PONTAVICE DE HEUSSEY (_Sillons et Débris_.)

Cette étrange bibliothèque était un trésor de livres rares et curieux,

de manuscrits extraordinaires et de documents inconnus. Bon nombre

d'entre eux portaient des anneaux d'armoiries religieuses: ils

provenaient de cloîtres d'Italie, de Sardaigne et d'Allemagne.

Réchappés de l'incendie ou du pillage des couvents, ils avaient été

collectionnés, un à un, avec étude et patience, par deux savants

chapelains morts depuis un siècle. Ces deux savants avaient été attachés

à l'un des ancêtres du duc Fabriano: celui-là s'était occupé toute sa

vie de sciences occultes, de philologie, de cabale et de toxicologie. Il

y avait dépensé des sommes fabuleuses et y avait fait, de concert avec

les deux chapelains, de profondes et magnifiques découvertes. Les écrits

ignorés de ces trois hommes, disposés et empilés avec une scrupuleuse

méthode, remplissaient une grande case d'ébène à serrure d'or et à

ressorts secrets. Quelques-uns des livres étaient annotés, en marge, par

d'obscurs moines du moyen-âge, et c'était, pour la plupart, des

réflexions remarquables par leur précision érudite. Quinze à vingt mille

volumes aux reliures antiques et riches se pressaient sur les rayons.

Presque tous révélaient, de la part des trois penseurs, des

connaissances étendues en médecine et en chimie. Toutes sortes de

curiosités, de fossiles et d'objets équivoques, rapportés de voyages à

travers de lointaines contrées et rangés ça et là, témoignaient du soin

qu'ils déployaient dans leurs recherches scientifiques. Là se

rencontraient des éditions presque introuvables.

Comme antiquités, il y avait d'abord, par exemple, des textes

authentiques, transcrits de l'hébreu samaritain et dont le sens, resté

sans interprètes depuis les mages qui seuls en possédèrent la véritable

clef, avait été proposé de plusieurs façons dans les remarques écrites

par les religieux.

Il y avait aussi des commentaires sur les sciences disparues de l'Égypte

et sur le culte des idoles, importé d'abord par les races noires, filles

de Cham, et remanié depuis par les Ariens venus de la Bactriane. Il y

avait encore des mémoires touchant les peuplades convultionnaires du

nord de l'Afrique d'autrefois, et des traités de différents indianistes

sur les révélations des êtres apparus dans les cérémonies souterraines

de l'Inde antique, avec des citations où se trouvaient relatés, par la

main des anciens brahmanes, des passages en zend et en pelhvi, tirés

d'oeuvres totalement disparues.

De poudreux in-folios, cerclés de fer, contenaient, d'après leurs titres

inquiétants, les plus profondes et les plus anciennes hypothèses au

sujet de la récente apparition de l'humanité sur le globe. Ces archives

étaient inappréciables et contenaient des secrets tout particuliers. Il

est de notoriété que nous ignorons encore, aujourd'hui, les détails qui

ont trait à cette question. Les peuples dont nous eussions pu tirer des

renseignements étaient déjà dans l'oubli lorsqu'on s'est préoccupé, pour

la première fois, de l'éclaircir. La chute des nations primitives, ou,

si l'on préfère, leur disparition, suivit de tellement près leur

avènement, qu'elles n'ont pas eu le temps de nous laisser quelque chose

de positif à cet égard, comme on peut s'en convaincre en relisant les

histoires de l'esprit humain dans l'antiquité.--D'autre part, les

légendes syriaques, importées par les druides venus d'Asie, les poëmes

des littératures scandinaves, océaniennes et orientales, ne soulèvent

évidemment pas, d'une manière suffisante, l'espèce de grand suaire qui

couvre les choses dans leur état primordial. On sait par quels accidents

presque toutes les bibliothèques des vieux mondes furent perdues.

Il y avait aussi des recueils de sentences eutychéennes, écrites en

ancien cophte, et d'inscriptions collationnées sur des ruines; des

reliquats, en noirs caractères éthiopiens, aussi anciens que le déluge;

enfin les stances prophétiques des sibylles d'Érythrée, de Cumes et de

l'Hellespont, inspirées dans le grec de Pindare, aussi harmonieux que

celui d'Homère, précédaient les grands volumes de magie.

Les livres plus récents étaient séparés des autres par des instruments

de chimie, d'astrologie et de médecine. On y eût remarqué de nombreux

traités de presque toutes les sciences, les meilleurs volumes d'histoire

et de métaphysique, ainsi que le résumé de leurs progrès jusqu'aux âges

modernes, les livres sacrés des dix-huit grandes sectes du globe avec

des commentaires précieux; les traditions des peuples slaves sur

l'origine des grandes nationalités européennes, et à côté des mémoires

de l'Académie des sciences physiques de Florence, fondée, comme on sait,

par le cardinal de Médicis (il paraîtrait que les cardinaux aiment à

fonder les Académies), les oeuvres des Pères de l'Église latine et

grecque; puis, serrés par des parchemins séculaires, de ligneux

manuscrits en langue chaldéenne, les annales des astres, l'histoire de

la disparition de telles étoiles d'autrefois, des diverses catastrophes

célestes ainsi que de leurs signes et de leur influence sur la pensée

humaine et les destins universels.

Un moderne, à l'aspect de pareils vestiges, se dirait simplement,

presque malgré lui:--«Nous avons dépassé cela.»--Le sourire et la

plaisanterie semi-respectueux dont il pourrait accompagner sa réflexion,

la nuance de hauteur polie et froide qui percerait dans son allure et

son débit, trahiraient la conviction de sa supériorité. Cela s'explique.

Les esprits anciens étaient, pour la plupart, des esprits à systèmes

fixes: ils avaient la ferveur de leur idée. Or, l'irrésolution est

l'essence même de l'air que respire notre époque. Les hommes de croyance

immuable font l'effet, vis-à-vis de la majorité, de Risibles et

d'Insociables.

On les évite avec soin. Le sentiment du terme exact est inné aujourd'hui

à ce point que le nom de Dieu, par exemple, semble tacitement rayé des

conversations et de la philosophie. On le relègue dans les lexiques, les

prônes et les livres de piété. Il est même devenu de mauvais goût de le

risquer à tout propos comme le faisaient les mousquetaires et les

gentilshommes très chrétiens du _grand siècle_ en France. On le laisse

tranquille et on ne s'en sert presque plus,--si ce n'est dans le moment

d'un danger, où l'on juge à propos de s'en souvenir;--hors de là, le nom

de Dieu ne s'emploie guère que pour clore avec dignité une dissertation

quelconque,--ce qui est à dire pour dissimuler une gambade

d'indifférence.

Ah! c'est le règne d'un doute sucé avec le lait d'une mamelle

artificielle.

L'étonnement de vivre saute aux yeux si continuellement, que la plupart

des hommes ne s'en inquiètent plus et que les trois quarts des penseurs

européens ne savent plus à quoi s'en tenir. Il s'incarne, de jour en

jour plus avant, et comme avec un rire silencieux, dans le drame humain.

Une espèce particulière d'indifférence, dont les annales de l'histoire

ne font pas mention, glace, dans le coeur des individus, le sentiment

du devoir; cet inexpugnable dégoût qui plane au-dessus des fronts,

retient les élans du philosophe, du savant et de l'artiste d'une telle

sorte que,--à part quelques intelligences d'élite, quelques derniers

promoteurs de l'esprit humain,--on n'a plus guère de coeur à

l'ouvrage.

Le manque d'humilité et d'espérance a donné pour résultat l'ennui

égoïste et dévorant. Le progrès est devenu d'une évidence et d'une

nécessité douteuses: d'ailleurs, l'économie politique, mise en demeure

de formuler une possibilité d'avenir, sinon satisfaisant, du moins en

rapport avec les instincts de notre conscience, n'aboutit, après les

plus sublimes efforts, qu'à de ridicules ténèbres. On n'est plus

religieux, on est timoré. Plus de jeunesse et plus d'idéal. L'inquiétude

s'installe dans la famille, dans la justice et dans l'avenir. Comme les

dieux et comme les rois, l'Art, l'Inspiration et l'Amour s'en vont!...

Les pays se déversent les uns dans les autres et les sociétés se

croisent sans se comprendre et sans tenir à se comprendre. Riches et

pauvres, travailleurs et désoeuvrés, nous sommes emportés dans la

tristesse par un vent de sépulcre, d'effarement et de malaise.--La

question de ce que la Mort nous réserve dans la profondeur est passée,

pour la plupart des gens, à l'état d'oiseuse et d'insignifiante; la

dérisoire stérilité d'analyse que présente ou paraît présenter toute

hypothèse à ce sujet, semble si intuitivement démontrée aujourd'hui, que

les mystiques eux-mêmes, en grand nombre, se laissent gagner pour la

tiédeur générale.

En philosophie, cependant,--bien que l'on maugrée en soi de

l'impuissance où l'on s'estime, assez gratuitement peut-être,

d'acquérir, de façon ou d'autre (après tant d'échecs!), une certitude

quelconque de quoi que ce soit,--on ne cesse de réfléchir à la Mort,

chacun suivant sa sphère d'idées, et de s'intéresser à ce phénomène. On

dirait que la Mort a jeté son ombre sur ce siècle. Les heures

d'enthousiasme pour les diverses branches de l'arbre de la vie, pour les

distractions, les questions secondaires, les arts, les découvertes

scientifiques, etc., sont sonnées. On ne s'émeut plus.--La prévoyance de

la nature est grande: elle prépare ses effets de longue date; on dirait

que l'humanité va tout à coup ressentir une totale, une définitive

surprise de _quelque chose_, et que, d'instinct, elle réserve ses forces

pour la ressentir.

«Cependant,»--penserait le moderne,--de quoi ne serait-il pas

improbable, d'avance, que nous puissions être sérieusement émus? Tout ce

que la poésie et la mythologie des anciens ont pu rêver de colossal et

d'étrange est dépassé par notre réalité. Les dieux ne sont plus de notre

puissance; leur tonnerre est devenu notre jouet, notre coureur et notre

esclave. Les ailes de l'aigle? l'empire des nuages? N'avons-nous pas le

gaz hydrogène pour nous promener dans les cieux? Quel Pégase pourrait

suivre un train-express et jouter d'haleine avec lui? Quel Mercure

obéirait avec la promptitude d'un télégraphe électrique? Que devient la

Renommée aux cent trompettes devant les millions de voix infatigables de

la presse? Quelle figure Neptune jugerait-il convenable de prendre en

face de nos Léviathans, de nos môles et de nos chaînes sous-marines?...

Que dirait le rigide Rhadamante à l'aspect de nos grandes villes si bien

policées?--Phébus-Apollon? mais nous l'avons réduit à _prendre nos

ressemblances_! nous l'avons érigé notre peintre favori.--Hercule et ses

douze travaux nous feraient sourire: par exemple, il tua le lion de

Némée, à lui seul; n'avons-nous pas des personnes qui tuent, par goût,

des cinquantaines de lions, à elles seules?--Quel étonnement marquerait

la physionomie d'Esculape s'il daignait jeter les yeux sur nos traités

d'anatomie, de physiologie, de médecine pratique et de chirurgie?...

Les muses?--Mais n'avons-nous pas des femmes de lettres, des

cantatrices, des danseuses et des tragédiennes vis-à-vis desquelles la

comparaison ne serait peut-être pas à leur avantage?--Parlerons-nous

d'Éros, de l'anacréontique Éros? Le pathologiste moderne se trouve en

mesure d'accorder mensuellement aux vieillards dissolus la permission de

déposer leur «modique offrande sur l'hôtel de Vénus.» Et, quant à Vénus,

nous la croyons sinon vieillie, du moins surfaite: la terre a plus de

Vénus réelles que l'Olympe n'en peut fournir. Celui auquel il a été

donné de voir, de plus ou de moins près, certaines femmes d'Angleterre,

de Circassie, d'Italie et de Pologne,--voire même de France,--n'admet

guère la supériorité de Vénus. Quant à l'Empyrée, une feuille de chanvre

arabe dans un cigare, trois pastilles de haschich égyptien sur la langue

ou quelques gouttes d'opium brun dans la carafe d'un narguilhé, et nous

le _voyons_ aussi bien que les dieux,--_mieux_ peut-être. D'ailleurs,

qu'avons-nous besoin de nous créer des mirages de mondes illusoires? En

avons-nous envie?... Nous allons les chercher et nous les découvrons en

réalité,--témoins les deux Amériques, l'Australie et les centaines de

mondes de l'Océanie.--Le Pinde et le Parnasse inaccessibles

supporteront demain les rails de fer, et l'Hippocrène, fontaine sacrée,

fournira d'excellente vapeur. La sagesse de Minerve battrait

passablement la campagne devant la dialectique allemande. Pour ce qui

est du dieu Mars, nous ne voulons pas humilier sa glorieuse massue, mais

nous croyons pouvoir affirmer une chose; choisissons l'Iliade pour

sujet, par exemple: les Grecs, munis de dix ou de douze rois, de

cinquante ou de soixante mille hommes et du secours des dieux, mirent

dix ans à prendre Troie, encore, fut-ce à nous ne savons quelle ruse

aléatoire, baroque et inavouable, qu'ils durent leur succès; eh bien!

quand même Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, fils de Télamon ou d'un

autre, peu importe, se seraient joints, pour la défendre, à Pâris,

Hector, Priam, etc., et quand même ils y eussent été commandés par tous

les dieux, le dieu Mars en tête,--un détachement d'artillerie débarqué

par les paquebots à vapeur de la Méditerranée, muni d'une douzaine de

fusées à la congrève qui portent à près de deux lieues et battent en

brêche à cette distance, d'autant de mortiers à bombes et de canons

rayés, l'aurait prise en dix minutes.--Positivement, les dieux ne sont

plus de force avec nous sur aucune espèce de terrain. Les Titans

commencent à prendre le dessus; les chaînes du vieux Prométhée, pétrifié

sur son rocher de Scythie, se sont rouillées et le bec de l'aigle s'est

recourbé de vieillesse. Ne serait-il pas permis, d'après tout ceci,

d'inférer que, si peu que soient les hommes, les dieux valent moins

encore?...--Que Jupiter, par exemple, s'avise de revenir jouer

Amphitryon ou de faire des miracles, on le traduira simplement à l'une

des polices correctionnelles de l'Europe, et, s'il prétendait nous

échapper, il y aurait extradition instantanée sur tout le globe, que

nous manions comme une pomme désormais. Nous sommes un peu maîtres chez

nous, aujourd'hui; et nous avons des haches et des tonnerres que

doivent craindre les divinités, sans que cela paraisse.»

Voilà, certes, le raisonnement qui eût sommeillé dans le sourire et dans

la plaisanterie du moderne dont nous avons parlé et les raisons de

supériorité qu'il eût été en son pouvoir d'alléguer pour légitimer son

dédain ou son indifférence vis-à-vis des ouvrages des anciens.

Le fait est que ces raisons, malgré le ton affecté, paraissent

présenter, au premier abord, un front si imposant et si sombre, qu'elles

s'emparent de l'esprit avec l'autorité de l'évidence.--Elles peuvent

mener loin!... D'où vient, cependant, l'impossibilité que nous éprouvons

de ne pas hésiter devant notre gloire, nos travaux et notre divinité de

fraîche date? Nous la trouvons lourde, cette divinité! Suivant

l'expression consacrée par le vulgaire, nous devons avoir l'air de

_parvenus_, pour les dieux, tant nous nous tenons gauchement.

Bref, c'est peut-être le manque d'habitude, mais il nous serait dur

d'être des dieux.

On ne sait quel instinct vient nous railler au plus fort de notre

confiance dans l'avenir. Les prodiges qui nous environnent, les

découvertes[1] de notre labeur perpétuel, tout en nous donnant un

sentiment terrible et incontestable (par qui nous serait-il

contesté?...) de notre valeur, éveillent en nous on ne sait quelle

conviction désespérée... une tristesse irrémédiable, infinie! Le vide

nous enveloppe obstinément: nous ne pouvons, en métaphysique, en

n'acceptant que la Raison, mettre la main sur le troisième terme de la

dualité (si tant est qu'il y ait logiquement dualité), pas plus que sur

l'activité vivante, en médecine. Cela nous échappe et la question paraît

devoir se reculer toujours, sans être jamais résolue, comme ces mirages

dans les déserts. La nouvelle métaphysique matérielle,--nous parlons

des plus récentes données venues d'Allemagne,--s'annonce de manière à

continuer l'état de doute où nous sommes plongés;--un sentiment profond,

et qui paraît indestructible, de la vanité de notre condition lutte sans

cesse, en nous, contre l'estime de notre tâche; ce n'est plus: «que

sommes-nous?» qu'il faut dire; c'est: «qui sommes-nous?» Toutefois, à

propos de cette question de l'être et du néant, disparus et formulés

tous deux à la fois dans on ne sait quel éternel _devenir_, la théorie

de l'idéalisme hégélien semble sans appel; l'Antinomie qui affirme

l'identité de l'opposition la plus abstraite et la démontre, dans son

_en-soi_, en reconstruisant logiquement la Nature, l'Humanité, la

Pensée,--en forçant, pour ainsi dire, l'Apparaître à expliquer le motif

de son explosion,--en mettant la Raison humaine de pair avec l'Esprit du

monde, enfin, cette antinomie n'a pas été suffisamment ébranlée.

Hélas! est-ce que nous serions le Devenir de Dieu? Quelle fatigue!

Oh! pourquoi l'idée de notre insuffisance intérieure domine-t-elle le

pressentiment de notre immense destinée!... Pourquoi ne saurions-nous,

quand nous osons nous regarder en face, nous résigner à n'être que _plus

que des dieux_!... Si le progrès, le _processus_ indéfini, donne le

bien-être, et, trouvant sa justification dans la nécessité, est l'unique

raison de l'existence, d'où vient cette lassitude (nous ne disons pas

cette négation), ce malaise presque universel, ce peu d'enthousiasme

pour lui?... L'on n'avancera pas que ce mouvement correspond à son

abstraction et contient le premier terme d'une détermination

ultérieure:--cette nécessité ne nous paraît pas nécessaire. D'où vient

cette réaction instinctive de notre conscience, qui fait que, tout en

reconnaissant à demi l'évidence du Progrès[2], tout en nous laissant

aller quelquefois à l'admiration devant l'idée de ses profondeurs

futures, nous le déplorons souvent et nous regardons les faits spontanés

de la conscience passée, les croyances, réputées aujourd'hui absurdes,

avec tristesse et sympathie?...--D'où vient, disons-nous, cet état

_mixte_, _extraordinaire_, que nous sentons peser autour de nous depuis

longtemps et dont la formule, en abstraction, serait capable de faire

douter de la Raison humaine, de sanctionner logiquement le _quia

absurdum_ des mystiques?

Il est difficile de répondre à cela d'une manière satisfaisante;

d'ailleurs, ne serait-il pas permis d'ajouter qu'un soulèvement, une

oscillation aux pôles, une saccade volcanique, un de ces tremblements

qui sont les accidents périodiques du globe, la condition _sine qua

non_ et le régime de la planète (révolutions que la géologie découvre

par milliers), qu'un accident de cette nature, enfin, sans parler de

l'hypothèse désormais très présentable d'un choc, suffirait pour que

tout notre progrès courût grand risque d'aller rejoindre, à son rang,

les civilisations assyriennes, les empires des vieux mondes et la

science des mages hiéroglyphytes, dans la suprême nuit de l'éternité?

Note 1: Par exemple, il serait permis de rappeler, entre tant

d'autres, la découverte de la force vitale centralisée dans tel

noeud de notre moëlle, tel mode d'activité de la pensée localisé

dans telle couche de pulpe cérébrale [de manière que l'on ôte ou

que l'on remet, à volonté, la faculté de discerner, de vouloir,

de souffrir, etc., dans le cerveau d'un animal en enlevant ou en

replaçant telle tranche de sa cervelle, comme cela se pratique

aujourd'hui dans nos Académies de médecine]; la découverte plus

ancienne de l'indépendance de l'irritabilité;--la découverte de

l'identité des métaux soléliens et des nôtres [découverte

obtenue, comme on le sait, par l'analyse chimique des rayons

saisis dans la chambre obscure];--la découverte de la

sensibilité de l'aimant [par laquelle le _geste_ de l'être

vivant se trouve en contact immédiat, cette fois, avec la

physique]; la découverte de la reproduction des espèces par les

forces créatrices de la nature [c'est-à-dire par les principes

métalliques et animés contenus dans un globule de sang, lequel,

jeté dans un vase rempli d'eau préparée, y fait germer des

centaines d'animaux qui s'y développent, deviennent propres à

notre alimentation et sont pourvus d'organes aussi parfaitement

emboîtés que ceux obtenus par la génération ovarienne]; la

découverte de Neptune dans le ciel [découverte qui est venue

confirmer à jamais l'astronomie, comme la découverte de

l'Amérique vint confirmer la science physique]; la découverte de

la fusion des os d'un organisme dans un autre [grâce à laquelle,

en chirurgie, on peut substituer, maintenant, l'os d'un animal à

l'os humain d'une si parfaite manière, que, au bout de quelque

temps, le premier remplace absolument le second];--etc., etc.

Note 2: Si l'on voulait analyser attentivement chaque branche

scientifique du progrès, l'idée de son importance et son aspect

général se modifieraient peut-être beaucoup dans les esprits, et

même dans les esprits de ses plus déterminés partisans. Sans

établir une théorie de compensations (laquelle, d'ailleurs, ne

saurait jamais être rigoureusement exacte, car pour connaître

une époque, il faudrait n'être que de cette époque), il serait

facile, en s'en tenant à son siècle, de trouver des

contradictions dans la plupart des _découvertes_ qu'il présente.

Soit une science: prenons celle qui lutte contre la souffrance

physique et contre la mort, et qui souvent surseoit l'une et

l'autre,--la médecine.

Il est certain que dans les temps modernes les découvertes

physiologiques prennent, à l'insu du vulgaire, des proportions

inattendues et capables, au plus haut point, de surprendre

l'intérêt des penseurs. Jamais la précision dans l'art de guérir

ne fut mieux obtenue et ne fut plus généralisée, et personne

n'ignore que nos pharmacies sont richement dotées de tout ce qui

peut alléger le fardeau de nos maladies.

En résultat, l'on affirme que la durée de la vie moyenne

augmente dans plusieurs pays et l'on va jusqu'à fournir des

chiffres de cinq, six et sept années...

Cependant, ce principe étant posé que les statisticiens ne

peuvent offrir de chiffres _exacts_ que depuis un siècle, sur

quelle base solide ou même acceptable peut se fonder une

certitude quelconque de cette hausse apparente

d'existence,--surtout lorsqu'on mentionne des intervalles

d'oscillations durant ce siècle?...--Comment concilier ces

chiffres avec les totaux obtenus par les statistiques de la

misère en Europe, totaux dont la progression annuelle s'élève

d'une manière sensible?--Comment, enfin, accorder cette

amélioration de la durée moyenne de l'existence, dans nos pays,

avec les immenses quantités d'alcools, de boissons et d'aliments

falsifiés, avec les habitations exiguës et mal aérées, avec la

grande négligence de l'hygiène, etc., etc.?...

Mais nous devons écarter ces objections qui ne portent pas sur

la réalité du problème posé dans toutes les consciences.

La philosophie, n'ayant point de raisons d'État, n'est que

sincère dans ce qu'elle affirme et n'admet guère ces façons

d'apprécier ou plutôt de jauger la vie humaine.

La durée, ce n'est pas la vie; c'en est une qualité. Sous ce

mot, la vie humaine, nous avons l'idée d'action et de pensée. Ce

qui fait vivre l'homme, ce sont les liens et les rapports qui

l'unissent à ce qui l'entoure; plus ces liens se fortifient,

plus la vie se _réalise_ dans l'homme. Or, quels sont les

affections, les rapports spontanés et naturels qui lui

appartiennent? Rêves ou réalités, nous ne voyons pas plus de

quatre éléments de la vie, éléments d'où les plaisirs, les

passions, les devoirs, dérivaient depuis six mille ans; ce

furent la famille, l'amour, la conscience et l'idéal. Puisque ce

sont les éléments naturels de la vie, reste à savoir s'ils se

renforcent dans les pays civilisés: dans le cas d'affirmative,

nous pourrons avancer que la vie moyenne est en progrès.

Mais nous voyons d'ici le sourire du lecteur, tant le résultat

de l'analyse lui est connu par avance. Il est inutile de

l'écrire. Les types de la famille sont suffisamment bafoués,

chaque soir, dans un millier de théâtres, devant une centaine de

millions d'âmes, en Europe, pour qu'on soit édifié sur la valeur

attribuée à cette parole par la majorité.--L'amour est devenu

quelque peu la poésie de l'hygiène; l'idéal se définirait, pour

le plus grand nombre, la foi dans le présent. Pour ce qui

concerne la conscience et la morale publiques, il suffit

d'ouvrir l'un des Codes. Prenons celui de France, par exemple.

Il compte environ quatre-vingt mille lois. Nous demandons

simplement ce que pourraient bien être la conscience et la

morale publiques dans un pays de trente-huit à quarante millions

d'âmes, lorsqu'il faut quatre-vingt mille lois, un millier de

tribunaux toujours exubérants d'affaires, cinq ou six cent mille

baïonnettes et quarante ou cinquante mille hommes de police pour

les y maintenir?...

La durée de la vie moyenne augmente?... En le supposant, il faut

avouer que cette augmentation coûte cher. L'homme a voulu

s'affranchir de vieux préjugés; il désirait «épurer son idéal,»

devenir _libre_, enfin,--suivant son indéfinissable

expression.--Le voilà servi à souhait: il n'y a plus que

l'artificiel. Les crimes aussi diminuent;--mais les vices

augmentent et l'homme arrive toujours à perdre en profondeur ce

qu'il gagne en surface.

Revenons à la médecine. En face d'une question décisive,--soit

celle du _sang humain_, par exemple,--la science paraît se

troubler. Or, en définissant les divers modes de manifestation,

les nombreuses variétés de symptômes sous lesquels apparaît son

affaiblissement, par le terme vague et général, la chlorose, on

trouve,--suivant l'estimation de praticiens éclairés et d'après

le recensement des maladies modernes,--on trouve que c'est par

millions que les chloroses se comptent en Europe; ce qui

induirait à penser, quoi qu'en puissent dire les zélateurs d'une

statistique erronée et embryonnaire, que les forces de

constitution décroissent dans les générations humaines en raison

du développement intellectuel des sociétés.

L'on objectera que le «remède suit le mal!» On mentionnera, par

exemple, la découverte du traitement des chloroses par le fer.

Les docteurs désintéressés répondront au sujet de l'efficacité

du fer. Sur deux sujets choisis et traités dans des conditions

identiques par le fer (présenté sous toute formule, lactate,

iodure, citrate, etc., peu importe), le résultat sera la mort de

l'un et la guérison de l'autre, sans qu'il soit humainement

possible de déterminer la raison de cette différence. Ce qui

échappe dans l'expérimentation médicale est de même nature que

ce qui échappe en métaphysique, et ce qu'on appelle éléments,

forces, principes, ne répond pas à ce titre; mots inexacts, et

rien de plus! Des _éléments_?... D'où vient, alors, qu'ayant

tous les éléments du sang humain, on n'en puisse distiller une

goutte?... D'où vient qu'il soit permis de mélanger indéfiniment

de l'acide nitrique, du graphite, de l'eau, etc., sans obtenir

de la chair avec cette composition?... D'où vient qu'on puisse

manier les phosphates de magnésie, de chaux et de soude en les

combinant avec le reste des éléments laissés par la

décomposition de toutes les parties du squelette sans arriver à

fabriquer de l'os avec ces moyens? Qu'est-ce que des _principes_

impuissants qui ont besoin d'_autre chose_ que d'eux-mêmes, à ce

qu'il paraît, pour produire leurs conséquences? Tout cela nous

rappelle une parole bien connue de l'un des plus illustres et

des plus profonds docteurs de ces derniers temps; sur le lit de

mort, il formulait ainsi sa conclusion triviale et suprême:

«Tenez-vous la tête fraîche, les pieds chauds, le ventre libre,

et moquez-vous des médecins.» Plaisanterie de moribond,

d'accord; mais y a-t-il beaucoup de médecins qui n'en diraient

pas autant? Il est à remarquer d'ailleurs que ceux qui doutent

d'une science sont presque toujours ceux qui paraissent avoir

fait de cette science le but de leur carrière.

Au total, ce que la médecine aurait découvert de plus nouveau et

de plus clair, c'est qu'un régime sobre et réglé, des aliments

sains, de l'exercice, un air pur, le calme des moeurs et un bon

tempérament peuvent conduire à la centaine. Malheureusement,

cette excellente maxime,--que nos premiers parents ont cru

devoir nous léguer,--tout en demeurant l'axiome fondamental et

la conclusion définitive de la science, est devenue très

difficile à mettre en pratique pour les cinq sixièmes des

individus. Les populations croissantes, les difficultés

économiques, l'organisation étrange des métiers, des moyens

d'existence et le genre de vie moderne excluent et mettent hors

de portée pour des millions d'âmes jusqu'à la possibilité de

pratiquer une hygiène sortable. Condamnés à subir plus

fréquemment que les anciens les plus tristes maladies, nous

arrivons peu à peu à un système universel de guérisons et de

drogues qui rendra les générations débiles, appauvrira la

vitalité humaine et enfin hâtera l'apparition d'un second terme

dans la progression de la durée. Qui peut dire, en effet, que la

statistique de la vie ne se balance pas sur deux termes? Sur une

progression ascendante et descendante, comme toute chose, et que

nous ne marchons pas vers ce premier terme d'une période de

diminution?

Il est évidemment certain (pour ceux qui, réduisant d'un coup

d'oeil toutes les petites aberrations arbitraires à leur

dénominateur commun, savent que d'un mot dévoyé de son acception

réelle, peut partir une irradiation indéfinie de sottises), il

est, disons-nous, certain que, étant tenu compte de la hausse

naturelle des populations, la mortalité suit avec sa fidélité

ordinaire et ponctuelle la progression des dénombrements, tout

comme autrefois. Le nombre et la variété des maladies augmentent

en germes cachés, l'homme se créant des habitudes, conséquences

des autres branches du progrès, et l'explosion d'une débâcle

imminente ne doit, certes, pas être considérée comme absolument

impossible.

Non seulement les anciens nous surpassèrent, de l'aveu des

modernes, dans leurs théories hygiéniques et dans leurs

applications de ces théories, mais, dans l'art de guérir leurs

maladies, l'expérience paraît démontrer qu'ils réussissaient

dans la même proportion que nous. Il ne faut pas omettre,

d'ailleurs, que même de nos jours les anachorètes perdus dans

les Thébaïdes, les empiriques et les jongleurs de l'Orient, les

derviches de la Haute-Égypte, etc., ont aussi leurs manières

extra-scientifiques de guérir les plus horribles maux qui aient

jamais affligé notre espèce, et cela d'une façon bien autrement

rapide et radicale que ne guérissent les médecins d'Europe.

Il va sans dire que nous ne pouvons entrer ici dans les moindres

développements, et qu'il ne nous est même pas permis d'indiquer

d'une façon sommaire l'état d'une seule question actuelle. Nous

avons le regret d'être obligé de passer vite, et nous n'avons

d'autre prétention, dans ces notes, que celle de formuler à

grands traits un point de vue possible.

La médecine est liée à la chimie d'une telle sorte qu'on

pourrait avancer que l'une est en face de l'autre. Prenons un

détail de cette nouvelle science: nous sommes arrivés en chimie

à résumer le mystère,--ou du moins l'une de ses parties les plus

abstraites, sur l'hydrogène: on est à peu près certain,

aujourd'hui, que le poids atomique de tous les corps n'est qu'un

multiple exact du sien. Or, qu'est-ce que l'hydrogène?... Une

qualité!--Toujours des qualités; jamais de principes! «C'est la

devise et la justification du progrès indéfini!...» s'écrient

les cent ou deux cents millions d'hommes qui peuplent chaque

jour, du matin au soir, les trois cent mille cafés de l'Europe

et qui ont la bonté, après avoir ruminé synthétiquement une

masse indigeste de gazettes, de donner humblement le ton à

l'Esprit humain.--Il suffit d'affirmer ce qu'ils disent pour en

voir l'incertitude. Dans tout cela, certes, il y a une chose

fort belle et fort mystérieuse: c'est le sérieux de l'humanité

créant une logique en toute chose, sans savoir pourquoi, ni

comment; mais, comme le disaient dernièrement des astronomes en

proie au saisissement de nous ne savons plus quelle alerte

céleste: «Est-ce bien avoir raison que de n'avoir pas le temps

d'avoir raison?» Ah! nous nous amusons dans les ténèbres à

reculer d'insignifiantes décimales; nous croyons comprendre un

phénomène parce que nous le nommons suivant telle condition de

notre langage, comme si c'était là son vrai nom! Les choses

restent aussi cachées qu'autrefois et l'on n'y voit réellement

clair nulle part dans ce siècle de lumières; témoin ces deux

savants qui, stupéfaits d'une question de physique, se disaient

l'un à l'autre (et quelques-uns peuvent avoir entendu citer le

fait en 1861, par un éminent rationaliste, aux cours de chimie

du Collège de France,--au front de la planète et de l'humanité

scientifique):--«L'absurde lui-même n'est peut-être pas

impossible.»

Voilà donc le cri suprême que la raison est contrainte, à chaque

instant, de pousser aujourd'hui, après six mille ans de labeurs

et de rêves, ce qui ne laisse pas que d'engendrer certaines

réflexions au sujet de l'authenticité du progrès.

Ajoutons, en passant, que nous avons bien peu de spectacles

capables de lutter en splendeur avec Babylone, Memphis, Tyr,

Jérusalem, Ninive, Sardes, Thèbes, Ecbatane, etc., etc., et que,

sous le rapport de l'esthétique, les modernes le cèdent aux

anciens. D'autre part, la massue du vieux Caïn se déguise, mais

la flèche, l'épée ou le canon s'entre-valent; les engins de

meurtre s'universalisant, la supériorité disparaît: le progrès

devient compensation. «Nous marchons à l'abolition des guerres!»

disent les «agrandisseurs de l'horizon intellectuel».--Il faut

avouer qu'on ne s'en aperçoit pas beaucoup jusqu'à présent.

L'homme ne se nourrit pas seulement de pain: qu'est devenu

l'idéal? Nous ne le trouvons plus nulle part, même dans les

cieux. Pareils au Jupiter olympien, les penseurs ne daignent

rien voir.--Eh! loin de nous l'idée absurde de nier lourdement

le progrès: L'homme qui mit un pied devant l'autre créa le

progrès. Mais que le progrès puisse sortir d'un cercle

excessivement restreint, ou démontrer autre chose que notre

dépendance indéfinie et notre ignorance finale, c'est ce qu'il

est permis de révoquer en doute. On fait trop bon marché de la

science des anciens; on s'imagine volontiers une grande

différence entre leur niveau philosophique et le nôtre. Reste à

savoir si le _calme_ au sujet de l'idée de Dieu est un progrès,

ce que personne ne pourrait démontrer d'une manière très nette.

L'immensité leur était aussi bien inconnue qu'elle est inconnue

pour nous autres! et, en se rappelant le moindre détail

d'astronomie, on s'aperçoit qu'ils s'occupaient, avec méthode et

ferveur, de la grande question.--Par exemple, il y a deux mille

ans,--pour citer un fait entre mille,--l'observateur

d'Alexandrie, ayant inventé la sphère armillaire moderne et

fixé, par à peu près, l'obliquité de l'écliptique, obtenait pour

l'arc du méridien compris entre les tropiques une expression où

la science actuelle précise à peine une inexactitude à peu près

insignifiante. En vérité, les pas que nous avons faits dans

presque toutes les sciences pourraient se représenter par les

deux petites virgules de différence entre un calcul de vingt

siècles et le nôtre. Il y a quatre mille deux cents ans, les

Chaldéens trouvaient leur triple zaros lunaire après des calculs

nécessairement assez compliqués.

Les Juifs étaient fort au courant de la période de nos années,

qu'on prétend avoir été découverte par nous ne savons plus quel

moine scythe ou lapon en l'an 500 de notre ère: il suffit de

jeter les yeux sur leurs livres pour le voir.--Il y a trois

mille ans, les Chinois remarquaient la mobilité de l'écliptique

en observant l'aiguille d'un cadran solaire, et l'invention de

ce cadran se perd dans la nuit de l'histoire. Il y a deux mille

deux cents ans, les Babyloniens en découvraient encore

d'ingénieuses variétés. La découverte des précessions

équinoxiales date de deux mille trois cents ans; sans le

prétendu hasard qui nous a fait «découvrir» l'optique, il y a

cinq siècles (laquelle remonte à trois mille ans d'après les

traités d'optique de Ptolémée), et, par suite, la science des

réfractions de la lumière, nous ne saurions pas grand'chose de

plus que les anciens en astronomie.

Et que savons-nous, malgré cela? Nous connaissons quelques

millions d'étoiles ainsi qu'une partie des phénomènes de leurs

évolutions variées: les enfants d'aujourd'hui, plus analystes

que les petits pâtres chaldéens, peuvent, en divisant une

seconde au degré sur le parcours d'un rayon, savoir la distance

qui nous sépare de chacune d'elles, et peser la substance dont

elles sont composées en calculant la force d'attraction les unes

des autres.--Cette affirmation que tout le système solaire,--que

l'_Univers_, comme on dit,--ne pèse pas seulement un sextillion

de livres (s'il est vrai que deux et deux fassent quatre),

pourrait même, selon nous, éveiller un sourire dont le

scepticisme convenu ne serait pas tout à fait exempt d'horreur.

Oui! nous avons analysé le faisceau d'angles lumineux qu'un

rayon parcourant près de cent mille lieues par seconde vient

projeter sur notre oeil après avoir franchi, durant au moins dix

ans, les vastes abîmes de l'éther et les dix mille kilogs

d'atmosphère dont l'oeil humain supporte la pression, et nous

avons perfectionné nos lentilles, inventé les polariscopes,

rapproché un peu le ciel: ce qui revient à dire, au fond, que

nous jouissons, grâce à nos puissants instruments obtenus par

tant de travaux, de sang et de veilles, d'une vue un peu

meilleure que celle de ces Allemands qui, au dire de la science,

distinguaient à l'oeil un des satellites de Jupiter, les anneaux

de Saturne, et qui marquaient, un crayon à la main, des

distances de nébuleuses. Le télescope est peut-être comme la

béquille de nos yeux affaiblis et malades! Qui sait jusqu'où les

premiers hommes _voyaient_ naturellement? Que le monde soit âgé

de six mille ans, ou d'autant de milliards de siècles, tout cela

se vaut sous la réflexion: il faut toujours en venir au

_commencement_, c'est-à-dire au non-sens, au mystère, à

l'immémorial, à l'absurde. Les données que nous avons

aujourd'hui dans le détail du ciel, ou dans ses lois générales,

seront renversées demain, peut-être, par d'autres données et

d'autres lois,--et voilà tout notre substratum.

Déjà des critiques s'élèvent et d'une manière très suffisamment

spécieuse pour être digne d'attention.

Cependant, bien que la plupart des astronomes regardent le

firmament comme l'anatomiste regarde un cadavre, il n'en est pas

moins resté superbement inconnu. Mais on dirait que le _public_

n'a plus le temps de penser à lui! A peine ressentons-nous

quelquefois son vertige divin! Les Chaldéens concevaient la

grandeur des rapports qui peuvent nous unir à son silence.

«Imaginations de pasteurs grossiers!» dit-on. Mais toute réalité

suppose une imagination antérieure qui l'a pensée.--Où commence,

où finit _l'imagination_? Ce qu'elle voit, est ou n'est pas: si

ce n'est pas, comment se fait-il qu'elle puisse le voir?... Si

c'est au contraire, qu'est-ce que la _réalité_ d'un corps peut

ajouter de plus à la sienne, pour nous, puisque tout finit par

disparaître _pour nous_?

Ah! les enfants de la Chaldée, errant sur les montagnes au

milieu du vent nocturne, la ressentaient bien, cette poésie qui

est la conscience de la nature, et ils avaient bien raison

d'attacher, d'un regard de foi dépassant les progrès futurs,

leurs obscures destinées au cours lumineux d'une étoile, et de

créer ainsi, dans tout l'infini de leur pensée, un rapport

irrévocable de leur humilité à sa sublimité.

Isis: Roman · 第 17 / 27 题