Le grand critique s’est enveloppé dans sa grande robe de chambre, et il
s’est préparé à écrire son grand article pour son grand journal.
Un de ses amis (l’avant-dernier) entre, et se penche sur son papier.
--Quelle est la victime d’aujourd’hui? demande-t-il.
--Une victime de troisième choix, dit le grand critique, en essayant de
sourire sans se compromettre; _un jeune!_
--De la chair fraîche?
--Oh! presque crue... un réaliste! Il est temps de réagir contre une
école superficielle et simplement grossière. M. Constantin Goëmon a
osé m’envoyer son nouveau roman: _le Couteau ébréché, scènes de la vie
d’abattoir_.
L’ami se gratte le nez.
--Je venais justement vous recommander M. Goëmon, dit-il.
--J’en suis fâché, répond le grand critique; mais il sera égorgé avec
son propre couteau, et il n’aura que ce qu’il mérite.
--C’est pourtant un jeune homme agréable, laborieux, modeste; je le
connais intimement, et j’avais espéré...
--Son roman est mauvais et obtient du succès; Goëmon est condamné.
--Est-ce votre dernier mot?
--Parbleu!
--Alors, tant pis pour vous! dit l’ami.
--Qu’entendez-vous par ces mots? demande le grand critique étonné.
--J’entends que M. Goëmon est décidé à vous rendre la pareille; il a
ses entrées dans plusieurs journaux, et il peut vous faire un fort
ridicule parti. Vous avez l’épiderme sensible, à ce que je crois me
rappeler?
--Je l’avoue; je n’ai jamais pardonné à M. de Chateaubriand de m’avoir
traité en petit garçon; et Balzac est rayé pour moi du nombre des
vivants depuis quelques plaisanteries malséantes.
--Goëmon ne vous épargnera guère.
--Bon! menaces d’enfant! quelles sont ses armes?
--Il a découvert sur les quais un péché de votre jeunesse, un petit
livre burlesque, passablement compromettant, signé de vous et intitulé:
_Cocorico_.
--_Cocorico!_ s’écrie le grand critique; cela est faux! J’en ai fait
rechercher et détruire tous les exemplaires.
--Pas tous, puisque Goëmon en a un; je l’ai vu, vous dis-je.
--O mon Dieu! murmure le grand critique.
--Et il est déterminé à en publier des extraits, dont le ton scandaleux
contrastera étrangement avec la solennité de vos articles actuels.
--Des extraits de _Cocorico_! il faut l’en empêcher!
--N’est-ce pas?
--A tout prix!
--Alors... dit l’ami, en replaçant sous ses yeux le volume de son
protégé.
Le grand critique soupire et ne répond pas.
Constantin Goëmon peut être tranquille: il ne sera pas abîmé par le
grand critique.
Il sait où est le cadavre.