CHAPITRE X.

Le palais enchanté.

Le palais Fabriani était un labyrinthe superbe dont les méandres

cachaient un ordre savant. Les grands architectes florentins du XVe

siècle y avaient dépensé un soin et une magnificence de plans extrêmes.

La marquise n'y avait rien changé,--ou que fort peu de choses. Les

secrets intérieurs de ce palais dataient de deux cents ans et, seule,

dans ce monde, elle en tenait le fil d'Ariane.

Comme il était situé sur des terrains élevés, loin des autres palais,

on ne pouvait, d'aucun édifice, plonger la vue par dessus les murs du

parc et des jardins. Ces murs avaient de trente à trente-cinq pieds de

hauteur, et trois ou trois et demi d'épaisseur. Des lierres énormes, des

fleurs et de la mousse les couvraient presque entièrement. La grille de

la longue avenue se fermait par des battants en fer massif.

Les grands arbres étaient bien touffus et serrés dans les allées. Il y

avait des statues antiques, une fontaine au mince filet d'argent reçu

dans une urne d'albâtre; des cygnes dans un bassin entouré de cyprès et

bordé de marches en marbre blanc; des buissons de roses d'Égypte, des

milliers de fleurs d'Asie et d'Europe, de larges feuilles tombées sur le

gazon, des lévriers étendus et gracieux.

Et puis le grand silence.

Le parc, au milieu, était comme une vaste nappe d'herbe émaillée où

jouaient des chevreuils et des gazelles. On ne sait quoi d'oriental

émanait, au soleil, de ces parfums et de ces ombrages; un charme

mystérieux et profond courait dans l'air de cette solitude. Les jardins

de Circé devaient être pareils.

Ce silence de grandeur enveloppait le palais depuis bien des années. Il

n'en sortait jamais, à part ses nuits de fêtes; nuits rares.--La porte

intérieure de ces jardins était condamnée; on n'y pouvait descendre que

par le balcon de Tullia.

Le personnel occupait l'autre façade, celle qui, située au delà des

cours intérieures, donnait sur Florence. La marquise s'était réservé

exclusivement toute la façade qui avait vue sur les jardins; excepté les

jours de réception, les domestiques n'entraient pas dans cette partie du

palais; Xoryl suffisait à Fabriana.

Xoryl était cette jolie enfant au costume grec, entrevue dans la soirée.

C'était une fille d'Athènes autrefois abandonnée, à douze ou treize ans,

par une famille inconnue et triste, aux hasards des rues. Tullia l'avait

aperçue un jour, en voyage, sur le grand chemin: l'enfant jouait au

milieu des ruines. La marquise parut examiner avec une attention

soudaine et singulière les traits de cette petite fille, et, la prenant

dans sa voiture, elle l'avait simplement ramenée avec elle en Italie.

Laissant croître dans son palais cette fleur de misère, celle-ci était

devenue charmante. Pendant les fièvres gagnées au changement de climats

et d'existence, Fabriana l'avait veillée elle-même avec mille soins, et

si la belle Xoryl n'était pas sous terre, elle le devait à sa maîtresse.

On la faisait élever et instruire durant les premières années: jamais la

marquise ne lui avait adressé une parole de reproche ou

d'impatience:--et l'enfant se trouvait heureuse dans son esclavage

tranquille! Elle se laissait vivre sans rien aimer que Fabriana et se

serait sacrifiée de bon coeur s'il l'eût fallu.

Ce n'était point son amie, ce n'était pas sa servante: c'était sa

protégée. A peine avait-elle à s'occuper d'une tâche légère que la

douceur de sa maîtresse lui rendait facile et aimable. N'était-ce pas un

plaisir de lui être de quelque utilité?... Prédisposée, par les traits

de sa figure, aux habitudes solitaires, Xoryl était silencieuse et avait

le goût de l'isolement. Elle se plaisait à rêver dans sa chambre,

étendue sur le tapis, accoudée sur un coussin, et suivant du regard, à

travers les longs cils noirs de ses paupières, la fumée d'un narguilhé,

comme les sultanes des sérails. Elle aimait à rêver aux golfes de la

Grèce, aux temples des dieux des vieux âges, et à ses verdoyantes

montagnes païennes. Humble, elle se souvenait encore de son pays, bien

que son pays n'eût eu pour son enfance qu'une amère hospitalité, et

comme sa pensée, à cause de l'air où respirait Tullia Fabriana, s'était

élevée aussi, tranquillement, elle ne se rappelait son pays que pour se

souvenir de la beauté de son ciel, de sa pauvreté fière, des ruines qui

avaient accueilli son enfance, de la gloire des guerriers morts dans

les temps anciens et de la liberté perdue.

Ainsi vivait Xoryl, fidèle et taciturne.

Parfois on lui donnait des perles, des diamants ou des bracelets de

sequins, en lui disant dans le doux langage d'Athènes et après un baiser

sur le front:

--Tu es libre de me quitter, Xoryl; te souviendras-tu de moi quand tu

seras dans ton pays?

Ce à quoi Xoryl souriait, sans répondre, en la regardant naïvement avec

des yeux humides.

Le fez de cachemire noir dont le gland d'or ondulait sur son épaule

jetait, avec le reste du costume d'Orient, comme un charme natal sur sa

jolie physionomie. Elle paraissait recevoir l'ombre et la lumière de la

beauté de Fabriana lorsqu'elle se tenait devant elle; et puis elle s'en

allait avec ce qu'on lui avait donné.

Cette jeune fille suffisait donc à Fabriana quand elle voulait se

maintenir dans une profonde et absolue retraite; et voici par quels

simples détails elle était parvenue à dominer complètement cette

retraite et à se reconnaître dans l'immense palais.

Les grands escaliers d'honneur qui menaient aux trois différents étages

du palais se scindaient sur le palier du premier étage, grâce à une

cloison à coulisses cerclée de lames de bronze qui se déployait à

volonté et se barrait en dedans. Les autres escaliers de service,

conduisant aux étages de cette façade des jardins, avaient été murés.

Les colonnades du rez-de-chaussée qui bordait les jardins étaient

comblées, dans leurs intervalles, par des caisses d'orangers, derrière

lesquels il n'y avait qu'une épaisse muraille recouverte en marbre et

sans fenêtres.

Le dernier étage paraissait être composé de chambres pour les gens. Il

n'en était rien. Ses croisées étaient celles d'un étroit corridor sans

issues. Derrière le mur du corridor se trouvaient les chambres réelles

donnant sur les cours intérieures. Personne n'habitait ces chambres.

Impossible de parvenir sur les toits de cette façade. Une longue

solution de continuité les séparait des autres terrasses. Ils étaient

formés de tuiles disposées en angles et sans aucune espèce de bords ni

de point d'appui.

Ainsi, la cloison des escaliers une fois tirée, la façade entière, avec

ses trois étages donnant sur les jardins, était isolée de l'extérieur et

de l'intérieur. C'était comme une thébaïde soudaine. A moins de pénétrer

dans une des chambres ou dans l'un des salons du premier étage, en

enfonçant les cercles d'airain de la cloison, il eût été radicalement

chimérique de prétendre savoir ce qui s'y passait, puisqu'on ne pouvait

pénétrer dans les étages supérieurs sans passer par le premier.

Mais dans l'étendue entière de ce premier étage toutes les portes des

appartements tendaient un cordon en fil d'acier, caché dans la boiserie,

de telle sorte que la porte la plus éloignée, ouverte subitement par un

visiteur, eût fait tomber sourdement un coup de timbre dans la chambre

de Xoryl. Cette chambre se trouvait à deux pièces de distance de la

chambre à coucher de la marchesa. Si, après défense expresse d'entrer

dans ces appartements, et les targettes dans leurs écrous, un laquais,

un intendant, un majordome, ou n'importe quel personnage diurne ou

nocturne, se fût curieusement avisé d'y survenir et de forcer les portes

(soit pour voler, épier, enlever, violenter ou assassiner,--quel autre

dessein possible?), la jolie enfant eût étendu la main vers deux boulons

d'acier cachés dans la muraille, et, sans se déranger autrement, eût

précipité l'intrus dans une oubliette de soixante pieds (oubliette qui

était précisément, en partie, le contenu des murs sans fenêtres du

rez-de-chaussée), eût-il été à l'autre extrémité de la façade.

Une bande d'une douzaine d'individus n'aurait pas nécessité plus de

frais, car le parquet s'entr'ouvrait tout à coup dans une étendue de

plusieurs mètres sous toutes les portes à la fois.

Les ameublements étaient rangés exprès d'une certaine manière pour

éviter un désordre.

La chose, en soi, jetait une ombre de mort et de saisissement sur

l'asiatique splendeur de ces longues draperies lamées, des dorures, des

glaces et des tableaux, des lustres et des statues qui décoraient les

grandes pièces somptueuses. Les constructions sur triple rang de solives

soudées de fer apparaissaient brusquement, sous les lustres, dans les

parois de l'ouverture; une fois tombé là, c'était fini, Tullia ne tenant

pas à ce que le secret fût connu. Obligée de choisir entre un coup de

haute et basse justice, et l'imprudente éventualité d'un manque de

réussite dans ce qu'elle avait résolu d'accomplir (ce qu'elle eût

effectivement risqué, outre sa sécurité personnelle, en laissant partir

vivants les curieux) elle s'en était remise à la fatalité: «Tu frapperas

et tu rempliras comme ceci ma volonté», avait-elle dit à Xoryl un

certain soir. Et, la prenant par la main, elle l'avait guidée, aux

lueurs d'un flambeau, dans les détours de ces cachots perdus; elle

l'avait fait descendre au plus profond des souterrains, et là, sombre et

attristée, lui avait appris ce qu'elle aurait à faire dans l'occasion.

C'était simple. Des flèches trempées dans des poisons foudroyants... la

nuit... une porte masquée... les jardins... l'une des caisses de chaux

dont il y avait une grande réserve sous les dalles..., etc., eussent

fait disparaître à tout jamais les traces de celui ou de ceux qui se

seraient présentés. Xoryl avait incliné son aimable tête brune en

murmurant d'une voix excessivement sourde la formule d'Orient:

«Entendre, c'est obéir.» «C'est bien», lui avait dit Tullia Fabriana,

non sans un regard qui était allé lire les pensées dans l'âme de

l'enfant, et qui en était revenu satisfait.

Xoryl eût donc parachevé consciencieusement ce travail sans même

réveiller Tullia si elle se fût trouvée endormie en ce moment. Le

meurtre ainsi que l'anéantissement des victimes n'eût pas duré le chant

du rossignol dans les feuilles. Les phases du drame étaient prévues à

une minute près. L'écho n'en eût même pas pénétré au travers de ces

tentures de velours noir brochées d'or, dont les pans étoffés se

massaient de chaque côté des portes intérieures. L'exécution terminée,

l'enfant eût fait jouer de nouveau les ressorts puissants, et les

parquets relevés fussent venus rejoindre les incisions des dalles ou des

tapis, et s'y adapter d'une manière invisible.

D'ailleurs, si le survenant eût paru d'une certaine caste, on pouvait le

laisser mort dans les jardins. La hauteur des fenêtres aurait justifié

les fractures occasionnées par sa chute dans l'oubliette, etc. Un

accident que personne n'avait le droit d'approfondir répondait à toute

question.

A l'autre extrémité du parc se trouvait un pavillon adossé à la grande

muraille, et l'on pouvait, par ce pavillon, entrer ou sortir à l'insu

général. Il donnait sur la campagne des bords de l'Arno, presque

toujours déserte en cet endroit. Une lunette permettait d'en explorer

les environs et de prendre son temps si l'on n'estimait pas comme tout à

fait indispensable que ces entrées ou sorties fussent remarquées.

Tullia Fabriana, forcée, non pour elle seulement (s'il ne ce fût agi que

d'elle, sans doute n'eût-elle pas pris tant de mesures), de lutter

contre les instincts de toute espèce de personnes, prenait très au

sérieux les précautions qui devaient la défendre et assurer le succès de

ce qu'elle avait chargé sa volonté de réaliser tôt ou tard. Les passants

n'ont d'autre joie dans cette vie, à peu d'exceptions près, que

d'essayer de nuire aux êtres supérieurs et que d'outrager indifféremment

dans leurs discours ceux dont ils croient remarquer les imperfections.

Aussi, par respect pour la forme humaine, elle tâchait, le plus

possible, de leur épargner la peine de cette méchanceté à son endroit.

Ses procédés lui constituaient un talisman plus sûr que l'anneau du

mage lydien. Ils atteignaient dans la minutie, comme on va le voir, des

proportions vertigineuses de lucidité et de profondeur. C'était fort et

clair comme de l'algèbre. Il n'y a de vraies mesures que celles qui sont

totalement prises, c'est-à-dire que celles qui sont juste à la hauteur

de ceux contre qui elles sont prises. Fabriana, sachant les conséquences

et les désastres virtuellement contenus dans le sourire d'un valet «qui

croit voir quelque chose de louche,» et qui est aux aguets pour profiter

d'un oubli, concevait très bien la faiblesse humaine, la pardonnait et

lui trouvait mille motifs excusables, mais ne cherchait pas à en être la

victime.

Un escalier de pierre conduisait intérieurement à la plate-forme des

murs qui entouraient les jardins. La nuit, deux énormes chiens de

montagne, deux molosses dressés à ce manège, rôdaient sur cette

plate-forme et eussent dégoûté ceux qui, d'aventure, pour tel ou tel

motif, auraient jugé convenable d'y appliquer des échelles. Leurs

aboiements eussent prévenu, d'ailleurs, de la tentative: sur un coup de

cloche de Xoryl, une demi-douzaine de nègres gigantesques, armés

jusqu'aux dents, se fussent rués, sans bruit, dans les alentours. Et

puis, de la fenêtre de Xoryl, le regard embrassait le sommet des

murailles. La charmante sauvage avait le regard d'un aigle et tirait

divinement juste; sans avoir besoin d'appeler les nègres, elle eût

démasqué une lampe aux reflets projetés qui, en tournant sur son

support, eût illuminé circulairement la plate-forme comme un éclair.

Saisissant alors une petite carabine (une arme bijou, à crosse d'ébène

incrustée d'ornements et d'arabesques précieuses, un miracle de

précision, dont la marquise lui avait fait présent!), elle eût

immédiatement fait feu sur la première tête malveillante qui eût paru.

Le couvert, la coupe et la vaisselle particulières de Fabriana étaient

d'or, et Xoryl les essuyait avec attention, avec des linges très fins,

après les domestiques. Les deux cuisiniers étaient depuis de longues

années dans le palais, et ils achetaient eux-mêmes avec le plus grand

discernement ce qui était nécessaire. Aucun aide, excepté les jours de

réception. Il n'y avait qu'un seul maître d'hôtel, vieillard fort

tranquille et très attaché au palais; il avait servi le duc Fabriano,

père de la marchesa, lequel était mort empoisonné, comme on le sait. Le

vieillard avait la charge du sommelier, mort depuis peu de temps. Seul,

avec l'un de ses nègres, il avait le droit de parler à Xoryl, et

l'avertissait de tout ce qui venait de l'extérieur. Il dressait le matin

et le soir une magnifique table incrustée de lames d'ivoire et de nacre,

dans un vestibule du rez-de-chaussée des cours intérieures. Les

cuisiniers lui apportaient, l'un après l'autre, ce qu'il fallait, et il

avait ordre de ne jamais quitter le vestibule quand il avait commencé sa

besogne et de ne laisser entrer aucun domestique, sous quelque prétexte

que ce fût. Une fois la table disposée, il attendait la sonnette de

Xoryl, et, pressant alors un ressort adapté à quatre chaînons de

bronze, la table s'enlevait d'elle-même sans bruit, dans les rainures;

le parquet du salon supérieur s'écartait et laissait passer.

A l'aide de ces précautions, il eût été fort difficile de mêler de

l'opium ou d'autres poisons dans le vin ou les aliments. Xoryl avait

coutume, par surcroît de prudence, d'éprouver l'appétit des deux

molosses avant que Tullia se fût mise à table; on le savait, et cela

était un avantage de plus.

Il faut se souvenir qu'il ne saurait y avoir rien de petit dans

l'ensemble d'un plan sublime; que chaque détail tire sa valeur de la

conception générale et qu'un esprit réellement profond revêt les choses

de moindre apparence de leur _véritable_ point de vue. En lisant

l'histoire des conspirations tombées avec les têtes des conspirateurs,

on se sent étonné de voir, non pas comment elles sont tombées (cela

n'est d'aucune importance, si ce n'est dans les écoles pour exercer la

mémoire des jeunes et aimables enfants), mais pourquoi elles sont

tombées. En découvrant le véritable motif de leur écroulement dans le

vide, un esprit penseur en reste positivement interdit. C'est dans

l'oubli d'un misérable détail que la grande Fatalité[7] va précisément

se réfugier tout entière!... Est-il donc possible que les plus

intrépides génies de la révolte, dont le regard embrassait, sans se

troubler, les développements d'une machination formidable, se

résignaient à relever de cet odieux dicton du vulgaire: «On ne peut pas

tout prévoir»?

C'est pour cela que Tullia Fabriana tenait compte des riens, à cause de

la grande Fatalité.

Pour elle, comme elle ne s'était asservie à aucune habitude, comme elle

avait plié, de bonne heure, son corps à la faim, aux veilles, au froid

et à la fatigue, les privations lui étaient naturelles, et ces choses

poussées même à des proportions effrayantes, se seraient émoussées

contre sa beauté, comme cela glissait sur la constitution de fer d'un

Sergius.

Elle ne tenait, sans doute, à cette beauté, réellement merveilleuse du

reste, que comme à une arme de plus;--et l'on sait qu'en Italie, et

particulièrement en Toscane, la beauté des femmes dure communément

beaucoup plus d'années que dans les autres pays. Chose reconnue, à ce

qu'il paraît, mais assez bizarre! les plus belles femmes de la Toscane

ne sont pas celles qui ont vingt ans, mais celles qui ont souvent

dépassé le double. Cette circonstance, soit dit en passant, ne pouvait

pas être défavorable à ses projets.

Les notes concises et les formules ignorées que les trois chercheurs

d'alchimie avaient laissées dans le laboratoire, lui avaient aplani les

difficultés de la science des poisons. Elle était consommée, comme

Locusta, dans l'art des préparations qui foudroient, mais sans laisser

de traces. Les plus étranges poisons florentins et indiens lui étaient

d'un maniement familier, et souvent elle avait consacré de longues

heures à les étudier et en approfondir la puissance.

Retrouver les compositions subtiles et pénétrantes à l'aide desquelles

la seule émanation d'un papier est mortelle, ne lui avait pas été

difficile. Elle en avait dont les effets étaient assez lents pour que le

soupçon ne vînt pas, et qui ne devaient frapper qu'à trois ou quatre

sommeils d'intervalle, par exemple. L'emploi des lettres comme moyen ne

laisse pas que d'être essentiellement difficile, à cause des soins et de

l'exactitude qu'exige la préparation d'abord, ensuite à cause des

précautions prises par les souverains et les pontifes pour échapper à

ces sortes d'attentats. Cependant n'y a-t-il pas toujours de ces lettres

que les princes prennent souci de lire!... Il ne s'agirait que de

trouver deux premières lignes les saisissant dans l'à-propos de leur

plus intime souhait du moment, chose que l'habitude des cours, la

science du monde, l'observation, etc., facilite beaucoup dans un

certain rang social. Il ne lui eût été guère malaisé de dessiner les

armoiries de telle ambassade ou de tel consulat, de fondre un cachet,

bref, de faire parvenir une lettre de telle manière qu'en supposant

même, par impossible, la _non-réussite de la chose_, il aurait été

impénétrable de savoir d'où elle venait...

Maintenant, par exemple, en supposant deux ou trois mots dans un passage

d'importance, écrits d'une manière difficile à lire, nécessitant

l'approche des yeux; une phrase dont le sens serait douteux et d'un

grand intérêt..., de telle sorte que celui qui écoute soit porté à

saisir, dans une inadvertance, le papier entre les mains du secrétaire,

pour contrôler lui-même la question et justifier de la supériorité de

ses propres yeux..., etc., etc.; une lettre, enfin, contenant des

paroles meilleures pour le foyer allumé que pour les archives...,--nous

disons lettre, nous pourrions aussi bien songer à une fleur, un

éventail, un mouchoir.--On se souvient de la dernière partie du moyen

âge en Italie.

Il était donc possible d'affirmer que, grâce à sa position

exceptionnelle, Tullia Fabriana tenait, sous mille formes, la vie et la

mort de presque toutes les têtes couronnées de l'Europe dans le creux de

sa belle main. La mort, sous un loup de velours blanc ou sous un loup de

satin rose, n'est-elle pas toujours la mort! Cela ne faisait pas pour

elle l'ombre d'un doute.

Il y avait, dans la chambre à coucher de la marquise, quelque chose de

spécial. Une porte admirablement soudée tournait sur elle-même avec un

pan de mur et laissait à découvert des marches de pierre. Cela

conduisait à un profond souterrain.

Ce souterrain n'avait par lui-même aucune issue. Il pénétrait sous le

palais dans toute l'étendue de la façade. Il n'y avait là que des

tonneaux de fer, peints en couleur de bois et rangés les uns à côté des

autres. Cela ressemblait à une grande cave. Seulement un tube de plomb

reliait ces tonneaux les uns avec les autres et remontait, en spirales

de serpent, à travers les pierres. Fabriana seule pouvait savoir où sa

terrifiante extrémité se retrouvait.

A l'entrée de ce souterrain, à la troisième marche, il y avait une autre

porte invisible fermée également d'un pan de mur qui se mouvait

lorsqu'on pesait sur un bouton d'acier couleur de pierre et caché parmi

la mousse.

Dans ce second souterrain se trouvaient une torche, un miroir, une

caisse de déguisements et leurs papiers de sûreté, d'excellents

pistolets doubles, accompagnés de deux épées de voyage et de deux

yatagans empoisonnés.

Deux bourses d'or mêlé de diamants étaient jetées sur la caisse.

Dans le cas d'une surprise, d'une arrestation par une escorte (chose qui

paraissait située au delà des prévisions normales, mais qu'elle était

prête à recevoir), elle eût pris Xoryl entre ses bras, de peur que, ne

connaissant pas les rampes dangereuses, la petite fût tombée là comme

dans un précipice et se fût tuée. Une fois descendues, le mur en se

refermant sur elles était assez épais et assez parfaitement joint pour

que le son ou tout autre indice ne fût pas venu les trahir. D'ailleurs,

il y avait la première porte à trouver avant que de parvenir à celle-là.

Les profondeurs du souterrain s'enroulaient sur elles-mêmes; c'était

d'un abord aussi difficile que les hypogées ou les sérapéums de

l'Égypte. Elles se fussent déguisées en attendant la nuit. Cela

s'ouvrait, par une porte cachée et pareille aux autres, sur l'Arno; une

barque suspendue à l'entrée, au-dessus du fleuve, n'avait besoin que

d'un balancement accompagné d'un coup de yatagan dans les cordages pour

être mise à flot. Elles fussent parties à force de rames.

Fabriana savait où trouver, à une lieue de là, des chevaux africains.

Une fois en selle, elles eussent gagné Venise ou Gênes; la marquise y

avait deux villas de plaisance, et de sûreté.

L'essentiel avait été d'atteindre ce but, d'être inabordable, invisible

et imprenable, bon ou malgré tout le monde, elle et sa conduite, quand

elle l'eût voulu, en pleine Florence et au grand soleil.

Cependant le palais ressemblait aux autres palais; à part la grandeur et

la beauté de l'architecture, il ne présentait rien de particulier. Les

laquais affairés et les intendants circulaient dans les cours et dans

les appartements extérieurs. Seulement, il y avait peu de bruit. Le

palais avait pour caractère distinctif un certain silence.

Les visites étaient très souvent et très agréablement reçues; la

conversation y était d'une liberté engageante; on eût dit que les portes

s'ouvraient toutes seules et que la négligence était même poussée à

l'excès. A la moindre inquiétude, cependant, le train des choses y eût

instantanément changé d'aspect et se fût déformé jusqu'au terrible. En

trois secondes, il eût pris l'allure d'un état de siége avec une

précision et une intensité de déploiement de toutes ses forces à la fois

qui eussent broyé, sans tumulte ni désordre, ceux qui se fussent

trouvés, avec une fâcheuse intention, dans les rouages de ces pierres

vivantes. La Fatalité y eût obéi mécaniquement, d'une très horrible

manière. C'eût été comme dans les contes arabes: disparition! L'éclat de

rire y eût été anéanti avec les rieurs dans des ténèbres subites, si,

par hasard, il y eût eu de bons vivants parmi les victimes dans cette

sombre minute! Après l'éclair tout fut rentré dans la tranquillité

habituelle, tout, jusqu'au sourire de la pâle enchanteresse.

De cet état de choses, il résultait donc ceci: que la marquise Fabriana

pouvait faire à peu près ce qu'elle voulait chez elle, sans être ni vue,

ni épiée, ni soupçonnée, ni commentée; qu'elle n'était, autant qu'il est

possible, à la merci de personne, et qu'elle pouvait s'estimer à l'abri

de ces incertitudes perpétuelles d'être troublée dans sa solitude.

Nous ajouterons que ces précautions, les eût-on remarquées en partie,

n'eussent jamais semblé que toutes naturelles de la part de deux femmes

vivant seules, retirées et exposées. La situation isolée du palais

aurait suffi pour les justifier.

Note 7: _Fatalité_ est pris ici dans le sens de concordance

fâcheuse, de forces de circonstances, et non sous un autre point

de vue.

Isis: Roman · 第 20 / 27 题