CHAPITRE XIII.

Ténèbres.

«Le flambeau n'éclaire pas sa base.»

(Proverbe arabe.)

Sombre, elle continua:

--Je pourrais m'en détacher! N'ai-je pas ce talisman de liberté, cet

anneau qui contient pour moi la nuit où personne ne travaille plus!

Et, s'interrompant, elle fit bouger un ressort de sa bague: une émeraude

se dérangea, laissant voir quelques grains d'une poudre brune dans le

chaton.

--Mais les spectacles les plus contraires ne peuvent ni me distraire ni

me troubler; je n'ai pas besoin de l'anneau; je suis parvenue, à force

de lutte, à l'identité de moi-même. Pour l'empire du ciel, je ne saurais

oublier la suprême tristesse de vivre ni descendre de la sphère où j'ai

atteint. Les sympathies et les aversions des gens passent,

indifférentes, devant ma solitude. J'ai commencé à mourir depuis

longtemps; l'horizon est assombri; mon coeur est une grande mélancolie

glacée: il me semble que je ne change plus.

Je ne frémis pas de ce que je n'aime rien, et c'est parce que je ne

tiens à rien que je suis au-dessus de la plupart des souffrances. Je ne

sais pas me satisfaire de ce qui dure peu; je n'ai point d'enthousiasme

pour ce qui finit; je n'aime pas le bruit du vent dans les forêts; je

n'aime pas l'Océan ni les astres de la nuit; je ne tiens guère à une

beauté qui doit s'annuler d'elle-même et qui est à la merci du moment

qui passe; rien, désormais, de terrestre, ne me captivera.

En prononçant ces paroles, Tullia Fabriana s'était levée et avait allumé

un candélabre. Elle marcha vers un angle de la chambre, en face d'elle,

et souleva la tenture qui masquait cet angle. Une des lames de cèdre

glissa dans la boiserie; la marquise prit un livre dans cette case, et,

posant le candélabre sur la table, elle vint reprendre son attitude sur

le sphinx.

Elle ouvrit le volume et feuilleta les pages.

C'étaient environ cent feuilles de parchemin reliées entre deux plaques

d'un métal noir et solide; l'agrafe des fermoirs était enrichie de

pierres précieuses; c'était un manuscrit, bien que l'égalité des

caractères semblât d'une perfection typographique.

L'écriture était précise, fine et serrée; pas une rature. Les deux tiers

seulement du livre étaient remplis.

--Cependant, continua-t-elle, malgré le peu d'intérêt que je leur

accorde, il faut que je me souvienne de bien des choses, car si le

secret des commencements ne m'est pas inconnu, si je suis au fait du

mystère, si la Nécessité s'est révélée à elle-même en moi, je n'en reste

pas moins la victime et je dois lutter contre elle jusqu'à mon dernier

soupir.

Elle commença de lire silencieusement.

Voici ce qui était écrit sur la page:

«Note 112e: Retour de cette exploration en Bessarabie.

»Je venais de Kilia. Je rapportais sous ma cuirasse la bande de chiffres

stellaires classée au rayon de l'Hermétique entre les signes cabires et

les tables d'Éleusis, titre 21.

»En route, les bohémiens, sous la tente desquels j'avais dormi,

m'expliquèrent des secrets de leur science augurale. Une des filles de

cette tribu me fit présent de l'amulette d'asbeste qui éclaire les

précipices et les cavernes, sans être enflammée. Le mince rouleau de mon

ceinturon renfermait un riche herbier. Ces femmes, qui parlent à voix

basse dans le désert, en avaient cueilli, elles-mêmes, et desséché les

fleurs précieuses; je connaissais la vertu de chacune de ces plantes. Un

soir, le troisième depuis cette rencontre, comme je les quittais,

l'enfant qui s'était défaite pour moi de sa pierre magique et à laquelle

j'avais donné un collier d'or, m'accompagna quelques instants. Elle

conduisait mon cheval; il faisait sombre. «--Tu es silencieux comme le

sable, me dit-elle avec un son de voix familier; moi, je lis l'avenir,

comme toutes celles qui marchent sans avoir de pays: donne-moi ta main,

tu verras.» Cette phrase me fit sourire; j'ôtai l'un de mes gants, et, à

cause de l'obscurité, je tins, au-dessus de la main ouverte que je lui

présentai, l'amulette qui éclaire les abîmes. Au premier symptôme de

saisissement qui parut sur ses traits--(sans doute à la vue du signe

d'Isis au sommet du mont de Saturne ainsi que des puissances constellées

qui couvrent le doigt d'Hermès et toute la percussion de ma

main),--j'étendis cette main vers elle. Les paupières de l'enfant

battirent; elle roula endormie sur l'herbe; je rendis les rênes et je

disparus dans les ténèbres.»

Tullia Fabriana s'arrêta; puis elle murmura vaguement:

--Ce voyage m'a fait connaître une plaine de bataille dont j'aurai

peut-être à me souvenir un jour.

Elle reprit sa lecture.

«Quelque temps après (j'ignore sous quels parallèles des frontières

d'Asie je me trouvais lorsque ceci m'arriva), j'avais passé les

montagnes et j'étais, par une claire nuit d'Orient, dans une profonde et

silencieuse forêt. A travers les branches, je regardais par moments la

Croix du Sud, afin de continuer mon chemin vers la Perse ou la Syrie.

»Et, perdue dans la pensée, j'observais un point fixe de la Notion à

laquelle j'étais déjà parvenue. Je méditais sur la correspondance de

l'Universel, du Particulier et de l'Individuel avec l'Identité, la

Différence et la Raison d'être, antérieurement présupposées et

reconstituées en moi par l'Esprit. J'étais plongée dans l'Abstraction

visionnaire, et, saisie par l'Immensité, je ne m'aperçus pas de ce qui

me menaçait. Le cheval, effrayé brusquement soit par la voix lointaine

d'un tigre, soit d'un bruissement d'écailles sous l'herbe, s'était

emporté, et, tête baissée, dans les vertiges de son élan, il

m'entraînait avec sa course furieuse au milieu de dangers invisibles, à

je ne sais quelle mort imminente.

»Un instant, la nuit me tenta. La dent des bêtes fauves ou les noeuds

des serpents me séduisaient aussi bien que telle autre maladie. La mort

ne me surprenait pas; ici ou ailleurs, peu m'importait. A cette heure-ci

plutôt qu'à celle-là, sous l'océan, sous les feuilles ou sous terre,

cela m'était devenu indifférent. S'il me restait un désir, c'était de

reconstruire tout à fait les choses avant de les quitter, mais je n'y

tenais même pas, sachant que je contenais déjà virtuellement leur

explication absolue. Cependant j'avais dit aux Esprits que j'attendrais,

je ne voulus pas accepter la mort. Je me recueillis immédiatement dans

la Science du Feu, et je calculai mes forces d'enchantement.

»Ayant autour de moi, dans l'éther, les vertus de la chasteté, ayant les

six jours de jeûne derrière mes paroles, ayant enduré la soif pendant

ces six jours et m'étant baignée la nuit précédente, ma main traça dans

l'air, à tout hasard, les signes convenus, depuis les temps, entre les

vivants et les morts. Le cheval s'arrêta, décrivit un cercle et

s'abattit au milieu d'une clairière immense et lumineuse. Je me croisai

les bras, debout et les yeux fixés sur la nuit; je prononçai, en

chantant, les grandes paroles de l'Incantation, certaine que j'allais

être tirée de péril par quelque chose d'inattendu.

»En effet, au-devant de moi, dans le lointain, je vis apparaître un

vaste éléphant; il accourait. Quand il fut arrivé tout près de moi, je

lui montrai le Sud.

»Il me prit par le milieu de mon corps, m'enleva du sol et me posa

doucement sur son dos. Des lianes et des feuilles épaisses y étaient

assujetties, c'était un lit de repos. Pendant que j'examinais cela, je

sentis qu'on me touchait l'épaule; c'était mon cimeterre qu'il avait

ramassé et qu'il me tendait.

»Je me couchai et m'ajustai, pour ne pas tomber, avec les longues lianes

qui pendaient sur ses flancs: une fois bien attachée, je m'endormis,

étant fatiguée, après avoir marqué dans ma mémoire le point de la Notion

où j'étais restée avant cet incident. A mon réveil, le soleil était au

zénith; des palmiers, une ville d'Orient s'élevaient dans la solitude, à

l'horizon. J'étais en Turquie d'Asie, c'était Bagdad. Je dénouai les

lianes autour de mes membres et de mes reins; il me reprit comme la

veille (je dis _la veille_, mais je ne sais pas le temps que dura mon

sommeil: deux ou trois jours peut-être) et me posa doucement à terre. Je

lui fis signe qu'il pouvait me quitter; il disparut, me laissant aux

portes de Bagdad. Le shimiel soufflait ardemment; je fis quelques pas,

et je m'étendis auprès d'une fontaine; une femme d'Arménie me donna à

boire. Le soir même, je me retrouvai dans le palais du scheik Ismaïl,

près des bazars; nous causâmes de cette souveraineté du pachalik de

Bagdad, qui est déjà presque indépendante du gouvernement de la

Porte-Sublime. Je lui parlai aussi de l'Europe: Ben-Ismaïl fut plein de

distinction et d'amabilité.»

Tullia Fabriana ferma le livre.

--A quoi bon? dit-elle; est-ce que je puis m'oublier?...

Elle se leva, replaça le sombre journal dans la case secrète, la tenture

retomba. La marquise revint vers le sphinx; elle resta debout cette

fois, la tête penchée, les paupières baissées.

Évidemment, bien que sa figure n'exprimât rien, son âme s'était

rembrunie jusqu'au terrible: elle songeait.

Isis: Roman · 第 23 / 27 题