Feu, et je calculai mes forces d'enchantement.
»Ayant autour de moi, dans l'éther, les vertus de la chasteté, ayant les
six jours de jeûne derrière mes paroles, ayant enduré la soif pendant
ces six jours et m'étant baignée la nuit précédente, ma main traça dans
l'air, à tout hasard, les signes convenus, depuis les temps, entre les
vivants et les morts. Le cheval s'arrêta, décrivit un cercle et
s'abattit au milieu d'une clairière immense et lumineuse. Je me croisai
les bras, debout et les yeux fixés sur la nuit; je prononçai, en
chantant, les grandes paroles de l'Incantation, certaine que j'allais
être tirée de péril par quelque chose d'inattendu.
»En effet, au-devant de moi, dans le lointain, je vis apparaître un
vaste éléphant; il accourait. Quand il fut arrivé tout près de moi, je
lui montrai le Sud.
»Il me prit par le milieu de mon corps, m'enleva du sol et me posa
doucement sur son dos. Des lianes et des feuilles épaisses y étaient
assujetties, c'était un lit de repos. Pendant que j'examinais cela, je
sentis qu'on me touchait l'épaule; c'était mon cimeterre qu'il avait
ramassé et qu'il me tendait.
»Je me couchai et m'ajustai, pour ne pas tomber, avec les longues lianes
qui pendaient sur ses flancs: une fois bien attachée, je m'endormis,
étant fatiguée, après avoir marqué dans ma mémoire le point de la Notion
où j'étais restée avant cet incident. A mon réveil, le soleil était au
zénith; des palmiers, une ville d'Orient s'élevaient dans la solitude, à
l'horizon. J'étais en Turquie d'Asie, c'était Bagdad. Je dénouai les
lianes autour de mes membres et de mes reins; il me reprit comme la
veille (je dis _la veille_, mais je ne sais pas le temps que dura mon
sommeil: deux ou trois jours peut-être) et me posa doucement à terre. Je
lui fis signe qu'il pouvait me quitter; il disparut, me laissant aux
portes de Bagdad. Le shimiel soufflait ardemment; je fis quelques pas,
et je m'étendis auprès d'une fontaine; une femme d'Arménie me donna à
boire. Le soir même, je me retrouvai dans le palais du scheik Ismaïl,
près des bazars; nous causâmes de cette souveraineté du pachalik de
Bagdad, qui est déjà presque indépendante du gouvernement de la
Porte-Sublime. Je lui parlai aussi de l'Europe: Ben-Ismaïl fut plein de
distinction et d'amabilité.»
Tullia Fabriana ferma le livre.
--A quoi bon? dit-elle; est-ce que je puis m'oublier?...
Elle se leva, replaça le sombre journal dans la case secrète, la tenture
retomba. La marquise revint vers le sphinx; elle resta debout cette
fois, la tête penchée, les paupières baissées.
Évidemment, bien que sa figure n'exprimât rien, son âme s'était
rembrunie jusqu'au terrible: elle songeait.