Italie.
Il y avait eu soirée au palais Pitti.
La duchesse d'Esperia, belle dame de la plus gracieuse distinction,
avait présenté à tout Florence le comte de Strally-d'Anthas.
Il annonçait de dix-huit à vingt ans au plus. Il voyageait et venait
d'Allemagne. Sa mère était de l'une des plus illustres maisons d'Italie;
on le savait. Il se trouvait donc allié aux plus hautes noblesses du
pays; la duchesse était même un peu sa cousine; qu'il fût présenté par
elle, ne souffrait aucune difficulté.
Le prince Forsiani, nommé, depuis la veille, ambassadeur de Toscane en
Sicile, avait paru s'intéresser à lui. C'était un vieux courtisan, fin
et froid, mais solidement estimé de tous. Dans la mesure de
l'indifférence du monde, il était assez aimé. Le jeune homme, après les
respectueuses formules d'usage, s'était assis devant une table d'échecs,
vis-à-vis de lord Seymour, et le cercle d'amateurs et d'ennuyés
marquants avait environné cette partie. On dansait dans les autres
salons. Des demi-paroles furent échangées touchant la conduite de ce
jeune Allemand, qui jouait, au lieu de danser, selon son âge.
Divers courants d'idées remuèrent bientôt, dans le vague, autour du
prince Forsiani, de la duchesse et de M. de Strally, dont la belle
physionomie fut commentée. Ce qui fit sensation, ce fut la présentation
du jeune homme au nonce-légat (qui daigna survenir vers les onze heures)
par le duc d'Esperia lui-même.
Son Éminence avait été fort gracieuse durant cette cérémonie: on était
recommandé, cela se devinait.--Mais pourquoi l'empressement du duc
d'Esperia? N'était-il pas sur l'âge?--Une vieille dame, à petit comité,
s'avisa d'insinuer, entre un sourire et une glace, que l'ambassadeur
avait divinement connu la comtesse de Strally, du temps qu'elle habitait
Florence, autrefois,--avant son mariage avec le margrave d'Anthas. Cela
se dit, en italien. Une deuxième dame, également sur le retour, jugea
naïf d'observer que le prince n'était point marié. Ces paroles
comportaient une somme d'hésitations si profonde, que nul ne poursuivit.
Quant au jeune homme, il continua la partie, simplement.
Rien de significatif ne fut avancé, comme de raison, après ce peu de
mots.
Dans la soirée, il y eut encore deux fragments d'entretien, assez dignes
de remarque, pour ce qu'ils devaient sous-entendre. Le nonce et la
duchesse d'Esperia causaient seuls, d'une voix polie, depuis une
minute:
--Et Votre Éminence y est allée? disait la duchesse.
--Oh! je suis sûr qu'_Elle_ n'était pas au palais, répondit le nonce.
Toutefois, comme il serait très utile d'obtenir un auxiliaire de cette
valeur, je laisserai peut-être un billet, samedi, dans le cas d'une
nouvelle absence.
--C'est bien excessif, monseigneur.
Un sourire italien glissa faiblement sur les lèvres de Son Éminence, qui
s'éloigna dans un léger salut.
Le prince Forsiani revenait.
Sur un regard indifférent de la duchesse d'Esperia:
--Je pars pour Naples demain dans la nuit, répondit-il d'un air affable,
mais d'une voix pressée et très basse. Je prendrai Wilhelm aux Casines,
vers neuf heures du soir. L'entrevue est fixée à dix heures.
--Fixée!... Vous l'avez donc vue, cette belle invisible?
--Dans le salon ducal, il y a dix minutes. Elle était seule avec Son
Altesse royale et l'envoyé persan. Peu de secondes après, elle accepta
ma main jusqu'à sa voiture.--Quelques mots ont suffi.
Plusieurs cavaliers, de belles personnes brillantes et satisfaites
intervinrent. On en resta là, sur le mystérieux sujet. Il y eut de
cérémonieuses félicitations, et vers deux heures et demie du matin l'on
se sépara. Le bruit des voitures diminua, la nuit redevint silencieuse
sur Florence.