VI

Le grand critique s’est enveloppé dans sa grande robe de chambre, et il

s’est préparé à écrire son grand article pour son grand journal.

Un de ses amis (l’avant-dernier) entre, et se penche sur son papier.

--Quelle est la victime d’aujourd’hui? demande-t-il.

--Une victime de troisième choix, dit le grand critique, en essayant de

sourire sans se compromettre; _un jeune!_

--De la chair fraîche?

--Oh! presque crue... un réaliste! Il est temps de réagir contre une

école superficielle et simplement grossière. M. Constantin Goëmon a

osé m’envoyer son nouveau roman: _le Couteau ébréché, scènes de la vie

d’abattoir_.

L’ami se gratte le nez.

--Je venais justement vous recommander M. Goëmon, dit-il.

--J’en suis fâché, répond le grand critique; mais il sera égorgé avec

son propre couteau, et il n’aura que ce qu’il mérite.

--C’est pourtant un jeune homme agréable, laborieux, modeste; je le

connais intimement, et j’avais espéré...

--Son roman est mauvais et obtient du succès; Goëmon est condamné.

--Est-ce votre dernier mot?

--Parbleu!

--Alors, tant pis pour vous! dit l’ami.

--Qu’entendez-vous par ces mots? demande le grand critique étonné.

--J’entends que M. Goëmon est décidé à vous rendre la pareille; il a

ses entrées dans plusieurs journaux, et il peut vous faire un fort

ridicule parti. Vous avez l’épiderme sensible, à ce que je crois me

rappeler?

--Je l’avoue; je n’ai jamais pardonné à M. de Chateaubriand de m’avoir

traité en petit garçon; et Balzac est rayé pour moi du nombre des

vivants depuis quelques plaisanteries malséantes.

--Goëmon ne vous épargnera guère.

--Bon! menaces d’enfant! quelles sont ses armes?

--Il a découvert sur les quais un péché de votre jeunesse, un petit

livre burlesque, passablement compromettant, signé de vous et intitulé:

_Cocorico_.

--_Cocorico!_ s’écrie le grand critique; cela est faux! J’en ai fait

rechercher et détruire tous les exemplaires.

--Pas tous, puisque Goëmon en a un; je l’ai vu, vous dis-je.

--O mon Dieu! murmure le grand critique.

--Et il est déterminé à en publier des extraits, dont le ton scandaleux

contrastera étrangement avec la solennité de vos articles actuels.

--Des extraits de _Cocorico_! il faut l’en empêcher!

--N’est-ce pas?

--A tout prix!

--Alors... dit l’ami, en replaçant sous ses yeux le volume de son

protégé.

Le grand critique soupire et ne répond pas.

Constantin Goëmon peut être tranquille: il ne sera pas abîmé par le

grand critique.

Il sait où est le cadavre.

Les femmes qui font des scènes · 第 95 / 248 题