L'ACIDE CARBONIQUE

C'était un vendredi soir, le dernier jour que je passais en Amérique,

peu d'heures avant de m'embarquer, car la _Touraine_ partait dans la

nuit, à trois heures.

À une table voisine de celle où je dînais, dînaient aussi deux dames, ou

plutôt, comme je l'appris par la suite, deux jeunes filles, dont une

vieille.

Ou même, pour être plus précis, une miss et une demoiselle.

La miss était Américaine, jeune et très gentille. La demoiselle était

Française, entre deux âges, et plutôt vilaine.

La miss avait, entre autres charmes, deux grands yeux noirs très à la

rigolade. La demoiselle s'agrémentait de deux drôles de petits yeux tout

ronds, de véritables yeux d'outarde (Bornibus).

Toutes deux parlaient français, la demoiselle très correctement

(parbleu! c'est une institutrice); la miss avec un accent et des

tournures de phrases d'un comique ahurissant.

Je prêtai l'oreille...

(Je prête assez volontiers l'oreille, fâcheuse habitude, car, un de ces

jours, on ne me la rendra pas, et je serai bien avancé!)

Ô joie! Ces deux dames parlaient de la _Touraine_ en termes qui ne

laissaient aucun doute... J'allais les avoir comme compagnes de route.

Toute une semaine à voir, plusieurs fois par jour, les grands yeux noirs

très à la rigolade de la petite miss!

Tout de suite, j'espérai qu'on enverrait la vieille outarde au lit, de

bonne heure, alors que, très tard, la petite miss et moi nous dirions

des bêtises dans les coins.

Cependant, se poursuivait la conversation des deux dames.

L'outarde était d'avis qu'on allât tout de suite après dîner au paquebot

et qu'on se couchât bien tranquillement.

Miss Minnie (car enfin, voilà deux heures que je vous parle de cette

jeune fille sans vous la présenter), miss Minnie disait d'un air résolu:

--Oh! pas tout de suite, coucher! Allons faire _une petite tour_ avant

embarquer!

--On ne dit pas _une petite tour_, mais on dit _un petit tour_.

--Pourtant on dit _la tour_ Eiffel.

--Ce n'est pas la même chose. Dans le sens de monument, _tour_ est du

féminin; dans le sens de promenade, ce mot est masculin.

Les questions de philologie m'ont toujours passionné, et je crois

détenir, en cette partie, quelques records.

--Pardon, mademoiselle, intervins-je, la règle que vous venez de

formuler n'est pas sans exception. _Tour_, dans le sens du voyage, n'est

pas toujours masculin.

Les yeux ronds de l'outarde s'arrondirent encore, interloqués.

--Il est masculin pour tous les pays, sauf le Cantal, le Puy-de-Dôme et

la Haute-Loire.

Du coup, ces dames eurent un léger frisson de terreur. J'étais, sans nul

doute, un fou, peut-être furieux, si on le contrariait.

--Parfaitement! insistai-je. Ainsi, l'on dit _le_ tour de France, _le_

tour du monde, mais on dit _la_ tour d'Auvergne.

Ma compatriote s'effondra de stupeur, mais j'eus la joie de voir que

Minnie, en bonne petite humouriste yankee, s'esclaffait très haut de mon

_funny joke_.

Alors, nous voilà devenus des camarades.

On fit _un petit tour_ dans quelques _roof-concerts_, on but des

consommations exorbitantes et, finalement, on s'échoua, près du port,

dans une espèce de café français, où une clientèle assez mêlée tirait

une tombola au profit d'un _artiste_.

Minnie gagna douze bouteilles de champagne, qu'elle n'hésita pas à faire

aussitôt diriger sur sa cabine.

Pas plutôt à bord, elle tint à constater la valeur de son breuvage. Vous

me croirez si vous voulez, il était exquis et de grande marque.

(Rien ne m'ôtera de l'idée qu'il ne fût le fruit d'un larcin.)

Comme toutes les Américaines, Minnie adore le champagne, mais pas tant

que son institutrice.

La vieille outarde se chargea, à elle seule, de faire un sort aux trois

quarts de la bouteille.

Minnie était indignée. Elle me prit à l'écart.

--Est-ce qu'elle va boire toute ma champagne, cette vieux chameau!

Tâchez à lui faire une bonne blague pour qu'elle est dégoûtée de cette

liquide.

--Si je réussis, miss, que me donnerez-vous?

--Je vous embrasserai.

--Quand?

--Le soir, sur le pont, quand le monde sont en allés coucher.

--Et vous m'embrasserez... bien?

--Le mieux que je _pouverai_!

--Mazette! espérai-je.

Dès le lendemain matin, devant l'institutrice, j'amenai la conversation

sur le champagne.

--C'est bon, c'est même très bon; mais il y a certains tempéraments

auxquels l'usage du champagne peut être nuisible et même mortel.

--Ah! vraiment? fit la vieille fille.

--Mais oui. Ainsi, vous, mademoiselle, vous devriez vous méfier du

champagne. Ça vous jouera un mauvais tour, un jour ou l'autre.

--Allons donc!

--Vous verrez... C'est de ça qu'est morte madame Beecher-Stowe.

J'avais mon plan. Une vieille plaisanterie, faite jadis à Chincholle au

cours d'un voyage présidentiel, me revenait en mémoire.

Le docteur Marion, dont je n'hésite pas à mêler le nom à cette

plaisanterie du plus mauvais goût, me fournit une petite quantité

d'acide tartrique et de bicarbonate de soude.

À sec, ces deux corps ne réagissent point l'un sur l'autre. Dissous, ils

se décomposent: l'acide tartrique se jette sur la soude avec une

brutalité sans exemple, chassant ce pauvre bougre d'acide carbonique qui

se retire avec une vive effervescence, à l'instar de ces maris trompés

qui claquent les portes pour faire voir qu'ils ne sont pas contents.

C'est ce mécontentement bien naturel de l'acide carbonique que les

fabricants d'eau de seltz utilisent pour produire leurs eaux gazeuses.

Où plaçai-je ces deux poudres?

Ici, il me faudrait employer l'ingénieux stratagème auquel eut recours

naguère George Auriol pour éviter les mots shocking.

Malheureusement, je n'ai pas, comme ce jeune maître, un joli bout de

crayon attaché à ma lyre. La seule ressource me reste donc de la

périphrase.

Je plaçai mes produits chimiques au fond d'un vase d'ordre tout intime à

l'usage coutumier de la vieille outarde, et j'attendis.

Le lendemain, je m'amusai beaucoup au récit du docteur.

Dès le matin, elle l'avait fait mander, et, folle de terreur, lui avait

raconté son étrange indisposition.

--Ça moussait! ça moussait! Et ça faisait _pschi, pschi, pschi, pschi_.

--N'auriez-vous pas bu des boissons gazeuses, hier? demanda-t-il.

--Si, du champagne.

--C'est bien cela. Vous ne pouvez pas digérer l'acide carbonique. Ne

buvez plus ni champagne, ni soda, ni rien de gazeux.

Minnie trouva la farce à son goût. Elle me récompensa en m'embrassant le

mieux qu'elle put. Et quand les Américaines vous embrassent du mieux

qu'elles peuvent, je vous prie de croire qu'on ne s'embête pas.

Et encore j'emploie le mot _embrasser_ pour rester dans la limite des

strictes convenances.

Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes · 第 13 / 90 题