La présentation.
«Almanzor, voiturez-nous ici les commodités de la
conversation.»
(MOLIÈRE, _les Précieuses_.)
La marquise entra.
Le salon donnait sur les jardins. Devant les grandes croisées
entr'ouvertes, les draperies remuaient légèrement. Des dalles blanches
tenaient lieu de tapis ou de parquet. Les housses de gaze argentée
nouées au bout des torsades enveloppaient les lustres du plafond. Çà et
là de lourdes chaises d'ébène sculpté, tendues en velours noir, et un
sofa pareil, près d'une fenêtre. Sur les boiseries de couleur sombre se
détachaient, dans leurs cadres d'or, de magnifiques peintures du Guide
et du Titien. Une torchère pleine de bougies, placée derrière une vasque
de marbre d'où s'échappaient de grosses gerbes de fleurs naturelles,
éclairait l'appartement. La haute cheminée aux candélabres éteints,
supportait une grande pendule en bronze de Florence: des panneaux
armoriés indiquaient des portes sur d'autres salons du palais.
Les deux gentilshommes étaient debout vis-à-vis d'un tableau.
Tullia Fabriana les salua d'un mouvement de tête, demi-souriante. Le
prince, avec une négligence amicale, d'un tact et d'un goût parfaitement
mesurés, s'inclina; Wilhelm s'inclina aussi, mais troublé comme par un
éblouissement.
La marquise, avec un signe d'approcher, vint auprès de la fenêtre. Le
prince Forsiani prit le jeune homme par la main:
--Madame la marquise, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter le comte
de Strally-d'Anthas.
Tous deux prirent place devant la jeune femme. Elle s'était appuyée, en
s'adossant, les mains à moitié jointes: son coude reposait sur l'un des
bras du sofa.
--Monseigneur, ne me disiez-vous pas, hier au soir, que vous deviez nous
quitter cette nuit même? demanda-t-elle.
--Oui, madame: et, si quelques soins vous inquiétaient près de la cour
de Naples, serais-je assez heureux d'y veiller à votre place?
--La reine m'a fait l'honneur de m'écrire la semaine passée, et deux
lignes, ajoutées par lord Acton, exprimaient d'assez vives instances au
sujet d'une réponse immédiate. Plusieurs difficultés ne m'ont point
permis de le satisfaire avant ce soir. Je désire simplement offrir à Sa
Majesté mes regrets de ne pouvoir lui être utile dans les circonstances
dont elle me parle,--et, puisque vous me laissez disposer de votre
complaisance...
Le prince Forsiani s'inclina.
--Mon absence ne sera pas longue, je l'espère, ajouta-t-il.
Pendant que Fabriana parlait, Wilhelm était devenu la proie d'un
phénomène d'une froide horreur.
Cette _voix_, ce timbre de _contralto velouté_ ne lui était pas inconnu,
cela était certain.
Mais--et l'intensité du sentiment avait pris en lui les proportions
d'une réalité évidente--il lui semblait que ç'avait été bien loin, dans
l'impalpable passé, au milieu de pays frappés d'un silence sans échos,
silence terrible, dans des âges oubliés dont il ne pouvait concevoir la
date, que ç'avait été dans ce néant qu'il avait entendu la _voix_. Il se
rappela les singulières confidences du prince dans les Casines et il eut
assez d'empire sur lui-même pour demeurer d'un visage égal.
Cette hallucination ne dura qu'un instant. «J'ai rêvé,» pensa-t-il; et
il ne s'en inquiéta pas davantage.
On causa de choses de hasard pendant quelques minutes, puis cela fut
ramené aux affaires du temps. Sur une allusion que parut avancer le
prince Forsiani au sujet de la paix ou de la guerre, la marquise le
regarda:
--Votre Excellence me pardonnera, dit-elle: je ne désire connaître aucun
détail, mais je pensais que l'ambassade avait en vue des motifs d'un
ordre différent.
--Ces motifs touchent aux intérêts les plus graves, répliqua Forsiani.
La question des finances de Naples est très obscure: les valeurs, sans
doute à cause des excessives dépenses de la cour, sont tombées dans un
discrédit si fâcheux aujourd'hui, que,--un juif aisé, par exemple, s'il
savait acheter d'une certaine façon, pourrait s'installer, demain
peut-être, sur le trône de Gonzalve de Cordoue. Cela réaliserait une
miniature assez triste de ces banquiers de l'ancienne Rome qui
trafiquaient de la puissance impériale. Voilà cependant le résultat vers
lequel nous allons.
--Ah? dit Tullia Fabriana, toujours impassible.
--Je le crois, ajouta le prince. En vérité, ces questions finissent par
dominer toutes les autres; les peuples menacent, l'avenir s'assombrit.
--C'est vrai, dit la marquise, et il me vient une amusante idée. Si, par
miracle, et toute pavoisée, une flotte lui arrivait du ciel,--un peu
comme cette manne suprême que les Hébreux avaient si grand soin de
recueillir autrefois,--pensez-vous que le roi Ferdinand la refuserait?
Ce fut le tour du prince Forsiani de regarder Fabriana.
--La résignation aux coups du ciel est une vertu royale, belle dame,
répondit-il.
--La résignation!... D'après vos paroles, serait-il bien surprenant que
Sa Majesté sicilienne fût mise à même, bientôt peut-être, de la
pratiquer fort sérieusement? Est-il défendu de supposer l'existence de
ceux qui savent acheter les choses avec de l'acier, du fer et du plomb,
à défaut de métal plus précieux?
Et elle se mit à rire.
--Les Lamberto Visconti se font rares, Madame: de tels exemples sont
devenus si difficiles à suivre!... Jouer sur un coup de dés son
existence contre l'avantage d'être roi, n'est plus une chose si
attrayante.
--Croyez-vous, Monsieur de Strally?... demanda la marquise en souriant.
--Madame, répondit Wilhelm, j'estime que se trouver seulement à même de
risquer cette partie est une précieuse faveur du destin.
--Est-ce que vous seriez attristé de votre sort si, l'ayant essayée,
vous aviez perdu?
--Non, madame.
--Que vous disais-je, prince?
La voix douce de Wilhelm, le naturel de sa tenue accomplie, excluaient
de ses réponses toute idée d'ostentation. C'était un grand seigneur; il
parlait simplement. Le trouble et l'émotion ardente qu'il comprimait ne
pouvaient transparaître, et pour Fabriana seule, que d'une manière
intuitive et voilée.
Le diplomate, connaissant le monde, se demandait avec inquiétude: «Lui
serait-il absolument indifférent?» Mais il ne s'arrêta pas à cette idée.
A ce moment, une charmante jeune fille, vêtue d'un costume grec, entra,
posa sur une table un plateau de vermeil chargé de liqueurs à la neige
et se retira sans bruit.
--Acceptez-vous?... dit gracieusement Fabriana.
On refusa par un mouvement de la main.
--Ainsi, continua-t-elle, vous pensez, Monseigneur, que, par exemple,
notre cher tyran, M. de Habsbourg, interviendrait si le juif dont vous
parliez se trouvait bien élevé?
--Les rois ne sont-ils pas tenus de prendre de l'intérêt les uns pour
les autres? répondit le prince, assez surpris de cette insistance.
--Oh! je suis de l'avis de tout le monde là-dessus!...
--Permettez, c'est n'en pas avoir, marquise.
--Mais c'est avoir celui de tout le monde, dit-elle.
Forsiani regarda Wilhelm, auquel échappa, comme il était un peu jeune et
qu'il ne faisait qu'admirer en ce moment, une partie de cette puissante
réponse.
--Madame, il y aurait encore, sans aucun doute, bon nombre de Majestés
choquées du sans-gêne de cet habile homme, fit-il, ne sachant pas où
elle voulait en venir.
--Supposons, si cela vous est égal, quelqu'un de moins hébraïque, je
crois pouvoir vous affirmer que les bien-aimés cousins du roi seraient
alors distraits, comme le roi de France Louis XIV et son ministre furent
distraits quand le seigneur Olivier se mit à protéger l'Angleterre et le
roi Charles de Stuart. Combien y eût-il de Majestés choquées du
«sans-gêne» de ce brillant personnage?... Vous voyez, il suffit de
prendre son temps. Supposons mieux: voici M. d'Anthas; l'idée lui vient
tout naturellement d'être roi de Naples. Qui s'opposerait à la réussite
d'un pareil projet mené d'une manière convenable?
Le prince Forsiani fut un instant sans répondre.
--M. de Strally-d'Anthas est un peu jeune, dit-il enfin, comme en
acceptant la plaisanterie.
--Voulez-vous, dit-elle en s'adossant et avec une négligence enjouée,
voulez-vous que je vous conte une petite histoire?--Un prince (un prince
comme M. de Strally pourrait facilement le devenir: une terre en Italie
suffirait), le prince Carlos, en Espagne, avait dix-sept ans, juste
l'âge de M. le comte, et à peu près l'âge d'Alexandre quand celui-ci se
mettait, par forme de distractions, à défaire les armées des grands rois
de l'Asie et à conquérir le monde. Vous ne me direz pas, je le pense,
que le prince était infant? Sa mère, une Farnèse, lui avait donné Parme,
à quinze ans, pour l'habituer. Un matin, il s'éveille avec la pensée
dont nous parlons: être roi des Deux-Siciles. Il en fait part à M. le
duc de Mortemart, l'un de ses amis. M. le duc lui répond, naturellement,
que son père en sera très enchanté. De fil en aiguille, on arrive à se
trouver dans les veines du sang des Capétiens et des Bourbons, etc.,
etc.;--à plaindre le sort de ce malheureux État de Naples, en butte aux
«factions» qui le divisent...;--à vouloir _relever ce grand peuple_...
Enfin, il part, emmenant quelques centaines d'hommes à sa suite. Il
débarque, bat les Impériaux à Bitonte comme un ange; se saisit, à
l'improviste, du sceptre et du trône, se fait couronner roi par le pape
Clément XII, et reçoit l'investiture du royaume par le congrès d'Aix,
avant que personne ait eu le temps de se remettre. Vous avez vu cela,
prince. Vous étiez attaché à l'ambassade romaine, je crois, et vous
connaissiez intimement son futur ministre, Tannuci. Et lorsque
l'Autriche voulut reprendre son bien de la veille, vous vous souvenez
de la défaite essuyée à Velletri? Quel enthousiasme pour le jeune roi!
Femmes, petits paysans, que sais-je! tout cela prenait les armes et se
faisait tuer. Ce sont des faits. Voilà comment le prince Carlos de Parme
devint Charles III de Sicile.
Cependant, l'Angleterre avait, ce qu'elle a toujours, un intérêt à
s'installer dans le golfe napolitain, position militaire et industrielle
qu'elle occupera, certes, avant peu d'années;--cependant le clergé
italien, le gouvernement du Saint-Père, avait des raisons passablement
solides pour négocier avec le peuple une de ces transactions délicates
qui ont pour conséquences d'augmenter le Livre de plusieurs millions
(déception dont je ne pense pas que Charles III l'ait dédommagé
suffisamment par la suite);--et cependant Naples appartenait, depuis
Charles-Quint, à la maison d'Autriche. Il y avait donc, il me semble,
d'assez graves intérêts, représentés par trois des cabinets
diplomatiques les plus experts de l'Europe, pour s'opposer à ce rapt
merveilleux. Eh bien, non: un enfant se dit: «Voilà une petite couronne
qui m'irait bien,» et vous voyez le fini, la netteté et la perfection de
la déroute de ces trois puissances: Rome, l'Autriche et l'Angleterre.
Je trouverais de tels faits d'armes, exécutés par de tout jeunes gens, à
chaque feuillet de l'histoire. Tenez, vous parliez tout à l'heure de
Gonzalve de Cordoue, le plus grand capitaine des armées espagnoles, un
vice-roi, un vétéran de ruse et de gloire, un guerrier des Croisades, un
général invincible!... On lui dépêche un enfant de dix-neuf à vingt ans,
et ce petit jeune homme,--sans expérience, comme on dit,--remporte, en
fait, sur le vieux maître, trois accablantes victoires coup sur coup.
Vous voyez que la jeunesse n'est pas impossible en ces occasions,
prince. Je suis donc autorisée à penser que, devant cet empire
d'Autriche fait de morceaux, un tel, d'une certaine naissance et d'une
certaine valeur dans la mesure de l'ambition, pourrait, du soir au
lendemain,--mon Dieu!... faire valoir ses droits, comme on dit en
termes honnêtes, ou comme peuvent le dire les chefs de toutes les
dynasties... Mais à quoi bon parler de cela?... dit Tullia Fabriana
changeant de ton subitement: les rois sont des enfants terribles très
occupés de toucher à tout: voyez comme M. de Strally est un jeune homme
silencieux et sage!
--Cela prouve, répondit le prince, qu'un duc de Mortemart est quelque
chose aussi.... Selon vous, marquise, l'usurpation pleine et entière du
royaume de Naples serait donc chose sérieusement permise et faisable?
--Tout est faisable, et vous savez bien, cher prince, que, en politique,
bien des choses sont permises, excepté de ne pas réussir. Mais
arrêtons-nous, je vous en prie, nous aurions l'air de conspirer, ce qui
finirait par assombrir la conversation, ajouta la belle souriante.
Dix heures sonnèrent à cette église qui date du temps de Charlemagne,
Santa-Maria della Trinita.
--Chère marquise, au revoir! dit le prince en se levant.
--Vous me quittez?
--Une visite forcée au gouverneur du Vecchio... D'après nos dernières
paroles, ne faut-il pas que je prévienne la forteresse de se bien tenir?
--Ah! si c'est pour le bien de l'État, je vous pardonne, répondit
Fabriana. Bonsoir et bon voyage.
On se leva.
--Qui sait?... continua-t-elle, vous me reverrez peut-être à Naples
bientôt; l'air y est très pur.--Au revoir donc, cher prince.
Et elle lui tendit la main. Le prince, amicalement, lui baisa le bout
des doigts.
--Je reçois demain, dit-elle en se retournant tout aimable vers Wilhelm.
J'espère vous voir dans la soirée, monsieur le Comte.
--Votre Grâce est mille fois bonne pour moi, répondit le jeune homme en
s'inclinant.
Fabriana restée seule revint s'asseoir à sa place. Son visage avait
pris une expression soucieuse et sombre: on n'eût pas reconnu la femme
de tout à l'heure en face de cette soudaine transformation. Au bout
d'une minute, elle murmura sourdement quelques mots sans suite..., puis
elle se leva et sortit du salon.
Le prince et Wilhelm descendirent. Une fois en selle:
--Vous pouvez continuer de vous tenir ainsi demain, dit Forsiani; mais
soyez maître de vous comme ce soir. Pas de folies, mon cher
enfant!...--pas encore, du moins, ajouta-t-il avec un sourire.
--Soyez tranquille, monseigneur, répondit Wilhelm.
Ils prirent un temps de galop. Arrivés au quai de la Trinité:
--Au revoir, Wilhelm, dit l'ambassadeur; si vous avez besoin de votre
vieil ami, vous m'écrirez à Naples.
Le jeune homme se pencha vers le prince et l'embrassa d'un mouvement
spontané.
--Allons, courage! ajouta le prince Forsiani d'une voix un peu émue;
sans vous en douter, le plus difficile est fait. Courage et au
revoir!... Vous voilà dans la vie! Marchez.
Il lui pressa fortement la main et partit vers la via Larga.
Le jeune homme demeura seul, une minute, rêveur et immobile. Le ciel
était bleu, les étoiles brillaient, les orangers embaumaient, la nuit
était sereine et tiède.
--Je suis jeune, dit-il; et il passa la main sur son front.
Une sérénade lointaine parvint jusqu'à lui.
--O mon Dieu! dit-il avec l'accent d'une tristesse naïve et profonde,
pourquoi n'aimerais-je pas, moi qui suis seul sur la terre?... Oh! comme
cette femme est belle! Comme je l'aime déjà, comme je l'aime à en
mourir!...
Quelques instants après, il piqua des deux et prit la route opposée,
vers San-Lorenzo.