Comme toujours, il y avait là un individu qui nourrissait la folle
prétention de dominer l’orgie et de la diriger. Ce n’était pas
Idoménée, ce n’était pas l’amphitryon; rendons-lui cette justice.
C’était le sculpteur Berhard. Je ne dirai rien du sculpteur Berhard,
si ce n’est qu’il était arrivé absolument gris,--gris comme un fiacre,
pour parler le langage du XVIIIe siècle.
On pardonna à cet excès de zèle; mais le sculpteur Berhard puisa dans
la bienveillance générale une initiative et un entrain qui lui firent
perdre toute mesure. Il se livra à des écarts que justifie à peine
l’usage de la terre glaise. Il mouilla d’un baiser emporté l’épaule
d’une voisine, sur laquelle il n’avait d’autres droits que ceux que
la nature inscrit dans son code de feu. Il s’obstina à demander des
nouvelles du bagne à un substitut miraculeusement rasé et cravaté.
Jaloux de la supériorité incontestée des voyageurs de commerce, il
échafauda les uns sur les autres trois cornets de champagne et but
celui du milieu sans effleurer les autres. Il fit tenir deux couteaux,
fichés dans un bouchon, en équilibre sur le rebord du goulot d’une
bouteille. Il proposa de soulever avec les dents la table surchargée
de tous les plats; repoussé sur ce point, il tenta de se réfugier
dans la chorégraphie et voulut danser un pas de caractère, les yeux
bandés;--mais, devant la parfaite indifférence de l’assemblée, il dut
s’abstenir, par un effort de dignité.
Alors, allant s’asseoir dans un coin de l’atelier, par terre, la tête
entre les doigts, le sculpteur Berhard se répandit en gémissements
inarticulés, qui ne furent remarqués de personne.