CHAPITRE IX.

La présentation.

«Almanzor, voiturez-nous ici les commodités de la

conversation.»

(MOLIÈRE, _les Précieuses_.)

La marquise entra.

Le salon donnait sur les jardins. Devant les grandes croisées

entr'ouvertes, les draperies remuaient légèrement. Des dalles blanches

tenaient lieu de tapis ou de parquet. Les housses de gaze argentée

nouées au bout des torsades enveloppaient les lustres du plafond. Çà et

là de lourdes chaises d'ébène sculpté, tendues en velours noir, et un

sofa pareil, près d'une fenêtre. Sur les boiseries de couleur sombre se

détachaient, dans leurs cadres d'or, de magnifiques peintures du Guide

et du Titien. Une torchère pleine de bougies, placée derrière une vasque

de marbre d'où s'échappaient de grosses gerbes de fleurs naturelles,

éclairait l'appartement. La haute cheminée aux candélabres éteints,

supportait une grande pendule en bronze de Florence: des panneaux

armoriés indiquaient des portes sur d'autres salons du palais.

Les deux gentilshommes étaient debout vis-à-vis d'un tableau.

Tullia Fabriana les salua d'un mouvement de tête, demi-souriante. Le

prince, avec une négligence amicale, d'un tact et d'un goût parfaitement

mesurés, s'inclina; Wilhelm s'inclina aussi, mais troublé comme par un

éblouissement.

La marquise, avec un signe d'approcher, vint auprès de la fenêtre. Le

prince Forsiani prit le jeune homme par la main:

--Madame la marquise, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter le comte

de Strally-d'Anthas.

Tous deux prirent place devant la jeune femme. Elle s'était appuyée, en

s'adossant, les mains à moitié jointes: son coude reposait sur l'un des

bras du sofa.

--Monseigneur, ne me disiez-vous pas, hier au soir, que vous deviez nous

quitter cette nuit même? demanda-t-elle.

--Oui, madame: et, si quelques soins vous inquiétaient près de la cour

de Naples, serais-je assez heureux d'y veiller à votre place?

--La reine m'a fait l'honneur de m'écrire la semaine passée, et deux

lignes, ajoutées par lord Acton, exprimaient d'assez vives instances au

sujet d'une réponse immédiate. Plusieurs difficultés ne m'ont point

permis de le satisfaire avant ce soir. Je désire simplement offrir à Sa

Majesté mes regrets de ne pouvoir lui être utile dans les circonstances

dont elle me parle,--et, puisque vous me laissez disposer de votre

complaisance...

Le prince Forsiani s'inclina.

--Mon absence ne sera pas longue, je l'espère, ajouta-t-il.

Pendant que Fabriana parlait, Wilhelm était devenu la proie d'un

phénomène d'une froide horreur.

Cette _voix_, ce timbre de _contralto velouté_ ne lui était pas inconnu,

cela était certain.

Mais--et l'intensité du sentiment avait pris en lui les proportions

d'une réalité évidente--il lui semblait que ç'avait été bien loin, dans

l'impalpable passé, au milieu de pays frappés d'un silence sans échos,

silence terrible, dans des âges oubliés dont il ne pouvait concevoir la

date, que ç'avait été dans ce néant qu'il avait entendu la _voix_. Il se

rappela les singulières confidences du prince dans les Casines et il eut

assez d'empire sur lui-même pour demeurer d'un visage égal.

Cette hallucination ne dura qu'un instant. «J'ai rêvé,» pensa-t-il; et

il ne s'en inquiéta pas davantage.

On causa de choses de hasard pendant quelques minutes, puis cela fut

ramené aux affaires du temps. Sur une allusion que parut avancer le

prince Forsiani au sujet de la paix ou de la guerre, la marquise le

regarda:

--Votre Excellence me pardonnera, dit-elle: je ne désire connaître aucun

détail, mais je pensais que l'ambassade avait en vue des motifs d'un

ordre différent.

--Ces motifs touchent aux intérêts les plus graves, répliqua Forsiani.

La question des finances de Naples est très obscure: les valeurs, sans

doute à cause des excessives dépenses de la cour, sont tombées dans un

discrédit si fâcheux aujourd'hui, que,--un juif aisé, par exemple, s'il

savait acheter d'une certaine façon, pourrait s'installer, demain

peut-être, sur le trône de Gonzalve de Cordoue. Cela réaliserait une

miniature assez triste de ces banquiers de l'ancienne Rome qui

trafiquaient de la puissance impériale. Voilà cependant le résultat vers

lequel nous allons.

--Ah? dit Tullia Fabriana, toujours impassible.

--Je le crois, ajouta le prince. En vérité, ces questions finissent par

dominer toutes les autres; les peuples menacent, l'avenir s'assombrit.

--C'est vrai, dit la marquise, et il me vient une amusante idée. Si, par

miracle, et toute pavoisée, une flotte lui arrivait du ciel,--un peu

comme cette manne suprême que les Hébreux avaient si grand soin de

recueillir autrefois,--pensez-vous que le roi Ferdinand la refuserait?

Ce fut le tour du prince Forsiani de regarder Fabriana.

--La résignation aux coups du ciel est une vertu royale, belle dame,

répondit-il.

--La résignation!... D'après vos paroles, serait-il bien surprenant que

Sa Majesté sicilienne fût mise à même, bientôt peut-être, de la

pratiquer fort sérieusement? Est-il défendu de supposer l'existence de

ceux qui savent acheter les choses avec de l'acier, du fer et du plomb,

à défaut de métal plus précieux?

Et elle se mit à rire.

--Les Lamberto Visconti se font rares, Madame: de tels exemples sont

devenus si difficiles à suivre!... Jouer sur un coup de dés son

existence contre l'avantage d'être roi, n'est plus une chose si

attrayante.

--Croyez-vous, Monsieur de Strally?... demanda la marquise en souriant.

--Madame, répondit Wilhelm, j'estime que se trouver seulement à même de

risquer cette partie est une précieuse faveur du destin.

--Est-ce que vous seriez attristé de votre sort si, l'ayant essayée,

vous aviez perdu?

--Non, madame.

--Que vous disais-je, prince?

La voix douce de Wilhelm, le naturel de sa tenue accomplie, excluaient

de ses réponses toute idée d'ostentation. C'était un grand seigneur; il

parlait simplement. Le trouble et l'émotion ardente qu'il comprimait ne

pouvaient transparaître, et pour Fabriana seule, que d'une manière

intuitive et voilée.

Le diplomate, connaissant le monde, se demandait avec inquiétude: «Lui

serait-il absolument indifférent?» Mais il ne s'arrêta pas à cette idée.

A ce moment, une charmante jeune fille, vêtue d'un costume grec, entra,

posa sur une table un plateau de vermeil chargé de liqueurs à la neige

et se retira sans bruit.

--Acceptez-vous?... dit gracieusement Fabriana.

On refusa par un mouvement de la main.

--Ainsi, continua-t-elle, vous pensez, Monseigneur, que, par exemple,

notre cher tyran, M. de Habsbourg, interviendrait si le juif dont vous

parliez se trouvait bien élevé?

--Les rois ne sont-ils pas tenus de prendre de l'intérêt les uns pour

les autres? répondit le prince, assez surpris de cette insistance.

--Oh! je suis de l'avis de tout le monde là-dessus!...

--Permettez, c'est n'en pas avoir, marquise.

--Mais c'est avoir celui de tout le monde, dit-elle.

Forsiani regarda Wilhelm, auquel échappa, comme il était un peu jeune et

qu'il ne faisait qu'admirer en ce moment, une partie de cette puissante

réponse.

--Madame, il y aurait encore, sans aucun doute, bon nombre de Majestés

choquées du sans-gêne de cet habile homme, fit-il, ne sachant pas où

elle voulait en venir.

--Supposons, si cela vous est égal, quelqu'un de moins hébraïque, je

crois pouvoir vous affirmer que les bien-aimés cousins du roi seraient

alors distraits, comme le roi de France Louis XIV et son ministre furent

distraits quand le seigneur Olivier se mit à protéger l'Angleterre et le

roi Charles de Stuart. Combien y eût-il de Majestés choquées du

«sans-gêne» de ce brillant personnage?... Vous voyez, il suffit de

prendre son temps. Supposons mieux: voici M. d'Anthas; l'idée lui vient

tout naturellement d'être roi de Naples. Qui s'opposerait à la réussite

d'un pareil projet mené d'une manière convenable?

Le prince Forsiani fut un instant sans répondre.

--M. de Strally-d'Anthas est un peu jeune, dit-il enfin, comme en

acceptant la plaisanterie.

--Voulez-vous, dit-elle en s'adossant et avec une négligence enjouée,

voulez-vous que je vous conte une petite histoire?--Un prince (un prince

comme M. de Strally pourrait facilement le devenir: une terre en Italie

suffirait), le prince Carlos, en Espagne, avait dix-sept ans, juste

l'âge de M. le comte, et à peu près l'âge d'Alexandre quand celui-ci se

mettait, par forme de distractions, à défaire les armées des grands rois

de l'Asie et à conquérir le monde. Vous ne me direz pas, je le pense,

que le prince était infant? Sa mère, une Farnèse, lui avait donné Parme,

à quinze ans, pour l'habituer. Un matin, il s'éveille avec la pensée

dont nous parlons: être roi des Deux-Siciles. Il en fait part à M. le

duc de Mortemart, l'un de ses amis. M. le duc lui répond, naturellement,

que son père en sera très enchanté. De fil en aiguille, on arrive à se

trouver dans les veines du sang des Capétiens et des Bourbons, etc.,

etc.;--à plaindre le sort de ce malheureux État de Naples, en butte aux

«factions» qui le divisent...;--à vouloir _relever ce grand peuple_...

Enfin, il part, emmenant quelques centaines d'hommes à sa suite. Il

débarque, bat les Impériaux à Bitonte comme un ange; se saisit, à

l'improviste, du sceptre et du trône, se fait couronner roi par le pape

Clément XII, et reçoit l'investiture du royaume par le congrès d'Aix,

avant que personne ait eu le temps de se remettre. Vous avez vu cela,

prince. Vous étiez attaché à l'ambassade romaine, je crois, et vous

connaissiez intimement son futur ministre, Tannuci. Et lorsque

l'Autriche voulut reprendre son bien de la veille, vous vous souvenez

de la défaite essuyée à Velletri? Quel enthousiasme pour le jeune roi!

Femmes, petits paysans, que sais-je! tout cela prenait les armes et se

faisait tuer. Ce sont des faits. Voilà comment le prince Carlos de Parme

devint Charles III de Sicile.

Cependant, l'Angleterre avait, ce qu'elle a toujours, un intérêt à

s'installer dans le golfe napolitain, position militaire et industrielle

qu'elle occupera, certes, avant peu d'années;--cependant le clergé

italien, le gouvernement du Saint-Père, avait des raisons passablement

solides pour négocier avec le peuple une de ces transactions délicates

qui ont pour conséquences d'augmenter le Livre de plusieurs millions

(déception dont je ne pense pas que Charles III l'ait dédommagé

suffisamment par la suite);--et cependant Naples appartenait, depuis

Charles-Quint, à la maison d'Autriche. Il y avait donc, il me semble,

d'assez graves intérêts, représentés par trois des cabinets

diplomatiques les plus experts de l'Europe, pour s'opposer à ce rapt

merveilleux. Eh bien, non: un enfant se dit: «Voilà une petite couronne

qui m'irait bien,» et vous voyez le fini, la netteté et la perfection de

la déroute de ces trois puissances: Rome, l'Autriche et l'Angleterre.

Je trouverais de tels faits d'armes, exécutés par de tout jeunes gens, à

chaque feuillet de l'histoire. Tenez, vous parliez tout à l'heure de

Gonzalve de Cordoue, le plus grand capitaine des armées espagnoles, un

vice-roi, un vétéran de ruse et de gloire, un guerrier des Croisades, un

général invincible!... On lui dépêche un enfant de dix-neuf à vingt ans,

et ce petit jeune homme,--sans expérience, comme on dit,--remporte, en

fait, sur le vieux maître, trois accablantes victoires coup sur coup.

Vous voyez que la jeunesse n'est pas impossible en ces occasions,

prince. Je suis donc autorisée à penser que, devant cet empire

d'Autriche fait de morceaux, un tel, d'une certaine naissance et d'une

certaine valeur dans la mesure de l'ambition, pourrait, du soir au

lendemain,--mon Dieu!... faire valoir ses droits, comme on dit en

termes honnêtes, ou comme peuvent le dire les chefs de toutes les

dynasties... Mais à quoi bon parler de cela?... dit Tullia Fabriana

changeant de ton subitement: les rois sont des enfants terribles très

occupés de toucher à tout: voyez comme M. de Strally est un jeune homme

silencieux et sage!

--Cela prouve, répondit le prince, qu'un duc de Mortemart est quelque

chose aussi.... Selon vous, marquise, l'usurpation pleine et entière du

royaume de Naples serait donc chose sérieusement permise et faisable?

--Tout est faisable, et vous savez bien, cher prince, que, en politique,

bien des choses sont permises, excepté de ne pas réussir. Mais

arrêtons-nous, je vous en prie, nous aurions l'air de conspirer, ce qui

finirait par assombrir la conversation, ajouta la belle souriante.

Dix heures sonnèrent à cette église qui date du temps de Charlemagne,

Santa-Maria della Trinita.

--Chère marquise, au revoir! dit le prince en se levant.

--Vous me quittez?

--Une visite forcée au gouverneur du Vecchio... D'après nos dernières

paroles, ne faut-il pas que je prévienne la forteresse de se bien tenir?

--Ah! si c'est pour le bien de l'État, je vous pardonne, répondit

Fabriana. Bonsoir et bon voyage.

On se leva.

--Qui sait?... continua-t-elle, vous me reverrez peut-être à Naples

bientôt; l'air y est très pur.--Au revoir donc, cher prince.

Et elle lui tendit la main. Le prince, amicalement, lui baisa le bout

des doigts.

--Je reçois demain, dit-elle en se retournant tout aimable vers Wilhelm.

J'espère vous voir dans la soirée, monsieur le Comte.

--Votre Grâce est mille fois bonne pour moi, répondit le jeune homme en

s'inclinant.

Fabriana restée seule revint s'asseoir à sa place. Son visage avait

pris une expression soucieuse et sombre: on n'eût pas reconnu la femme

de tout à l'heure en face de cette soudaine transformation. Au bout

d'une minute, elle murmura sourdement quelques mots sans suite..., puis

elle se leva et sortit du salon.

Le prince et Wilhelm descendirent. Une fois en selle:

--Vous pouvez continuer de vous tenir ainsi demain, dit Forsiani; mais

soyez maître de vous comme ce soir. Pas de folies, mon cher

enfant!...--pas encore, du moins, ajouta-t-il avec un sourire.

--Soyez tranquille, monseigneur, répondit Wilhelm.

Ils prirent un temps de galop. Arrivés au quai de la Trinité:

--Au revoir, Wilhelm, dit l'ambassadeur; si vous avez besoin de votre

vieil ami, vous m'écrirez à Naples.

Le jeune homme se pencha vers le prince et l'embrassa d'un mouvement

spontané.

--Allons, courage! ajouta le prince Forsiani d'une voix un peu émue;

sans vous en douter, le plus difficile est fait. Courage et au

revoir!... Vous voilà dans la vie! Marchez.

Il lui pressa fortement la main et partit vers la via Larga.

Le jeune homme demeura seul, une minute, rêveur et immobile. Le ciel

était bleu, les étoiles brillaient, les orangers embaumaient, la nuit

était sereine et tiède.

--Je suis jeune, dit-il; et il passa la main sur son front.

Une sérénade lointaine parvint jusqu'à lui.

--O mon Dieu! dit-il avec l'accent d'une tristesse naïve et profonde,

pourquoi n'aimerais-je pas, moi qui suis seul sur la terre?... Oh! comme

cette femme est belle! Comme je l'aime déjà, comme je l'aime à en

mourir!...

Quelques instants après, il piqua des deux et prit la route opposée,

vers San-Lorenzo.

Isis: Roman · 第 19 / 27 题