CHAPITRE II.

Celui qui devait venir.

Le lendemain, vers neuf heures du soir, le prince Forsiani marchait dans

une allée des Casines.

Aujourd'hui, les Casines sont les Champs-Élysées de Florence. On y

rencontre des statues cachées dans de vastes murailles de verdure, des

animaux rares, de grands arbres taillés et des étrangers de tous les

pays. Le château des grands-ducs de Toscane ne date que de 1787. En

1788, époque où nous sommes, il y avait des décombres, des veilleurs

armés, des statues clair-semées, et des fanaux bariolés de rouge et de

bleu dans le goût vénitien, allumés de distance en distance dans les

massifs. D'ailleurs, grand isolement.

Le prince Forsiani marchait dans l'ombre: une bouffée de brise passa

dans les feuilles; il jeta un regard autour de lui; certes, il était

bien seul.

--Enfin! dit-il avec un soupir, laissons cela.

Dans le carrefour de la grande allée, une lanterne posée sur un amas de

pierres éclaira sa figure.

Peu d'instants après, un nouvel arrivant, dont le grand manteau de

velours noir se lustrait aux reflets des fallots, s'approchait de lui.

Quand l'inconnu fut devant le prince, il ôta sa toque et le salua d'un

geste gracieux.

--Bonsoir, mon cher Wilhelm! fit le prince en lui tendant la main.

Et son manteau écarté laissa voir de riches vêtements et les belles

proportions d'une haute stature. Des cordons brillaient sur sa poitrine

et se rattachaient au ceinturon de son épée. Son visage noble et fier,

que les symptômes de la vieillesse prochaine rehaussaient de gravité,

paraissait empreint de mélancolie.

Pour Wilhelm, c'était un splendide jeune homme, ayant de longs cheveux

bouclés et noirs, un air de douceur et d'insouciance, un teint pâle et

de beaux yeux.

--Bonsoir, monseigneur! dit-il, pardonnez-moi de ne pas être le premier

au rendez-vous, je devais à ma qualité d'étranger de m'égarer en chemin.

--Votre bras.

Ils prirent le milieu de l'allée.

--Notre belle Gemma vous a-t-elle parlé de cette personne à laquelle je

dois vous présenter dans une heure? continua Forsiani.

--La duchesse d'Esperia m'a dit que Votre Altesse pouvait seule...

--Bien. Mais voyons! D'après ce que vous en avez entendu, quelle idée

vous faites-vous à ce sujet?

--De la marquise Tullia Fabriana?

--Oui, dit le prince.

Le jeune homme hésita, et répondit:

--Je me représente une femme dont les actions et les paroles commandent

le respect, et qui, cependant, laisse une arrière-pensée qui ne

satisfait pas.

--Ah! fit le prince.

Et il regarda quelque temps Wilhelm d'un air songeur. Il faisait une

demi-obscurité, des ténèbres bleues; les deux promeneurs se voyaient

parfaitement sous les arbres.

--Mon cher enfant, dit-il, vous arrivez de votre manoir d'Allemagne;

vous avez dix-sept ans; vous savez beaucoup, et le vieux Walter est un

précepteur de génie. Vous êtes seul au monde. Vous vous nommez le comte

Karl-Wilhelm-Ethelbert de Strally-d'Anthas: vous descendez des

Strally-d'Anthas de Hongrie par votre père, et des Tiepoli de Venise par

votre mère; deux princes et un doge: c'est au mieux. Vous êtes riche du

majorat de votre aïeul; vous êtes brave; vous êtes fort; vous êtes beau

comme un de ces soirs italiens, par lesquels de belles dames ne

dédaignent pas de commettre un joli rêve; vous arrivez en pleine Italie,

à Florence, tenter une fortune de puissance et de gloire; vous avez le

bonheur d'être le cousin, bien plus, le protégé de la duchesse

d'Esperia. Vous m'êtes recommandé par le souvenir de votre bonne et

sainte mère; enfin, vous n'avez qu'à vous montrer pour résumer à un âge,

où le commun des hommes n'est pas visible, ce que cinquante ans de

luttes et de labeurs accablants ne peuvent donner. Vous avez la

jeunesse! Vous pouvez tout demander, tout obtenir, peut-être. Vous vous

y prenez d'assez bonne heure pour monter vite au sommet d'une ambition

justifiée. Eh bien, moi qui suis prince, et qui ne parais pas avoir trop

à me plaindre de ce monde où vous entrez, je vous eusse dit, si, d'après

une vingtaine de paroles, je n'avais pas trouvé dans votre nature

quelque chose de solide et d'inné, je vous eusse dit: Retournez dans

votre manoir, épousez quelque jeune fille vertueuse et simple, bénissez

le Dieu qui vous a fait ce loisir; aimez, rêvez, chantez, chassez,

dormez, faites un peu de bien autour de vous, et surtout n'oubliez pas

de secouer la poussière de vos bottes, sur la frontière, de crainte d'en

empoisonner vos forêts, vos montagnes et votre vie.

Comprenez-vous?

--Ne voulez-vous pas m'effrayer, monseigneur? dit Wilhelm, assez

interdit de cette conclusion. En admettant que je risque la vie, je suis

seul au monde.

Il y eut un moment de silence.

--Et puis, on ne meurt qu'une fois! ajouta le jeune homme avec

insouciance.

--Vous croyez? dit le prince. A votre âge les mots n'ont qu'un sens

vague, et plus tard, lorsqu'on en voit la profondeur, le coeur se serre

de stupeur et de dégoût. Vous ignorez les froides et cruelles

bassesses, les trahisons envenimées et leurs milliers de complications

aboutissant à l'ennui quotidien; les amitiés envieuses, haineuses et

souriantes; les trames perfides où l'on perd l'amour et la foi, souvent

l'honneur et la dignité, sans qu'on sache pourquoi ni comment cela se

fait. Ah! vous êtes heureux! Laissez aux passions le temps de venir, et

vous comprendrez. Vous croyez, vous dont le coeur s'épanouit de

bienveillance et de bonté, vous pensez qu'on va s'intéresser à vous?

Dans le monde, on ne s'intéresse qu'à ceux que l'on redoute, et vous

trouverez, sous les dehors les plus attrayants, l'indifférence et la

méchanceté. Songez que vous allez nuire à beaucoup de personnes, par

cela même que vous êtes riche, que vous êtes jeune, que vous êtes noble,

c'est-à-dire par toutes les qualités qui semblent devoir vous faire

aimer. Au lieu de soleil, nous avons des lustres; au lieu de visages,

des masques; au lieu de sentiments, des sensations. Vous vous attendez à

des hommes, à des femmes, à des jeunes gens? Ceux qui nient les

spectres ne connaissent pas le monde. Mais passons. Vous êtes d'étoffe à

résister; cela suffit.

Le vieux courtisan parlait d'une manière si naturelle, que le jeune

homme en tressaillit légèrement.

--Votre Altesse daignera l'avouer, du moins: les deux premiers visages

que j'ai rencontrés démentent passablement le tableau qu'elle vient de

me faire des autres; n'est-ce pas de bon augure pour l'avenir?

--Ne me remerciez pas, Wilhelm! continua Forsiani. J'ai connu votre mère

autrefois,--je vous le dis encore,--et, ne fut-ce pour votre distinction

et votre charmant courage, je vous aimerais pour elle. Vous allez être

mis, ajouta le prince, en présence d'une femme d'un esprit hors ligne et

d'une influence exceptionnelle. Peu de gens la connaissent; on en parle

peu: c'est cependant, j'en suis persuadé, la femme la plus puissante de

l'Italie, à cette heure. On essaie de la circonvenir, mais elle

cache son âme et sa pensée avec un inviolable talent. Comme elle possède

l'intuition des physionomies à un degré, voyez-vous, mon enfant, que

l'on n'atteint pas, elle vous définira juste et vite. Soyez devant elle

ce que vous êtes; soyez naïf, soyez simple: elle est au-dessus des

autres: donc, elle peut éprouver encore un sentiment humain. Si vous

avez le bonheur d'éveiller en elle un mouvement de sympathie, amitié,

bienveillance, amour, n'importe, vous n'aurez qu'à vous laisser un peu

conduire les yeux bandés, vous arriverez où bon vous semblera. Je lui ai

parlé de vous.

--Ah! dit le comte.

Forsiani le regarda.

--Ce qui m'a surpris, continua-t-il, c'est le regard clair et

inaccoutumé dont elle accompagna sa phrase: «Amenez-le moi,» et

l'attention inusitée qu'elle parut prendre à ce fait de votre récente

arrivée à Florence. Elle avait quelque chose de changé dans le son de

sa voix. Je ne lui connaissais pas cette manière, et je fus assez

étonné de ce brusque intérêt pour une chose d'importance secondaire.

Enfin, je crois qu'elle désire vous voir, et c'est un rare mérite

qu'elle vous donne là.

--Est-il possible! s'écria radieusement Wilhelm.

Il avait une question sur les lèvres, mais il n'osa pas interrompre le

prince, qui le devina.

--Elle paraît vingt-quatre ans, ajouta Forsiani; elle en a de vingt-six

à vingt-sept. Il est difficile de se figurer une femme plus belle. C'est

une blonde, avec un teint blanc comme cette statue; des yeux noirs,

d'une expression admirable! Vous serez charmé de la merveilleuse

distinction de ses traits et de la douceur extraordinaire de sa voix. La

simplicité de ses paroles vous semblera d'abord très naturelle et d'un

grand laisser-aller; puis, en y regardant de près, vous verrez quelle

exactitude mesurée, quelle sûreté d'elle-même elle garde au plus fort de

cet apparent laisser-aller. C'est la plus haute supériorité humaine,

mon cher enfant; l'esprit, constamment maître de lui, reste toujours

maître des autres. On ne lui a jamais connu ni soupçonné d'amants. Une

chose à remarquer, c'est que, malgré les passions qu'elle doit exciter,

malgré sa réputation intacte, son âme supérieure, sa grande fortune, sa

noblesse et sa beauté, nul ne l'a demandée en mariage, je le crois,--à

l'exception d'un seul (qui a été fort poliment éloigné, il est

vrai);--vous le connaissez, c'est le gentilhomme anglais qui tenait

contre vous hier au soir.

--Lord Seymour?... s'écria Wilhelm.

--Plus bas, cher Wilhelm; il est inutile qu'on nous entende. Oui, lord

Henri Seymour. Que pensez-vous de ce gentilhomme?

--Je me sens moins attiré vers lui que vers tout le monde, je l'avoue,

dit naïvement le comte.

--Et c'est à lui que vous vous êtes adressé d'abord, continua le

prince... Oui, je crois à de certaines fatalités...--Si vous êtes le

bienvenu chez la marquise Fabriana, prenez garde à lord Henri; c'est un

homme à projets fins et violents, malgré sa froideur. Il a diverses

façons contenues qui m'ont appris du nouveau sur son caractère. Je

regrette de ne pouvoir abandonner, pour veiller sur vous, la mission

dont je suis chargé, car je vous aime comme mon enfant, et je crains

qu'il vous arrive malheur. Il est heureux que la duchesse Gemma vous ait

donné ses bonnes grâces... c'est une femme d'expérience qui

m'avertirait... Voici, dans tous les cas, l'adresse d'un homme assez

inconnu, qui pourra vous renseigner sur la valeur d'une épée bien

maniée. Vous vous présenterez de ma part.

Ils s'arrêtèrent sous les feuillages, éclairés par un fallot. Le prince

traça deux lignes à tâtons sur son genou. Wilhelm serra le bout de

papier dans son pourpoint. S'il eût été donné à quelqu'un de pouvoir

lire dans son âme en ce moment, il y aurait vu l'étonnement le plus

profond des paroles et des manières de Forsiani.

--Ah! c'est que vous me trouvez démasqué, mon cher comte, dit en riant

le prince, qui le comprenait. Marchons un peu de ce côté, ajouta-t-il;

voilà neuf heures et demie, et il me reste beaucoup à vous dire encore.

--Monseigneur, que vous êtes bon pour moi! comme je vous aime!

--Allons, merci! fit le prince. Je vous avoue, cher enfant, que je ne

serais pas fâché de trouver un peu d'amitié sincère avant de mourir.

Et ils reprirent leur promenade sous les grands arbres.

Isis: Roman · 第 10 / 27 题