Je connais une vieille bête qui est habituée de la Comédie française.
Elle est rogue, elle est importante, elle crache avec bruit, elle
hausse les épaules à tout propos.
Elle n’aime que le vieux répertoire, les pièces mortes, les auteurs
enterrés. Son admiration en est restée à Alexandre Duval. Elle commence
cependant à comprendre Scribe et _Valérie_.
Lorsqu’on joue _les Caprices de Marianne_, _l’Aventurière_ ou _la
Fin du roman_, la vieille bête s’agite dans son fauteuil; elle se
tourmente, elle soupire, elle tousse, elle ricane, elle se retourne,
elle feint de dormir.
La vieille bête n’admet pas plus les comédiens nouveaux que les
écrivains nouveaux; elle s’écrie en joignant les mains:--Ah! ma pauvre
Dupont, où es-tu? Ah! Duchesnois! ah! Armand! ah! Cartigny! ah!
Baptiste!
Un soir, incommodé par le voisinage de la vieille bête, j’essayai de
discuter avec elle; je lui représentai poliment que, si parfaite que
fût mademoiselle Dupont, j’étais convaincu qu’Augustine Brohan pouvait
lui être comparée sans désavantage; que Bressant valait bien Armand, et
que Cartigny avait trouvé dans Got un digne successeur.
J’accumulai ainsi pendant quelques minutes les exemples et les
comparaisons.
La vieille bête ne trouva rien à me répondre, sinon que j’étais un
_insolent_,--et elle me menaça d’_envoyer chercher la garde_.