Celui qui devait venir.
Le lendemain, vers neuf heures du soir, le prince Forsiani marchait dans
une allée des Casines.
Aujourd'hui, les Casines sont les Champs-Élysées de Florence. On y
rencontre des statues cachées dans de vastes murailles de verdure, des
animaux rares, de grands arbres taillés et des étrangers de tous les
pays. Le château des grands-ducs de Toscane ne date que de 1787. En
1788, époque où nous sommes, il y avait des décombres, des veilleurs
armés, des statues clair-semées, et des fanaux bariolés de rouge et de
bleu dans le goût vénitien, allumés de distance en distance dans les
massifs. D'ailleurs, grand isolement.
Le prince Forsiani marchait dans l'ombre: une bouffée de brise passa
dans les feuilles; il jeta un regard autour de lui; certes, il était
bien seul.
--Enfin! dit-il avec un soupir, laissons cela.
Dans le carrefour de la grande allée, une lanterne posée sur un amas de
pierres éclaira sa figure.
Peu d'instants après, un nouvel arrivant, dont le grand manteau de
velours noir se lustrait aux reflets des fallots, s'approchait de lui.
Quand l'inconnu fut devant le prince, il ôta sa toque et le salua d'un
geste gracieux.
--Bonsoir, mon cher Wilhelm! fit le prince en lui tendant la main.
Et son manteau écarté laissa voir de riches vêtements et les belles
proportions d'une haute stature. Des cordons brillaient sur sa poitrine
et se rattachaient au ceinturon de son épée. Son visage noble et fier,
que les symptômes de la vieillesse prochaine rehaussaient de gravité,
paraissait empreint de mélancolie.
Pour Wilhelm, c'était un splendide jeune homme, ayant de longs cheveux
bouclés et noirs, un air de douceur et d'insouciance, un teint pâle et
de beaux yeux.
--Bonsoir, monseigneur! dit-il, pardonnez-moi de ne pas être le premier
au rendez-vous, je devais à ma qualité d'étranger de m'égarer en chemin.
--Votre bras.
Ils prirent le milieu de l'allée.
--Notre belle Gemma vous a-t-elle parlé de cette personne à laquelle je
dois vous présenter dans une heure? continua Forsiani.
--La duchesse d'Esperia m'a dit que Votre Altesse pouvait seule...
--Bien. Mais voyons! D'après ce que vous en avez entendu, quelle idée
vous faites-vous à ce sujet?
--De la marquise Tullia Fabriana?
--Oui, dit le prince.
Le jeune homme hésita, et répondit:
--Je me représente une femme dont les actions et les paroles commandent
le respect, et qui, cependant, laisse une arrière-pensée qui ne
satisfait pas.
--Ah! fit le prince.
Et il regarda quelque temps Wilhelm d'un air songeur. Il faisait une
demi-obscurité, des ténèbres bleues; les deux promeneurs se voyaient
parfaitement sous les arbres.
--Mon cher enfant, dit-il, vous arrivez de votre manoir d'Allemagne;
vous avez dix-sept ans; vous savez beaucoup, et le vieux Walter est un
précepteur de génie. Vous êtes seul au monde. Vous vous nommez le comte
Karl-Wilhelm-Ethelbert de Strally-d'Anthas: vous descendez des
Strally-d'Anthas de Hongrie par votre père, et des Tiepoli de Venise par
votre mère; deux princes et un doge: c'est au mieux. Vous êtes riche du
majorat de votre aïeul; vous êtes brave; vous êtes fort; vous êtes beau
comme un de ces soirs italiens, par lesquels de belles dames ne
dédaignent pas de commettre un joli rêve; vous arrivez en pleine Italie,
à Florence, tenter une fortune de puissance et de gloire; vous avez le
bonheur d'être le cousin, bien plus, le protégé de la duchesse
d'Esperia. Vous m'êtes recommandé par le souvenir de votre bonne et
sainte mère; enfin, vous n'avez qu'à vous montrer pour résumer à un âge,
où le commun des hommes n'est pas visible, ce que cinquante ans de
luttes et de labeurs accablants ne peuvent donner. Vous avez la
jeunesse! Vous pouvez tout demander, tout obtenir, peut-être. Vous vous
y prenez d'assez bonne heure pour monter vite au sommet d'une ambition
justifiée. Eh bien, moi qui suis prince, et qui ne parais pas avoir trop
à me plaindre de ce monde où vous entrez, je vous eusse dit, si, d'après
une vingtaine de paroles, je n'avais pas trouvé dans votre nature
quelque chose de solide et d'inné, je vous eusse dit: Retournez dans
votre manoir, épousez quelque jeune fille vertueuse et simple, bénissez
le Dieu qui vous a fait ce loisir; aimez, rêvez, chantez, chassez,
dormez, faites un peu de bien autour de vous, et surtout n'oubliez pas
de secouer la poussière de vos bottes, sur la frontière, de crainte d'en
empoisonner vos forêts, vos montagnes et votre vie.
Comprenez-vous?
--Ne voulez-vous pas m'effrayer, monseigneur? dit Wilhelm, assez
interdit de cette conclusion. En admettant que je risque la vie, je suis
seul au monde.
Il y eut un moment de silence.
--Et puis, on ne meurt qu'une fois! ajouta le jeune homme avec
insouciance.
--Vous croyez? dit le prince. A votre âge les mots n'ont qu'un sens
vague, et plus tard, lorsqu'on en voit la profondeur, le coeur se serre
de stupeur et de dégoût. Vous ignorez les froides et cruelles
bassesses, les trahisons envenimées et leurs milliers de complications
aboutissant à l'ennui quotidien; les amitiés envieuses, haineuses et
souriantes; les trames perfides où l'on perd l'amour et la foi, souvent
l'honneur et la dignité, sans qu'on sache pourquoi ni comment cela se
fait. Ah! vous êtes heureux! Laissez aux passions le temps de venir, et
vous comprendrez. Vous croyez, vous dont le coeur s'épanouit de
bienveillance et de bonté, vous pensez qu'on va s'intéresser à vous?
Dans le monde, on ne s'intéresse qu'à ceux que l'on redoute, et vous
trouverez, sous les dehors les plus attrayants, l'indifférence et la
méchanceté. Songez que vous allez nuire à beaucoup de personnes, par
cela même que vous êtes riche, que vous êtes jeune, que vous êtes noble,
c'est-à-dire par toutes les qualités qui semblent devoir vous faire
aimer. Au lieu de soleil, nous avons des lustres; au lieu de visages,
des masques; au lieu de sentiments, des sensations. Vous vous attendez à
des hommes, à des femmes, à des jeunes gens? Ceux qui nient les
spectres ne connaissent pas le monde. Mais passons. Vous êtes d'étoffe à
résister; cela suffit.
Le vieux courtisan parlait d'une manière si naturelle, que le jeune
homme en tressaillit légèrement.
--Votre Altesse daignera l'avouer, du moins: les deux premiers visages
que j'ai rencontrés démentent passablement le tableau qu'elle vient de
me faire des autres; n'est-ce pas de bon augure pour l'avenir?
--Ne me remerciez pas, Wilhelm! continua Forsiani. J'ai connu votre mère
autrefois,--je vous le dis encore,--et, ne fut-ce pour votre distinction
et votre charmant courage, je vous aimerais pour elle. Vous allez être
mis, ajouta le prince, en présence d'une femme d'un esprit hors ligne et
d'une influence exceptionnelle. Peu de gens la connaissent; on en parle
peu: c'est cependant, j'en suis persuadé, la femme la plus puissante de
l'Italie, à cette heure. On essaie de la circonvenir, mais elle
cache son âme et sa pensée avec un inviolable talent. Comme elle possède
l'intuition des physionomies à un degré, voyez-vous, mon enfant, que
l'on n'atteint pas, elle vous définira juste et vite. Soyez devant elle
ce que vous êtes; soyez naïf, soyez simple: elle est au-dessus des
autres: donc, elle peut éprouver encore un sentiment humain. Si vous
avez le bonheur d'éveiller en elle un mouvement de sympathie, amitié,
bienveillance, amour, n'importe, vous n'aurez qu'à vous laisser un peu
conduire les yeux bandés, vous arriverez où bon vous semblera. Je lui ai
parlé de vous.
--Ah! dit le comte.
Forsiani le regarda.
--Ce qui m'a surpris, continua-t-il, c'est le regard clair et
inaccoutumé dont elle accompagna sa phrase: «Amenez-le moi,» et
l'attention inusitée qu'elle parut prendre à ce fait de votre récente
arrivée à Florence. Elle avait quelque chose de changé dans le son de
sa voix. Je ne lui connaissais pas cette manière, et je fus assez
étonné de ce brusque intérêt pour une chose d'importance secondaire.
Enfin, je crois qu'elle désire vous voir, et c'est un rare mérite
qu'elle vous donne là.
--Est-il possible! s'écria radieusement Wilhelm.
Il avait une question sur les lèvres, mais il n'osa pas interrompre le
prince, qui le devina.
--Elle paraît vingt-quatre ans, ajouta Forsiani; elle en a de vingt-six
à vingt-sept. Il est difficile de se figurer une femme plus belle. C'est
une blonde, avec un teint blanc comme cette statue; des yeux noirs,
d'une expression admirable! Vous serez charmé de la merveilleuse
distinction de ses traits et de la douceur extraordinaire de sa voix. La
simplicité de ses paroles vous semblera d'abord très naturelle et d'un
grand laisser-aller; puis, en y regardant de près, vous verrez quelle
exactitude mesurée, quelle sûreté d'elle-même elle garde au plus fort de
cet apparent laisser-aller. C'est la plus haute supériorité humaine,
mon cher enfant; l'esprit, constamment maître de lui, reste toujours
maître des autres. On ne lui a jamais connu ni soupçonné d'amants. Une
chose à remarquer, c'est que, malgré les passions qu'elle doit exciter,
malgré sa réputation intacte, son âme supérieure, sa grande fortune, sa
noblesse et sa beauté, nul ne l'a demandée en mariage, je le crois,--à
l'exception d'un seul (qui a été fort poliment éloigné, il est
vrai);--vous le connaissez, c'est le gentilhomme anglais qui tenait
contre vous hier au soir.
--Lord Seymour?... s'écria Wilhelm.
--Plus bas, cher Wilhelm; il est inutile qu'on nous entende. Oui, lord
Henri Seymour. Que pensez-vous de ce gentilhomme?
--Je me sens moins attiré vers lui que vers tout le monde, je l'avoue,
dit naïvement le comte.
--Et c'est à lui que vous vous êtes adressé d'abord, continua le
prince... Oui, je crois à de certaines fatalités...--Si vous êtes le
bienvenu chez la marquise Fabriana, prenez garde à lord Henri; c'est un
homme à projets fins et violents, malgré sa froideur. Il a diverses
façons contenues qui m'ont appris du nouveau sur son caractère. Je
regrette de ne pouvoir abandonner, pour veiller sur vous, la mission
dont je suis chargé, car je vous aime comme mon enfant, et je crains
qu'il vous arrive malheur. Il est heureux que la duchesse Gemma vous ait
donné ses bonnes grâces... c'est une femme d'expérience qui
m'avertirait... Voici, dans tous les cas, l'adresse d'un homme assez
inconnu, qui pourra vous renseigner sur la valeur d'une épée bien
maniée. Vous vous présenterez de ma part.
Ils s'arrêtèrent sous les feuillages, éclairés par un fallot. Le prince
traça deux lignes à tâtons sur son genou. Wilhelm serra le bout de
papier dans son pourpoint. S'il eût été donné à quelqu'un de pouvoir
lire dans son âme en ce moment, il y aurait vu l'étonnement le plus
profond des paroles et des manières de Forsiani.
--Ah! c'est que vous me trouvez démasqué, mon cher comte, dit en riant
le prince, qui le comprenait. Marchons un peu de ce côté, ajouta-t-il;
voilà neuf heures et demie, et il me reste beaucoup à vous dire encore.
--Monseigneur, que vous êtes bon pour moi! comme je vous aime!
--Allons, merci! fit le prince. Je vous avoue, cher enfant, que je ne
serais pas fâché de trouver un peu d'amitié sincère avant de mourir.
Et ils reprirent leur promenade sous les grands arbres.