2º _Les larmes ne sauraient avoir un autre goût que le goût salé._--Vous
représentez-vous, entre autres, des larmes _acides_? Les quelques
personnes de la société dont une maîtresse grincheuse aurait aspergé le
visage de vitriol, d'acide azotique ou même chlorhydrique connaissent
les inconvénients résultant du contact trop direct de ces substances
avec les tissus si délicats de l'appareil ophtalmique.
Les larmes ne sauraient être _amères_. Nos grands classiques ont tiré un
immense parti des _larmes amères_. Or, cette amertume est, ici, purement
métaphorique. Si nos pleurs étaient _véritablement_ amers, il n'y aurait
plus de métaphore et nos romanciers auraient ainsi une image de moins à
leur arc. Qui sait même si notre grand Ohnet ne doit pas ses meilleures
pages et les plus poignantes à ces trouvailles qu'un long usage n'a pu
défraîchir? La Providence, raisonnablement, pouvait-elle consentir à en
priver la langue française?
Les larmes ne sauraient être _sucrées_. Car les enfants se pleureraient
tout le temps dans la bouche. Au lieu de donner un sou au petit Émile
pour s'acheter du sucre d'orge, on lui ficherait une claque, et ce
serait une économie. Oui, mais où serait la sanction paternelle?
M. Balthazar poursuit son travail dans cet esprit d'une impitoyable
logique. Il démontre péremptoirement que les larmes ne sauraient avoir
le goût de fromage, ni de groseille, ni de haricot de mouton, ni de
tabac à priser, etc., etc...
Sa conclusion est certainement une des plus belles pages qu'on ait
écrites en français depuis ces vingt dernières années.