La quatorziesme joye de mariage, si est quant le jeune homme a mis toute
sa paine à trouver l’entrée de la nasse, qu’il y est entré, et a trouvé
une belle jeune femme, doulce et gracieuse, franche, plaisant et
debonnaire; et ont esté en grans deliz et plaisances deux ou trois ans,
qu’ilz n’ont fait nulle chouse qui aient despleu l’un à l’autre, mès se
sont faits touz les plaisirs que homme pourroit dire ne penser, sans
avoir nulz contens[363] ensemble, eulx baisans comme deux coulombeaux:
car ilz sont deux en une chose, et nature y a ouvré tant par la douceur
de sa forse, que si l’un avoit mal, l’autre le sentiroit. Et ce avient
quant ilz sont en la jeunesse de adolescence. Mais advient que la dame
va de vie à trespassement; dont le jeune homme est en tel douleur qu’il
n’est homme qui le peust penser. Or est changée fortune, car il n’est
pas raison que gens qui sont en prison vivent à leurs plaisirs; car si
ainsi estoit ce ne seroit pas prison. Le jeune homme entre en grant
desconfort[364]; maintenent se plaint de Dieu, de la mort; maintenent se
plaint de Fortune, qui trop lui a couru sus, comme de luy ouster toute
sa joie: et me semble que c’est aussi grand douleur comme nulle qui soit
dicte dessus.
Ainsi vit ung temps en misère et en tribulacion de pencées, et se tient
tout seul, fuyant compaignies, en pensant tousjours en la grant perte
qu’il a fete; et a tousjours en vision la face de sa femme qu’il avoit
tant amée. Mès il n’est rien qui ne se passe. Si a aucuns en la ville ou
en païs qui dient qu’il est bon homme, et honneste, et a bien de quoy;
et travaillent pour le marier, et le marient à une aultre qui a toutes
condicions à la première contraires: et a autresfois esté mariée, et
n’est pas d’icelles belles jeunes, mais est entre deux aages; et est
femme qui sçait moult de choses, car el l’a aprins avecques son mary
premier comment elle se doit gouverner avecques le second. Elle
considere et avise ses condicions sagement, et est ung grand temps sans
monstrer sa malice. Mais quand elle voit qu’il est homme franc et
debonnaire, et qu’elle le cognoist et sa condicion, elle desplée[365] et
descouvre le venin qui est en sa boueste. Si prend auctorité de vouloir
gouverner, et luy fait souffrir plusieurs paines et tourmens. Car il
n’est rien plus serf ne en plus grant servage comme jeune homme simple
et debonnaire qui est en subjection et gouvernement de femme veufve, et
mesmement quant elle est malle et diverse. Il est advis à bailler par
similitude, que celle qui est en ce poinct est à comparer à ung mauvès
garnement, cruel et sans pitié, esleu pour pugnir aucuns malfaicteurs:
celui qui chiet en ce poinct n’a rien affere si non prier Dieu qui lui
doint bonne pacience à endurer et souffrir tout, comme un vieil ours
emmuselé, qui n’a nulles dents, lié d’une grosse chaigne de fer, et est
chevauché[366] et chastré[367] o une grosse barre de bois, et tout le
retour qu’il en peut avoir, est de crier: mais quant il crie, il a deux
ou trois coups daventage.
Ainsi est à comparer le bon homme simple, qui est marié à femme veufve
malle et diverse. Et avient souvent, pource qu’il est très-jeune envers
elle, elle devient jalouse: car la friandie et lecherie[368] de la jeune
chair du jonne homme l’a faite gloute[369] et jalouse, que elle le
vouldroit tousjours avoir entre ses braz, et si vouldroit tousjours
estre emprès. Elle ressemble le poisson qui est en une eaue, et par la
force de la grant challeur d’esté qui a duré longuement, l’eau pert son
cours et devient tournée: par quoy le poisson qui est dedans est
desirent de trouver eaue nouvelle: il la suit, et monte tant qu’il la
trouve. Ainsi fait la femme qui est aagée, quant elle trouve le jeune
homme et jeune chair qui la renouvelle. Et sachez qu’il n’est chose qui
plus desplaist à jeunes homs que une vielle femme, ne qui plus lui nuist
à la santé. Et aussi comme ung homme qui boit du vin afusté[370], tant
comme il le boit et a soif, il s’en passe assés; mès quant il a beu, il
a ung très-mauvès desboit[371], pour cause du fust en quoy il est, et
n’en bevra plus qu’il en puisse finer d’autre: et ainsi est du jeune
homme qui a vieille femme, car certes il ne l’amera jà, et encore mains
amera la jeune femme le vieil homme. Et en y a aucuns qui par avarice se
marient à vieilles femmes: mais elles sont bien bestes, quelque service
qu’ilz leur facent; car ilz ne tiendront jà parole qu’ilz leur aient
promise. Et encore je tiens à plus beste vieil homme qui cuide faire le
joli et se marie avec jeune femme. Quant je voy faire telles chouses, je
m’en ry, en considérent la fin qu’il en aviendra. Car sachez si l’omme
vieil prent jeune femme, ce sera grand avanture si elle se atent à lui
de ses besongnes: et pensés comment elle, qui est jeune et tendre et de
doulce alaine, puisse endurer le vieil homme, qui toussira, crachera et
se plaindra toute la nuict, poit et esternue; c’est merveille qu’elle ne
se tue. Et a l’alaine aigre, pour le foye qui est tourné, ou aultres
accidens qui aviennent aux vieilles gens. Et aussi que l’un sera
contraire à la plaisance à l’autre. Or considerez si c’est bien fait,
mettre deux choses contraires ensemble? C’est ad comparer à ce que l’en
met en ung sac ung chat et ung chien: ilz auront tousjours guerre liens
jusqu’à la fin. Dont avient aucunesfois que l’omme et la femme se
pourvoient de ce qu’il faut, et despendent follement leurs biens, tant
que l’on en voit pluseurs à pouvreté. Et avient souvent que telles
vieilles gens deviennent jaloux et glous plus que nulz autres: et
tousjours empirera la besongne; quar s’il estoit ores jeune, la besongne
en iroit pirs. Et quant les galants voient une belle jeune fille mariée
à ung tel homme ou à ung sotin, et ilz voient que elle est jolie et
gaye, ilz mettent leur aguet: car ilz pensent bien qu’elle devroit
mieulx y entendre que une autre qui a mary jeune et abille. Et quant il
avient que une vieille prent ung jeune homme, le jeune homme ne le fait
que pour l’avarice: dont il avient que jamès ne l’aymera; et les battent
très-bien et despendent ce que elles ont en mauvès usage, et aucunesfois
viennent à povreté. Et sachez que continuacion d’une vieille femme
abrege la vie d’un jeune homme; pour ce dit Ypocras: _Non vetulam novi,
cur moriar?_ Et voulentiers telles vieilles, mariées à jeunes homs, sont
si jalouses et si gloutes qu’elles sont toutes enragées; et quelque part
que le mary aille, soit à l’eglise ou ailleurs, il leur semble qu’il n’y
va que pour mal faire: et Dieu sceit en quel triboil et tourment il est,
et les assaulx qu’il a. Et jamès une jeune femme ne seroit si jalouse
pour les causes dessus dites; et aussi elle s’en fera bien guerir quant
elle vouldra. Celui qui est en ce point dont je parle est si tenu, qu’il
ne ouse parler à nulle femme, et fault qu’il serve la dame qui est
vieille: pourquoy il s’envieillira plus en ung an qu’il n’eust fait avec
une jeune en dix ans. La vieille le sechera tout: et encor vivra en
noises et en douleurs, en tourments où il demourra tousjours, et finera
miserablement ses jours.