La treziesme joie de mariage, si est quant celui qui est marié et a
demouré avecques sa femme V ou VI ans ou plus, et si a esté si beneuré,
ce lui semble, qu’il a trouvé une très-bonne femme et sage, et si a
vescu avec elle en grands plesances et deliz à l’aventure. Et est
gentilhomme, et veult acquerir honneur et vaillance, et veut aler
dehors, et le dit à sa femme, laquelle le baise et l’acolle, et lui dit
par maintes fois en suppirant et en plourant: «Helas! mon amy, me
voulez-vous lesser et vous departir de moy, et lesser vos enfans, et ne
savons si nous vous verrons jamès?» Et met paine jour et nuit à le
retenir, qu’il ne aille point. «M’amie, fait-il, convient que je y aille
pour mon honneur, et fault que je obeisse au roy, ou aultrement ge
perdroye le fié[355] que je tiens de lui: mès, si Dieu plest, je vous
verray tanttost[356]. A l’aventure il va oultre mer en quelque armée
conquerre honneur et chevalerie: car il y en a aucunesfois qui ont le
cuer si bon et si noble, qu’il n’est amour de femme ne d’enfans qui les
tenist qu’ilz ne feissent tousjours choses honnourables. Si prent congié
de sa femme à grand regrait, laquelle fait tout le deul que l’on
pourroit dire: mais il est homme qui ayme honneur, et n’est rien qui le
tenist, comme dit est. Il y en a la plus grant partie qui, pour
deffendre la terre et eulx-mesmes, ne se povent partir de jouste leur
femmes pour aller à dix ou XII lieues, si non par contrainte et en les
poingnant de l’esguillon; lesquels font sans faulte grant honte à toute
noblesse, et sont lasches et devroyent estre privez de toute bonne
compaignie, et de tout le nom et privilege des nobles: c’est à dire
qu’il n’est nul qui entende la matiere qui soustienne que tieulx gens
soient nobles, suppousé que leurs peres le ayent esté.
Or retournons à cest noble homme dont nous parlons. Il s’en va, et
recommande sa femme et ses enfans, qu’il ame plus que chose qui soit,
après son honneur, à ses especiaulx amis. Or avient qu’il passe la mer
et est prins des ennemis; ou par fortune ou aultrement, il demeure deux
ou trois ou quatre ans, ou plus, qu’il ne peut venir. La dame est en
grant douleur ung temps, et avient qu’elle a ouy dire qu’il est mort,
dont elle fait si grand douleur que c’est merveilles. Mès elle ne peut
pas tousjours plourer, et se apaise, Dieu mercy, et tant que elle se
remarie à ung aultre, où elle prent son plesir, et tantost oublie son
mary qu’elle souloit tant amer: et l’amour de ses enfans est oublié; les
belles chieres, les accollemens, les baisés, les beaux semblans qu’elle
souloit faire à son mary sont tous oubliez; et qui la verroit se
contenir avecques son derrain mari, l’en diroit qu’elle le ame plus que
elle ne fist oncques l’autre, qui est prisonnier ou en aultre necessité
pour sa vaillance. Ses enfans, que le bon homme amoit, sont deboutez, et
leur despent le leur à grant banbon[357]. Ainsi jouent et gallent
ensemble, et se donnent du bon temps. Mais il avient, ainsi que fortune
le veult, que le bon homme noble son mary s’en vient, qui est moult
envieilly et gasté: car il n’a pas esté à son aise, deux, ou trois, ou
quatre ans qu’il a esté prisonnier: et quant il aprouche de son païs, il
enquiert de sa femme et de ses enfans, car il a grant paour qu’ilz
soyent mors, ou qu’ilz aient necessité. Et pensés que le bon-homme y a
maintes fois songé en la prison où il estoit detenu, et s’en est donné
maintes mal-aises, et sa femme se donnoit du bon temps: peut-estre à
celle heure que le bonhomme y pensoit, et prioit Dieu qu’il les gardast
de mal, que celui que el avoit darrainement prins la tenoit entre ses
braz, et n’avoit garde de peril. Lors il oit dire qu’elle est mariée. Or
jugez quelle haschée[358] il a, de oïr dire telles nouvelles. Je croy
que la douleur du roy Priam de Troye la grant, quant il oït la mort de
Hector le preux, ne la douleur à Jacob pour la mort de son filx Joseph,
ne furent point pareilles à ceste douleur. Or arrive au païs, et sceit
la chose certainement. S’il est homme d’onneur, jamès il ne la prendra:
l’autre qui l’avoit prinse, qui s’en est donné du bon temps, la lessera.
Et ainsi el est perdue quant à son honneur, et à l’aventure se mettra en
maulvais charroy, et tant, que le bon homme en aura une douleur
perpetuelle, que jamès ne oubliera. Ses enfans aucunement seront ahontés
par la faulte de leur mere. L’un ne l’autre ne se pourront plus marier,
la vie de l’autre durant. Et est autresfois avenu que pour l’atisement
de la femme, le mary, qui est de noble courage et hault, se combat en
champ[359]; et aucunesfois, selon ce que la fortune le veult, il est
vaincu et occis[360] honteusement, qui est grant douleur. Maintesfois
avient que celui qui a droit est vaincu, et celui qui a tort a victoire.
Et avient aucunesfois que par l’ourgueil et bobant[361] de la femme le
mary prend riote à un autre aussi puissant et plus que lui, pour le banc
de leurs femmes, et pour la paix[362], et se débatent et combatent: car
l’une veult aller devant l’autre. Et s’en engendrent entr’eulx paines
perpétuelles, et en font assemblées d’amis, et quierent grans estaz à
leurs fammes pour cuider surmonter l’un l’autre, où ilz despendent
follement leurs chevances: dont il avient aucunesfois qu’ilz en vendent
les choses ou leurs terres, qu’ils en viennent à pouvreté. Et pource,
ceulx à qui les choses dessusdites aviennent ont trouvé past en la nasse
de mariage, où ils estoient cuidé entrer pour trouver aise: mais ilz ont
trouvé le contraire, combien qu’il ne leur est pas avis. Ainsi usent
leur vie en douleur, où ils demourront tousjours et miserablement
fineront leurs jours.