Oh! marcher derrière un acteur!
Quel bonheur c’était pour lui!
Quelle émotion il éprouvait à se dire ceci,--ou à peu près,--en le
suivant:
--Cet homme qui n’a l’air de rien, qui va, les mains dans ses poches,
qui est habillé comme vous et moi, et dont la chaussure commence même à
s’user, c’est d’Artagnan, c’est le duc de Villaflor, c’est Cartouche,
c’est Monte-Cristo, c’est Ruy-Blas, c’est le maréchal de Saxe, c’est
Salvator Rosa! Tout à l’heure, cet homme quittera son pantalon à
carreaux et son paletot noisette; il s’habillera de soie et de velours;
son valet de chambre lui passera au cou le collier de la Toison-d’Or!
Tout à l’heure, l’homme que voici et que personne ne regarde, sera
acclamé par une foule immense accourue exprès pour le voir; les mains
battront à son aspect; les esprits voleront au-devant de lui! Tout à
l’heure, cet homme, que chacun coudoie sans lui demander excuse, et
à qui la première grisette venue dirait en ce moment: «Passez votre
chemin!» cet homme tiendra toutes les femmes haletantes sous sa parole;
elles le trouveront beau, elles lui jetteront des fleurs, et il n’en
est aucune qui ne souhaitera d’être aimée par lui! Il se roulera dans
le crime et dans l’orgie; il escaladera des murailles, il enlèvera des
jeunes filles, il soustraira des testaments, il se battra en duel, il
deviendra fou, il assistera à des ballets, lui, ce passant, cet homme
si simple et si calme d’allure, l’homme dont j’emboîte le pas!
Oh! marcher derrière un acteur!