CHAPITRE VIII.

Isis.

«Cherchez, et vous trouverez.»

«En vérité, en vérité, je vous le dis: Celui qui veut

conserver sa vie la perdra; celui qui veut la donner la

retrouvera.»

(JÉSUS-CHRIST.)

A vingt ans et demi, Tullia Fabriana se trouva seule au monde.

Cette tendance de son esprit aux profonds recueillements, tendance qui,

au dire des physiologistes, accompagne presque toujours, chez la femme,

une complexion disposée à la stérilité, s'était déjà si aggravée en

elle, que ses sens, restés neufs, ne la sollicitèrent pas.

Les plus attrayantes distractions lui parurent d'assez peu de valeur,

ses travaux ayant suffi pour la blaser d'avance des plaisirs, des

triomphes et des amours. Le plus sombre dédain commença d'emplir son

coeur; malgré son indifférence, elle pensa que, étant belle, il

pouvait lui arriver d'être aimée; et comme elle ne tenait pas plus à

ressentir les bonheurs de l'amour partagé qu'à causer les tristesses de

l'amour solitaire, elle se trouva une exception humaine.

Alors, elle se décida pour un éloignement, elle s'isola, sans se retirer

tout à fait, sans cesser de faire le plus de bien possible autour d'elle

avec la plus large part de son immense fortune, et n'accepta du dehors

que le respect de son nom.

Dans le recueillement de sa retraite, elle rêva magnifiquement sur

elle-même et sur le monde et s'abandonna tout entière aux sublimes

attirances de la Pensée.

Jeter un coup d'oeil désillusionné et rapide au fond de son

effrayante science, la résumer au point de vue de la nature et de

l'histoire, arriver à lier, par séries de rapports, les perspectives et

les fins particulières de toutes ces observations jusqu'à la question

philosophique, cela fut l'oeuvre de quelques mois pour sa redoutable

intelligence.

Un soir, déterminée à penser par elle-même, elle ferma ses lourds

volumes de métaphysique et s'accouda, comme toujours, sur sa table

d'études.--Sphinx!... ô toi, le plus ancien des dieux!... murmura la

belle vierge prométhéenne, je sais que ton royaume est semblable à des

steppes arides et qu'il faut longtemps marcher dans le désert pour

arriver jusqu'à toi. L'ardente abstraction ne saurait m'effrayer;

j'essaierai. Les prêtres, dans les temples d'Égypte, plaçaient, auprès

de ton image, la statue voilée d'Isis, la figure de la Création; sur le

socle, ils avaient inscrit ces paroles: «Je suis ce qui est, ce qui fut,

ce qui sera: personne n'a soulevé le voile qui me couvre.» Sous la

transparence du voile, dont les couleurs éclatantes suffisaient aux yeux

de la foule, les initiés pouvaient seuls pressentir la forme de l'énigme

de pierre, et, par intervalles, ils le surchargeaient encore de plis

diaprés et mystérieux pour mettre de plus en plus le regard des hommes

dans l'impuissance de la profaner. Mais les siècles ont passé sur le

voile tombé en poussière; je franchirai l'enceinte sacrée et j'essaierai

de regarder le problème fixement.

Au moment d'entrer dans le royaume de la méditation solitaire, la jeune

femme se surprit à détourner la tête et à jeter, pour la première fois,

sur le rêve de la vie, des regards de douceur. Oui, pour la première

fois, elle aurait voulu croire, aimer, oublier!...--Bientôt, dédaigneuse

et grave, elle résista fermement et tendit toutes les puissances de son

esprit vers les plus vertigineux sommets de l'Idéal.

Les jours et les nuits se passèrent.

Satan, d'après le poëme symbolique, ayant forcé les portes de l'enfer,

regarda les ténèbres et s'élança dans leurs profondeurs à la recherche

de l'Éden. Ses ailes battaient dans le vide que ses regards exploraient.

Ainsi l'âme qui, venant d'échapper à son cachot[3] par la conscience de

l'identité[4], se précipite dans le mystère de l'Être[5] pour y trouver

la cause et la raison des déterminations ultérieures, réalise cette

conception.

Que de systèmes, anéantis sitôt que parus, flamboyèrent devant cet

esprit!

Les jours et les nuits se passèrent.

Chose bien remarquable! Des considérations résultant d'un point de vue

assez éloigné de celui où se placent, d'habitude, la plupart des femmes,

l'induisirent à ne pas oublier l'extériorité de sa personne, malgré ses

terribles études,--enfin à ne pas se négliger physiquement. Elle se

décida pour un genre de vie soutenu par une méthode dont elle avait

étudié les secrets et qui lui conserva sa magnifique pâleur de roses

blanches et la fraîcheur de son beau sang. L'on sait que les climats

italiens et, en général, presque tous ceux des contrées méridionales,

favorisent et même imposent hygiéniquement l'abstinence; ainsi la

sobriété avec laquelle vivent les gens du peuple, en Italie, et leur

privation constante d'aliments fortifiants ne nuisent pas à leur

nature; grâce à la nourrissante atmosphère qu'ils respirent, ils se

portent aussi bien que ceux du Nord.

Comme Fabriana tenait à maintenir son esprit dans le merveilleux état de

santé lucide où il était, non seulement l'idée de plaisirs

gastrosophiques l'eût modérément transportée, mais, secondée par le

climat de Florence, elle devait adopter un régime d'une sévérité dont sa

constitution de marbre ne pouvait se trouver que fort bien.

Elle ne buvait jamais que de l'eau froide et dorée par quelques gouttes

d'élixir; la nuit, lorsqu'elle avait bien faim, elle se suffisait avec

un peu de pain; quelquefois des glaces, des oranges et du thé; rarement

elle désirait des choses plus succulentes.

Cet ascétisme lui évita les temps perdus et les ennuis de la maladie; et

elle se trouvait toujours reposée.

Elle se levait, se baignait aux jardins, s'enveloppait d'un peplum,

vêtement dans lequel elle se trouvait plus à l'aise et plus rapidement

habillée; elle venait ensuite dans la bibliothèque, s'étendait sur un

sofa, pensait de longues heures sans quitter son attitude accoudée sur

les coussins,--excepté pour feuilleter de temps à autre un livre de

philosophie ou de mathématiques et parcourir un passage. Elle ne

prononçait jamais une parole: ses yeux demi fermés ne brillaient pas; un

signe d'admiration, de crainte ou d'espérance ne la fit jamais

tressaillir;--seulement des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes,

roulaient jusque parfois sur ses cils, comme des pleurs sublimes, et,

pareille à la grande Isis, elle s'essuyait alors avec le voile.

Les jours et les nuits se passèrent.

Cependant le soleil était radieux sur les campagnes; les enfants

s'aimaient dans les forêts, la nature était paisible; le printemps de sa

jeunesse lui disait, dans la voix de ses brises venues du ciel, dans le

parfum de ses fleurs gonflées de sève, le chant mélancolique des

anciens: «Cinthie, les jours et les nuits s'écoulent; tu oublies de

vivre; ne veux-tu pas faire comme les enfants, puisque tu es jeune et

que tu es belle?»

Ses veilles se prolongeaient quelquefois jusqu'au matin et toujours dans

ce profond mutisme, dans cette intensité d'abstraction que ne venait

trahir nul signe extérieur, et qui, depuis deux années d'identité, était

devenu quelque chose d'effrayant; ses sommeils devaient être évidemment

une continuation de fatigue. Jusqu'où cette femme avait-elle plongé?

Était-il possible d'admettre, vis-à-vis d'une pareille énergie, qu'elle

rêvait au hasard en se laissant éblouir par tous les mirages de

l'objectivité? Non! non! la grande solitaire, à la pensée brève et

robuste, devait savoir ce qu'elle faisait. L'immémorial mystère qui

fait, selon nous, le fond du monde, ne pouvait pas avoir échappé à sa

conscience ni à son esprit; peut-être que, parvenue à sa hauteur, elle

cherchait un point de départ plus satisfaisant que la Nécessité[6].

Un incident qui pouvait devenir très grave et très malheureux pour son

existence, et que nous ne devons rapporter qu'à cause du caractère

purement poétique dont il s'enveloppa, survint dans son existence vers

la fin de la troisième année.

Une nuit, Tullia Fabriana, renfermée et isolée dans sa pensée, comme

toujours, était assise devant sa table: la lampe de fer, placée auprès

d'elle, laissait dans l'obscurité les profondeurs de l'appartement, mais

éclairait en plein cette physionomie tranquille dont les regards tout

intérieurs paraissaient contempler des firmaments inconnus.

Oh! le monde visible! la _chose_ qui trouble, malgré sa contingence

insignifiante! Il faisait une nuit malsaine, lourde et gonflée d'orage.

Pareils à de lointains hurlements poussés de ce côté par la planète, les

convulsions de l'électricité se prolongeaient dans les montagnes. Le

ciel avait des teintes d'or, de jais et de bistre; des nuages immenses

arrivaient en toute hâte; la jeune femme pouvait entendre ces coups

sourds, éloignés et confus dont le murmure, emporté par le vent pluvieux

et tiède, entrait par les croisées ouvertes. On eût dit que la nature

extérieure voulait la prévenir à l'oreille de l'attention fixée sur elle

quelque part.

Elle se leva tout à coup. C'était le premier geste de sa méditation! Ses

yeux profonds et noirs brillèrent comme deux flammes. Son visage était

pâle comme la mort.

Il y avait dans la grande bibliothèque une sphère céleste de dimensions

colossales; elle se trouvait placée en face d'une vaste fenêtre à

vitraux toute grande ouverte. La nuit incendiée par les éclats de la

foudre faisait, avec une vie merveilleuse, étinceler comme des astres

véritables les innombrables étoiles d'or et d'argent incrustées sur

l'énorme boule bleue. Une spirale aux degrés de velours entourait cette

sphère; au sommet, sur une plate-forme étroite, étaient jetés deux ou

trois coussins et des instruments d'astronomie étaient épars sur ces

coussins.

La lampe brûlait sur la table.

Tullia Fabriana,--sans doute l'orage l'avait indisposée un

moment,--porta la main à son front. A voir l'expression fixe de ses

regards, il devenait présumable que le ciel, la terre et la nuit étaient

loin de sa pensée, et qu'elle ne savait ni n'entendait rien de ce qui se

passait autour d'elle.

Elle s'approcha de la sphère à pas lents, monta les degrés, et jetant

les compas sur le tapis, elle chancela. Sa tunique, désagrafée comme un

manteau, glissa le long de son corps; ses cheveux déroulés autour d'elle

l'enveloppèrent, et, aux lueurs de la nuit, ils ressemblaient à des

rayons.

Elle apparut, blanche et lumineuse, sans remarquer la profondeur de

l'orage et des ténèbres, sans prendre garde à l'espace brutal et

noir!... Elle apparut, comme la déesse de ces nuits d'horreur, où ceux

qui cherchent ne trouvent pas.

Mais à quoi songeait-elle? A quels étonnements son esprit pouvait-il

s'abandonner pour la première fois?

La foudre entra, comme par hasard, avec un hideux éclair, par la fenêtre

ouverte, dans l'appartement, à l'instant même.

Le fluide la jeta évanouie sur la sphère de porphyre. Elle resta

renversée sur le dos, les membres étendus, les cheveux flottants, les

yeux fermés, au milieu de la monstrueuse commotion du tonnerre.

Par un de ces effets, un de ces absurdes et heureux prodiges que la

foudre commet quelquefois, elle ne fut pas blessée. Aucun mal. La

secousse ayant été seulement d'une grande violence, elle resta plusieurs

heures sans mouvement, comme accablée. A part cette fatigue,

l'électricité ne lui laissa aucun souvenir de sa visite.

Lorsqu'elle revint à elle, il faisait grand jour; le temps était

superbe; la bonne odeur de l'herbe après l'orage embaumait les airs;

elle s'accouda, rêva quelques instants, puis se leva et descendit sur le

tapis.

Une fois vêtue, elle alla vers la fenêtre, regarda les arbres, le ciel,

les fleurs, l'espace immense.

--Cinq heures de perdues!... dit-elle avec beaucoup de douceur.

Ce fut tout, et quelques minutes après, elle parut avoir oublié le

terrible incident qui était venu la troubler à cause de l'imprudence

qu'elle avait faite de laisser les fenêtres ouvertes pendant les nuits

d'orage.

Quelques jours après, elle changea tout d'un coup sa manière de vivre.

Elle passa les journées seule, à cheval, à courir dans les vallées, et

ne s'en retournant au palais que le soir.

Depuis cette nuit extraordinaire, ses traits avaient pris l'expression

d'une tranquillité de statue: on eût dit que ce n'était point la fatigue

qui l'avait fait se lever en sursaut, et que ce n'était pas l'orage qui

l'avait pâlie!... Elle paraissait simplement suivre, depuis son réveil,

les immenses enchaînements d'une pensée unique.

Un jour, elle revint dans la bibliothèque. Elle ouvrit l'un des volumes

de magie, et après de longues heures, ayant aligné quelques chiffres sur

la marge avec son crayon:--«C'est bien!»--dit-elle à voix basse, et elle

ajouta sourdement:--«J'attendrai.»

Les jours et les nuits se passèrent.

Elle ne perdait pas de vue le monde; le monde ne pouvait la troubler.

Elle assistait assez volontiers aux soirées et aux bals. Elle y tenait

son rang superbe.

Elle causait, sans ennui, de choses et de détails usuels et souriait

gracieusement au milieu de réparties enjouées. Certes ses brillantes

amies et ses danseurs ne se doutaient guère que leurs compliments et

leurs paroles tombaient dans son âme profonde, comme en hiver les sons

de cloche des hameaux tombent, emportés par les rafales nocturnes et

lointaines, dans la désolation de l'espace...

A cette soudaine velléité de distractions, il eût été possible de penser

que, défaillante comme les autres devant le Problème, elle avait

intérieurement renoncé à franchir le passage. Mais elle avait un double

aspect: son regard fixe, son immobilité dans la solitude, et, dans le

monde, cette simplicité, cette insoucieuse élégance de paroles,

témoignaient par leur ensemble qu'elle avait une raison pour agir de la

sorte et que son idée était passée dans la sphère de l'action.

Le génie ne se paye pas d'un découragement, et c'est pour cette raison

qu'il est le génie. Il est pareil au soldat frappé dans l'emportement de

la mêlée, qui, ne s'apercevant pas de son sang perdu, continue à marcher

sur l'ennemi et ne s'arrête qu'au moment où il remarque la mort,

c'est-à-dire son devoir terminé.

La pensée de Tullia Fabriana ne devait pas avoir bronché dans les

abîmes; il était clair que, pareille au plongeur de la ballade, elle

rapportait la coupe d'or à quelque roi inconnu.--Maintenant, c'était

passé!... La lutte était finie; l'ange était vaincu. Les sueurs

mortuaires de l'angoisse, la vaste épouvante du désespoir, la sublime

extase de la vie éternelle, tout cela formait, au fond de son âme, un

sombre amas de souvenirs. Elle était comme un voyageur qui revient des

pays inconnus. Son front grave avait la beauté de la nuit: c'était la

reine du vertige et des ténèbres. La terre, ses climats et ses races

devaient lui apparaître comme sur une toile aux rapides et fantastiques

visions. Peut-être avait-elle découvert, au sommet de quelque loi

stupéfiante, le vivant panorama des formes du Devenir; peut-être que

l'abstraction, à force de splendeurs, avait pris pour elle les

proportions de la suprême poésie.

En toute certitude, une pareille âme ne devait pas être dupe de son

ombre, et si elle avait posé quelque point, si elle s'en était tenue à

quelque chose, c'est qu'il l'avait fallu. Ce ne pouvait pas être pour le

seul plaisir de suivre des idées au vol qu'elle s'était déterminée à

côtoyer, à chaque heure du jour et de la nuit depuis trois années, la

folie, le delirium tremens, les fièvres d'hallucination, etc., et tout

le cortège de la Pensée.

Elle était parvenue à cette hauteur où les sensations se prolongent

intérieurement jusqu'à s'évanouir d'elles-mêmes; c'étaient comme des

rapprochements familiers de ses actions présentes avec des souvenirs

confus... Des avertissements lui venaient de toute part, de

l'Impersonnel, silencieusement. Ces phénomènes se posaient devant sa

pensée comme devant un miroir impassible: une obscurité imprévue pesait

sur ses moindres actions; il lui semblait qu'elle distinguait, sans

efforts, le point où les profondeurs de la vie banale vont s'enchaîner

aux rêves d'un monde invisible, de sorte que les détails de chaque jour,

devenus définis, avaient une signification lointaine pour son âme.....

Elle avait vingt-quatre ans. Elle avait voyagé, comparé, médité sur les

lois sociales, appris les détails des grandes causes; à dater du jour où

elle avait parlé seule, sa volonté parut avoir pris possession d'une

idée fixe. Elle se remit à voir le monde, à le voir d'une manière suivie

et calculée: trois années se passèrent, et ces trois ans après, à

vingt-sept ans, celui qui eût pénétré dans sa vie intime, eût été

surpris d'y reconnaître un côté nouveau et fort singulier.--Une fois,

dans le temps, une circonstance dont l'origine obscure semblait se

rattacher à des questions peu importantes pour elle, l'avait impliquée

au milieu d'une vaste et royale intrigue dont elle avait accepté le rôle

le plus difficile et qu'elle avait menée à bien.

Elle en avait profité, par présence d'esprit, pour s'approprier

d'inestimables secrets. Outre sa fortune dont l'origine était

suffisamment reconnue et définie, elle avait dans sa mémoire une autre

fortune et un grand pouvoir. En sondant plus loin, on eût découvert une

chose merveilleuse: c'est que, à force d'habileté pratique, de relations

élevées et de science du détail, elle avait fini très rapidement, sans

être remarquée, par dominer, sans bruit et comme en se jouant, presque

tous les hommes de valeur disposant d'une force matérielle en Italie.

Cette puissance cachée s'étendait jusqu'aux États romains. Du fond de

son palais, elle exerçait sur les divers actes des gouvernements la

suprématie qu'elle s'était acquise en vue d'un but indéfinissable. Elle

s'était déterminé à elle-même, sans aucun doute, des résultats à

venir,--mais la profondeur en échappait à ses plus subtiles créatures.

Ceux qui la servaient en vertu d'obligations tacites ou d'espérances

intéressées étaient loin de se douter de leur nombre. Bien plus! en

politique, elle passait, aux yeux les plus clairvoyants, pour une femme

indifférente ou de portée ordinaire; car, par un trait de dissimulation

magistrale, elle parvenait à laisser croire qu'on agissait de soi-même.

Elle écrivait peu cependant, et voici pourquoi ses lettres étaient plus

compromettantes pour celui qui les recevait que pour elle.

Elle répétait mot pour mot d'abord la demande qu'on lui faisait, ce qui

spécifiait clairement et sans ambiguïtés possibles, le sens exact de la

réponse; maintenant, 1° si la question n'était point posée dans des

termes suffisamment précis pour pouvoir, au besoin, devenir une arme

entre des mains expertes, elle répondait d'une façon vague et brève; 2°

si elle jugeait qu'on s'était livré à elle, elle renvoyait purement et

simplement la lettre, avec un «oui» ou un «non» au verso, de telle sorte

qu'on ne pouvait montrer la réponse sans la demande. Elle restait ainsi

toujours libre et sûre d'elle-même. Cette méthode avait ceci de

réellement très fort, qu'elle déconcertait les soupçons de ceux qui

pouvaient la croire d'une certaine envergure de desseins, puisqu'elle

leur rendait leurs armes; mais on ne songeait pas à cette conséquence:

Elle évitait par là ces divers commentaires auxquels est exposée la

conduite d'une femme dont on redoute l'influence, parce que, n'ayant

qu'à se louer d'elle, on n'était pas pressé d'en faire parade, cela

supposant infériorité.

Peu de bruit se faisait donc en diplomatie autour de son nom. Les

mailles solidement ténues de ce réseau dont elle enveloppait, dans

l'obscurité, une bonne partie des arrêts de la politique impériale ou

romaine, aboutissaient à son doigt par un suprême anneau qu'elle mouvait

de temps à autre.

Bien que, dans ses voyages, elle ne parût qu'à de longs intervalles aux

grandes réceptions des nonciatures, aux soirées officielles des

consulats ou plutôt des préfectures d'Autriche et aux bals flamboyants

des ambassades de France, d'Angleterre et d'Espagne; bien que l'accueil

dont on l'y acceptât n'eût jamais donné lieu de soupçonner des liens de

plus intime déférence que celle due à son rang ou à ses prestiges

personnels, elle aurait presque infailliblement prédit le jour où tel

décret serait signé par un pontife, un parlement, une reine ou un

empereur.

Que se proposait-elle d'atteindre?... Que voulait-elle amener?... Que

lui importaient ces manoeuvres, à elle, dont les habitudes et les

goûts étranges mettaient l'existence en dehors de toute lutte

sociale?... A elle qui ne ressentait aucun désir d'augmenter sa position

ni d'être utile à celui-ci ou à celui-là?... Aucune patriotique

illusion?... A quoi bon cette trame permanente, souterraine, qu'elle

tissait froidement depuis trois ou quatre années?... C'était

impénétrable.

Toujours est-il que son plan, quel qu'il fût, restait, à cause de ces

manières d'agir, enveloppé de ténèbres et d'inattention.

C'était donc chez cette femme extraordinaire qu'étaient venus ce

soir-là le prince Forsiani et son jeune ami le comte Wilhelm. Ils

attendaient dans un salon.

Note 3: Le moi.--Voyez FICHTE, _la Logique_.--Voir aussi _Traité

des Sensations_, par l'abbé DE CONDILLAC, et LÉLUT, _Physiologie

de la Pensée_.

Note 4: Voir SCHELLING, _Idéalisme transcendantal_, et ne pas

tenir compte de ses notes (dans l'_Appréciation des OEuvres de

M. Cousin_) au sujet de HÉGEL, notes dans lesquelles se trouve

cette proposition: «_Ce_ qui _est_ est le primitif; son être

n'est que l'ultérieur,» etc.,--attendu que ceci n'est d'aucune

nécessité, ne se prouve point et ne se pense pas plus que la

proposition de HÉGEL.

Note 5: Voir HÉGEL, logique, _la Science de l'Être_. L'identité

de l'être et du néant, considérés dans leur _en soi_ vide et

indéterminé. Les personnes qui ne sauraient pas l'allemand

peuvent consulter la belle traduction de M. VÉRA, l'un des

monuments philosophiques de ce siècle.

Note 6: Ceci soit dit sous le critérium hégélien, et avec une

réserve dont l'explication devra être donnée dans le second

volume de cet ouvrage.

Isis: Roman · 第 18 / 27 题