Ah! voilà comme elles sont, les vieilles bêtes littéraires!
Et celles qui ont fait elles-mêmes des ouvrages,--dans leur
temps,--pièces ou volumes!
De ce qu’on ne les joue plus, ou de ce qu’on ne les réimprime plus,
tout va de mal en pis, l’art est perdu, un abîme est sous nos pieds.
Deux d’entre elles s’abordent dans la cour de l’Institut,--considérée
comme passage.
--Comprenez-vous quelque chose à ce qui s’écrit aujourd’hui? demande le
père d’un _Asdrubal_ quelconque à l’auteur d’un recueil d’_Apologues et
d’Héroïdes_.
--Moi! s’écrie avec indignation l’interpellé; est-ce que je lis un seul
mot de la littérature actuelle? Je me crèverais les yeux plutôt que de
les souiller par ces rapsodies!
--Cependant, il est bon de se tenir au courant...
--Allons donc! est-ce que je ne sais pas à L’AVANCE, tout ce que ces
messieurs peuvent dire!!!
Et l’on parle de la critique parfois étourdie des jeunes gens.
Comment qualifier alors la critique aveugle des vieilles bêtes?
V
Les vieilles bêtes sont presque toujours des méchantes bêtes.
A un moment donné, Cassandre ne reculera devant aucun moyen pour se
défaire de Léandre.
Il y avait une fois une vieille bête qui était un oncle, et qui abusait
horriblement de ce titre d’oncle pour opprimer un charmant garçon qui
était son neveu.
L’oncle habitait la province; il était riche à lard; il avait maison de
ville et maison des champs; il ne faisait rien; il était célibataire;
il restait quatre heures à table. Le soir, il jouait aux cartes avec sa
domestique.
Le neveu demeurait à Paris, où il étudiait la médecine. Il était
seul et pauvre. Il travaillait et dormait dans un taudis immonde; il
mangeait des choses infâmes dans un cabaret ténébreux. En revanche,
il recevait de son oncle une pension ridicule: quelque chose comme
soixante francs par mois.
De temps en temps, le neveu écrivait à l’oncle:
«Je vous jure sur l’honneur que vos soixante francs sont insuffisants à
me faire exister!»
L’oncle répondait stoïquement:
«Un jeune homme doit apprendre de bonne heure l’économie. A ton âge, je
savais me tirer d’affaire.»
Alors le neveu se serrait un peu plus le ventre. Mais, au bout de
quelques mois, vaincu, il écrivait encore:
«Mon cher oncle, je tends les bras vers vous! Soyez humain, vous qui
avez tant d’argent!»
Et la vieille bête répondait toujours:
«Tu ne seras pas fâché de trouver cela après ma mort.»
Le mot favori des vieilles bêtes!
Un mot lâche, et sous lequel ils se mettent à couvert toute leur vie.