Il me faut encore revenir une fois sur cette étrange question des
plantes qui marchent, question magistralement soulevée par notre ami
Octave Mirbeau et brillamment poursuivie par celui qui écrit ces lignes.
Les chroniques que j'ai consacrées à ce phénomène et à la xylose de la
_gueule-de-loup_ m'ont valu un monstrueux courrier.
C'est à qui me signalera, dans cet ordre d'idées, des observations plus
ou moins bizarres.
Impossible, à moins de transformer ce volume en un massif in-folio, de
parler de chacune de ces communications.
Mais, dans le tas, deux épîtres m'ont paru dignes d'une sérieuse
publicité.
La première émane d'un savant autrichien, le docteur Margulier (_Vien
IV, Technikerstrass, 5_), qui veut bien apporter sa contribution à ce
chapitre de botanique.
«Je ne connaissais pas, dit en substance le docteur Margulier, le
_cucumis fugax_ signalé par M. Mirbeau et par vous, mais le fait n'a
rien qui puisse me surprendre, moi qui ai vu, dans les Indes, des forêts
entières se déplacer à raison de trois ou quatre cents pieds par jour.
»Les forêts en question sont composées de l'espèce d'arbre appelé
_pandanus furcatus_, remarquable par la rapidité extraordinaire du
développement de ses tiges.
»Cet arbre se déplace au moyen de ses racines aériennes.
»Quand le sol où se trouve le _pandanus furcatus_ est épuisé, l'arbre
laisse dépérir son tronc, après avoir jeté des racines aériennes dont
une, à son tour, sert à la plante comme nouveau tronc.
»Par ce procédé qui se répète à plusieurs reprises, l'arbre est en état
de marcher à son gré, dans une direction quelconque.
»Les Hindous racontent même que ces arbres commencent à marcher dans le
cas où l'on a abattu quelques-uns d'eux, comme si, poussés par
l'instinct de conservation, ils voulaient échapper au danger.»
Le fait que me signale le docteur Margulier ne relève pas, comme on
pourrait le croire, du domaine de la fantaisie.
Le professeur Baillon, de la Faculté de Médecine, avec lequel je
déjeunais ce matin, m'en a affirmé la parfaite réalité.
Autre communication, pour laquelle le professeur Baillon n'a pas cru
devoir se porter garant.
Mon correspondant a fait ses expériences à Londres, qu'il habite en ce
moment, 15, Onslow Place S. W., dans un petit parc attenant à sa maison
d'habitation.
Il a arrosé ses plantes avec des liquides de composition animale, soit
du sang des bêtes, soit de l'eau dans laquelle on a fait bouillir des
matières zoïques. (Et dans ce dernier cas, on a une occasion
véritablement précieuse d'employer le mot _bouillon de culture_).
Un _drosera_ (plante carnivore, comme chacun sait) fut arrosé avec du
sang d'antilope. Après huit jours de ce traitement, le _drosera_ filait
un beau soir avec la rapidité du zèbre lancé d'une main sûre.
Une autre plante, arrosée avec de la soupe à la tortue (_turtle soup_),
se mit à se promener dans le jardin, mais plus lentement, comme de
juste.
Quant au court-bouillon, dans lequel on avait fait cuire des écrevisses,
rien ne fut plus comique, dit mon correspondant--et je n'ai aucune peine
à le croire--que de contempler les arbustes soumis à cet arrosage se
mettre à marcher à reculons.
Mon correspondant ajoute d'ailleurs qu'il met la dernière main à un
livre où sont consignées, tout au long, ces curieuses observations.
Cet ouvrage paraîtra prochainement chez Charpentier et Fasquelle et sera
intitulé: _les Horticoles_.