IV

Devenu jeune homme, il se décida, après bien des timidités et des

hésitations, à franchir la barrière qui le séparait des acteurs et à

entrer dans leur intimité.

Entrer dans l’intimité des acteurs, c’est entrer dans leur café.

Il choisit, pour commencer, le plus modeste, le café Achille, qui était

surtout fréquenté en ce temps-là par les pensionnaires du Petit-Lazari;

il alla s’asseoir non pas à la place de tout le monde, parmi les

consommateurs ordinaires, mais dans l’endroit réservé aux acteurs, dans

le coin des acteurs, à la table des acteurs, sur le divan des acteurs.

Je me doute que le cœur lui battit d’une violente sorte à cet acte

d’effrayante audace.

Un gros homme, qui fumait la pipe, le regarda d’un air étonné, et lui

dit:

--C’est la place de Saint-Prosper.

Il se recula respectueusement; et, quand, cinq minutes après, il

aperçut Saint-Prosper, il prit texte de sa tentative d’usurpation pour

lui offrir une canette de bière de Strasbourg.

Le gros homme en eut sa part.

Tels furent les commencements de l’ami des acteurs.

V

L’ami des acteurs a employé plusieurs années pour arriver du café

Achille, cette ombre, au café des Variétés, cette splendeur,--en

passant par le café de la Gaîté, par le café du Cirque, par tous les

cafés dramatiques, sans compter les caboulots.

Aujourd’hui, il est arrivé.

Ce que cela lui a coûté de canettes, je ne dirai pas que lui seul le

sait; mais il y aurait de quoi mettre à flots trente galiotes avec leur

équipage hollandais.

Il est arrivé! c’est-à-dire il connaît tous les acteurs, une armée!

depuis les généraux jusqu’aux simples soldats, et les tambours, et

les cantinières; il a barre sur eux, il a le droit de les apostropher

dans la rue, de leur taper sur le ventre, de les arrêter par un bouton

d’habit, de leur demander des billets de faveur, de leur donner des

conseils, de faire leur partie de domino!

Les connaissant, il a pris insensiblement leurs manières, leurs

habitudes, leur costume; il est rasé de bleu; il boit l’absinthe à

trois heures, il dîne à quatre.

Il leur a emprunté leur langage, en l’outrant et en l’employant à

contre-sens.

Il appelle mademoiselle Boisgontier la _Bois-bois_.

Il trouve à Gourdin du _galoubet_ (une bonne voix).

Il déplore qu’on n’ait donné à Omer qu’un rôle de _cent cinquante_

(lignes).

Il dit d’une pièce ennuyeuse qu’elle est _crevante_.

Il déclare que Deshayes est un _bénisseur_;

Et que Montdidier _colle des affiches_, c’est-à-dire qu’il joue, les

mains étendues[3].

[3] L’ami des acteurs aura beau faire avec son demi-argot,

il n’approchera jamais de la puissance d’expression des

deux titis que j’ai entendus l’année dernière.

Ils sortaient du Théâtre-Français, où l’on venait de jouer

_le Verre d’eau_ et _la Joie fait peur_.

Un de leurs camarades les accoste et leur demande ce qu’ils

ont vu.

--_Le Glacis de lance_ et _la Rigolade f... le taf_,

répondent-ils.

(_Note de l’auteur._)

Ses façons de complimenter n’appartiennent à aucun vocabulaire et sont

pleines de contorsions:

--Non, vois-tu, tu m’as fait plaisir... Non, ça y est, c’est complet...

Non, tu crois peut-être que je blague... Non, parole d’honneur! tu ne

sais pas tout le bien... Non, mais tu es _d’un nature_...

Les femmes qui font des scènes · 第 203 / 248 题